Écrits spirituels de Charles de Foucauld
Part 15
A un ami,
4 septembre 1907.
La terre n’a que des heures de consolations et de répit. Que Jésus vous en donne, si c’est Sa volonté; de tout mon cœur, je Le supplie de vous combler de grâces, de vous sanctifier, de sanctifier vos enfants... Lui demander de vous consoler, je n’ose: Il vous aime plus qu’un pauvre cœur humain ne peut vous aimer, et sait tellement mieux que nous ce qui vous est le meilleur! Ce n’est pas à une pauvre brebis comme moi de donner des conseils à un tel Pasteur! Qu’Il accomplisse en vous Sa Volonté, Lui qui vous aime, c’est ce que mon cœur trouve de meilleur à demander pour vous.
Ma vie intérieure est simple. Je vois mon chemin clairement tracé. Tout le travail est de me corriger de mes innombrables fautes et de faire demain la même chose qu’hier, en le faisant mieux. C’est la paix, avec une certaine tristesse, venant de l’orgueil et de l’amour-propre et de la lâcheté, de me voir, au soir de la vie, si misérable et ayant produit si peu de fruit...
A un ami,
18 novembre 1907.
Ma présence fait-elle quelque bien ici? Si elle n’en fait pas, la présence du Saint-Sacrement en fait certainement beaucoup: Jésus ne peut pas être en un lieu sans rayonner... De plus, le contact avec les indigènes les familiarise, les apprivoise, fait disparaître peu à peu leurs préventions et préjugés. C’est bien lent, bien peu de chose, priez pour que je fasse plus de bien, et que de meilleurs ouvriers que moi viennent défricher ce coin du champ du Père de famille. Pour ce Sahara, qui est huit ou dix fois grand comme la France, et qui, sans être très peuplé, est habité un peu partout, il n’y a que dix ou quinze prêtres, tous à El-Golea et Ouargla... Il y a des difficultés de tous genres et de tous côtés... On a de la peine à ne pas s’attrister en voyant l’excès du mal régnant partout, le peu de bien, les ennemis du Bon Dieu si entreprenants, ses amis si hésitants, et en se voyant soi-même si misérable après tant de grâces!... Et pourtant, il ne faut pas s’attrister, mais regarder plus haut que tout ce qui passe, vers notre Bien-Aimé.
A un ami,
8 mars 1908.
Noël et la fuite en Égypte sont de mes dévotions les plus chères; j’ai grand besoin, dans mes allées et venues, de penser à ce voyage de Jésus et de Ses parents pour m’unir à Lui et tâcher de les imiter dans leur amour, leur contemplation, leur adoration et leur joie: nous aussi, nous avons toujours le Bien-aimé avec nous.
Au R. P. Guérin,
1er juin 1908.
Il y a un mot de la Sainte Écriture dont nous devons, je crois, toujours nous souvenir, c’est que Jérusalem a été reconstruite «_in augustia temporum_» (Daniel). Il faut travailler toute notre vie _in augustia temporum_. Les difficultés ne sont pas un état passager à laisser passer comme une bourrasque pour nous mettre au travail quand le temps sera calme; non, elles sont l’état normal, il faut compter être toute notre vie, pour les choses bonnes que nous voulons faire, _in augustia temporum_.
A un ami,
4 juin 1908.
