Part 5
Un peu de fatalité et beaucoup de misère avaient fait le reste. Sa mère morte aussi, Louise avait quitté cette maison. A vrai dire, on l’en avait chassée, en la lui rendant inhabitable. Une sainte n’aurait pu y tenir davantage. Alors, elle avait cherché une place, et Paris l’avait prise comme une feuille dans un tourbillon de vent, la feuille qui s’envole, éperdue, s’élève et tombe, traîne, s’arrête enfin dans une flaque de boue... Oh! l’existence de la fille pauvre, abandonnée dans ce Paris si doré et si flambant!... Elle était gentille, en ce temps-là, elle sentait bon la jeunesse, l’innocence et la santé. Les hommes la suivaient dans la rue et voulaient causer. Son cœur battait très fort quelquefois--il y avait si longtemps qu’elle était privée d’affection! Mais elle ne répondait pas. Elle entendait rester honnête, en travaillant. Une ouvrière, une midinette, ça vivait de rien: deux sous de frites, le matin; un bouillon le soir; une petite chambre au sixième--et c’était gai, ça pépiait comme les moineaux du Luxembourg. Ça se laissait attirer aussi avec un peu de mie de pain, quand on savait s’y prendre, mais ça s’enfuyait après à tire d’aile.
Louise gagnait quatre-vingts francs par mois dans une maison de modes. Par malheur, ce modique salaire ne lui permettait pas de supporter la morte saison, les deux mois d’été pendant lesquels l’atelier fermait ses portes, congédiait ses ouvrières. Alors, il lui fallait chercher une autre place, et, chaque année, aux grandes vacances, elle changeait de maison, perdant ainsi le bénéfice de l’ancienneté dans la précédente. De sorte qu’elle n’avançait guère et restait toujours, ou à peu près, aux mêmes appointements. Une année même, quand la morte saison arriva, elle ne trouva pas de travail, et c’était l’époque du terme. Louise n’avait plus que vingt francs. Son propriétaire patientait bien une huitaine, mais jamais plus, et, cette huitaine écoulée, la pauvrette n’osait plus passer devant la loge de sa concierge, dans la crainte que celle-ci ne l’arrêtât pour lui présenter sa quittance. Afin d’échapper à sa vigilance, elle sortait de chez elle dès l’aube et ne rentrait que très tard, vers dix heures... Oh! les interminables journées de détresse, à travers Paris! Parfois, écrasée de fatigue, elle s’affaissait sur un banc, avec la peur qu’un agent ne l’appréhendât, car la société est ainsi faite qu’on se sent presque coupable, quand on n’a pas d’argent et quand on a faim.
Que c’était long, la belle saison! Louise, très prévoyante, ne faisait plus qu’un repas par jour. Il fallait qu’elle fût bien jolie, pour que tant de misère ne l’eût pas déjà rendue laide. Depuis quelques jours, un jeune homme la suivait, un timide, un sincère sans doute, car il ne se décidait pas à l’accoster. Un soir pourtant, il osa... Elle était si lasse, si découragée, si seule, ce soir-là, qu’elle consentit à causer. Il avait des yeux de bonté, une figure fine et une voix caressante qui tremblait d’émotion en balbutiant des phrases qui la bouleversaient toute, lui faisaient passer un frisson sur la chair. Il l’invita à dîner, mais elle ne voulut accepter qu’une consommation, par discrétion et par une sorte de fierté naïve et touchante: pour ne pas montrer qu’elle avait faim.
Ils se revirent, les jours suivants. Il était très respectueux auprès d’elle, ne lui disait jamais rien de malhonnête. Elle l’écoutait, la face noyée de douceur, confiante, sentant qu’elle n’était plus seule au monde, maintenant. Elle lui racontait les tristesses de sa vie, et ses yeux s’embrumaient de larmes qui ne voulaient pas couler, quand elle parlait de son père.
