Écrits spirituels de Charles de Foucauld
Part 14
_Détachement, dépouillement de Jésus_: «Si on veut prendre votre manteau, donnez encore votre tunique.» Si j’aime Jésus, je ne suis attaché qu’à Lui seul, à Ses paroles, Ses exemples, Sa volonté. Le posséder, Lui obéir, L’imiter, ne faire qu’un avec Lui, me perdre en Lui, par la perte de ma volonté en la Sienne... tout cela crie: détachement total de tout ce qui n’est pas Lui!... Ne désirer la possession que de Lui seul crie: détachement! Ses paroles crient: détachement! Ses exemples crient: détachement! Sa volonté crie: détachement!...
Voir sans cesse Jésus en moi, faisant en moi Sa demeure avec Son Père...
Travailler de toutes mes forces à me sanctifier: _Mortification, mortification! pénitence, mort!_ C’est quand on souffre le plus qu’on se sanctifie le plus et qu’on sanctifie le plus: «Si le grain de blé ne meurt pas, il ne rapporte rien... Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi!...» C’est, non par Ses divines paroles, non par Ses miracles, non par Ses bienfaits que Jésus sauve le monde, c’est par Sa croix: l’heure la plus fructueuse de Sa vie est celle des plus grands abaissements, anéantissements, celle où Il est le plus abîmé dans la souffrance et l’humiliation...
L’obéissance est la mesure de l’amour: soyez d’une obéissance parfaite pour avoir un amour parfait...
Pour travailler le plus que je peux à la glorification de Dieu, pour qu’en des contrées infidèles reculées, où nul ne connaît Jésus, où les plus grandes fêtes: Noël, Pâques, toute l’année, s’écoulent sans une messe, sans une prière, sans qu’une bouche prononce le nom de Jésus; pour qu’en ces contrées il y ait des Tabernacles, des prêtres; pour que de nombreuses messes y soient dites, les sacrements reçus; pour que de ferventes prières y montent vers le Ciel, que la vie chrétienne y répande ses grâces; que sur de nombreux autels, la Sainte Hostie perpétuellement exposée soit, nuit et jour, adorée par de fervents religieux et religieuses, moyen: _me sanctifier le plus possible_...
L’heure la mieux employée de notre vie est celle où nous aimons le plus Jésus...
Une âme fait du bien, non dans la mesure de sa science ou de son intelligence, mais dans celle de sa sainteté...
Envelopper tous les hommes, en vue de Dieu, dans un même amour et un même oubli. Ne pas plus se soucier de la santé et de la vie que l’arbre d’une feuille qui tombe.
Nous souvenir du seul Jésus, penser au seul Jésus, estimant un gain toute perte au prix de laquelle nous faisons en nous la place plus grande à la pensée et à la connaissance de Jésus, à côté de qui tout le reste est néant.
«Réserver toutes mes forces pour Dieu.»
NOTES SPIRITUELLES DÉTACHÉES
_Veille._--«Je t’invite à rester la nuit à t’entretenir en tête-à-tête avec Moi... Refuses-tu?
«En veillant, contemple-Moi, dis-Moi que tu m’aimes, adore-Moi; prie pour tous les hommes; demande-Moi pardon pour ceux qui pèchent en ce moment et veillent pour m’offenser.»
--En négligeant de veiller, en étant paresseux à me lever.--1º Je refuse d’aller aux pieds de Notre-Seigneur, Lui tenir compagnie en tête-à-tête, quand Il m’appelle pour cela; 2º J’aime mieux dormir que d’être en tête-à-tête avec Notre-Seigneur, conversant avec Lui dans l’intimité et l’union d’époux; 3º Je refuse de passer aux pieds de Notre-Seigneur une heure qui ne reviendra plus jamais; 4º Je me prépare bien mal au martyre: «Ils ne répondent rien: ils ne savent que dire à leur Ami Jésus,
«Ceux dont le fier courage aspirait au martyre, «Sont muets, et, bientôt, s’enfuiront éperdus.»