Il faudrait que tout le pays fût couvert de religieux, religieuses et de bons chrétiens restant dans le monde, pour prendre contact avec tous ces pauvres musulmans, pour les rapprocher doucement, pour les instruire, les civiliser, et enfin, quand ils seront des hommes, en faire des chrétiens. Avec les musulmans, on ne peut pas en faire d’abord des chrétiens, et civiliser ensuite; la seule voie possible est l’autre, bien plus lente: instruire et civiliser d’abord, convertir ensuite... Mais il faudrait pour cela un effort: ce n’est pas sans effort qu’on peut amener lentement à Jésus les quatre millions de musulmans de l’Algérie. Dans cette partie du Sahara où je suis seul, entre ici et Béni-Abbès, il y a cent mille âmes... Tous ont droit qu’on travaille au salut de leurs âmes; les Touaregs plus encore que les autres, si c’est possible... Les âmes ont toutes le même prix, celui du sang de Jésus, mais, ne pouvant s’occuper encore de toutes, il semble qu’il faut s’attacher d’abord à celles qui laissent espérer les plus prompts et meilleurs résultats; les Touaregs sont de ceux-ci: c’est une race neuve, forte, intelligente...
A un ami,
9 avril 1909.
Ce serait trop doux de sentir que nous aimons Jésus, que nous sommes aimés de Lui, et que nous sommes heureux de Son bonheur: si nous sentions cela, la terre serait un ciel. Contentons-nous de vouloir et de savoir, avec plus de mérite et moins de douceur...
A M. l’Abbé Caron,
30 juin 1909.
Ne vous étonnez pas des tempêtes présentes. La barque de Pierre en a vu bien d’autres. Songez à cette soirée du jour où furent martyrisés saint Pierre et saint Paul. Comme tout devait paraître avoir sombré, pour la petite chrétienté de Rome! Les premiers chrétiens ne se découragèrent pas. Nous qui avons, pour fortifier notre foi, les dix-huit siècles de vie de l’Église, combien petits doivent nous paraître ces efforts de l’enfer dont Jésus a dit qu’ils «ne prévaudront pas». Ni les juifs ni les francs-maçons ne peuvent empêcher les disciples de Jésus de continuer l’œuvre des apôtres: qu’ils aient leurs vertus, ils auront leurs succès. A nous comme à eux, Jésus dit, en nous bénissant: «Allez, prêchez l’Évangile à toute créature». Nous aussi, «nous pouvons tout en Celui qui nous fortifie»: «Il a vaincu le monde». Comme Lui, nous aurons toujours la croix; comme Lui nous serons toujours persécutés; comme Lui nous serons toujours vaincus en apparence; comme Lui nous serons toujours triomphants en réalité, et cela dans la mesure de notre fidélité à la grâce, dans la mesure où nous Le laisserons vivre en nous et agir en nous et par nous. Nous sommes avec le Tout-Puissant, et les ennemis n’ont de pouvoir que celui qu’il Lui plaît de leur donner pour nous exercer, nous sanctifier, faire remporter des victoires spirituelles--les seules vraies, les seules éternelles,--à son Église et à ses élus.
... Mais revenons à l’Évangile; si nous ne vivons pas de l’Évangile, Jésus ne vit pas en nous. Revenons à la pauvreté, à la simplicité chrétienne... Après dix-neuf ans passés hors de France, ce qui m’a le plus frappé en ces quelques jours passés en France, c’est le progrès qu’a fait, dans toutes les classes de la société, surtout dans la classe moins riche, même dans les familles très chrétiennes, le goût et l’habitude des inutilités coûteuses; avec une grande légèreté et des habitudes de distractions mondaines et frivoles bien déplacées en des temps aussi graves, en des temps de persécution, et nullement d’accord avec une vie chrétienne. Le danger est _en nous_ et non dans nos ennemis. Nos ennemis ne peuvent que nous faire remporter des victoires. Le mal, nous ne pouvons le recevoir que de nous-mêmes. Revenir à l’Évangile, c’est le remède.
A un ami,
31 juillet 1909.
Combien je voudrais voir les chrétiens fidèles de France s’occuper un peu de cette population algérienne, pour laquelle ils ont les devoirs de parents envers leurs enfants, puisque c’est terre française et qui se meurt dans l’islamisme!
Au R. P. Guérin,
31 octobre 1909.
Que Jésus fasse de 1910 une année de grâces pour le Sahara! Il y a dix-neuf cents ans que cette terre, ces âmes attendent l’Évangile!