Un dimanche, il l’entraîna hors de Paris, sur la route de Saint-Ouen. Il faisait un temps splendide. Le ciel, lavé par la pluie de la veille, avait l’azur profond et précieux du saphir, et c’était dans l’air pur un éblouissement de lumière.--«Où allons-nous? demanda-t-elle.--Mais nous nous promenons, tout simplement, répondit-il.--Il me semble, reprit-elle, que je suis déjà passée par ici, autrefois, oh! il y a bien longtemps, quand j’étais petite.» Ils arrivèrent à la porte d’un cimetière.--«Je me souviens, à présent, fit-elle, c’est ici qu’ils ont enterré mon père.» Elle leva sur son ami un regard suppliant qui signifiait: entrons!--«Si vous voulez», dit-il. Une longue allée, l’artère principale, s’ouvrait devant eux, silencieuse et morne. De chaque côté, les tombes s’alignaient, régulièrement espacées au premier plan, quelques-unes chargées de guirlandes et de couronnes de perles, la plupart nues, délaissées, ne parlant ni d’orgueil ni d’éternité, attestant l’humilité d’un cimetière démocratique où les morts s’entassaient dans l’oubli, comme les vivants dans les faubourgs populeux et misérables des grandes cités modernes. Tout au fond, un terrain vague s’étendait, percé de grands trous qui se suivaient. Ils errèrent un moment dans une allée transversale.--«C’est ici», déclara-t-elle enfin, en s’arrêtant. Mais elle demeura interdite, ne comprenant pas: la tombe de son père était couverte de fleurs, de belles roses rouges fraîchement épanouies. Qui donc avait apporté toutes ces fleurs?... Lui se tenait en arrière, mais la rougeur qui lui montait au visage, le dénonçait. Elle se retourna, et devinant tout, elle eut vers lui un long regard chargé de larmes, de reconnaissance et d’amour.
Le soir même, elle se donna, et ce fut une année de bonheur. Une année de bonheur dans toute une vie!... C’était toujours bon de se rappeler ça. Elle en avait gardé au cœur quelques souvenirs délicats, et elle ne lui en voulait pas de l’avoir abandonnée. Les hommes étaient les hommes! Elle avait subi la commune destinée de la fille pauvre, sans soutien, sans défense, celle qu’on n’épouse pas. Lui était un sentimental et un faible, au fond duquel résidaient obscurément toutes les forces héréditaires d’égoïsme de la bourgeoisie contemporaine. Gentil garçon dépourvu de supériorité individuelle, il avait prouvé son utilité sociale en se mariant richement et raisonnablement.
Dès lors, la chute de Louise avait été rapide. Elle avait toujours été trop honnête, trop confiante avec les hommes. Les fils de famille qu’elle avait connus rêvaient tous de se faire entretenir, par amour-propre.
Un jour, on la renvoya d’un hôpital avant qu’elle fût complètement rétablie. Elle partit sans un sou, si faible qu’elle se tenait à peine debout. La nuit vint, une nuit glacée et pluvieuse de décembre. Louise se mourait de faim et de froid; l’eau ruisselait de ses manches, sa robe se collait à sa peau. Et c’était cette nuit-là qu’un trafiquant de chair humaine l’avait prise, la trouvant jolie encore, malgré la souffrance et l’usure... Le lendemain, il l’avait embarquée pour la province, et, deux ans après, pour l’Amérique!
Lola, maintenant, regardait la tempête. André songeait à Myrrha, et la voyant paraître, chancelante et souriante, il se précipita au-devant d’elle, la saisit par la taille, pour la retenir, car la bourrasque soufflait avec une telle violence qu’elle était soulevée et semblait vouloir prendre son vol, à chaque pas qu’elle tentait. Il cria très fort:
--C’est de la folie, de la folie! Vous allez vous envoler comme une plume... Il n’y aura plus de Myrrha... et que deviendrai-je!...
Mais la rafale mugissante emportait sa voix. De la tête, elle lui faisait signe qu’elle n’entendait rien. Un moment, ils se parlèrent par gestes, si près l’un de l’autre que leurs figures se touchaient presque et qu’ils buvaient sur leurs lèvres les paroles qu’ils ne distinguaient point. Il en profitait pour lui dire qu’il l’aimait, tandis qu’elle riait aux éclats et que le vent rageur dispersait autour de son ravissant visage la fine poussière d’or pâle de sa chevelure.
