Eldorado

Part 4

Chapter 43,621 wordsPublic domain

Le bal venait de s’ouvrir. On ne dansait pas encore. Il y avait de la tenue et de la raideur. Assises au premier rang, les dames, en des poses de photographie, étalaient d’audacieux décolletages. La plupart, matrones tétonneuses et empesées, bombaient d’opulentes poitrines, dissimulaient, sous l’abondance de leurs jupes, des ventres obèses. Seules, Mme Gallerand et Mme Larderet, qui n’avaient pas fait toilette, demeuraient effacées, manifestant des minauderies décentes et s’obstinant à refuser toute invitation. Les hommes se penchaient, disaient un mot, puis se redressaient avec un secret chatouillement de vanité, et, parmi eux, le consul Danglar, superbe et droit, moustache au vent, allait et venait lentement, comme étincelant de toutes les aventures amoureuses qui avaient marqué sa carrière diplomatique. Quand il passait derrière les épaules nues, trempées de clarté, il allongeait un peu le cou, les paupières pincées, plongeant un regard oblique et dédaigneux. Quelles nudités se cachaient sous ces satins purs, ces velours souples et caressants, ces bleus défaillants comme des évanouissements de turquoises, ces taffetas brodés en mille capricieux dessins, ces dentelles si légères, si fines, qu’on eût dit des vapeurs flottantes sur les transparences des mousselines? Son œil exercé ne s’y trompait point; mais il restait aimable, désirant faire réussir cette fête, dont il était l’organisateur, avec le commissaire du bord et M. Conseil, un écrivain notoire qui allait entreprendre, en Amérique, une série de conférences.

M. Gallerand, portant beau également, très froid, très digne, l’allure martiale, s’entretenait avec M. Rolande, s’accordant très bien avec lui pour dauber sur la République, cause de tous leurs mécomptes,--tandis qu’Armand Reboul, debout près de Mme Rolande, s’intéressait à ses moindres gestes, aux mouvements de ses lèvres, comme s’il eût voulu boire ses paroles. Modeste en sa simple toilette de soie blanche, à peine violetée, elle ne répondait que par monosyllabes à un voisin bavard, tout attentive à la musique des tziganes. Et elle penchait la tête, paraissant vouloir s’isoler, pour mieux s’imprégner de cette harmonie qui mettait sur son doux visage une expression de rêve, comme si l’accent des violons eût élevé jusqu’au romantisme le ton de ses pensées habituelles. Un charme infini émanait de toute sa personne, et on eût dit que le malheur se parait en elle de toutes les grâces de la joie.

Maintenant, on dansait, le commandant Lagorce et les officiers du bord ayant les premiers donné l’exemple, aussitôt suivi par Danglar et Conseil, qui entraînaient deux lourdes matrones en une valse onctueuse et pudique.

--A nous deux, dit Myrrha à André.

Il s’excusa en balbutiant:

--Non, non, c’est impossible... Je ne puis pas, je ne sais pas... Vous me rendriez ridicule. Je vous en prie, n’insistez pas... pour moi et pour vous-même...

--Pour moi-même?

--Mais oui, vous savez bien que je suis mal vu dans ce monde-ci, et il faut craindre les mauvaises langues, les médisances, les calomnies. Je vous assure qu’on bavarderait sur votre compte... Les gens sont si sots, quelquefois si méchants, surtout quand ils n’ont rien à faire.

--Je vous ai déclaré que je me moquais de leur opinion, justement parce qu’ils sont ce que vous dites.

Il supplia encore:

--Faites-moi la grâce de me laisser bien inoffensif et bien sage dans mon petit coin.

--Pas du tout... Je veux que vous dansiez... Vous allez voir, c’est très facile... Vous vous laisserez conduire.

