Eldorado

Part 7

Chapter 73,443 wordsPublic domain

--Les canots! les canots!

Parmi les officiers de l’équipage, un troisième lieutenant avait seul survécu, et, méconnaissable de rage, il criait au chef mécanicien qui sortait de la chaufferie:

--Mes ordres, mes ordres!... J’ai commandé «machine en arrière!». Nous sommes sur un haut fond, je veux dégager le navire.

--Impossible! déclara le mécanicien.

--Vous refusez d’obéir.

--Oui!

--Prenez garde!

--Mes cylindres sont engorgés de sable, pensez-vous que je vais risquer une explosion?

--Vous n’avez pas à discuter... Machine en arrière, nom de Dieu! machine en arrière!

--Jamais! Laissez-moi tranquille.

Le petit lieutenant sortit un revolver, le braqua sur le chef mécanicien.

--Si vous n’obéissez pas, je vous tue comme un chien!

Marzouk, qui assistait à ce colloque, étendit le bras, arracha sans effort l’arme de la main du lieutenant:

--Allons, pas tant de rouspétance, fit-il. Donnez-moi ça. Vous n’êtes pas le maître ici.

Et, tranquillement, il s’en retourna, traversa la foule en roulant des yeux de despote.

--Jette ça à la mer, ordonna-t-il au mulâtre qui brandissait son couteau.

Le mulâtre obéit.

--C’est bien, dit Marzouk.

Maintenant, le vrai maître, c’était lui. Tous devaient se soumettre, car il était le plus fort... Chacun son tour à commander et à faire des siennes, en ce monde. Les bourgeois des premières n’avaient plus qu’à se bien tenir. Ses muscles puissants saillirent dans un défi collectif à tous les hommes, à tous les destins, à toutes les morts.

D’abord, il s’empara de l’unique chaloupe.

--Si quelqu’un y touche, je lui casse la gueule! dit-il.

Mais il ne se hâta pas d’y descendre. Si le navire coulait, il serait temps alors. Et si quelque chose d’autre arrivait, on pourrait voir.

Le troupeau des naufragés reculait, effaré, dompté déjà, devant ce colosse effrayant, haut de deux mètres, dépassant de toute la tête les plus grandes tailles. Les bras nus, le revolver au poing, il se dressait, menaçant et formidable, sur le fond du ciel sombre, fondant en pluie diluvienne.

Il s’était assuré qu’il n’y avait plus de péril immédiat. La large fente produite par le choc, sur la muraille de tribord, à la hauteur des ancres, s’étendait presque toute au-dessus de la surface d’eau; on avait aisément réussi à l’aveugler en la bourrant de matelas et de ciment. Des hommes, affalés avec des cordes le long des flancs du paquebot, ne constataient pas d’autre avarie sérieuse. Le reste de l’équipage s’employait à épontiller solidement la cloison étanche, explorait la cale, transportait à l’arrière toutes les marchandises lourdes. Et l’_Eldorado_ qui, au début, avait _plongé_ sous le poids de l’eau envahissant son avant, se redressait peu à peu, tombait enfin _sur l’arrière_, faisant ainsi émerger la partie de la fente située sous la ligne de flottaison.

Seul, le pont, avec ses deux cheminées blanches de sel, avait terriblement souffert, dévasté par le feu et la tempête. Partout, des ravages et des ruines, les canots brisés, les roufles aplatis, les banquettes réduites en cendres, tout le gaillard d’avant incendié, fumant encore. Un spectacle funèbre, un vrai champ de bataille couvert de débris, de blessés, de bêtes agonisantes, noyées, brûlées, éclopées, parmi les amarres se tordant comme des serpents coupés. Les cadavres du commandant Lagorce, des deux premiers lieutenants et de cinq matelots gisaient sous les décombres de la passerelle. Çà et là, des bœufs abattus, les jambes cassées, respiraient encore, ouvrant de grands yeux, poussant de longs beuglements douloureux. Personne ne pensait à les achever. Et des canards heureux, échappés de leur cage, nageaient gravement, au milieu du désordre, dans un demi-pied d’eau, où flottaient des dindes et des chapons noyés.

