Eldorado

Part 6

Chapter 63,808 wordsPublic domain

M. Gallerand, l’ancien colonel, passa, très crâne. Il avait devant la tempête et le feu, le même air que devant l’ennemi. C’était un homme d’esprit moyen et arriéré, mais d’une grande bravoure. La peur, il ne connaissait pas ça. Trois fois, en 1870, les balles allemandes l’avaient couché sur le champ de bataille, et il avait été si vaillant colonel qu’on n’avait jamais voulu le faire passer général.

Il venait de s’aventurer jusqu’au milieu du navire, pour mesurer le danger, et avait assisté à la mort du commandant Lagorce, impassible sur sa passerelle, s’obstinant à commander la manœuvre, tandis que ses vêtements commençaient à brûler. Le vieux soldat avait alors ôté son chapeau, et il était resté, la tête découverte, saluant l’héroïsme jusqu’au moment où la passerelle s’était écroulée dans le brasier.

Quand on avait vu ces choses, il n’était plus permis d’avoir la moindre défaillance, sans en rougir. Très droit, très brave, croyant que tout était perdu, le colonel redescendit dans sa cabine où il avait laissé sa femme.

Vis-à-vis d’elle, il avait à se reprocher quelques infidélités. Il avait été un homme comme les autres, mais il vénérait la compagne de sa vie, la mère de ses quatre enfants, la pieuse et vertueuse Mme Gallerand. Il voulait la rassurer, lui cacher la vérité.

Quand il parut, avant qu’il eût ouvert la bouche, elle tomba à ses pieds.

--C’est toi, c’est toi... Il faut que je te parle!... Il faut que je te parle!

Elle avait la figure convulsée, les yeux gonflés de larmes et d’effroi. M. Gallerand crut que sa femme était devenue folle.

--Voyons, du sang-froid! fit-il en tremblant d’une émotion soudaine.

Et il voulut la relever. Mais elle se traînait à ses genoux, suppliante et accablée, les mains jointes.

--Il faut que je te parle! répéta-t-elle... Il le faut!... Puisqu’il n’y a pas de prêtre ici, c’est à toi que je veux tout dire, avant de comparaître devant Dieu!

--Ma pauvre amie, ta raison s’égare dans cette nuit atroce, répondit M. Gallerand... De grâce, reviens à toi!... Si nous n’avons plus que quelques heures à vivre, ayons confiance en Dieu, car nous avons toujours été d’honnêtes gens. J’ai rempli tout mon devoir, tu as fait plus que le tien, notre conscience peut être tranquille... Subissons en chrétiens la grande épreuve.

--Non, non, je ne suis pas folle... Je suis une misérable, une misérable! s’écria Mme Gallerand... la plus méprisable des créatures!... Écoute, écoute! tu me tueras après, si tu ne veux pas attendre que la mer nous ait engloutis!... Je ne mérite ni ta pitié, ni ton pardon... Je suis une misérable!

Elle s’interrompit, suffoquée de sanglots, les mains crispées, et n’osant plus lever la face. Stupéfait, abasourdi, M. Gallerand se taisait maintenant, le front sabré d’une longue ride sombre.

--Eh bien, que veux-tu dire, parle? fit-il enfin d’un ton bref.

Il y eut un nouveau silence. On n’entendait que le sifflement de la tempête et la plainte funèbre de la sirène. Mme Gallerand se prosternait plus bas encore, comme pour recevoir le châtiment imploré, le coup de grâce, la délivrance de son torturant remords, tandis que, de ses mains nerveuses, elle s’accrochait à la couchette pour ne point rouler sous les coups de tangage... Enfin, elle râla sa confession tragique.

--Tu m’as crue une honnête femme, une bonne épouse, une mère vertueuse... Ce n’est pas vrai!... Je suis une grande coupable... Je t’ai toujours, toujours trompé!... Depuis la première année de notre mariage, j’ai eu quatorze amants. Je t’ai trahi même avec ton meilleur ami! Et ma vie n’a été qu’une hypocrisie, un continuel mensonge, une abominable imposture!... toi, tu étais bon, tu étais aveugle, tu ne te méfiais de personne, et j’ai abusé de tout cela, de ta bonté, de ta confiance, de ton aveuglement... J’avais cru qu’il valait mieux te laisser ton ignorance, mais je vais mourir, je vais être jugée, je ne peux plus me taire... Venge-toi, finis mon supplice, tue-moi!... La mort venant de toi, je l’accepterai avec joie, avec reconnaissance... comme une expiation!