Il était assis tout au fond, à demi-caché, très timide parce qu’il était très fier. Elle l’obligea à se lever, lui fit prendre la position du cavalier. Le cœur lui battait à rompre sa poitrine, il rougissait, s’imaginant que tous avaient les yeux fixés sur lui et qu’on allait se gaudir de sa gaucherie. Mais bientôt, il domina son émotion, et, au premier signal qu’elle lui donna, ils s’élancèrent parmi le tourbillon des autres valseurs. Dix fois, ils firent le tour du bal, passant à travers les groupes, en zigzags. Admirable danseuse, Myrrha le dirigeait avec une aisance étonnante. Il se laissait entraîner, se rendant aussi léger que possible, sans oser la serrer de trop près, comme s’il eût craint de briser cette frêle tige pliante qui s’attachait à lui, l’enveloppait comme d’une caresse. Autour d’eux, tout tournait aussi, le parquet du pont, les lanternes chinoises, les fanaux du navire, la mer immense. André en perdait la notion des réalités environnantes, transporté en une étourdissante extase, un paradis inconnu, plus beau mille fois que la terre promise de ses chimères idéales. Des sourires ravis lui montaient aux lèvres, tout son être s’imprégnait du parfum étrange et délicieux qui émanait d’elle, de son corsage, de ses épaules nues, de sa chevelure de fine poussière d’or pâle. Ils tournaient toujours, accélérant et ralentissant leur envolée, selon le rythme des tziganes. D’instant à autre, leurs corps se rapprochaient et s’étreignaient; il se sentait pénétrer lentement par la tiédeur douce de cette chair vierge et délicate. Maintenant, leurs regards, leurs sourires se rencontraient, leurs haleines se confondaient, et, sans qu’il le voulût, sa bouche effleurait presque ses cheveux, sa main pressait plus fort la sienne, son bras enlaçait plus étroitement sa taille... Ils tournaient, tournaient, tournaient toujours. Un long frisson le parcourut, une telle ivresse, enfin, le souleva qu’il crut un moment l’emporter, dans un grand vol éperdu, à travers l’espace, là-bas, loin de ce monde, loin de tout, et ses lèvres tremblantes bégayèrent des paroles d’amour.

La musique cessa; ils s’arrêtèrent, et ce fut Myrrha qui le rassit. Il regardait partout, étonné de se retrouver là, revenant d’une hallucination merveilleuse.

--Que me disiez-vous, tout à l’heure? demanda-t-elle... Oui, pendant que nous dansions... Répétez un peu, pour voir!

--Moi?... Je n’ai rien dit, protesta-t-il, très rouge.

--Si, si, j’ai bien entendu; je n’avais pas perdu la tête, moi... C’était une déclaration, monsieur. Vous allez vite, bien vite... Enfin, je vous pardonne.

Elle riait, d’un rire innocent et joyeux, très amusée de le voir confus, interloqué.

--C’est une folle, dit à voix basse Mme Gallerand, en se penchant vers Mme Larderet.

--Une inconsciente, murmura celle-ci.

--Danser avec ce mauvais sujet!

--Si sa tante le savait!

--Mais elle est là, sa tante, et elle ne lui dit rien, elle lui permet tout.

--Quelle faiblesse!

--Dites plutôt, chère madame, une absence complète de sens moral. C’est une jeune fille qui tournera mal; vous verrez si je me trompe.

--Dans ces longs voyages, on est toujours exposé à des promiscuités fâcheuses, déclara Mme Larderet. Il faut en prendre son parti.

Les tziganes rejouaient une valse, et leur chef d’orchestre, le brillant Rienzo, se pâmait d’aise, la face réjouie d’un sourire vainqueur. Il regardait les femmes comme s’il eût promené son archet sur leurs nerfs, avec autant de virtuosité que sur les cordes de son violon.

Cependant, le ciel se couvrait. Un léger roulis, dont on ne s’apercevait pas dans le vertige de la fête, berçait doucement l’_Eldorado_, qui, avec toutes ses lumières, resplendissait, ainsi qu’une féerie errante au milieu d’un océan de ténèbres. Soudain, un long éclair sillonna l’horizon, le tonnerre gronda.

--Gare, gare! ça va tomber! cria Danglar.

--Pas encore, affirma un officier du bord.

M. Rolande jeta les yeux autour de lui, de cet air passif et résigné qui indique chez un homme que sa destinée est faite. Il s’étonnait de ne plus voir sa femme.