Marzouk semblait seul victorieux sur ce champ de bataille, victorieux de la tourmente, du feu et des hommes, de cette foule qui grouillait là, livide, terrorisée, défaite.

Soudain, une troupe de comédiens, douze sujets, six hommes et six femmes, débouchèrent à la débandade, en titubant, de l’escalier des secondes. Ils étaient très soûls, n’ayant cessé depuis la veille, de noyer dans du champagne, du cognac et de la bière, leur épouvante de la mort. Tous avaient leur masque tragique des galas shakespeariens. Julia, l’ingénue, sanglotait aux bras de la duègne. M. Séraphin, le jeune premier, se tordait les mains dans un grand geste amer et désolé. Mme Beaujois, second prix du Conservatoire, rendait. Mais M. Alvar, le grand premier rôle, chef de la troupe, s’était avancé, très digne, héroïque, devant la foule, prétendant organiser la mise en scène du désastre. Il avait longtemps joué Napoléon et lui ressemblait un peu, bien qu’à la longue son masque imberbe d’histrion eût dévoré les contours césariens de sa figure. Le bras levé, sublime, il réclamait le silence, prenait d’autorité le plus beau rôle dans le drame, et sa voix empâtée par l’ivresse parvint à se faire entendre:

--Mes amis, du sang-froid, du courage!... C’est le moment d’en avoir!... Il est dans la vie des heures tragiques...

Marzouk, à la fin indigné de cette usurpation de pouvoir, dressa le poing:

--Ferme! sale cabot, ou je te dégringole!

Lui-même était impuissant à rétablir le calme. Les lamentations, les appels désespérés, les invocations et les bordées d’imprécations à la Vierge, les pleurs des enfants, le beuglement énorme des bœufs blessés et jusqu’au coin-coin des canards, faisaient un charivari infernal. Et c’était, de l’un à l’autre bord, une galopade affolée vers on ne savait quelle porte de salut, dans un besoin fougueux de vivre, fût-ce parmi la mort de toutes choses.

Bien que tout danger de submersion fût momentanément conjuré, la situation restait redoutable. La machinerie, désormais hors de service, rendait impossible toute tentative pour dégager le paquebot. On était à six jours de toute côte, loin de la ligne suivie par les transports. Il y avait donc peu de chances pour qu’un autre navire les aperçût jamais. Les vivres pouvaient durer quelques semaines, mais après?

Danglar, qui avait reparu, exposait la situation au milieu d’un cercle. Son ruban rouge exerçait encore du prestige. On l’écoutait les yeux brûlants de fièvre et d’anxiété, et quand il eut fini de parler, ce furent de nouvelles clameurs désespérées:

--Nous sommes perdus! perdus à jamais!

--Nous n’avons plus que quelques jours à vivre!

--Nous allons tous périr dans les tortures de la faim!

Des passagers rejetaient ces ceintures de sauvetage pour la possession desquelles ils avaient failli s’entretuer tout à l’heure. La foule s’éparpillait, courait dans toutes les directions, soudain affamée et en quête de vivres, comme si toutes les provisions eussent dû manquer le même soir. A la terreur de la mer succédait la folie de la faim. Des bandes d’émigrants envahissaient le roof d’avant, par où l’on accédait à la cambuse de distribution. M. Conseil suivait, effaré, livide, tâtant machinalement le ceinturon de cuir qui renfermait son or. Et des femmes passèrent aussi, des bourgeoises logées aux premières classes, Mme Bineau, aux rondeurs plantureuses, Mme Chabert, si chaste et si prude, court vêtue, le corsage négligemment ouvert, montrant des seins fanés par toute une vie d’austérité conjugale. Les Siciliennes à leur tour dévalèrent en un troupeau hurleur, où des marmots roulaient, piétinés, parmi les vociférations assourdissantes.

Une femme égarée, les cheveux épars, tomba aux pieds de Marzouk.