_Mortification._--Par la lâcheté à me mortifier, je refuse de porter la croix. Je refuse d’être victime avec Notre-Seigneur. Je refuse de Le suivre, après qu’Il m’a dit «Veni». Je refuse de L’aider à porter Sa croix avec Simon de Cyrène. Pendant qu’Il tombe sous la croix, pour moi et à cause de moi, je refuse de la toucher du bout du doigt. Je Le vois souffrir, et je Le laisse souffrir seul, je ne veux pas souffrir avec Lui, je laisse la place à d’autres, moi je Le quitte. Je résiste à Son invitation intérieure, par laquelle Il m’invite à Lui donner une marque d’amour. Je refuse d’obéir à Son ordre, moi qui Lui ai tant dit que Lui obéir était tout mon bonheur. Je ne L’aime pas assez pour me gêner pour Lui. Je sais que toute souffrance, toute peine que je Lui offre est une marque d’amour qui Lui est donnée: j’aime mieux avoir mes aises que de la Lui donner. Il souffre, pour moi et à cause de moi, le froid, la faim, la soif, la chaleur, la fatigue, les difficultés, l’agonie et la passion... et je cherche à Le laisser souffrir seul et à éviter pour moi toute soif, toute faim, toute fatigue, toute difficulté, tout ennui, toute peine du corps et de l’âme. Il me tend la main pour faire route dans la vie la main dans Sa main; je quitte Sa main et je Le laisse partir seul, et je cherche seul, de mon côté, un chemin moins ardu. Il me demande de Lui offrir une oblation, un sacrifice, et je refuse...
* * * * *
Vie perdue en Dieu.--Le plus parfait.--Continuer en moi la vie de Jésus: penser Ses pensées, dire Ses paroles, faire Ses actions... Que ce soit Lui qui vive en moi. Être l’image de Notre-Seigneur dans sa vie cachée: crier, par ma vie, l’Évangile sur les toits. _Veni_: Il faut que le courage soit à la hauteur de la volonté.» «Cherche-toi en moi. Cherche-moi en toi.» «Il est l’heure d’aimer Dieu.» Chercher Dieu seul. Bonté, délicatesse, suavité... Courage... Humilité...
CORRESPONDANCE DE 1901 A 1916
(EXTRAITS)
A un Trappiste,
N.-D. des Neiges, 17 juillet 1901.
«J’ai fidèlement pensé à vous pendant ce long silence... Silence, vous le savez, est tout le contraire d’oubli et de froideur: _in meditatione exardescet ignis_... C’est dans le silence qu’on aime le plus ardemment; le bruit et les paroles éteignent souvent le feu intérieur: restons silencieux, mon si cher Père, comme sainte Magdeleine, comme saint Jean-Baptiste, supplions Jésus d’allumer en nous ce grand feu qui rendait leur solitude et leur silence si bienheureux. Comme ils ont su aimer...! Mon premier pas, en débarquant de Terre Sainte, a été pour monter à la Sainte-Baume... Puisse cette chère et bénie sainte Magdeleine nous apprendre l’Amour, nous apprendre à nous perdre totalement en Jésus notre Tout, et à être perdus pour tout ce qui n’est pas Lui.
... Si je comptais sur moi, mes désirs seraient insensés, mais je compte sur Dieu qui nous a dit: «Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive», qui nous a si souvent répété cette parole: «Suivez-moi!», qui nous a dit: «aimez votre prochain comme vous-même..., faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fasse»... Il ne m’est pas possible de pratiquer le précepte de la charité fraternelle, sans consacrer ma vie à faire tout le bien possible à ces _frères de Jésus_ à qui _tout_ manque, puisque Jésus leur manque... Si j’étais à la place de ces malheureux musulmans, qui ne connaissent ni Jésus ni son Sacré Cœur, ni Marie notre Mère, ni la Sainte Eucharistie..., ni rien de ce qui fait tout notre bonheur ici-bas et toute notre espérance là-haut; et si je connaissais mon triste état, oh! comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en tirer! Ce que je voudrais pour moi, je dois le faire pour les autres: «fais ce que tu voudrais qu’on te fasse»... et je dois le faire pour les plus délaissés, pour les plus abandonnés, aller aux brebis les plus perdues, offrir mon festin, mon banquet divin, non à mes frères, ni à mes voisins riches (riches de la connaissance de tout ce que ces malheureux ne connaissent pas), mais à ces aveugles, à ces mendiants, à ces estropiés, mille fois plus à plaindre que ceux qui ne souffrent que dans leur corps... Et je ne crois pas pouvoir leur faire de plus grand bien que celui de leur apporter, comme Marie dans la maison de Jean lors de la Visitation, Jésus, le bien des biens, le sanctificateur suprême, Jésus, qui sera toujours présent parmi eux dans le Tabernacle... Jésus s’offrant chaque jour sur le saint autel pour leur conversion, Jésus les bénissant chaque soir au salut: c’est là le bien des biens, notre Tout, Jésus. Et en même temps, tout en se taisant, on ferait connaître à ces frères ignorants, non par la parole mais par l’exemple, et surtout par l’universelle charité, ce qu’est notre sainte religion, ce qu’est l’esprit chrétien, ce qu’est le Cœur de Jésus.
