Écrits spirituels de Charles de Foucauld

Part 13

Chapter 133,900 wordsPublic domain

Qu’il fait bon vider sa mémoire de toutes les choses visibles, pour ne la remplir que de l’espérance des biens célestes!... Et dès ici-bas, que nous sommes heureux!... Sans doute, il y a des misères, nos péchés surtout, avec le long cortège de nos imperfections et de nos faiblesses, mais quand on pense que notre Bien-Aimé Jésus est toujours avec nous dans nos tabernacles, qu’Il vient si souvent sur nos lèvres, qu’Il est toujours dans nos âmes; quand on voit la Sainte Hostie, que dire, sinon que la nuit de cette vie a perdu ses ténèbres: «_nox illuminatio mea in deliciis meis_»? Cette pauvre terre si noire se transforme en une illumination délicieuse sous les rayons de la divine Hostie «lumière du monde... jusqu’à la consommation des siècles»... Non pour tous: beaucoup, hélas! restent dans l’ombre de la mort; mais pour nous, privilégiés, pour nous favoris, pour nous «qui avons été choisis et n’avons pas choisi les premiers...» Ah! cher frère en Jésus, que nous sommes heureux!

... Parlez-moi de votre santé: je ne m’affligerai pas si elle est mauvaise: la vie ou la mort, la santé ou la maladie, c’est l’affaire du bon Dieu et non la nôtre: ce qu’Il nous donne en cela est toujours ce qui nous est bon. Il n’y a qu’à toujours, toujours s’en réjouir...»

A sa Sœur,

Nazareth, 12 février 1900.

Ma chère Mimi, je viens de recevoir la dépêche envoyée hier[7]... Tu as dû avoir de la peine de la mort de cet enfant, et j’en ai aussi à la pensée de la tienne..., mais je t’avoue que j’ai aussi une admiration profonde et que j’entre dans un ravissement plein de reconnaissance, quand je pense que toi, ma petite sœur, toi, pauvre voyageuse et pèlerine sur la terre, tu es déjà mère d’un saint... que ton enfant, celui à qui tu as donné la vie, est dans ce beau ciel auquel nous aspirons, après lequel nous soupirons... Le voici devenu, en un instant, l’aîné de ses frères et sœurs, l’aîné de ses parents, l’aîné de tous les hommes mortels: oh! comme il est plus savant que les plus savants! Tout ce que nous connaissons en énigme, il le voit clairement... tout ce que nous désirons il en jouit..., le but que nous poursuivons si péniblement, que nous nous estimerons trop heureux d’atteindre au prix d’une longue vie de combats et de souffrances, il y est arrivé dès le premier pas... Ces merveilles, «que l’œil de l’homme ne peut voir, ni ses oreilles entendre, ni son esprit comprendre», il les voit, les entend, en jouit..., il nage pour l’éternité dans un bonheur sans fin, et il s’enivre à la coupe des délices divines. Il contemple Dieu dans l’amour et la gloire, parmi les saints et les anges, dans ce chœur des vierges dont il fait partie, et qui suit l’Agneau partout où Il va...

[7] Charles de Foucauld avait appris la naissance, et la mort presque aussitôt après le baptême, d’un petit enfant de sa sœur, Régis.