--Sauvez-moi! Sauvez-moi!... Vingt mille francs pour vous, si vous me sauvez!

C’était Mme Larderet. Elle allait de l’un à l’autre, blême, éperdue, répétant la même supplication, s’accrochant aux vêtements des hommes.

D’abord, Marzouk fit un geste pour la repousser, mais l’ayant regardée, il s’arrêta, surpris, et ses yeux s’allumèrent tout à coup d’une concupiscence. Il la trouvait à son goût, grasse, tétonneuse, opulente.

--Reste-là, ma petite chatte, dit-il, et n’aie pas peur, on ne te fera pas de mal.

La pluie avait cessé, un rayon de soleil traversa les nuages, et une voix triomphale s’éleva dans le tumulte. Si-Mohamed, le fataliste musulman, chantait. Assis dans un coin, les jambes croisées, selon sa coutume, il était demeuré impassible durant tout le sinistre, le regard perdu dans une fixité vague, exprimant sa conviction inébranlable de l’inutilité de tous les efforts humains, de toutes les tentatives pour échapper au destin, à ce qui était écrit, à la loi mystérieuse et inéluctable qui dirigeait le monde et tous les êtres vers des fins ignorées. Allah seul était grand, la soumission seule raisonnable, tout le reste agitation vaine et folie pure. Sa voix aiguë et nasillarde recommençait sa mélopée bizarre, monotone comme l’infini, lente comme l’éternité, vague comme l’inconnu qui enveloppe les destinées humaines. Pourquoi tant de cris, de gémissements et de terreur? Quand notre heure avait sonné, il n’y avait plus qu’à s’incliner. Inutile autant qu’absurde lui paraissait cet entêtement des hommes civilisés, ceux qui prétendent tout connaître, tout discuter, à lutter contre les événements... Ce qui arrive devait arriver, et tout, depuis le commencement des siècles, depuis la course des astres dans le firmament jusqu’à l’écrasement d’une fourmi, se trouvait ordonné par une puissance supérieure, en vue de l’harmonie universelle. Ainsi, le plus insouciant était le plus sage et le seul philosophe.

Marzouk se retourna vers cet étrange personnage, le considéra un instant, avec étonnement, sans comprendre.

--Qu’est-ce que c’est donc que cet oiseau-là? murmura-t-il.

Si-Mohamed continuait à chanter.

--Veux-tu te taire! s’écria Marzouk.

Si-Mohamed chantait toujours.

--Tais-toi, ou je t’écrase!

Mais la voix du fataliste s’éleva plus haut encore, bénissant cette fois Allah du don magnifique de son soleil qui venait de resplendir tout entier, en plein zénith, avec tant d’éclat et de soudaineté que l’Arabe lui-même dut clore un peu sa paupière dolente.

Alors, Marzouk, sentant qu’il n’y avait rien à faire contre une telle puissance d’inertie, se borna à hausser les épaules en s’éloignant.

IV

Dès le lendemain, le temps se remit tout à fait au beau, la mer redevint aussi tranquille qu’au départ. Tout compte fait, en rationnant les vivres, on pouvait tenir deux mois, davantage même, grâce à la pêche. D’ici là le salut était possible. On se trouvait loin de la ligne des grands courriers de Bordeaux à Buenos-Ayres, mais l’Atlantique était aujourd’hui sillonné en tous sens par les navires. L’_Eldorado_ lui-même avait laissé des épaves sur son parcours, qui aideraient à sa découverte. Tout espoir enfin n’était pas perdu.

Cependant, la nécessité d’une discipline s’imposant à tous, chacun, d’instinct, avait repris sa place. Seul, Marzouk avait déserté le quartier des émigrants et s’était installé aux premières, dans la meilleure cabine. Et d’abord, il se montra assez bon prince, prit les humbles sous sa protection, manifesta des sentiments de sociabilité, se créa même des partisans. Toute une petite cour s’organisa autour de lui: les garçons, les trois cuisiniers, les deux cambusiers, le boulanger, le boucher, le pâtissier-glacier, enfin à peu près tout le personnel qui, en temps normal, se trouvait placé sous les ordres directs du _commissaire_.