Elle venait de se retirer pour rejoindre Armand Reboul, qui l’attendait en un coin d’ombre, vers la poupe du navire.

Tout à l’heure, en dansant avec elle, il lui avait donné rendez-vous là. Maintenant qu’il la savait malheureuse, il était plus sûr de la vaincre, car il n’ignorait pas que le malheur est frère de la faiblesse et qu’il n’engendre l’héroïsme que quand il est de courte durée, quand le bonheur précédent a mis dans l’âme une provision d’énergie et de confiance. Ce n’était pas le cas de Mme Rolande. L’amour d’Armand ne s’en trouvait pas amoindri, il était autre, se mêlant à une pitié qui en atténuait la fièvre et en augmentait la douceur... Elle l’écoutait, grave, indécise et tremblante, tandis que le vent de la nuit apportait l’harmonie lointaine des violons.

--Que vous avez dû souffrir, disait-il, car vous n’étiez point faite pour cette vie médiocre et tourmentée à la fois, qui fut la vôtre, pendant quinze ans de mariage!

--Hélas! répondit-elle, c’est la vie à laquelle sont condamnées la plupart des femmes, qu’on croit heureuses, parce qu’elles ont la fierté de ne jamais se plaindre.

--Mais la plupart n’ont pas votre âme, ni votre beauté ni votre grâce.

--Oh! mon ami, dit-elle avec une grande mélancolie, choisissez d’autres flatteries pour une femme qui n’est plus jeune.

--La plupart n’ont jamais été aimées comme je vous aime, Xanie!

C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom, et il attendit un instant pour voir si elle acceptait cette liberté, qui établissait entre eux une intimité plus grande et l’autorisait à oser davantage. Elle garda le silence, il reprit:

--Bien peu ont trouvé le salut que je viens vous offrir en me jetant à vos pieds, en vous jurant un amour et une fidélité éternels. En les repoussant, Xanie, à moins que vous ne me haïssiez, vous seriez coupable envers vous-même, car le premier devoir de tout être, c’est de se conserver, c’est de vivre... Que devez-vous désormais à l’homme auquel vous vous êtes immolée jusqu’à ce jour et qui n’a pas su vous rendre heureuse, qui vous entraîne aujourd’hui dans sa ruine et sa faillite? Quelle sera, là-bas, votre existence?... O Xanie, puisse-t-elle ne pas être pire que l’ancienne!

Un grand éclair sabra le chaos croissant des ténèbres, projeta, l’espace d’une seconde, une clarté de plein jour. Armand y vit le visage de Mme Rolande baigné de larmes. Alors, il crut que le moment était venu de tout dire:

--Oh! partons! s’écria-t-il, partons ensemble, dès notre arrivée à Buenos-Ayres... Gagnons un autre port pour nous soustraire aux recherches... Nous retournerons en France... Qui vous retient? Quelle chaîne morale que vous ne puissiez rompre sans remords? Vous n’avez pas d’enfant... Votre mari? Reconnaissez-vous à cet homme le droit de vous lier jusqu’à votre dernier jour à son mauvais destin? Encore, s’il vous aimait, mais il n’a plus pour vous que cet attachement banal, ce sentiment neutre qui naît d’une longue vie commune; il se consolera, et votre départ, dans sa situation présente, lui sera même une délivrance... Xanie, ayez ce courage, consentez à être heureuse!

Un autre éclat de tonnerre retentit dans la nuit. De larges gouttes commençaient à tomber. Mme Rolande ne répondait pas; il prit ce silence pour une acceptation dont la pudeur retenait l’aveu et, tendant les lèvres, il lui donna un baiser. Elle eut un geste doux qui voulait s’en défendre... Elle était devant la tentation des voluptés défendues comme un naufragé qui a soif devant toute l’eau de la mer. On ne se désaltérait pas davantage, pensait-elle, avec toutes les sources du désir, empoisonnées par le remords.

--Non, mon ami, murmura-t-elle, je ne crois pas à la félicité que vous me promettez et que vous attendez de moi... Elle ne vous laisserait au cœur que la souffrance d’un idéal inassouvi. Abandonnez votre projet, car je ne puis me résoudre à ce que vous me demandez, je serais trop coupable.