Lola les observait de ses yeux profonds... De l’amour, elle ne connaissait, elle, que les trahisons, les profanations et les souillures. Quelle pensée, en cet instant, l’habitait? Elle demeurait immobile, effacée, comme dans la crainte de scandaliser le bonheur de ces deux jeunes êtres charmants. Peut-être ce spectacle réveillait-il au fond de son cœur des choses innocentes, des sentiments méconnus, des chimères inavouées, un idéal lointain. Mais une plus grande mélancolie l’envahit, un rayon divin de pitié traversa son désespoir: elle avait aperçu en Myrrha la grâce fragile des choses éphémères... Ah! pourquoi cette cruauté aveugle du destin qui fauchait si tôt des existences radieuses et qui la condamnait à vivre, elle, l’humiliée, la flétrie, sur qui pesait toute l’iniquité sociale?
Tout à coup, ce fut une brusque alerte. Les hommes de l’équipage se précipitèrent vers l’avant en poussant des cris qu’étouffait l’ouragan. On ne voyait que des faces épouvantées et les trous noirs des bouches qui vociféraient. Le Second parut, très pâle, faisant de grands gestes rapides, énergiques qui transmettaient des ordres... Que se passait-il? Il ne semblait pas que le temps fût devenu subitement plus mauvais. Même, depuis quelques minutes, aucune lame n’avait franchi la hauteur du plat-bord. Un lieutenant s’élança vers André et Myrrha qui se tenaient enlacés, saisis d’une frayeur soudaine, et leur commanda brutalement de descendre. Aucun passager sur le pont! Au même instant, la sirène jeta une plainte sinistre et farouche, comme un appel désespéré, dans la nuit tombante.
LIVRE DEUXIÈME
I
Armand Reboul cherchait vainement à s’endormir. Une lecture commencée n’avait pu le distraire de ses obsédants désirs; il avait repoussé le livre et, emprisonné dans son étroite couchette, s’essayait à mesurer le temps aux pulsations de son cœur. Une fureur le prenait de ne pouvoir rien contre l’insomnie persistante. Le meuglement énorme et grave de la sirène, qui troublait les ténèbres à chaque minute, l’arrachait à ses somnolences et le rejetait, fiévreux, dans des convoitises ardentes, des rêves désordonnés, perpétuant en lui une agitation stérile.
Il ne pouvait penser qu’à Mme Rolande. Son image le hantait sans répit. Depuis deux jours qu’il faisait si mauvais temps, elle devait être couchée comme lui, et si cet horrible tangage durait, il risquait de ne plus la voir jusqu’à la fin de la traversée.
Soudain, la sirène eut un cri d’alarme si lugubre, si déchirant, si prolongé, qu’il se leva pour voir à travers le hublot de sa cabine. Il devait y avoir une brume épaisse... Mais non, la nuit était claire, la lune brillait dans un ciel sans nuage, et la mer, bien que toujours très grosse, semblait se calmer un peu. Les vagues paraissaient moins hautes. Seulement, le vent chassait vers tribord une fumée noire et dense où scintillaient des étincelles... la fumée de la machine, sans doute. Et il ne s’inquiéta pas davantage.
Mais, brusquement, une rumeur vague, inexplicable à cette heure avancée, où tout dormait à bord, lui fit prêter l’oreille et retenir son souffle. Sûrement, il se passait quelque chose d’extraordinaire. Il fut un moment inerte, le cœur battant, les yeux grands ouverts et fixes. Le tumulte se rapprochait. Au-dessus de sa tête, sur le pont, c’était un bruit étrange, un piétinement de foule qui se rue. La sirène maintenant hurlait sans discontinuer. Enfin, tout près, à la porte même de sa cabine, Armand entendit ce cri d’épouvante:
--Le feu!... Il y a le feu à bord!
--Le feu! Le feu! répétèrent d’autres voix.
En un clin d’œil, Reboul s’habilla, et il négligea de prendre sa ceinture de sauvetage... A quoi bon! on était en plein océan, à mille lieues des côtes! Et il s’élança au dehors, gardant sa présence d’esprit, voulant d’abord se rendre compte du danger.