Tous tes autres enfants marchent péniblement vers cette Patrie céleste, espérant l’atteindre, mais n’en ayant pas la certitude, et pouvant en être à jamais exclus; ils n’y arriveront, sans doute, qu’au prix de bien des luttes et des douleurs en cette vie, et peut-être encore après un long purgatoire: lui, ce cher petit ange, protecteur de ta famille, il a, d’un coup d’aile, volé vers la Patrie, et, sans peine, sans incertitude, par la libéralité du Seigneur Jésus, il jouit pour l’éternité de la vue de Dieu, de Jésus, de la Sainte-Vierge, de saint Joseph et du bonheur infini des élus... Comme il doit t’aimer!... Tes autres enfants pourront compter, ainsi que toi, sur un protecteur bien tendre! avoir un saint dans sa famille, quelle force! être mère d’un habitant du Ciel, quel honneur et quel bonheur! Je le répète, j’entre dans une admiration ravie en pensant à cela: on estimait la mère de saint François d’Assise bienheureuse parce que, de son vivant, elle assista à la canonisation de son fils; mille fois plus heureuse es-tu! tu sais, avec la même certitude qu’elle, que ton fils est un saint dans les cieux, et tu le sais dès le premier jour de ce fils chéri, sans le voir traverser, pour arriver à cette gloire, toute une vie de douleurs. Comme il t’est reconnaissant! à tes autres enfants, tu as donné, avec la vie, l’espoir du bonheur céleste et, en même temps, une condition soumise à bien des souffrances; à celui-ci tu as donné, dès le premier instant, la réalité du bonheur des cieux, sans incertitude, sans attente, sans nul mélange d’aucune peine... Comme il est heureux et comme Jésus est bon de récompenser cet innocent d’une couronne immortelle et d’une gloire ineffable, sans qu’il ait jamais combattu! C’est le prix du saint baptême, c’est le prix du Sang de Jésus. Lui qui a souffert et combattu assez pour avoir le droit de sauver les siens sans nul mérite de leur part, Il a assez de mérites pour introduire tous ceux qu’Il veut, à l’heure qu’Il veut, dans le royaume de Son Père.

Ma chérie, ne sois donc pas triste, mais répète plutôt avec la très Sainte-Vierge: «Le Seigneur a fait en moi de grandes choses... les générations me proclameront bienheureuse...» oui, bienheureuse, parce que tu es la mère d’un saint, parce que celui que ton sein a porté est déjà, à cette heure, éclatant de la gloire éternelle; parce que, comme la mère de Saint François d’Assise, tu as, encore vivante, le bonheur pénétrant et incomparable, bonheur vraiment ravissant et extasiant, de penser que ton fils est un saint, éternellement assis aux pieds de Jésus, éternellement appuyé sur Son Cœur, dans l’amour et la lumière des Anges et des Bienheureux.

A sa Sœur,

14 février 1901.

Que Régis ait toujours sa place dans les conversations de famille; pensez tous à lui; qu’il ne soit ni oublié de ses frères et sœurs, ni passé sous silence; qu’on en parle souvent, comme d’un vivant; il est plus vivant que nous tous qui sommes sur cette terre; il est le seul parfaitement vivant de tes enfants, car, seul, il a la vie éternelle que nous tous, nous pouvons perdre, hélas! comme tant d’autres la perdent, mais que ce cher Régis nous aidera à obtenir... Je le prie souvent et avec fruit... Je lui demande de m’apprendre à prier; demande-le-lui aussi, et apprends à tes enfants à s’adresser à lui dans leurs besoins, il les aime tant, et il est puissant!

Non, ma chérie, je ne suis pas attristé des persécutions religieuses, mais je demande à Dieu, pour les autres et pour moi, le courage et les vertus, de manière à les supporter avec le profit que Jésus veut que nous en tirions, car Il ne les permet, Lui tout puissant et qui nous aime tant, que pour le bien des âmes... «_Bienheureux_ ceux qui sont persécutés pour la justice!» Comment nous attrister quand Jésus nous appelle «bienheureux»? Ne sait-Il pas mieux que nous ce qui nous est bon? Jésus qui nous aime permet cela, comme Il a permis Sa propre mort et les persécutions qui L’ont poursuivi de la crèche à la croix, comme Il a permis le martyre de Ses apôtres et d’une infinité de saints, comme Il permet toutes les épreuves des Justes, non pour la mort, mais pour que Dieu en soit glorifié et que les âmes s’épurent par la souffrance, aient l’occasion de pratiquer les grandes vertus, et entrent dans le royaume céleste par la voie royale de la Croix, qui, depuis Jésus, est la seule qui conduise au triomphe... Prions donc, demandons humblement la force, la vertu, l’amour, l’amour surtout qui contient tout et enseigne tout, et, loin de nous attrister, réjouissons-nous. Jésus nous l’ordonne: «Quand on vous calomniera et qu’on vous persécutera, quand on vous chassera à cause de Moi, alors, réjouissez-vous, votre récompense est grande dans les cieux»... Elle est grande même ici-bas, car cette seule conformité avec Jésus persécuté et souffrant est joie profonde, dont on jouit dans la mesure de l’amour qu’on a pour Jésus. _L’amour a besoin d’imitation._