Elle avait prononcé ces paroles d’un ton découragé. Armand sentit que ce découragement était tout près de l’abandon, et il l’embrassa de nouveau.

--Mon ami, dit-elle, nous faisons mal.

Elle ne luttait plus que faiblement... Un nouvel éclair les éblouit.

--Séparons-nous, ajouta-t-elle... On pourrait nous surprendre.

Il l’accompagna, descendit avec elle jusqu’à un corridor au fond duquel se trouvait sa cabine, puis remonta seul sur le pont.

Le vent se levait, la mer commençait à s’agiter. A la hâte, on avait tiré la tombola pour les naufragés, et la société, réduite à une vingtaine de personnes, s’était réfugiée dans le salon des premières. Armand y fut assailli par une tempête d’hilarité.

--Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-il.

--Ah! mon cher, vous avez eu tort de vous absenter, lui répondit M. Rolande... mais ce n’est pas fini; écoutez, vous allez rire.

Pour distraire la compagnie, navrée par la brusque interruption de la fête, un passager, expert en chiromancie, en même temps qu’homme d’esprit, avait entrepris de lire, dans les mains de ces dames, et ce qu’il leur prédisait devait être d’un comique extraordinaire, car M. Gallerand lui-même s’en tenait les côtes, en perdait sa dignité.

--A madame Larderet, maintenant, fit Danglar.

La vénérable veuve se défendit en rougissant.

--Oh! moi, déclara-t-elle, mon passé n’a rien qui puisse vous réjouir beaucoup.

--On ne vous dira que votre avenir, madame, répliqua Danglar, en donnant encore un peu plus d’impertinence ironique à son monocle.

Curieuse et rassurée, Mme Larderet présenta la paume de la main gauche. Le chiromancien en étudia consciencieusement les lignes.

--Madame, dit-il gravement, j’ai le plaisir de vous annoncer que vous mettrez au monde deux beaux jumeaux, dans une dizaine de mois.

--La gaffe, la lourde gaffe! chuchota Danglar.

Le chiromancien avait oublié que Mme Larderet était veuve. Des rires fusèrent. Seul, M. Gallerand, cette fois, demeura impassible, sévère, jugeant la plaisanterie plus que déplacée, indécente.

--Nous oublions que nous sommes Français, dit-il.

La leçon de galanterie jeta un froid. Personne un moment, n’osa élever la voix.

--En voilà des naissances! fit enfin Mme Chabert, pour rompre un silence pesant. On nous a prédit, à moi, une fille, à Mme Bineau un garçon. Nous allons donc peupler l’Amérique.

--A votre tour, cher ami, dit M. Rolande à Armand.

Sceptique, le jeune homme tendit la main.

--Ah! monsieur, fit le chiromancien, que vois-je à l’intersection de ces deux lignes?... Un signe bizarre, vraiment... Vous allez assister à des événements tragiques... mais qui favoriseront vos desseins, sans doute, car votre ligne de vie se prolonge... Celle du cœur s’arrête tout à coup.

--Que j’affronte aussi l’avenir! s’écria M. Rolande... Voici ma main.

--Vous, reprit le chiromancien, vous avez éprouvé bien des revers, des déboires... Rassurez-vous, cependant... L’imprévu seul arrive... Il va changer bientôt votre situation... Oui, la chance! Vous allez avoir de la chance!

--Qui donc croit à la chiromancie? demanda M. Conseil, le littérateur conférencier.

--Pas moi, répondit Mme Chabert.

--Ni moi... heureusement! déclara Mme Larderet.

--Et vous, commandant, y croyez-vous?

Le commandant Lagorce haussa les épaules, puis raconta:

--Il y a longtemps, un oiseau de mauvais augure m’a prédit que je périrais de mort violente, dans je ne sais plus quel sinistre, vers ma soixantième année. J’ai dépassé cet âge... Je fais mon dernier voyage... et vous constatez tous que je me porte admirablement.