M. Gallerand devint très pâle, puis il eut comme un sursaut de révolte contre l’affreuse réalité.

--C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-il... Tu es folle... ou je rêve!

--J’ai dit la vérité, déclara-t-elle.

Le vieux soldat s’affaissa sur un siège et deux grosses larmes roulèrent dans le lacis de rides qui labouraient ses joues.

--O mon Dieu, ô mon Dieu, ô mon Dieu! bégaya-t-il, qu’est-ce donc que la vie, qu’est-ce donc que l’humanité?

Une confusion de ténèbres s’abattait en sa pensée, et ses paupières se baissèrent comme pour faire plus de nuit encore en toutes choses. Puis, lentement, malgré lui, il reprit conscience et questionna, d’une voix haletante:

--Et mes enfants, mes quatre enfants?

Mme Gallerand garda le silence.

Il se redressa brusquement, terrible.

--Je veux que tu me répondes.

--Tu n’es le père d’aucun d’eux, dit-elle.

--Malheureuse! proféra-t-il.

Sa main se leva comme pour frapper. Elle s’offrait à ses coups, la gorge nue.

--Frappe, tue-moi, implora-t-elle... Vois, je ne me défends pas... Tout me semblera juste.

Mais la main de M. Gallerand retomba, frémissante... A quoi bon, puisqu’ils allaient disparaître tous deux au fond de l’abîme!... Oh! mourir, ne plus être, tout oublier!... Que le navire tardait à sombrer! Combien de minutes encore à subir ce supplice, à contempler ce passé de honte, plus horrible cent fois que le gouffre de l’Océan?

M. Gallerand avait rejeté sa ceinture de sauvetage, et tous deux, elle prosternée, lui debout, restaient muets, attendant la mort, la délivrance.

Les premières heures de l’aurore blanchissaient le hublot de la couchette. Il semblait que la tempête commençait à s’apaiser. Soudain, une longue clameur d’allégresse s’élança d’un bond, la sirène poussa un meuglement plus formidable, comme enflée d’espérance, et, dans le couloir qui longeait les cabines, des voix joyeuses éclatèrent.

--Sauvés!... Nous sommes sauvés!... Tout le monde sur le pont!

En même temps que l’aube, un vapeur venait d’apparaître à l’horizon. Il avait entendu l’appel de la sirène, il approchait.

Ce fut du délire. Mille bras se tendirent par-dessus le bastingage, vers le sauveur. On avait hissé tous les signaux de détresse, le pavillon de l’_Eldorado_ était en berne et, monté sur les espars de la tente de dunette, un marin balançait un drapeau fixé à l’extrémité d’un manche de gaffe.

Le vapeur était un steamer anglais. Il grandissait à vue d’œil. Dans un quart d’heure il serait là... Hourra! Hourra! Hourra! Le même cri jaillissait de toutes les bouches, on pleurait et l’on s’embrassait. Ceux-ci agitaient leur mouchoir, ceux-là leur chapeau, et les Siciliennes étaient retombées à genoux pour rendre grâce à la madone, jurant que, tout à l’heure elles l’avaient insultée pour la mettre à l’épreuve, mais qu’elle était la meilleure, l’Immaculée, la sainte des saintes, celle qui pardonne et qui sauve toujours!

Tout à coup, il sembla que le steamer anglais changeait de route et s’éloignait... Insensiblement, il s’effaça, puis disparut, emportant son crime de lèse-humanité.

II

Il y eut, à bord du navire français, un long silence de prostration qui annonçait la soumission au destin. L’humanité a le privilège de s’accoutumer au pire des états, au désespoir même, et il n’est pas jusqu’à la mort qui ne perde à la fin tout pouvoir d’effrayer.

La situation se faisait plus tragique. Après le commandant Lagorce, les deux lieutenants et cinq hommes de l’équipage avaient péri. Cependant, le jour naissant s’obscurcissait. Des nuages noirs, bordés de gris pâle, à contours fortement arrêtés, s’avançaient de l’horizon, rétrécissant de plus en plus la partie encore claire du ciel vers le zénith.

André Laurel avait enfin découvert Myrrha dans le tourbillon humain, et tous deux, s’étant mis à l’écart, causaient bas, serrés l’un contre l’autre. Jamais elle ne lui avait paru si adorable, toute décoiffée, un simple châle jeté sur ses épaules, par dessus la chemise, car elle n’avait pas eu le temps de se vêtir. Mais il était surpris de la voir calme.