Aimons Jésus, perdons-nous devant le T.-S. Sacrement: là est le Tout, l’infini, Dieu... Comprenons l’abîme qu’il y a entre le Créateur et la créature: c’est le Tout à côté du rien. Pendant que Jésus veut nous enivrer de délices, par Sa présence, Sa pensée, Sa contemplation continuelle, ne nous jetons pas dans les ordures des choses passagères: ne méritons pas le reproche de Jérémie: _vescebantur voluptuose et amplexati sunt stercora_... Laissons-nous nourrir de voluptés par la main de Jésus dans la contemplation et l’amour, et ne nous mettons pas à manger des _stercora_... Oh! puissions-nous nous perdre et nous abîmer, jusqu’à la mort, dans l’océan de l’Amour de notre Bien-Aimé Jésus! Amen.
A sa Sœur,
Samedi 14 juin 1902.
Quand viendra pour nous l’heure de paraître devant Jésus et d’entrer dans ce ciel où Son Cœur nous veut? Quel moment béni! _Sicut desiderat cervus ad fontes aquarum: ita desiderat anima mea ad Te, Deus!_ Aussi longtemps que Sa Volonté nous voudra dans cet exil, qu’elle se fasse et soit bénie! mais quelle félicité quand nous nous endormirons sur le Cœur de notre divin Époux!... Qu’il sera doux de nous retrouver là-haut, dans ce règne de la lumière et de l’amour! Nos cœurs s’y aimeront encore bien plus qu’ici-bas, enflammés qu’ils seront des feux de l’éternelle charité.
4 juillet 1902.
Il est si certain que cette chère âme[13] est heureuse, qu’elle est à présent au séjour de la lumière et de l’amour éternel, que nous n’avons pas à nous attrister, mais plutôt à nous réjouir ensemble, en nous disant que celle que nous aimons est heureuse; elle est arrivée où nous voudrions être; elle est parvenue au bienheureux port vers lequel nous allons avec la crainte de ne pas y entrer, au milieu des tempêtes et des écueils, des craintes et des douleurs... La voici dans ce pays, du «beau fixe», au-dessus de la région des nuages, perdue dans l’infinie lumière et l’infini amour. Il est doux de le penser, doux de penser qu’elle est si heureuse, doux aussi de penser que la plupart de ceux que nous avons connus et aimés sont noyés, comme elle, dans cette mer sans bords d’amour et de bonheur; doux de penser que vous serez là aussi, dans un avenir peut-être prochain; doux de penser que, malgré mon indignité, je suis appelé là, moi aussi...
[13] Charles de Foucauld fait ici allusion à la mort d’une de ses parentes.
A un ami,
5 janvier 1908.
Que vous avez souffert! Que de deuils et que de douleurs! Comme je dirais: hélas! hélas! et comme je pleurerais sur vos douleurs, si je ne pensais que ces douleurs sont votre éternel bonheur, votre ciel, votre félicité sans fin de lumière et d’amour, et que votre Époux bien-aimé, Jésus, vous les donne pour cela! Tout en les partageant et tout en compatissant du plus profond de mon cœur, je ne puis dire, hélas! quand c’est la main, le Cœur de Jésus qui donne, et qui ne donne ces herbes amères que pour mieux vous combler de bonheur durant l’éternité. Que la volonté de Jésus se fasse en vous!...
A une Religieuse Clarisse,
Dans nos prières, demandons-Lui de L’aimer et demandons-Lui que tout le monde L’aime; ou bien--et c’est, je crois, le meilleur système--disons-Lui chaque matin que tout ce que nous Lui demandons pour nous, nous le demandons toujours pour tous les hommes sans exception. Et puis ceci dit, ne nous occupons plus des autres; nous avons fait d’un seul coup tout ce que nous pouvions pour eux: après cela, ne pensons plus aux créatures et ne parlons plus à l’Époux que de Lui et de nous, comme si Lui et nous étions seuls au monde... Entrons dans le tête-à-tête avec Lui et ne Lui parlons que de notre amour... Perdons de vue tout le créé, après avoir fait dès le matin tout ce que nous pouvons pour lui... Plus nous oublierons les hommes, plus nous leur ferons de bien; plus nous demanderons à l’Époux, dans le tête-à-tête, dans l’oubli de tout ce qui n’est pas Lui, de L’aimer de tout notre cœur, plus nous ferons de bien à l’humanité entière, qui a part à toutes nos demandes...