TROISIÈME PARTIE

Le Prêtre.--L’ermite au Sahara

Charles de Foucauld a été ordonné prêtre par Mgr Bonnet, évêque de Viviers, le 9 juin 1901. Il a décidé de continuer à vivre en ermite, non plus en Asie, mais parmi les populations infidèles les plus délaissées. Il va partir pour l’Afrique au début de septembre 1901, et s’établira dans l’extrême Sud Oranais, à Béni-Abbès, seul prêtre, à 400 kilomètres du plus proche, dans la Fraternité où il vivra de pain et d’orge bouillie, où il dormira sur la terre, se dévouant à tous, priant jour et nuit... En 1904, il s’enfoncera plus encore dans le désert, et s’établira à Tamanrasset, parmi les Touaregs du Hoggar. Il y mourra, au milieu de la Grande Guerre, le 1er décembre 1916, assassiné par les senoussistes qui redoutaient son influence de prêtre et de Français.

Dans une lettre à M. l’abbé Caron, directeur au petit séminaire de Versailles, datée du 8 avril 1905, l’ermite de Béni-Abbès donnait les raisons du choix qu’il avait fait. Nous la reproduisons en tête des différents écrits spirituels qui se rapportent à la période de 1901 à 1916.

8 avril 1905[8].

[8] Voir Abbé Max Caron: _Au pays de Jésus adolescent._ Paris, Haton, 1905, ch. VII.

«Je suis un vieux pécheur qui, au lendemain de sa conversion,--il y a près de 20 ans,--a été attiré puissamment par Jésus à mener Sa vie de Nazareth. Depuis lors, je m’efforce de L’imiter--bien misérablement, hélas!--J’ai passé plusieurs années dans ce cher et béni Nazareth, domestique et sacristain du couvent des Clarisses. Je n’ai quitté ce lieu béni que pour recevoir, il y a cinq ans, les saints Ordres. Prêtre libre du diocèse de Viviers, mes dernières retraites de diaconat et de sacerdoce m’ont montré que cette vie de Nazareth, ma vocation, il fallait la mener, non pas dans la Terre-Sainte tant aimée, mais parmi les âmes les plus malades, les brebis les plus délaissées. Ce banquet divin, dont je suis le ministre, il fallait le présenter, non aux frères, aux parents, aux voisins riches, mais aux plus boiteux, aux plus aveugles, aux âmes les plus abandonnées, manquant le plus de prêtres. Dans ma jeunesse, j’avais parcouru l’Algérie et le Maroc: au Maroc, grand comme la France, avec 10 millions d’habitants, aucun prêtre à l’intérieur[9]; dans le Sahara algérien, sept ou huit fois grand comme la France, et plus peuplé qu’on ne croyait autrefois, une douzaine de missionnaires. Aucun peuple ne me semblant plus abandonné que ceux-ci, j’ai sollicité et obtenu du T. R. P. Préfet apostolique du Sahara, la permission de m’établir dans le Sahara algérien, et d’y mener, dans la solitude, la clôture et le silence, dans le travail des mains et la sainte pauvreté, seul ou avec quelques prêtres ou laïcs frères en Jésus, une vie aussi conforme qu’on pourrait à la vie cachée du Bien-Aimé Jésus à Nazareth... Je me suis établi, il y a 3 ans et demi, à Béni-Abbès, dans le Sahara algérien, sur la frontière même du Maroc, tâchant, bien misérablement, bien tièdement, d’y mener cette bénie vie de Nazareth. Jusqu’à présent, je suis seul... «le grain de blé qui ne meurt pas reste seul...» Priez Jésus pour que je meure à tout ce qui n’est pas Lui et Sa volonté. Un petit vallon est ma clôture, d’où je ne sors que quand un devoir très impérieux de charité me force--à défaut d’autre prêtre (le prêtre le plus proche est à 400 kilomètres au Nord),--à porter Jésus en quelque lieu. J’ai ainsi été obligé, en 1904, de voyager longtemps... Me voici maintenant rentré dans ma clôture, au pied du divin Tabernacle, pour y mener, sous les yeux du Bien-Aimé, une vie aussi semblable à celle de la divine maison de Nazareth, que la misère de mon cœur me le permet.

[9] Aujourd’hui, les Franciscains français et des religieuses du même ordre ont commencé d’établir des postes de missionnaires et des œuvres de charité au Maroc.