--Vous n’avez pas peur? demanda-t-il.

--Pas du tout, déclara-t-elle.

--Vous n’avez donc peur de rien, Myrrha?

--Je savais, dit-elle, que je ne vivrais pas longtemps... Les médecins m’avaient condamnée.

--A vous voir si gaie, si radieuse, je pensais que vous ignoriez votre état.

--Je ne voulais pas être aux autres un spectacle de tristesse.

--Vous nous donniez donc, discrètement, une leçon d’héroïsme, Myrrha?

--On se grise un peu, on se fait illusion... Ce m’était facile, car je ne souffrais pas... Même, j’étais heureuse, et, je ne sais pourquoi, je le suis encore, en ce moment.

--C’est étrange, moi aussi, dit-il, depuis que nous sommes là tous deux... Nous pouvons bien tout nous dire, maintenant, puisque dans une heure peut-être, nous ne serons plus.

--Eh bien, confions-nous vite tous nos secrets... Parlez le premier.

--Voilà trois jours, Myrrha, que je ne pense qu’à vous et que je n’en dors pas.

--Moi, je dormais, mais c’est toujours de vous que je rêvais.

--Depuis quand?

--Depuis toujours il me semble... Oh! bien avant, bien avant de vous connaître... depuis que je commence à penser.

--Moi, c’est autre chose, répondit André. Avant de vous avoir vue, je n’avais jamais songé à l’amour, j’avais la tête bourrée de théories qui me rendaient sombre... mais depuis que vous m’êtes apparue, et surtout depuis le soir où j’ai dansé avec vous, je me sens tout autre, je respire avec ivresse... Il me semble que l’air, la mer et la tempête ont le parfum de vos cheveux et que c’est un peu de Myrrha que je respire en ouvrant la bouche.

--Eh bien, moi, la première fois que nos regards se sont rencontrés, j’ai pensé tout de suite: c’est lui, c’est bien lui... et j’étais révoltée contre ces gens qui avaient l’air de vous en vouloir, qui ne vous comprenaient pas... Moi, j’étais sûre qu’on vous calomniait.

--Myrrha, Myrrha, je vous aime!

--Dire que c’est déjà fini! murmura-t-elle.

--Nous avons peut-être encore quelques heures à vivre.

--Quand nous sombrerons, vous me tiendrez dans vos bras, nous descendrons ensemble au fond de cette mer.

Ils se serraient plus étroitement. Elle avait renversé la tête contre l’épaule du tout jeune homme, et il l’embrassait sur le front, sur les yeux, sur les lèvres.

--Nous pourrions être plus heureux encore, dit-il.

--Est-ce possible?

--Oui.

--Comment?

--Si tu voulais être mon épouse, Myrrha... avant de mourir.

--Mais n’est-ce pas comme si je l’étais, puisque je m’abandonne et que tu m’embrasses?... Que fait-on de plus, quand on est marié?

--Tu ne sais donc rien, Myrrha?

--Non, dit-elle, en ouvrant de grands yeux de candeur et qui l’interrogeaient.

--Tu n’as jamais soupçonné une félicité plus haute?

--Il me semble qu’il ne peut en exister de plus grande que celle d’être embrassée comme tu m’embrasses!

--Tu te trompes, Myrrha... Je t’assure qu’il y a plus de bonheur encore!

--Comment le sais-tu, toi?

--On me l’a dit.

--Qui te l’a dit?

--Des jeunes gens de mon âge... Même, ils ne parlaient entre eux que de cela, et à les en croire tous, rien au monde n’est si délicieux, quand on s’aime.

--On s’est peut-être moqué de toi.

--Non, Myrrha! Car, lorsqu’ils s’entretenaient de cela, leurs figures rayonnaient de joie et de désir, et je sens bien qu’ils avaient raison, parce que je t’aime... Je t’aime tellement, Myrrha, que la pensée de ta possession ne m’avait même pas effleuré jusqu’ici. Il me suffisait de te voir, de t’entendre, d’être assis près de toi. Je t’aurais attendue aussi longtemps que tu l’aurais voulu... Mais, maintenant, les minutes comptent pour des années: il s’en est écoulé plusieurs depuis que nous sommes là à causer, et mon impatience naît enfin de connaître, avant de mourir, le bonheur suprême?

