Part 13
[33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds; parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les rues les plus écartées, etc.
L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et, par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu! N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel?
«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an, personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie! Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!» Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient. «Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non, non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non! je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit.
Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...! «Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et, par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et dans notre force propre.»
Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la maison.
Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit.
Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et qui l’amusait en lui disant:
--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas, Berteddu?
Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un rayon de soleil.
--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là. Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment est fait le cœur de Zio Portolu!
Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait pas à son chagrin.»
Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que ferai-je?»
Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler; mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise; mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de mauvaise humeur.
«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.
«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un chagrin vague et sans motif précis.
Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore, tout ému.
Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite, parce qu’on avait besoin de lui.
--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias.
--Je ne sais pas.
--Est-ce que le petit est malade?
--Je ne sais pas.
--Eh bien! j’y vais tout de suite.
Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.
Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs, et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée, tiède et silencieuse.
Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi qu’il en soit, elle se troubla, se confondit.
Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le regarder:
--C’est donc dimanche la cérémonie?
--Tu ne le savais pas?
Un silence.
--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants.
--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu.
Elle se leva et passa dans la chambre voisine.
--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle Elias est là.
Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur.
--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai voulu t’entretenir.
Il secoua la tête.
--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre innocent?
Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa machinalement et murmura:
--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard.
--Non, non, il n’est pas trop tard!
--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait fou.
--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues que tu n’obéis pas à ta conscience?
--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer, Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet enfant est mon fils?
--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils?
--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse envers lui mon devoir.
--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose!
--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena.
--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose...
Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté:
--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc pas à moi, Elias?
--C’est impossible! dit-il à voix basse.
--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!... Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien?
--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est trop tard.
--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait préparées d’avance.
Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému, qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle avait triomphé d’Elias dans la _tanca_.
Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début; il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être même effleuré la main.
Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé, elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime. Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.»
Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement, afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre force de résistance.
X
Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs, continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage; parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux; on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et, tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement sa tête sur la poitrine de son grand-père.
[34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés, comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire, l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant des heures. La forme prosodique des improvisations est presque toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct poétique.
--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant vers le petit. Tu as sommeil?
Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes. Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle se pencha pour l’offrir à l’enfant.
--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut pas t’endormir.
Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de l’oiseau, mais il ne le mangea pas.
--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi! Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble.
Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la _tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il tenait toujours sa petite tête appuyée.
--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena.
L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de Pietro.
Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis.
--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort.
Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit, l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante, qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il s’irritait contre lui-même; mais il se taisait.
Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde! pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient arriver?»
Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec Maddalena, occupée à préparer du café.
--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai raison.
«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.»
Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils; on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.
Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait, en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon chrétien. Voilà tout.»
Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais, au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent, lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait cruellement.
Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.
--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi agréablement.
Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et accepta.
Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en temps, il lui donnait un baiser.
--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre?
[35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux.
--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai des pipes avec les roseaux.
--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur?
Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et l’avenir de son fils!»
Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu adressait au petit.
--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant!
--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père.
Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il: «Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement; et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne. Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.»
Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était fini!...»