A sa Sœur,
Béni-Abbès, 15 avril 1903.
«Alleluia...! Ainsi est la vie: toute joie, même bonne et pieuse, passe ici-bas, excepté celle qui a sa source en Dieu seul et Son infini bonheur; et celle-ci même, par permission divine, peut parfois se voiler, même dans l’âme la plus fidèle; c’est au ciel seulement que la joie sera sans déclin, l’alleluia immuable et perpétuel... Ma chérie, dès ce monde, entrons le plus possible dans l’immutabilité de la vie des cieux: l’âme pieuse le peut et le doit; ce dont nous aurons là-haut l’évidence, la claire vue, la foi nous l’enseigne, et, dans la mesure de notre foi et de notre amour, nous devons déjà nous réjouir de cette immense gloire de Jésus qui fait le bonheur des saints...
«Pensons souvent que notre Bien-Aimé est bienheureux et remercions-en Dieu de toute notre âme.
«Si nous souffrons, notre Bien-Aimé Jésus est bienheureux; cela suffit, car c’est Lui et non nous que nous aimons.
«Si nous sommes misérables, notre Bien-Aimé est infiniment parfait, saint et glorieux: cela suffit car c’est Lui, non nous que nous aimons.
«Si ceux que nous aimons ici-bas--et nous devons aimer tous les humains nos frères,--souffrent ou pèchent, cela n’empêche pas notre Bien-Aimé d’être bienheureux et glorieux au plus haut des cieux; cela suffit, car c’est Lui que nous aimons «de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toutes nos forces, et _par-dessus toute chose_...»
«Rendons-Lui grâce sans cesse de Sa grande gloire, comme l’Église le fait à la messe, au _Gloria in excelsis_... Unissons-nous dès cette vie au chœur des saints et des anges du ciel, et avec eux disons: «Saint, saint, saint! Alleluia!»
A sa Sœur,
1er avril 1903.
«Peines et joies, consolations et épreuves, tout te vient de ce Cœur béni, tout t’est donné par Lui pour ton très grand bien, pour ta sanctification, pour augmenter en ce monde et en l’autre ta conformité à Lui, ton union à Lui... «Tout est pour le bien de ceux qui aiment Dieu»... Perds-toi bien dans le Cœur de Jésus: Il est notre refuge, notre asile, la maison du passereau, le nid de la tourterelle, la barque de Pierre pour traverser la mer orageuse; Il est notre tout ici-bas et sera notre tout éternel... Il est heureux, maintenant, Il ne connaît plus la souffrance. Quand tu souffres, pense à Son bonheur, dis-toi que c’est Son bonheur que tu veux et non le tien, Lui que tu aimes et non toi; et au sein de tes afflictions, de tes tristesses, de tes inquiétudes, de tes troubles, de tes épreuves, réjouis-toi de Son bonheur infini et immuable et de Son immense paix... Que la pensée du bonheur et de la paix dont Il jouit dans la «bienheureuse et toujours tranquille Trinité», te remplisse dès ce monde de bonheur et de paix, en attendant que leur vue soit ton bonheur et ta paix éternelles... Alleluia! Alleluia! Notre Bien-Aimé est bienheureux, que nous manque-t-il? Alleluia! Alleluia!
A sa Sœur,
6 octobre 1903.
«Ma chérie, je ne me sens pas la force de te parler ni de mon ermitage, ni du jardin, ni du temps: tout cela passe..., nos installations croulent avant d’être achevées... C’est un mot si étrange, si ridicule «s’installer», pour les hommes qui n’ont qu’un jour à passer sur la terre... Tout nous tire vers les choses éternelles, et c’est d’elles qu’il est doux de parler, c’est là parler de la patrie, du revoir..., c’est vraiment le tout, le reste est si rien!...»
A sa Sœur,
Béni-Abbès, Lundi Saint 1903.
«Plus l’âme s’oublie elle-même et entre dans ce ravissement du bonheur de Jésus, plus elle entre dans cette paix dont il est dit: «Bienheureux les pacifiques...»
Au R. P. Guérin,
Préfet apostolique du Sahara,
Mercredi Saint 1903.