--Quel est donc ce bonheur? demanda-t-elle, très pâle, agitée d’un frisson tout nouveau, comprenant qu’il y avait des mystères dont son innocence ne s’était jamais douté.

Alors, à voix basse, en tremblant, il lui révéla le grand secret:

--Myrrha, Myrrha, ouvre ton cœur et bouche un peu tes oreilles, car si la chose est grande et belle, les mots qui l’expriment sont grossiers et te scandaliseraient... Tu ne seras ma femme, Myrrha, et tu ne connaîtras la plus haute félicité que si tu consens à te donner tout entière.

Elle le regardait avec les mêmes yeux candides, ne comprenant pas encore... Il prononça d’autres paroles, plus claires.

--Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-elle dans un grand trouble, en se cachant la figure... Oh! c’est affreux!... Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas!... Je mourrais de honte... Restons comme nous sommes, c’est si bon!... tes baisers sont si doux!...

Elle défaillait presque... Il la soutenait par la taille, cherchait à l’entraîner, sans violence.

--Myrrha, le temps passe... Bientôt, ce sera trop tard!... Nous mourrons sans avoir éprouvé les plus grandes joies de l’amour!... Regarde là-bas... oh! regarde!

Une nouvelle gerbe de flammes jaillissait de la proue du navire. Tout l’avant flambait, et la sirène, comme découragée, avait interrompu son long meuglement de détresse. Le désespoir avait fait le silence partout. Le vent même ne gémissait plus, et d’énormes nuages se condensaient vers le zénith où montait, en gros tourbillons, une épaisse fumée noire, parcourue par instants de lueurs sinistres.

--Viens, viens, Myrrha!... Ne résiste plus... Les minutes deviennent précieuses... chaque seconde qui s’envole, c’est du bonheur qui fuit!

Sa voix frémissait de passion et d’impatience. Il sentait sur le revers de sa main gauche, placée sous le bras de Myrrha, au-dessous des seins, les battements tièdes et précipités de son cœur, tandis que son souffle haletant lui passait sur la joue; et il bégayait encore des paroles troublantes:

--Je t’aime... Je te veux toute... Mourir avant de t’avoir possédée, ce serait horrible!... Ne sens-tu pas comme je souffre?... Oh! ne tardons plus... Viens, viens!

Elle s’abandonnait peu à peu, lui rendait son étreinte. Alors, il la saisit, l’emporta dans sa cabine, la dévêtit de ses mains tremblantes, sans qu’elle opposât de résistance. Et sa nudité jaillit, éclatante comme un grand lis pur, exhalant le parfum d’une chair toute vierge. Puis, il la souleva, l’étendit... Ce furent d’abord des caresses éperdues. Ses lèvres, en baisers rapides, s’égarèrent, coururent, brûlantes, sur la bouche, sur la nuque adorable, d’une blancheur de lait sous la chevelure d’or, sur les seins, sur tout le corps, tandis qu’elle se couvrait le haut du visage de ses bras croisés, pour ne point voir cette lente prise de possession de sa virginité, qui se livrait toute, dans l’attendrissement de cette passion infinie, exaspérée par l’approche de la mort.

Sous l’averse des baisers, ses paupières battaient comme des feuilles sous l’orage; son être se pâmait à la fois de volupté, de souffrance et d’amour. Enfin, il la posséda toute, et ils s’élancèrent hors du monde, très haut, par delà la création, dans un ravissement inouï, une chevauchée splendide à travers les étoiles.

Quand ils en revinrent, ils se regardèrent et sourirent, pénétrés d’une lassitude délicieuse et très étonnés d’être encore en vie.

--Nous n’avons donc pas sombré? fit-elle.

--Nous ne sommes donc pas au fond de la mer? dit-il.

--Il me semble que nous ne bougeons presque plus.

--C’est vrai.

--Que se passe-t-il?

--Je ne sais pas... La tempête a cessé, mais nous marchons toujours.

--Écoute, on dirait qu’il pleut.

--Oui, à torrents.

--Regarde par le hublot.

--Oh! la terre, la terre! s’écria-t-il... Un rocher! là-bas... pas très loin!... Nous allons droit dessus.

--Reviens près de moi, dit-elle... Aimons-nous... Qu’importe tout le reste!

De nouveau, ils s’enlacèrent et repartirent à travers l’azur, par delà les astres!