4 février 1910.
Je ferai ce que je pourrai, et le Bon Dieu fera ce qu’Il voudra. Priez pour moi, pour que, par ma vie, je sois tel qu’Il puisse se servir de moi pour faire un peu de bien. Quoi qu’il arrive, si je suis bon, mon passage sur la terre sera utile aux âmes; si je suis mauvais ou tiède, j’aurai beau faire, nul bien ne se fera par moi...
A M. l’Abbé Caron,
16 juillet 1910.
Oh! oui, Jésus seul mérite d’être aimé de passion!... Heureuses ruines qui nous jettent plus tôt et plus complètement dans cette vérité...
Au R. P. Guérin,
1er novembre 1910.
Oui, Jésus suffit: là où Il est, rien ne manque. Si chers que soient ceux en qui brille un reflet de Lui, c’est Lui qui reste le Tout: Il est le Tout dans le temps et dans l’éternité. Que nous sommes heureux d’avoir un Tout que rien ne peut nous ôter, et qui sera toujours nôtre, à moins que nous ne Le quittions nous-mêmes!
A M. l’Abbé Caron,
15 décembre 1910.
Nous avons Jésus avec nous, et si faibles que nous soyons, nous sommes forts à Sa force invincible... Jamais Dieu n’a manqué aux hommes, c’est l’homme qui manque à Dieu. Il ne demande qu’à déverser Ses grâces...
A un ami,
21 septembre 1912.
Priez aussi pour tous les musulmans de notre empire nord-ouest africain, maintenant si vaste. L’heure présente est grave pour leurs âmes comme pour la France. Depuis quatre-vingts ans qu’Alger est à nous, on s’est si peu occupé du salut des âmes des musulmans, qu’on peut dire qu’on ne s’en est pas occupé. Si les chrétiens de France ne comprennent pas qu’il est de leur devoir d’évangéliser leurs colonies, c’est une faute dont ils rendront compte, et ce sera la cause de la perte d’une foule d’âmes qui auraient pu être sauvées. Si la France n’administre pas mieux les indigènes de sa colonie qu’elle ne l’a fait, elle la perdra, et ce sera un recul de ces peuples vers la barbarie, avec perte d’espoir de christianisation pour longtemps.
A un ami,
4 décembre 1912.
Le saint temps de l’Avent, toujours si doux, l’est particulièrement ici. Tamanrasset, avec ses quarante feux de pauvres cultivateurs, est bien ce que pouvaient être Nazareth et Bethléem au temps de Notre-Seigneur.
Lettre écrite par Charles de Foucauld, quelques heures avant sa mort, le matin du 1er décembre 1916, à un ami.
Ces souffrances, ces inquiétudes anciennes et récentes, acceptées avec résignation, offertes à Dieu en union et aux intentions des douleurs de Jésus, sont non pas la seule chose, mais la plus précieuse que le Bon Dieu vous offre pour que vous arriviez devant Lui les mains pleines... Notre anéantissement est le moyen le plus puissant que nous ayons de nous unir à Jésus et de faire du bien aux âmes; c’est ce que saint Jean de la Croix répète presque à chaque ligne... Quand on peut souffrir et aimer, on peut beaucoup, on peut le plus qu’on puisse en ce monde: on sent qu’on souffre, on ne sent pas toujours qu’on aime, et c’est une grande souffrance de plus; mais on sait qu’on voudrait aimer, et vouloir aimer, c’est aimer... On trouve qu’on n’aime pas assez;--ceci c’est vrai, on n’aimera jamais _assez_,--mais le Bon Dieu, qui sait de quelle boue Il nous a pétri, et qui nous aime bien plus qu’une mère ne peut aimer son enfant, nous a dit, Lui qui ne meurt pas, qu’il ne repousserait pas celui qui vient à Lui...»