Ce dernier, qui n’était point né pour le commandement, n’avait pas tenté de maintenir son autorité, jugeant d’ailleurs toute résistance inutile autant que dangereuse. Admirable fonctionnaire, il continuait à tenir son livre de bord, jour par jour, avec une régularité et un abrutissement exemplaires.

Marzouk eut bientôt ses favoris: des intrigants et des flatteurs, ceux qui savaient le prendre. Le mulâtre devint son bras droit, en brute docile et dévouée, respectueuse de la force. Sur un signe du maître, il eût évidemment tout massacré, doué lui-même d’une musculature herculéenne.

Les deux maîtres d’hôtel gagnèrent également les bonnes grâces du despote; ils avaient découvert son faible: l’amour-propre. Avant d’être champion des luttes à mains plates, Marzouk avait dompté des fauves dans les foires, et il montrait complaisamment deux blessures, la morsure d’un lion, le coup de griffe d’un tigre: deux animaux terribles que nul autre, à l’en croire, n’avait osé affronter. Un dur métier, affirmait-il, mais qui donnait des satisfactions, car il avait été l’amant de cœur de bien des dames, même d’une comtesse authentique, sans compter les petites grues de Montmartre qui lui offraient gentîment leurs modestes économies, toujours acceptées, sans reconnaissance. Et il en avait défloré des tas, de ces gigolettes faubouriennes, qui, depuis, avaient mal tourné. Les femmes aimaient les muscles puissants. Et il montrait ses biceps, qui avaient soulevé jusqu’à trois cents kilos. Quant au nègre, champion des luttes à mains plates dans le Nouveau Monde, qui l’avait provoqué, Marzouk en souriait de pitié, en faisant un simple geste du pouce pour montrer qu’il l’eût écrasé comme une punaise.

Telle était, en face du danger, sa confiance de brute habituée à vaincre, qu’il ne semblait pas avoir conscience de la situation présente. Ou plutôt quelque chose l’avertissait que son heure n’était pas venue, qu’il se tirerait encore d’affaire. Comment? Il ne savait pas, ne cherchait pas; il sentait ça, voilà tout.

Aussi, il engouffrait, d’un appétit effrayant, excité, disait-il, par l’air de la mer, et s’adjugeait les meilleurs morceaux, la part du lion. Dix bouches comme la sienne, les vivres eussent été épuisés en moins de huit jours. D’ailleurs, il n’acceptait à cet égard aucune observation malveillante. A chacun selon ses besoins.

A table, Marzouk occupait carrément la place d’honneur, celle du commandant. Un vrai coup d’État. Il ne causait guère, mais se livrait de temps à autre à quelque incongruité, pour embêter les bourgeois. Il eût aisément rivalisé de lyrisme avec un certain personnage d’un roman célèbre que, par hasard, il avait lu: _La Terre_. Les exercices éoliens de _Jésus-Christ_ n’eussent paru, en comparaison, qu’un souffle léger, un zéphyr dérisoire.

Devant Mme Larderet seule, Marzouk contenait respectueusement le tumulte de ses entrailles. Il avait pour la vénérable veuve un petit grain de sentiment, roulait vers elle des regards de tendresse, lui pinçait parfois la taille. Mais elle se sauvait en jetant des cris éperdus.

--Il veut me violer! Défendez-moi, défendez-moi!

Dans une minute d’égarement, elle avait imploré la protection du colosse; maintenant, elle en avait peur, se cachait partout, passait des heures à fond de cale, pour qu’il ne la découvrît pas.