Un grand coup de roulis ébranla le navire. Le vent, maintenant, soufflait en tempête. L’un après l’autre, se suivant de près, les passagers, pris de malaise, abandonnaient la place, en s’accrochant de meuble en meuble.

--Oh! dit le Second, nous allons avoir du gros temps.

V

Le lendemain, la mer devint haute et très dure. Un vent furieux, sifflant dans les cordages, emplissait l’espace d’un long cri de détresse éperdue. L’_Eldorado_ tanguait et roulait, tantôt s’affaissant comme s’il allait s’engloutir au fond de l’abîme insondable, tantôt se soulevant lentement avec une trépidation plus précipitée de sa machine. Sur le pont, que balayaient les vagues, aucun passager n’avait paru. Tous devaient rendre des flots de bile, car, des cabines entr’ouvertes s’échappaient des gémissements et des râles, interrompus de temps à autre par un fracas de vaisselle, quelque violent _coup de casserole_ démolissant une pile d’assiettes, dans la _souillarde_. A table, on avait placé les _violons_, des cordes tendues au-dessus des nappes, par de petites planchettes verticales, et destinées à maintenir les verres, les carafes et les bouteilles... Une gigantesque contrebasse, autour de laquelle les maîtres d’hôtel dansaient une sorte de danse de Saint-Guy, secoués par le roulis, se cramponnant partout, réalisant des prodiges d’équilibre pour ne point renverser les sauces. Seul, le commandant Lagorce et deux Anglais faisaient honneur au repas, tous les autres passagers s’occupant à restituer celui de la veille. Et les deux Anglais, eux-mêmes, durent bientôt, l’un après l’autre, se lever de table, exécuter un mouvement de polka autour des violons, puis s’appuyer quelques secondes sur le parapet du pont, avant de regagner leurs couchettes.

Cependant, le second jour, André Laurel se risqua hors de sa cabine. Il craignait peu le mal de mer; le grand air sans doute dissiperait son léger malaise, causé surtout par l’odeur du bateau, une odeur d’huile et de goudron, mêlée à des émanations de cuisine. Il espérait aussi rencontrer Myrrha quelque part. Son cœur et ses regards erraient à sa recherche. Il ne se défendait pas moins contre un sentiment très doux, qui parfois atteignait à l’exaltation. Pas d’amour, pas de faiblesse, pas d’entrave! Ni femme, ni famille, ni ami! La liberté d’agir selon sa foi, la force d’être seul, de ne tenir à rien, de n’avoir rien à perdre, de pouvoir disposer entièrement de soi, de sa propre vie! Mais cette grandeur farouche de la révolte et du désespoir s’alliait mal à sa nature ardente et romanesque. La grâce de Myrrha faisait lever ses rêves.

Il s’avança en trébuchant jusque sous la passerelle dont la voûte offrait un abri. Près de là, Marzouk, très incommodé par le tangage, jurait et sacrait, tandis que Si-Mohamed, assis, les jambes croisées, indifférent à tout, chantait sa même chanson dolente et monotone, qui se perdait dans le rugissement de la tempête, dont les grandes haleines passaient comme des coups de faux.

Visiblement, elle redoublait de violence. Les vagues, comme une meute hurlante, assaillaient le navire; les moins hautes crachaient à bord les embruns de leurs crêtes, retombaient en cascade, s’émiettaient en poussière d’eau; les plus puissantes, qu’on voyait au loin s’avancer, ainsi qu’une longue muraille menaçante et grossissant sans cesse, atteignaient l’arrière, dépassaient la hauteur du plat-bord et bondissaient sur le pont, avec un grand fracas. L’_Eldorado_ fuyait devant le temps, sous les actions combinées de sa voilure et de sa machine, plongeant et se relevant tour à tour, descendant jusqu’au fond des vallées creusées par deux lames successives, ou traçant un large sillon dans les flancs de ces collines mouvantes. Parfois, son hélice sortait de l’eau, tournait dans le vide, comme affolée, ébranlait toute la coque, tandis que la toile des goélettes fouettait furieusement dans la rafale. Tout le gréement, telle une harpe géante, vibrait par moments avec des sonorités métalliques. Des goélands éperdus tournaient autour du paquebot en jetant des cris aigus.