ÉLECTION DE RETRAITE D’ORDINATION SACERDOTALE

Fête du S. Sacrement 1901.--Notre-Dame des Neiges.

«_Quis?_ (qui?) Celui qui doit suivre, imiter Jésus, le Sauveur, le Bon Pasteur venu «porter le feu sur la terre», et «sauver ce qui était perdu».

_Ubi?_ (où?) Là où c’est le plus parfait. Non pas où il y aurait le plus de chances humaines d’avoir des novices, des autorisations canoniques, de l’argent, des terrains, des appuis, non; mais là où c’est le plus parfait en soi, le plus parfait d’après les paroles de Jésus, le plus conforme à la perfection évangélique, le plus conforme à l’inspiration de l’Esprit Saint, là où Jésus irait...: à la brebis la plus égarée, au frère de Jésus le plus malade; aux plus délaissés, à ceux qui ont le moins de pasteurs, à ceux qui sont assis dans les plus épaisses ténèbres, dans l’ombre de la mort la plus profonde; aux plus captifs du démon, aux plus aveugles, aux plus perdus. D’abord aux infidèles mahométans et païens du Maroc et des pays limitrophes de l’Afrique du Nord.

_Quibus auxiliis?_ (avec quel aide?) Jésus seul: car «cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît»; et «si vous demeurez en Moi, et si mes paroles demeurent en vous, tout ce que vous demanderez se fera».--Jésus n’a donné aucun aide à Ses apôtres: si je fais leurs œuvres, j’aurai leurs grâces.

_Cur?_ (Pourquoi?) C’est ainsi que je puis le plus glorifier Jésus, le plus L’aimer, Lui obéir, L’imiter... C’est à cela que me poussent l’Évangile, l’attrait, mon directeur... Pour faire connaître Jésus, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge, à des frères de Jésus qui ne Le connaissent pas, nourrir de la Sainte Eucharistie des frères de Jésus qui ne l’ont jamais goûtée; baptiser des frères de Jésus encore esclaves du démon; apprendre l’Évangile, l’histoire de Jésus, les vertus évangéliques, la douceur du sein maternel de l’Église, à des frères de Jésus qui n’en ont jamais entendu parler.

_Quando?_ (Quand?) _Maria abiit in montana cum festinatione_[10]: quand on est plein de Jésus, on est plein de charité; donc: dès que je serai raisonnablement prêt, et que, l’Esprit de Dieu soufflant, mon directeur me dira: «Partez»...

[10] Marie... s’en alla en toute hâte au pays des montagnes (Saint Luc).

... Ne vaut-il pas mieux aller d’abord en Terre Sainte? _Non._ Une seule âme a plus de prix que la Terre Sainte entière, et que toutes les créatures sans raison réunies. Il faut aller, non là où la terre est la plus sainte, mais où les âmes sont dans un plus grand besoin...

Toute cette élection n’est-elle pas un effet et une tentation de l’amour-propre et de l’orgueil? Non: car son effet en cette vie sera, non la consolation ni l’honneur, mais beaucoup de croix et d’humiliations: «Ou tu en seras méprisé, ou j’en serai glorifié, des deux manières, tu y gagnes.» (Notre-Seigneur à sainte Thérèse.)

Quelle est la preuve que cette élection exprime la volonté de Dieu? Ces deux paroles de Jésus: «Suivez-moi...» et: «Lorsque vous donnerez à dîner... n’invitez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisins qui sont riches... Mais lorsque vous faites un festin, appelez les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles.» (St Luc, XIV, 12-13.)

RÉSOLUTIONS

DE LA RETRAITE ANNUELLE DE 1902

BÉNI-ABBÈS

I.--_Préliminaires._--Imiter Jésus en faisant, du salut des hommes, tellement l’œuvre de notre vie, que ce mot: Jésus, Sauveur, exprime parfaitement ce que nous sommes, comme il signifie parfaitement ce qu’Il est... Pour cela: «être tout à tous avec un unique désir au cœur, celui de donner aux âmes Jésus!...»

* * * * *

«Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites... Que vos bonnes œuvres luisent devant les hommes, afin qu’ils glorifient Dieu votre Père.»