Toutes les cabines s’ouvraient. Des hommes, des femmes, à demi-vêtus, en sortaient blêmes, hagards, surpris au milieu de leur sommeil par la nouvelle du sinistre, comme par quelque affreux cauchemar, et tellement étranglés par la peur que les mots leur restaient dans la gorge; ils ouvraient la bouche et demeuraient muets. Le tangage les jetait les uns sur les autres, et ils avançaient en titubant, pêle-mêle, vers l’escalier qui montait au salon des premières. Quelques-uns étaient en manches de chemise, les chevelures dénouées coulaient sur les épaules des femmes. Il fallait que la situation fût bien grave, aucun officier du bord ne se trouvant là pour empêcher ce désordre et rassurer les passagers.
Elle l’était, en effet. Le feu s’était déclaré, à huit heures du soir, spontanément, dans des colis contenant des produits chimiques arrimés sur la partie avant du pont couvert-milieu. Le commandant Lagorce avait aussitôt fait mettre en action toutes les pompes à incendie du bord. Un moment il s’était cru maître du feu. Mais l’eau et le travail d’extinction avaient amené le désarrimage partiel des colis, et depuis, malgré tous les efforts, l’incendie excité par la tempête se propageait. Le charbon contenu dans les soutes s’était enflammé. La lutte continuait, tout l’équipage déployant une énergie héroïque, les mécaniciens allumant les chaudières pour actionner les pompes, les matelots s’efforçant à noyer la cargaison, tandis que d’autres s’apprêtaient déjà à mettre les embarcations à la mer. Mais deux d’entre elles, et justement les deux grands canots, venaient de se briser et partaient à la dérive. Vers minuit, le commandant Lagorce, debout sur sa passerelle, très grand, très brave, jugeait la situation presque désespérée. Cependant, on pouvait combattre encore pendant plusieurs heures, peut-être jusqu’au lendemain. Et deux chances de salut s’offraient: la rencontre d’un navire ou l’échouement sur un rocher perdu, nommé _Abrolhos_, qui se trouvait à quatre-vingts milles de là, environ, au sud-ouest. Le commandant s’étant arrêté à cette dernière résolution, l’_Eldorado_, après avoir viré de bord, faisait route à toute vapeur, tous ses fanaux éclairés, vers ce roc désert, tandis que sa sirène, dans l’espoir d’être entendue par quelque autre paquebot, continuait à beugler formidablement dans l’ouragan et l’immensité des ténèbres.
Armand Reboul, cherchant une issue, s’était enfoncé dans un couloir obscur qui communiquait avec les secondes classes. Là encore, une foule s’écrasait, des poings se heurtaient à d’invisibles murailles, comme si tout le salut eût dû venir de leur écroulement, et des cris atroces sortaient de ces profondeurs d’ombre. Une folie contagieuse de terreur hurlait par trois cents bouches l’effroi de l’obscurité et de la mort. Pendant quelques minutes, Armand tenta vainement de se frayer un passage. La tourbe délirante le cernait, l’entraînait, il ne savait où. La clameur s’entrecoupait de phrases hachées où se mêlaient tous les idiomes. De toutes parts, on accourait, des femmes, des enfants, des familles entières se tenant par les mains pour ne point se séparer. La confusion devint inouïe. Des formes croulèrent, meurtries, au bas d’un étroit escalier très raide, et pour en gravir les marches, d’autres formes piétinèrent des poitrines.
Enfin, d’un bond, Reboul se trouva sur le pont. C’était l’air, un peu moins de nuit, et il allait savoir! Pour l’homme de courage, le danger affronté devenait moindre. Mais le chaos et la panique étaient tels qu’il lui fut impossible de rien distinguer. Les émigrants, chassés par l’incendie qui gagnait l’avant du navire, avaient envahi l’arrière et se mêlaient aux passagers de première et de seconde. Ils étaient là plusieurs centaines, des grappes humaines s’accrochant les unes aux autres, le long des chaloupes que des mains brutales et maladroites voulaient déjà saisir. Des bras se tendaient vers le ciel. Ceux-ci pleuraient, ceux-là juraient; deux Siciliennes insultaient la madone, et, contre la coupée de babord, deux hommes s’assommaient furieusement, tandis que, près d’eux, un Italien se lamentait, répétant d’une voix gémissante: _Non voglio morire, non voglio morire!_ Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir!