Les officiers réunis sur la passerelle ordonnaient la manœuvre, tous les hommes de l’équipage étant à leur poste. Une vague inonda le salon des premières. Un coup de vent plus fort emporta une voile, qui tourbillonna un instant dans l’espace, ainsi qu’un gigantesque oiseau blessé, puis s’abattit et disparut.

De son abri, André contemplait ce spectacle effrayant et superbe, lorsqu’une forme humaine se traîna jusqu’à lui, et il reconnut un maigre profil tragique, mais plus pâle et plus ravagé, semblait-il, par la souffrance et par l’empreinte du passé. C’était Lola, cette fille avec qui il avait un moment causé, par désœuvrement, le premier soir du voyage. Elle venait là sans doute chercher un refuge, et après l’avoir salué d’un signe de tête, elle se tint à distance, discrète comme le sont toutes les filles, respectueuses de cette pudeur bourgeoise qui les relègue dans le mépris et affecte de les ignorer, en dehors de la possession brutale.

Quelque chose de mélancolique et d’attendri adoucissait, à cette heure, l’expression de son regard, effaçait ce sourire professionnel et machinal qui, d’habitude, avilissait sa bouche. Depuis trois jours, l’oisiveté et la solitude, où fermentent les rêves, réveillaient en elle, confusément, des souvenirs anciens, des choses auxquelles elle n’avait jamais plus pensé, qu’elle croyait mortes dans sa mémoire et dans son cœur, tant c’était vieux, tant elle en avait vu! Des choses tristes et douces comme une harmonie que la brise apporte de très loin et qui l’auraient fait pleurer, si elle avait eu encore des larmes. Elles lui revenaient de sa maison natale, de son enfance, de sa jeunesse... Oui, elle se souvenait de tout, maintenant, et parmi tant de choses, il en était une qu’elle ne pouvait s’expliquer: comment, de la charmante fillette d’autrefois, si gracieuse et si pure, la société avait-elle fait la misérable créature qu’elle était à présent?

De son vrai nom, elle s’appelait Louise... Un jour--elle avait alors cinq ans, et c’était son premier souvenir--son père lui avait dit d’aller jouer dans la pièce à côté.--Ce qui s’était passé, ce jour-là, elle ne l’avait compris que bien plus tard.--Tandis qu’elle habillait sa poupée, elle entendit son père et sa mère qui discutaient ensemble dans le salon. Son père avait une voix grave, profonde, sans colère, une voix qu’elle ne lui connaissait pas, car il avait toujours été très gai, très rieur... Quand il reparut, il était très pâle, et jamais il ne l’avait embrassée avec tant de tendresse. Depuis, il avait toujours gardé cette pâleur, une pâleur, immuable, définitive, qui semblait exprimer un chagrin inavoué et irrémédiable. La mère, elle était en voyage, elle allait bientôt revenir, disait-il. Mais les semaines se passaient, Louise ne revoyait plus sa mère.

Alors, on l’avait mise en pension. Elle était la première de sa classe, ses maîtresses la citaient comme exemple, mais elle avait trop bon cœur, elle donnait tout aux autres petites filles. Le jeudi et le dimanche, son père venait la voir. Il la prenait sur ses genoux et la serrait dans ses bras, sans rien dire. Il arrivait toujours bien avant l’ouverture du parloir et se promenait seul, pensif, en attendant, devant la porte de la pension.

Un dimanche, il ne revint pas. Louise pleura beaucoup. Avant qu’on le lui eût annoncé, elle avait bien senti que son père était mort.

Sa mère était remariée. Louise, à dix-sept ans, en sortant de pension, entra dans un nouveau foyer, où il y avait d’autres enfants, que son parâtre avait eus d’un premier mariage... Quelle vie, à dater de ce jour! Elle était là comme une étrangère, celle qu’on accepte parce qu’on ne saurait faire autrement et qui reste une gêne, un obstacle, quelque chose dont on voudrait bien pouvoir se débarrasser. Elle rappelait aussi un passé fâcheux. Personne ne prononçait le nom de son père.