«Que Jésus convertisse tant d’âmes! Qu’un jour vienne où tant de sépulcres s’ouvrent, où l’alleluia résonne dans tous les lieux infidèles que vous parcourez!»
Au même,
27 février 1903.
«Je suis misérable sans fin, pourtant j’ai beau chercher en moi, je ne trouve pas d’autre désir que celui-ci: _adveniat regnum tuum! Sanctificetur nomen tuum!_ Vous demandez si je suis prêt à aller ailleurs qu’à Béni-Abbès pour l’extension du Saint Évangile: je suis prêt, pour cela, à aller jusqu’au bout du monde, et à vivre jusqu’au jugement dernier...
Ne croyez pas que, dans mon genre de vie, l’espoir de jouir plus tôt de la vision du Bien-Aimé soit pour quelque chose: non, je ne veux qu’une chose, c’est faire ce qui Lui plaît le plus. Si j’aime le jeûne et la veille, c’est que Jésus les a tant aimés; j’envie Ses nuits de prière au sommet des montagnes, je voudrais Lui tenir compagnie; la nuit est l’heure du tête-à-tête, l’heure de la causerie amoureuse, l’heure de la veille sur le Cœur de l’Époux... Hélas! je suis si froid que je n’ose pas dire que j’aime; mais je voudrais aimer... je voudrais ces longs tête-à-tête nocturnes... voilà pourquoi j’aime la veille...
«Je vous répète que bien que j’aie conscience que je ne me tue pas, loin de là--je suis trop lâche!--je vais encore améliorer mon _pulmentum_ pour vous obéir filialement... Et soyez sûr que, pour Jésus, je suis prêt à tout, sans restriction...
«Et moi, je vous demanderai une chose: priez pour que j’aime; priez pour que j’aime Jésus! priez pour que j’aime sa Croix; priez pour que j’aime la Croix, non pour elle-même, mais comme le seul moyen, la seule voie de glorifier Jésus: «le grain de de blé ne rapporte du fruit qu’en mourant... Quand je serai élevé, alors je tirerai tout à Moi.» Et, comme remarque saint Jean de la Croix, c’est à l’heure de Son anéantissement suprême, de Sa mort, que Jésus a fait le plus de bien, qu’Il a sauvé le monde... Obtenez donc de Jésus que j’aime vraiment la croix parce qu’elle est indispensable pour faire du bien aux âmes... Et je la porte très peu, je suis lâche, on me prête des vertus que je n’ai pas... et je suis le plus heureux des hommes..., priez donc pour ma conversion, pour que j’aime Jésus et fasse à tout moment ce qui Lui plaît le plus. Amen.
Au R. P. Guérin,
9 mars 1903.
«Que veut le Cœur de Jésus?... Je suis l’esclave de ce divin Cœur. C’est là un esclavage que je ne veux point abolir, mais dont je supplie le divin Bien-Aimé de river à jamais et toujours plus les fers... Dites-moi la volonté du Cœur de Jésus, je la ferai...»
A l’une de ses nièces,
15 novembre 1903.
«Si un négrillon était aimé et comblé de biens par un grand roi, le négrillon ne devrait-il pas rendre amour pour amour à ce bon roi? Ce Roi est Jésus, nous sommes le négrillon.»
A un ami,
3 juillet 1904.
«Si j’étais fidèle à mes petits devoirs de chaque instant, quel bien ne ferais-je pas? Mais à cause de mes infidélités de tout moment, je suis stérile, et je reste seul... La conversion de ce peuple dans lequel je suis, et que, pour la première fois probablement, visite la Sainte-Hostie, l’arrivée chez ce peuple de nombreux et saints ouvriers évangéliques, voilà ce que j’obtiendrais du Cœur de Jésus si je faisais mon devoir, voilà ce que je vous supplie d’obtenir, ainsi que ma propre conversion.
A un ami,
18 février 1905.
«Les peines de la terre sont faites pour nous faire sentir l’exil, nous faire soupirer vers la Patrie... elles nous font porter la croix de Jésus, partager Sa vie, Lui ressembler... elles nous valent le pardon de nos fautes et de celles des autres, le ciel pour nous et pour les autres... elles nous arrachent aux créatures pour nous donner au Créateur.»
Au R. P. Guérin,
30 novembre 1905.