III

Depuis près d’une heure, Armand Reboul se trouvait bloqué dans l’inconnu affreux des ténèbres. Sa course affolée à la découverte de Mme Rolande l’avait égaré, de couloir en couloir, en une sorte de labyrinthe si obscur qu’il désespérait d’en sortir... Où était-il? il ne savait plus, ne se souvenait que d’une chose: qu’à un moment, attiré par un bruit de voix qui s’élevaient d’un creux et voulant se renseigner, il avait descendu quelques marches raides comme une échelle: mais il avait rencontré une mare profonde. Des hommes perçaient un trou dans la coque du navire pour écouler toute cette eau. Alors, il était remonté précipitamment, et c’était à cet instant-là qu’il avait dû se perdre... A droite, un amas de colis, auquel il venait de se meurtrir les genoux; à gauche, une porte fermée qu’il avait en vain essayé d’enfoncer à coups d’épaule; derrière lui, une impasse; devant, un étroit escalier en colimaçon, d’où tombait une lueur de caverne. Il l’avait gravi et s’était arrêté en face d’un spectacle terrifiant: la passerelle s’effondrant tout à coup au milieu des flammes. Impossible de franchir cette fournaise, pour regagner l’arrière. A l’avant, un autre foyer d’incendie barrait également la route. Plus d’issue sur le pont! Un des bœufs échappés avait failli lui enfoncer ses cornes dans le ventre... Rebroussant chemin, Reboul s’était de nouveau engouffré dans les abîmes d’ombre où il ne se reconnaissait plus; et, après avoir tâtonné, ramoné la nuit de ses mains fébriles, le long des murs invisibles, il était demeuré là, immobile, dans une angoisse atroce, redoutant d’être cerné par le feu, s’estimant perdu.

Longtemps, il s’était égosillé à appeler au secours; aucun écho n’avait répondu à sa voix. Enfin, après une attente mortelle, le jour grandissant fit pénétrer jusqu’à lui un peu de clarté. Il remonta l’escalier, se précipita au dehors, avide de lumière. Il pleuvait à torrents, un déluge providentiel inondant le pont, combattant à la fois l’incendie et la tempête. Les débris de la passerelle ne flambaient déjà plus. Reboul passa, atteignit l’arrière, gagna le couloir des premières classes.

--Xanie! cria-t-il.

Peut-être, maintenant, se trouvait-elle dans sa cabine. La porte en était entr’ouverte, il entra.

Mme Roland, à genoux, priait au pied de sa couchette.

--Xanie! répéta-t-il.

Elle se releva, le regarda avec douceur et dit d’une voix qui ne trahissait ni trouble ni épouvante:

--Armand, adieu!... Je vous permets de m’embrasser pour la dernière fois.

Il allait s’élancer vers elle et l’étreindre, mais le ton même dont elle avait prononcé ces paroles le retint. Elle avait encore, malgré son négligé, sa chevelure défaite, ce parfum de vertu hautaine qui inspire à la passion plus de ferveur que de désir, plus de sentiment que de sensualité. Il ne semblait pas que l’apparition de la mort eût sur elle d’autre pouvoir que d’aggraver sa mélancolie, cette fierté douce qui s’exhalait de toute sa personne et cette expression indéfinissable d’au-delà par laquelle se dénoncent les âmes qui n’ont jamais vécu leur vraie vie: natures d’élite asservies à l’inexorable médiocrité, rêveurs descendus des purs sommets dans les bas-fonds des réalités sociales.

Reboul s’approcha et la baisa au front. Un moment, ils demeurèrent sans voix, face à face, et leurs regards seuls se parlèrent, exprimant tout le rêve et toute la souffrance d’une vie, tout ce qu’il y avait en eux d’inassouvi, de profond et d’intraduisible, mille choses délicieuses et tristes qui confusément s’évoquaient, se noyaient dans leurs larmes, tremblantes au bout des cils et qui les aveuglaient. Celles de Mme Roland coulèrent les premières, le long des joues pâles, jusqu’au pli douloureux des lèvres. Plus éloquentes que les paroles, plus troublantes que les aveux, elles confessaient tout: sa longue patience, les révoltes de sa chair, ses exaltations réprimées, ses nuits de fièvre, ses réveils désolés et les désillusions, les dégoûts subis dans sa soumission d’épouse, son bonheur perdu, sa vie manquée, le continuel adultère de son cœur.