Les femmes tenaient des marmots dans leurs bras. Les familles cherchaient à se grouper; des noms, des appels éperdus étaient jetés dans le vacarme:
--Giovanni!
--Corelia!
--Robert!
--James!
--Gaëtano!
Des noms de tous les pays! Les émigrants se montraient actifs. Les passagers de première, habitués à se faire servir, semblaient se demander s’ils n’étaient pas la proie d’un abominable cauchemar et demeuraient inertes au milieu de la cohue, comme par peur de s’assurer qu’ils ne dormaient plus, qu’ils vivaient en pleine réalité.
Soudain, Reboul se prit à trembler. «Xanie!» cria-t-il. Dans le premier moment, il avait cédé à cet instinct de conservation qui pousse à la fuite, et maintenant il se sentait honteux devant lui-même. Avant tout, il lui fallait la retrouver, l’emporter, et si la mort était au bout de l’étrange aventure, ce serait la mort pour tous les deux, la mort dans un baiser, dans le spasme de la possession; car elle l’aimait, elle ne se refuserait pas, à l’instant suprême, au bord du néant. La pensée du mari ne lui vint même pas, tant il lui parut que la gravité des circonstances devait supprimer cette barrière sociale, toutes les servitudes, tous les préjugés encombrants et maudits. Désormais indifférent à tout ce qui n’était pas elle, il redescendit, retraça ses premiers pas le long du couloir obscur, compta trois portes, dut se colleter dans la nuit avec des gens qui obstruaient la quatrième, celle de la cabine de Mme Rolande. Peut-être s’y trouvait-elle encore. Il ouvrit et appela fébrilement:
--Xanie! Xanie!
De ses mains hésitantes, il tâta la couchette vide... Personne!... C’est que déjà elle était sur le pont. Debout, l’une des premières, elle avait sans doute réussi à gagner l’escalier. Sans doute aussi le cherchait-elle. Il avait été stupide de perdre ainsi son temps... De nouveau, il se précipita au dehors.
--Xanie! Xanie!
Une femme s’accrocha au pan de sa veste; la gorge nue, les cheveux en désordre.
--Sauvez-moi! sauvez-moi!... Toute ma fortune est à vous!
C’était Mme Larderet. Il la repoussa d’un geste violent, et lui-même fut brutalement jeté de côté par un corps énorme qui brandissait des poings menaçants. Armand ne reconnut pas Marzouk. La terrible brute écrasait tout sur son passage, et il devait avoir son idée de derrière la tête, quelque projet sinistre, car il fouillait les cabines, s’emparait des objets précieux, surtout des armes. Et il pouvait bien tout se permettre, nul, dans le désarroi général, ne prenant garde à son manège.
Reboul se retrouva sur le pont. Pour la dixième fois, il lança dans la foule son appel désespéré:
--Xanie! Xanie!
Une autre voix, presque à ses oreilles, cria, frémissante d’angoisse:
--Myrrha! Myrrha!
André Laurel, de son côté, cherchait en vain Myrrha, au milieu de la mêlée hurlante. Si, par malheur, la jeune fille se trouvait là, ces brutes allaient la renverser, la piétiner, car l’égoïsme déchaîné ne respectait, n’épargnait plus rien; la bête humaine traquée par l’épouvante apparaissait dans toute son horreur... Non, Myrrha était seule, en quelque coin d’ombre. La mer avait dû lui sembler moins redoutable que les hommes. André se mit à explorer le navire.
Mais une panique plus grande se produisit. De nouveaux cris de terreur se répercutèrent de distance en distance:
--Les bœufs! voilà les bœufs!... Gare, gare!... Écartez-vous!