Désir passionné de sauver les âmes: faire tout et ordonner tout pour cela: faire passer le bien des âmes avant tout, faire tous nos efforts pour nous servir parfaitement des sept grands moyens que Jésus nous donne pour convertir et sauver les infidèles: oblations du Saint-Sacrifice, présence au Tabernacle du Saint Sacrement, bonté, prière, pénitence, bon exemple, sanctification personnelle--«Tel pasteur, tel peuple»--«Le bien que fait une âme est en raison directe de son esprit intérieur.» La sanctification des peuples de cette région est donc entre mes mains: il sera sauvé si je deviens un saint.

«Si quelqu’un veut venir avec Moi, qu’il se renonce, prenne sa croix et me suive...» Entrons par la voie étroite: cherchons la croix pour suivre notre Époux crucifié, pour partager Sa croix et Ses épines: croix, sacrifices, cherchons-les, soyons-en friands comme les mondains le sont des plaisirs. «Si nous n’acceptons pas notre croix, nous ne sommes pas dignes de Jésus.»

«Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît.»--«Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous devez manger, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez.»--Nous réjouir grandement chaque fois que nous manquons de quelque chose...

Partager d’ordinaire mon temps d’oraison en deux parties: pendant l’une (au moins égale à l’autre), contempler, et, au besoin, méditer; pendant l’autre, prier pour les hommes, pour tous, sans exception, et pour ceux dont je suis spécialement chargé. Dire le saint Office avec un soin extrême; c’est le bouquet quotidien de roses fraîches, symbole d’amour toujours jeune, offert chaque jour au Bien-Aimé, à l’Époux...

Faire très, très souvent la _communion spirituelle_, sans autre limite ni mesure que celle de mon amour appelant cent et mille fois par jour le Bien-Aimé Sauveur de mon âme...

«Qui vous écoute, m’écoute»--«Celui qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux»... Dans le doute, pencher toujours du côté de l’obéissance... Faire, autant que possible, des actes d’obéissance, non seulement pour être certain de faire la volonté de Dieu, mais encore pour imiter Jésus soumis à Nazareth, pour obéir à Jésus nous commandant de nous faire petit enfant, pour aimer le plus possible Jésus au ciel, éternellement, en y ayant la meilleure place réservée à ceux qui se sont faits les plus petits de tous, par l’obéissance aux autres hommes, et l’humilité que cette obéissance exige...

Je suis dans la maison de Nazareth, entre Marie et Joseph, _serré comme un petit frère_ contre mon Frère aîné Jésus, nuit et jour présent dans la Sainte Hostie.--Agir envers le prochain comme il convient en ce lieu, en cette compagnie, comme je vois agir Jésus qui me donne l’exemple... Dans la «Fraternité»[11], être toujours humble, doux et serviable comme l’étaient Jésus, Marie et Joseph dans la Sainte Maison de Nazareth.--Douceur, humilité, abjection, charité: servir les autres.

[11] Il appelait ainsi son ermitage de Béni-Abbès, où il accueillait les visites des nomades, et des gens du village. Il aimait à se dire le _frère universel_.

Laver le linge des pauvres (en particulier le Jeudi Saint) et nettoyer leur chambre régulièrement, autant que possible _moi_. Faire, autant que possible _moi_ et non un autre, tous les plus bas emplois de la maison; maintenir en état de propreté les locaux occupés par les indigènes; prendre sur moi tout ce qui est _service_, et ressembler à Jésus, qui était parmi les apôtres comme «celui qui sert»... Et, soyons très doux avec les pauvres et avec tous les hommes, c’est aussi une humilité. Faire la cuisine des pauvres, quand j’en aurai le pouvoir; leur porter à boire, à manger, ne pas laisser ce service à d’autres...

En tout malade, voir non un homme, mais Jésus, d’où respect, amour, compassion, joie et reconnaissance d’avoir à Le soigner, zèle, douceur... Servir les malades comme les pauvres, en m’efforçant de rendre aux uns et aux autres les services les plus abjects, comme Jésus lavant les pieds des apôtres...