«Je viens de faire ma retraite annuelle, demandant à Jésus lumière... Le résumé, c’est ceci: je dois faire tout ce que je puis faire de meilleur pour les âmes de ces peuples infidèles, dans un oubli total de moi. Par quels moyens? Par la présence du T.-S. Sacrement, le S.-Sacrifice, la prière, la pénitence, le bon exemple, la bonté, la sanctification personnelle; en employant moi-même ces moyens et en faisant tout mon possible pour multiplier ceux qui les emploient...
«Puisque Jésus permet que la main des hommes mette bien des obstacles à Son œuvre en ce moment, tâchez d’obtenir des prières pour votre peuple; prière et sacrifice obtiennent tout, et là nul obstacle: nul ne peut empêcher les âmes fidèles de prier et de souffrir pour votre troupeau si égaré...»
A un ami,
26 août 1905.
Je resterai seul... heureux, très heureux d’être seul avec Jésus, seul pour Jésus... Ne vous inquiétez pas, nous sommes, vous et moi, entre les mains du Bien-Aimé... Il vaut mieux, pour nous, L’avoir comme gardien que tous les soldats du monde... Si j’avais le sort de notre arrière-grand-oncle Armand[14], n’en seriez-vous pas heureux? Jésus a dit que c’était la plus grande marque d’amour, ne seriez-vous pas heureux de me voir la donner? Je ne crois pas cependant que cela arrive: _non sum dignus_...
[14] Armand de Foucauld de Pontbriand, grand vicaire de l’Archevêque d’Arles, fusillé en haine de la foi, par les révolutionnaires, aux Carmes, le 2 septembre 1792.
Priez pour que je sois fidèle à ce divin Jésus qui se fait si petit pour venir me tenir compagnie, dans cette maison plus petite que celle de Nazareth.
A un ami,
16 décembre 1905.
Je tâche de faire, au jour le jour, la volonté de Jésus et suis dans une grande paix intérieure.
Ne vous tourmentez pas de me voir seul, sans ami, sans secours spirituel, je ne souffre en rien de cette solitude, je la trouve très douce, j’ai le Saint-Sacrement, le meilleur des amis, à qui parler jour et nuit; j’ai la Sainte Vierge et saint Joseph, j’ai tous les saints: je suis heureux, et rien ne me manque.
... Comme le Bon Dieu donne à chacun sa croix! Je rougis d’en avoir si peu. Il faut que je sois, ce qui est bien vrai, un bien mauvais, bien lâche, bien faible serviteur!
A un ami,
15 janvier 1906.
Qu’il fera bon d’être au ciel, après cette vie pleine de tant de douceurs, d’une si divine paix, de tant de souffrances, de misères et de maux... La douceur et la paix sont si profondes, si divines, quand on s’enfonce dans le Cœur de Jésus, et dans Son pur amour... et la douleur et le mal sont si grands dès qu’on en sort un peu, et surtout qu’on s’en éloigne!...
Au R. P. Guérin,
2 avril 1906.
A la garde de Dieu! je suis le plus heureux des hommes, la solitude avec Jésus est un tête-à-tête délicieux, mais je voudrais que le bien se fasse, s’étende, se propage: toutefois, _non mea volontas sed tua fiat_.
A un ami,
5 avril 1906.
Comme le Bon Dieu est bon de soulager ainsi les âmes, lorsqu’Il les voit près de ployer sous le faix! Comme Il sait mêler notre vie de consolations et de douleurs! assez de douleurs pour être unis à Sa Croix, autant de douleurs que chacun en peut porter pour pouvoir le récompenser le plus tôt possible; et assez de consolations pour rendre des forces aux âmes épuisées et leur permettre,--après un repos,--de porter de nouveau la croix. Comme Il est tendre et doux, et comme Il arrange notre vie mieux que nous ne saurions le faire! Comme nous sommes bas et grossiers, quelle pauvre poussière nous sommes! et comme Il cherche notre vrai bien et sait nous donner, à toute heure, l’aliment nécessaire! Que nous sommes heureux d’être entre les mains d’un tel Pasteur!
A un ami,
15 juillet 1906.
Maintenant que la vie est presque terminée pour nous..., la lumière où nous entrerons à notre mort commence à luire pour nous, et à nous faire voir ce qui est et ce qui n’est pas... Ce désert m’est profondément doux: il est si doux et si sain de se mettre dans la solitude, en face des choses éternelles! On se sent envahir par la vérité. Aussi m’est-il dur de voyager, et de quitter cette solitude et ce silence. Mais la volonté du Bien-Aimé, quelle qu’elle soit, doit être, non seulement préférée, mais adorée, chérie et bénie sans mesure...