--Je n’avais qu’une crainte, dit Armand, c’était de mourir sans vous avoir revue... Oh! j’ai passé une nuit horrible en vous cherchant et en vous appelant partout, dans les ténèbres et dans le tumulte. Je ne pensais pas à la mort, je ne pensais qu’à vous, et par moments, à cette pensée, au milieu de mon angoisse et de ma torture, c’était un flot de bonheur qui m’inondait... La vie sans vous me semble plus désolante mille fois que la mort dans vos bras, avec vos caresses!... Xanie, ce serait affreux et vous seriez la plus cruelle des femmes, si vous me repoussiez encore... La vertu est coupable, quand elle fait tant souffrir. Existe-t-il, à cette heure, une loi, un devoir, une morale qui puisse nous interdire d’être l’un à l’autre?

Comme pour prévoir une objection et vaincre un dernier scrupule, il ajouta d’une voix plus basse, mais frémissante de passion, de douleur et d’indignation:

--Votre mari, je l’ai vu, cette nuit, grelottant de peur, affolé. Vous n’existiez plus pour lui, il ne pensait qu’à se sauver lui-même... Moi, je vous aime, et vous m’aimez aussi. Qu’importe à présent tout le reste? Enivrons-nous de nos baisers jusqu’à notre dernier souffle, jusqu’au fond de cet océan qui va nous engloutir!

Très pâle, Mme Rolande s’abandonnait peu à peu, et des paroles de pitié s’échappaient de ses lèvres tremblantes... Toute une existence dévastée pour aboutir à cet instant de volupté tragique! Et ils allaient sombrer sans avoir étanché leur soif dévorante. Toutes les barrières, les obstacles autrefois dressés contre leur idéal croulaient en même temps que leurs espérances... C’était vrai, la mort la libérait des chaînes sociales. Elle pouvait l’aimer, maintenant, lui en faire l’aveu et se donner toute. Elle baissa un peu les paupières pour dire:

--Je vous aime, acceptons ce triste bonheur qui vient trop tard et durera si peu!

Alors, simple, sans pudeur affectée, frissonnante et baignée de larmes, elle commença à se dévêtir. Mais un grand cri d’effroi jaillit de sa gorge béante.

La porte de sa cabine venait de s’ouvrir, brusquement.

Une stature colossale, monstrueuse, se dressait devant eux.

C’était Marzouk... Les yeux injectés, les bras ouverts, terrible, il s’avançait vers Mme Rolande.

--Moi d’abord, dit-il.

D’un bond, Reboul se jeta sur le monstre.

Une lutte horrible, inégale, allait s’engager. Marzouk leva son poing formidable pour terrasser d’un coup son dérisoire adversaire.

Au même instant, il y eut un choc d’une violence telle que les deux hommes roulèrent sur le plancher. Les ais grincèrent affreusement, les hélices parurent se bloquer; puis, au lieu de la trépidation des machines, ce furent des échappées stridentes de vapeur. On eût dit que le paquebot se vidait de toutes ses énergies, hoquetait ses derniers râles dans une agonie effrayante de bête énorme, touchée aux sources mêmes de la vie.

Reboul avait cru sentir éclater son crâne contre la cloison. Il se redressa, constata qu’il n’était que légèrement blessé à la tête. Marzouk avait disparu. Mme Rolande n’avait aucun mal.

Elle crut que le navire sombrait.

--Fuyons, dit-elle... Oh! vite! le temps passe!

Et ce fut elle qui l’entraîna, tandis qu’étourdi encore par sa chute, il la suivait sans savoir.

Ils s’enfermèrent dans une autre cabine, qui était celle de Reboul. En toute hâte, craignant qu’il fût déjà trop tard, elle acheva de se dévêtir, découvrit sa nudité intrépide, et ils s’étreignirent comme s’ils disparaissaient au fond d’un océan de félicité.

L’_Eldorado_ venait d’échouer sur l’_Abrolhos_, un rocher abrupt, émergeant au sud-ouest de l’Atlantique, et dont le nom signifie en langue espagnole: _ouvre l’œil_.

Sur le pont, les mêmes scènes atroces et sauvages recommençaient. La foule des émigrants, sous l’averse torrentielle, se ruait vers l’unique embarcation qu’avaient épargnée la tempête et l’incendie, maintenant presque éteint. Un mulâtre brandissait son couteau pour se frayer un passage à travers la mêlée hurlante et furieuse. Des clameurs s’entrecroisaient:

--Nous sommes échoués!

--Nous coulons!

--Prenez vos ceintures!