Supporter la présence des mauvais, pourvu que leur méchanceté ne corrompe pas les autres: comme Jésus supporta Judas.--Ne pas résister au mal... Accéder aux demandes même injustes, par obéissance à Dieu et pour faire, par cette condescendance, du bien aux âmes, et faire aux autres ce que Dieu fait... Continuer à faire du bien aux ingrats pour imiter Dieu qui pleut sur les bons et les méchants.--«Si vous n’êtes bon que pour les bons, où est votre mérite?» «Soyez bons pour les mauvais, pour les ingrats, pour les ennemis, comme Dieu même.»--Tout homme _vivant_, si mauvais qu’il soit, est enfant de Dieu, image de Dieu, membre de Jésus: respect, amour, attentions, tendresses pour le soulagement matériel, zèle extrême pour la perfection spirituelle de chacun d’eux!

Ne pas chercher à avoir beaucoup pour faire de grandes aumônes, ce qui serait très contraire à l’exemple du Seigneur; mais, comme Lui, vivre du travail de mes mains et donner ce peu, comme Lui, à qui demande... ou a besoin.

* * * * *

«Je suis venu appeler non les justes, mais les pécheurs»...--N’avoir qu’un désir au cœur, donner à tous Jésus... M’occuper spécialement des brebis perdues, des pécheurs, des mauvais, ne pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf brebis égarées pour me tenir tranquillement au bercail avec la brebis fidèle... Vaincre cette sévérité naturelle que j’éprouve contre les pécheurs et aussi ce dégoût, et les remplacer par la compassion, l’intérêt, le zèle et les soins empressés donnés à leurs âmes...

Désirer, aimer, être joyeux de souffrir du froid, du chaud, de tout: pour avoir un plus grand sacrifice à offrir à Dieu, être plus uni à Jésus, être plus capable de Le glorifier en payant un surcroît de tribut de souffrances, recevoir sur la terre et au ciel plus de connaissance et d’amour de Jésus... Plus tout nous manque, plus nous sommes semblables à Jésus crucifié... plus nous sommes attachés à la croix, plus nous étreignons Jésus qui y est cloué... Toute croix est un gain, car toute croix nous unit à Jésus...

Ne rien avoir de plus ni de mieux que ce que pouvait avoir Jésus de Nazareth. Se réjouir et désirer d’avoir moins plutôt que plus.

... A toute minute, _vivre aujourd’hui comme devant mourir ce soir martyr_.

«Une seule chose est nécessaire», faire à tout instant ce qui plaît le plus à Jésus. Se préparer _sans cesse_ au martyre et le recevoir _sans ombre de défense_, comme l’Agneau divin, en Jésus, par Jésus, comme Jésus et pour Jésus...

... Nous réjouir, non d’avoir mais de manquer, de l’insuccès et de la pénurie, car alors j’ai la Croix et la Pauvreté de Jésus, les plus grands biens que puisse donner la terre...

_Abjection_: service des autres... Me fixer un certain nombre de travaux journaliers bien abjects et les faire, comme Jésus à Nazareth «venu pour servir»... Supprimer l’ordonnance[12]: «Servir, non être servi.»

[12] Un des soldats de la garnison de Béni-Abbès était venu bénévolement à l’ermitage pour faire quelques travaux manuels.

RETRAITE DE 1904

1º.--_Observation_: «Il descendit avec eux et vint à Nazareth»; 2º. _Examen_: Mes paroles, mes lettres sont-elles celles de Jésus à Nazareth? Y en a-t-il trop ou pas assez? Sont-elles ce qu’il faut?--Résolutions: Diminuer (en général) la longueur des lettres, mais non leur nombre; parler (en général) peu longtemps à chacun, et peser mes termes pour dire tout ce qu’il y a à dire en mots précis et brefs; prier (faire une communion spirituelle) avant d’aborder quelqu’un par lettres ou paroles... Parler plus que je ne fais de Dieu, de Jésus... Augmenter ma conversation avec les petits, la raccourcir avec les grands... Dans l’embarras, prier... Dans le doute, me taire...

Cœur Sacré de Jésus, je Vous remets ces résolutions et je Vous supplie que cette retraite, et tous les moments de ma vie, soient pour Votre plus grande gloire.

Mère du Perpétuel Secours, je me remets à jamais entre vos mains pour que, dans la vie et dans la mort, vous fassiez toujours ce que vous voulez de moi, me portant, dans cette vie et dans l’autre, entre vos bras, comme vous portâtes Jésus enfant, ô ma Mère bien-aimée!