Personne, parmi ces Français chevaleresques, ne venait à son secours, ni Danglar, ni Conseil, ni M. Gallerand lui-même, encore étourdi par la tragique confession de sa femme et plongé dans une sorte de sommeil magnétique. Par moments, ses yeux troubles vacillaient dans son visage blême. C’était la fin de sa longue illusion, la banqueroute de toutes ses idées anciennes. Le monde, la vie lui étaient apparus brusquement sous un autre jour, et il sentait que quelque chose s’effondrait en lui, car il avait cru à tout, à la fidélité, à la reconnaissance, au désintéressement, doué d’un robuste optimisme, d’une candeur extraordinaire, sous sa rude écorce de vieux soldat. Ah! de quelle fange était pétri le cœur humain? Sa grande terreur à lui était d’exister encore, de n’être point déjà, avec ce navire, au fond de l’abîme et de l’oubli.

Un soir qu’il se trouvait à l’avant du pont, en proie à ces pensées sombres, il s’arrêta devant Si-Mohamed, cet être singulier qu’il avait considéré jusqu’alors comme inférieur, un barbare, une sorte d’inconscient; et, surpris de sa sérénité, pressentant tout à coup qu’il y avait dans ce crâne une conception particulière des choses, peut-être juste, il rompit le silence farouche qu’il gardait depuis trois jours et entreprit d’interroger l’Arabe:

--Comment fais-tu pour être heureux? lui demanda-t-il. Quel est donc le secret de ton insouciance et de ta tranquillité? Pénètre-moi de ta philosophie consolante, qui ne regrette rien, qui pardonne tout, qui chasse la douleur et le remords, puisque, selon toi, tout est fatalité, puisqu’il n’y a ni libre arbitre, ni responsabilité humaine, ni coupable, ni crime, puisque tout ce qui advient est nécessaire... Apprends-moi à me soumettre, à tout excuser, à me résigner, à ne plus souffrir!

Mais Si-Mohamed n’entendait pas le français, il comprit pourtant que cet homme l’implorait et répéta ces deux mots: «Mektoub! Rabbi Gibou!» Puis, il fit un geste qui signifiait: va-t’en, laisse-moi. M. Gallerand s’éloigna lentement, avec un branle sénile de la tête.

Les autres passagers ne se souciaient pas davantage de protéger Mme Larderet contre les assiduités de Marzouk. Même, les dames n’en étaient point fâchées, car, pendant ce temps, l’ignoble brute ne les poursuivait pas. Danglar prétendait que Mme Larderet exagérait ses frayeurs et les brutalités dont elle se disait victime:

--Voyons, madame, il vous a à peine touchée.

--Je voudrais vous y voir! riposta la veuve. Quand il vous touche, il vous broie les os... Il a des doigts de fer, des mains larges comme des épaules de mouton.

Conseil, cependant, crut devoir intervenir, un jour, par galanterie, et faire entendre à Marzouk, en emmiellant sa voix et avec des raisonnements subtils, qu’il se comportait d’une façon inconvenante. Le littérateur-conférencier ne manquait pas de séduction, ni de prestige. Dans la bonne société, il donnait le ton, exerçait une façon de royauté spirituelle. C’était un écrivain jeune encore, dans tout l’éclat du snobisme, homme du monde, bien pensant, très beurré. Ses livres pouvaient être mis dans toutes les mains. Entouré des dames, il parlait bien, le geste arrondi, la bouche en cœur. «Charmant, charmant», répétait-on. Et les salons l’avaient lancé. A bord, il avait un moment éclipsé le beau Danglar lui-même, toujours victorieux dans leurs assauts d’intellectualité, l’obligeant à s’en tirer par un fin sourire. Enfin, suivant l’exemple d’illustres devanciers, il s’était embarqué pour répandre sa belle réputation d’abord, le goût des belles-lettres ensuite, en Amérique. Irrésistible, l’illustre écrivain se flattait d’adoucir Marzouk. Mais, dès les premiers mots, celui-ci l’interrompit.

--Toi, va-t’en voir si j’y suis, là-bas, et un peu plus vite que ça.

Et vlan! il lui lança à toute volée son pied dans le derrière.

Puis, il le rappela:

--Écoute ici... ramène-toi, j’ai à te parler.

Conseil s’avança comme un chien qu’on va fouetter.

--Comment t’appelles-tu?... Ah! réponds, si tu ne veux pas que je te corrige!