Ce fut une violente bousculade en arrière... Quelques bœufs parqués à l’avant du paquebot, foyer de l’incendie, avaient réussi à rompre leur barrage et parcouraient le pont dans un galop furieux, tête baissée, les cornes menaçantes, fonçant contre un ennemi invisible et mystérieux dont ils sentaient l’invasion et qui déjà leur avait grillé un peu le poil. Trois hommes n’ayant pu se garer à temps, furent culbutés. Les énormes bêtes, lâchées dans les ténèbres, affolées par les flammes, la tempête et le sifflement sinistre de la sirène, ravageaient tout sur leur passage. Plusieurs s’abattirent contre les obstacles les jambes cassées. Un jeune taureau fit un bond prodigieux, franchit le parapet, se précipita dans le vide, et la mer l’emporta. On ne mit pas moins d’une heure à s’emparer des autres. L’un d’eux avait pénétré jusqu’au salon des premières et s’était arrêté là, étonné, n’en voulant plus à personne, heureux de se sentir à l’abri. Et il poussa un beuglement grave comme pour témoigner sa surprise et sa satisfaction. Un matelot s’approcha, lui fracassa le crâne d’un coup de massue et le laissa là, étendu, monstrueux, le mufle saignant sur un tapis, les yeux grands ouverts, pleins de sérénité.
L’incendie gagnait toujours, bien qu’on eût jeté à la mer tous les alcools et toutes les matières explosibles enfermés dans la cale. L’_Eldorado_ s’inclinait sur tribord, gouvernant avec peine. L’eau arrivait dans la chaufferie, emplissait à demi le château. C’était au moins une barrière que le feu ne franchirait pas. L’espoir commença à renaître un peu. Mais à l’avant, le pont brûlait. Le navire penchait de plus en plus. Il fallut percer un trou dans la paroi du château pour évacuer l’eau, et la chaufferie étant redevenue habitable, les mécaniciens rallumèrent les chaudières pour actionner les pompes. La lutte reprit ardente et farouche. Le paquebot se redressait lentement.
Tout à coup, ce fut une explosion formidable. Une immense gerbe de feu jaillit du milieu même du pont. Toutes les superstructures de la partie centrale s’effondrèrent.
Du haut de sa passerelle, le commandant Lagorce comprit qu’il était perdu, qu’il allait mourir d’une mort horrible. Les flammes, en effet, entouraient le bas de la passerelle, en dévoraient les échelles et montaient peu à peu jusqu’à lui. Un quart d’heure auparavant, il s’était retourné vers l’homme de barre et lui avait dit: «Va-t’en! Sauve-toi!» Lui restait à son poste. Maintenant, il lui était impossible de descendre. Dans quelques minutes, il allait sauter. Alors, très calme, d’une voix brève et forte qui dominait par instants le bruit de la rafale, il continua à donner des ordres.
A l’arrière, la terreur s’était accrue. C’était une course affolée de bâbord à tribord, de l’un à l’autre entrepont. Quelques-uns réclamaient à grands cris des ceintures de sauvetage au commissaire qui exhortait au calme et à l’espérance; des femmes s’étreignaient en pleurant, d’autres tombaient en prière et les deux Siciliennes, qui naguère outrageaient la madone, l’imploraient à présent, lui demandaient pardon, se croyant au bord de l’éternité. La vie n’en défendait pas moins tous ses droits: parmi ces scènes déchirantes, des mères donnaient le sein à leurs marmots.
Reboul aperçut M. Rolande. Il était là, livide, transi par l’épouvante. Ce niais avait oublié sa femme et ne songeait qu’à lui. Armand lui-même se sentit fléchir. Aucun écho ne lui apportait la voix tant désirée. Peut-être y avait-il déjà des victimes et Xanie était-elle du nombre. Par amour, il eût été capable d’héroïsme, mais cette vaine recherche épuisait son courage. L’ironie du destin jetait sur sa route ceux dont le sort l’intéressait le moins. C’était le beau Danglar, si superbe dans les salons, maintenant défait et tremblant; ou Conseil, le littérateur-conférencier, non moins lamentable; ou Rienzo, le chef des Tziganes, entouré de sa petite troupe qu’il dirigeait encore dans cette lutte suprême pour la vie. Lola, toute seule à l’écart, restait silencieuse. Ses yeux, fixés sur l’océan immense et ténébreux où l’on meurt ignoré, loin de la vue des hommes, avaient gardé leur tristesse résignée, et ses lèvres souillées de tous les embrassements s’entr’ouvraient cette fois comme pour recevoir le grand baiser libérateur de la mort. La folie d’alentour ne la gagnait point. Elle n’avait aucun nom chéri à jeter dans ce tumulte, et parmi le déchaînement des égoïsmes, nul ne se souciait de la sauver.