QUATRIÈME PARTIE
L’apôtre des Musulmans
Charles de Foucauld a toujours désiré de retourner au Maroc; non pas pour achever son voyage d’exploration, mais pour d’autres découvertes et travaux: le service des âmes, et, par conséquent, on peut le dire ici, le bien de la France. A la date du 9 janvier 1903, nous trouvons dans son _Diaire_ les lignes suivantes: «Télégramme, reçois lettre, réponse suit, supplie humblement établir commission siégeant à Montmartre pour obtenir cette conversion. Jésus rayonne de Montmartre. Voici mon humble réponse.»
Nous ignorons, malgré les recherches que nous avons faites, de quelles circonstances naquit ce projet de mission au Maroc. Qui la formula? Est-ce Charles de Foucauld? Est-ce un autre? Faut-il croire qu’il y a eu, parmi les amis de l’Afrique française, un homme capable d’une pareille initiative, et qui ait aperçu que nous n’aurions l’Afrique à nous, comme une sœur, comme une seconde France, que si nous lui changions le cœur, et si nous faisions renaître, conformément à notre mission séculaire, les temps de Saint Augustin?
Nous ne le savons pas. Le projet n’eut pas de suite. Voici en tous cas le texte de la lettre de Charles de Foucauld:
PROJET DE MISSION AU MAROC
«C’est donc des âmes résolues à tous les sacrifices et n’ayant qu’une soif: glorifier parfaitement Jésus en L’imitant et Lui obéissant parfaitement, ce sont de telles âmes qui feront l’œuvre du Cœur de Jésus, qui convertiront le Maroc, et, de cette victoire, iront à d’autres victoires.
Si des prêtres-apôtres brûlant de cette soif, prêts à mourir avec et pour Jésus, à manquer de tout avec et pour Jésus, veulent s’unir au misérable qui vous écrit, pour tâcher d’imiter et glorifier Jésus, qu’ils viennent ici, où j’ai les moyens nécessaires pour former une petite avant-garde et la jeter sur le Maroc au premier jour.
Je demande humblement que les prêtres-apôtres prennent l’initiative de la conversion du Maroc, et nomment immédiatement une commission choisie parmi eux pour travailler à cette conversion...
_Œuvre de la Commission:_ S’efforcer d’attirer au Maroc de nombreux établissements de prêtres, religieux et religieuses: d’abord des Pères du T.-S. Sacrement et des Sœurs de Charité, des Trappistes, des Chartreux, des Pères Blancs et des Sœurs Blanches.
Il y a lieu, dans les débuts, d’y porter plutôt les ordres purement voués à l’adoration du T.-S. Sacrement et à la bienfaisance; à la contemplation, l’hospitalité et les travaux rustiques, que les ordres enseignants et prêchants. L’adoration de la divine Hostie prépare tout; la bienfaisance et l’hospitalité, l’exemple des vertus évangéliques, surtout les prières et la sainteté des serviteurs et servantes, et plus encore le grand nombre de messes et de Tabernacles, commenceront l’œuvre de la conversion... Cette période écoulée (elle s’écoulera d’autant plus vite que les prêtres et religieux établis au Maroc seront plus nombreux), jetez dans ce sillon tous les ordres enseignants et prédicants: salésiens, jésuites, dominicains, carmes, sociétés enseignantes, etc..., etc...
_Accueillir des secours pécuniaires_: Ce que je crois pouvoir faire de meilleur pour la conversion du Maroc, c’est d’organiser une petite légion de religieux voués, à la fois, à la contemplation et à la bienfaisance, vivant très pauvrement du travail manuel, dont la règle simple se résumerait en trois mots: adoration perpétuelle du T.-S. Sacrement exposé, imitation de la vie cachée de Jésus à Nazareth, vie dans les pays de mission. Cette petite légion serait une troupe d’avant-garde, propre à se lancer sur le champ de ce Maroc et à y creuser, aux pieds de la Sainte-Hostie et au nom du Sacré-Cœur de Jésus, le premier sillon dans lequel se jetteront ensuite, au plus tôt, les missionnaires prêchants... Dans cette intention, j’ai, il y a un an et demi, avec l’encouragement de mon saint et bien-aimé évêque, Mgr Bonnet, évêque de Viviers, demandé et obtenu du T. R. P. Préfet apostolique du Sahara français, l’autorisation de me fixer sur un point de sa Préfecture voisin de la frontière marocaine...