Le conférencier déclina son nom.

--Qu’est-ce que tu fais de ton métier?

--Homme de lettres... rédacteur à la _Revue des Deux Mondes_.

Marzouk ricana.

--C’est pas un métier, ça, fit-il. Je crois que tu te fous de moi, sans que ça paraisse... Eh bien, ici, il n’y a plus de bourgeois, plus de fainéant. Faut que tout le monde travaille. A partir de maintenant, tu iras tous les jours à la cuisine, tu nettoieras les casseroles et tu éplucheras les pommes de terre... C’est compris?... Réponds, nom de Dieu! Ah! je vois que ça va mal finir.

--Bien, bien, balbutia Conseil en se sauvant.

--J’irai voir tout à l’heure à la cuisine si tu y es, lui cria Marzouk.

Le pouvoir absolu commençait à le griser, il devenait un tyran intolérable. Certaines têtes lui déplaisaient, celle de M. Rolande, entre autres; et, un matin, sans raison, il le chassa des premières, avec défense expresse d’y remettre les pieds. Puis, il leur distribua à tous des besognes, les plus sales corvées, ordonnant aux uns de nettoyer le pont à grande eau, aux autres de balayer le salon ou de laver la vaisselle. D’un Anglais très digne, qui portait de beaux favoris, il prétendit faire un maître d’hôtel spécialement attaché à son service.

D’ailleurs, méfiant et soupçonneux comme tous les despotes, il avait organisé l’espionnage pour déjouer les complots. La nuit, le mulâtre couchait à la porte de sa cabine, et lui-même dormait avec un revolver chargé, à ses côtés.

Les matelots ne se liguaient pas contre lui; il ne les gênait point, n’exerçant son empire que sur les bourgeois. Même, il était au mieux avec tous les hommes de l’équipage, les favorisait dans la distribution des vivres. Et c’était aussi pour eux le repos. Puisque les passagers de première faisaient tout le travail, les autres n’avaient plus qu’à se croiser les bras. La paix, l’ordre, la discipline régnaient à bord. Marzouk s’était presque rendu populaire. Tous ces bourgeois si fiers, si dédaigneux, quand ils étaient les maîtres, il les avait tout de même rudement matés. Aucun n’osait broncher, et rien n’était comique comme de les voir turbiner. Les pauvres bougres, qui avaient toujours pâti, se régalaient de ce spectacle. Le peuple était vengé. Et la confiance même renaissait, Marzouk communiquant à tous son optimisme, assurant qu’on serait sauvé. Par son ordre, un bourgeois se trouvait posté là-haut, de l’aube au crépuscule, pour surveiller l’horizon et signaler le premier navire qui apparaîtrait.

Plusieurs jours s’écoulèrent. Les masques tombaient des visages. Plus d’attitude, de politesse, de minauderie décente, de convenance sociale. On ne se gênait plus vis-à-vis les uns des autres. Chacun se révélait dans la vérité de sa nature, et l’arrière-boutique des âmes commençait à exhaler une odeur forte.

Une énorme ménagerie où se mêlaient toutes les variétés de la bête humaine: il y avait des tigres, des hyènes, de pauvres moutons résignés, quelques bons chiens fidèles et suiveurs, des chats qui se tapissaient dans leur petit coin, des taupes qui se cachaient dans les flancs du navire, des oiseaux nocturnes, invisibles tout le jour, et des porcs en grand nombre. Enfin, toutes sortes d’animaux sauvages, féroces et domestiques, de tous pays et de toutes races, vivant ensemble sous la trique implacable de Marzouk.

Malgré les pessimistes et les pleureurs, la plupart espéraient toujours, ou se familiarisaient avec l’idée de la mort, à force de l’envisager. On se faisait une philosophie. Peu à peu, après l’abattement, la consternation des premières heures, toutes les puissances vitales reprenaient possession des âmes et s’exaspéraient au seuil du néant. C’était une rage charnelle, un rut formidable. La vie prenait sa revanche sur la mort.