Béni-Abbès, petite oasis du Sahara à la frontière du Maroc, est le lieu qui a paru le plus propice pour aborder le Maroc. Les populations voisines semblent moins mal disposées que les autres...
A Noël dernier, je me suis senti si pressé de faire un pas en avant, que j’ai cru obéir au Sacré-Cœur en appelant à la prière les âmes de qui je puis espérer le concours, pour ouvrir, par une croisade de prière, la guerre contre Satan. J’ai, dans la mesure du possible, humblement offert le Maroc au Sacré-Cœur. J’ai prié la Bienheureuse Marguerite-Marie de m’obtenir la grâce d’y célébrer, sous peu, le Saint Sacrifice.
Dès mon arrivée, j’ai noué des relations avec les indigènes et surtout avec les Marocains. Quotidiennement, beaucoup d’indigènes viennent à la Fraternité du Sacré-Cœur et, dans le nombre, il y a des Marocains. J’espère pouvoir, dans un avenir prochain, aller avec quelques Marocains dans leur pays... Je voudrais y aller, d’abord pour quelques jours, puis pour quelques semaines, puis pour quelques mois et y acheter une petite propriété, où se formerait une nouvelle Fraternité du Sacré-Cœur.
On irait ainsi de proche en proche. L’aumône, l’hospitalité, le rachat et la libération des esclaves et, bien plus, les offrandes de la divine Victime, concilieront les cœurs et ouvriront les voies à la prédication ouverte. L’heure de la prédication ouverte sonnera d’autant plus vite que cette avant-garde silencieuse sera plus fervente et plus nombreuse...
Je suis seul, et cela m’embarrasse pour la petite pointe que j’espère faire au Maroc dans quelques semaines, car il serait bien utile d’avoir un compagnon d’élite pour assister ma misère, afin d’éviter toute inconvenance ou profanation... Cela devrait tenter bien des âmes, car c’est presque la gloire qui leur est offerte, les dangers étant grands... Malgré mon désir d’avoir des compagnons, j’aime mieux rester seul que d’en avoir qui ne soient vraiment appelés de Jésus et vrais disciples de Son Cœur... J’ai demandé trois choses à ceux qui veulent venir: 1º Être prêts à donner leur sang sans résistance; 2º Être prêts à mourir de faim; 3º M’obéir, malgré mon indignité.
Au R. P. Guérin,
4 juillet 1904. Amri (environ 450 km. d’In-Salah).
«Bien-aimé et si vénéré Père,
«La petite tournée[15] se poursuit sans incident, sans changement dans les projets... Je vous l’ai dit, la présente promenade est toute d’apprivoisement: M. Roussel se porte, avec son détachement, dans tous les lieux où il sait qu’il y a de nombreux nomades, y installe son campement au milieu des leurs, y passe quelques jours, de manière à bien faire connaissance avec eux, à les apprivoiser, à les mettre en confiance, en amitié le plus possible... Je l’accompagne, voyant ceux qu’il voit, leur parlant avec lui, donnant des remèdes et de petites aumônes, tâchant de lier connaissance et de leur faire comprendre que je suis un serviteur du Bon Dieu et que je les aime... Je puis célébrer la Sainte Messe chaque jour sous la tente... Le temps qui n’est pas donné à la prière, au prochain, à la marche, au corps, est employé à l’étude du tamahacq et à la traduction des Saints Évangiles en cette langue: celle de saint Luc est à peu près finie...
[15] On va voir qu’il s’agit d’une de «ces tournées d’apprivoisement» qu’avait inventées et d’abord guidées le général Laperrine.
Les indigènes nous reçoivent bien. Ce n’est pas sincère: ils cèdent à la nécessité... Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent? peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens... Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels? Je ne sais... Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront.
Au même,
13 décembre 1905.
«Une chose est à craindre: c’est que l’islamisme soit le premier à gagner à la soumission des Touareg à la France. Grâce à Dieu, Hoggar et Taitoq ne sont guère musulmans que de nom; leur ignorance est aussi grande en religion qu’en tout, et leur indifférence est grande aussi. Mais voici que ce pays, autrefois peu sûr, d’accès difficile, est devenu plein de sécurité pour les voyageurs et commerçants; aussi les commerçants de Tidikelt vont-ils affluer de plus en plus, y vendant des cotonnades et des dattes, y achetant chameaux, moutons, etc... Ces commerçants sont presque tous des marabouts, des hommes appartenant à une tribu maraboutique du Tidikelt, les Ahl Azzi; avec eux, entrera nécessairement un renouveau de ferveur musulmane: tous ces gens à chapelets, faisant très ostensiblement prières et jeûnes et disant bien haut qu’ils sont marabouts pour se faire mieux recevoir, auront une mauvaise influence. Ils pillent d’ailleurs les Touareg et leur vendent les marchandises un prix exorbitant. Combien il serait désirable que de bons chrétiens, ou au moins de braves gens non musulmans, fissent ce commerce et prissent cette place! ce serait bien facile. Mais où sont ces âmes?... Vendre de la cretonne et de la cotonnade bleue, à des prix raisonnables, voilà un moyen bien simple de faire venir tout le monde à soi, de trouver toutes les portes ouvertes, de rompre toutes les glaces... Qu’avec cela, celui qui vend soit une bonne âme, la bonne impression sera faite, on aura des amis dans tout le pays, et ce sera le commencement...
«Si, à défaut de mieux, vous pouviez trouver quelques bonnes âmes prêtes à faire ce commerce, se dévouant obscurément pour l’amour de Dieu, quel grand bien!... D’honnêtes petits commerçants français seraient accueillis avec bonheur par les autorités qui rougissent de leurs compatriotes établis dans le Sud; aucun Français ne vient s’établir aux oasis, si ce n’est pour être marchand d’alcool; c’est une honte.
«Il faudrait des chrétiens comme Priscille et Aquila, faisant le bien en silence, en menant la vie de pauvres marchands; en relations avec tous, ils se feraient estimer et aimer de tous, et feraient du bien à tous... Si vous pouviez nous envoyer quelques petits marchands de ce genre! ils gagneraient leur vie sans peine...
«Je me recommande bien à vos prières: je pourrais faire beaucoup de bien si j’étais ce que je dois, mais je suis bien loin de l’être. Le peu de bien que je fais montre mon peu de fidélité...
A M. l’Abbé Caron,
Hoggar, 8 avril 1906.
«Mon œuvre n’est ici, hélas! qu’une œuvre de préparation, de premier défrichement; c’est d’abord de mettre au milieu d’eux Jésus, Jésus dans le T.-S. Sacrement, Jésus descendant chaque jour dans le Saint Sacrifice; c’est de mettre aussi, au milieu d’eux, une prière, la prière de l’Église, si misérable que soit celui qui l’offre... C’est ensuite de montrer à ces ignorants que les chrétiens ne sont pas ce qu’ils supposent: que nous croyons, aimons, espérons: c’est enfin de mettre les âmes en confiance, en amitié, de les apprivoiser, de s’en faire si possible des amis... afin qu’après ce premier défrichement, d’autres puissent faire plus de bien à ces pauvres âmes.
A M. l’Abbé Caron,
Tamanrasset, 9 juin 1908.