Doña Perfecta

Part 7

Chapter 73,756 wordsPublic domain

La femme de l'alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse était de supposer qu'elle avait à la cour de nombreuses relations. Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une douzaine de marquis ou de duchesses qu'elle traitait avec autant de familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu'elle était allée la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de toute sa cour moresque. L'_alcadesse_ avait, comme on dit, la langue bien pendue, et ne manquait pas d'esprit.

D'un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau tant il était obèse et pansu. Il avait été moine, ne parlait que d'affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le plus profond mépris.

Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s'accommoder à cette société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour objet de simuler la concorde alors qu'elle n'existait pas. Il conserva donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l'impétuosité oratoire de l'alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines. Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses auditeurs Pepe Rey voulait s'approcher de sa cousine, le Penitenciario s'attachait à lui comme le mollusque au rocher et l'attirant à l'écart, d'un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du Nahara.

Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta plus de l'alcadesse qu'un écho semblable au bruit confus qui reste dans l'oreille humaine après le passage d'une tempête. Le juge priva aussi la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le signal du départ.

--Allons, mon garçon, il est temps de nous retirer--lui dit-il en souriant.--Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N'est-il pas vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison.

--C'est l'heure d'aller se reposer,--dit doña Perfecta.

--C'est l'heure d'aller travailler--répliqua le petit avocat.

--J'ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires--ajouta le chanoine--il n'en fait rien.

--Mais j'ai tant, tant, tant à faire!...

--Non; dis plutôt que ce diable d'ouvrage que tu as entrepris... Il ne veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez qu'il s'est mis à écrire un livre sur _l'Influence de la femme dans la société chrétienne_ et, en outre, un _Coup d'œil sur le mouvement catholique dans..._ je ne sais plus quel pays... Qu'as-tu à faire avec les _coups d'œil_ et _les influences_?... Les jeunes gens d'aujourd'hui ne doutent de rien. Ouf!... quelles natures!... Là-dessus, rentrons chez nous. Bonne nuit, señora doña Perfecta... bonne nuit, Sr. D. José... Rosarito...

--J'attendrai le Sr. D. Cayetano--dit Jacinto--pour qu'il me donne un ouvrage d'_Auguste Nicolas_.

--Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons.

--Le Sr. D. Jacinto--dit Pepe Rey--n'écrit pas à la légère et il s'arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d'érudition.

--Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio--objecta doña Perfecta.--Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais ses lectures.

--Puisque nous sommes obligés d'attendre--indiqua le petit docteur d'un ton fortement présomptueux--j'emporterai aussi le tome troisième des _Conciles_. N'êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?...

--Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus...

Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d'habitude passait ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu'il leur eut remis les livres, l'oncle et le neveu se retirèrent.

Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui parler. Il s'approcha d'elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano causaient ensemble d'une affaire d'intérieur.

--Tu as fait de la peine à maman--lui dit Rosario.

Ses traits exprimaient une sorte de frayeur.

--C'est vrai--répondit le jeune homme--j'ai offensé ta mère: je t'ai offensée toi-même...

--Non, moi pas--car d'avance je me figurais que l'enfant Jésus ne doit pas porter des pantalons.

--Mais j'espère que vous me pardonnerez l'une et l'autre. Ta mère m'a tout à l'heure témoigné tant de bonté...

La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d'un ton si différent que le neveu frissonna comme s'il eût entendu un cri d'alarme.--La voix dit impérieusement:

--Rosario, viens te coucher!

Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours dans l'appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces vagues paroles:

--Maman est fâchée.

--Mais...

--Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.

Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu'attendait le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien familier.

Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla ainsi:

--Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j'aille me coucher, je vais travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu'avez-vous donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler les éléments d'un _Discours-Mémoire_ sur les _Lignages d'Orbajosa_. J'ai trouvé des documents et des notices d'une très grande valeur. Il n'y a pas à dire le contraire. A toutes les époques de notre histoire les _Orbajociens_ se sont distingués par leur noblesse, leur magnanimité, leur courage et leur intelligence. Cela est mis hors de doute par la conquête du Mexique, par les guerres de l'Empereur, par celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, est-ce que vous êtes malade? Qu'est-ce qui vous arrive?... Oui, des théologiens éminents, de vaillants guerriers, des conquérants, des saints, des évêques, des poètes, des hommes d'Etat, des personnalités remarquables de toute sorte jettent un vif éclat sur cette humble patrie de l'ail... Non, il n'est pas dans toute la chrétienté de ville plus illustre que la nôtre. Ses renommées et ses splendeurs remplissent toute l'histoire nationale, et elle surpasse même quelque... Allons, je vois que vous avez sommeil, bonne nuit... Non, je n'échangerais pas la gloire d'être enfant de ce noble pays, contre tout l'or du monde. Les anciens la nommèrent _Augusta_; aujourd'hui, je l'appelle, moi, _Augustissima_, parce que, aujourd'hui comme jadis, la magnanimité, la générosité, le courage, la noblesse forment son patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe... Vous ne me paraissez pas très bien portant... Est-ce que le souper vous a incommodé?... Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa _Floresta amena_ que les habitants d'Orbajosa suffisent à eux seuls pour faire la grandeur et la gloire d'un royaume. Ne le croyez-vous pas aussi?

--Oh! certainement, sans le moindre doute--répondit Pepe Rey en regagnant précipitamment sa chambre.

XI.

LA DISCORDE VA CROISSANT.

Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement.

Toute la jeunesse d'Orbajosa cependant ne passait pas là son existence, comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques _caballeros_ qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se tenaient comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque le temps était beau, ces éminents représentants de l'aristocratie d'_Urbs Augusta_, se rendaient, toujours munis de l'indispensable capita[24], à la promenade dite de Las Descalzas, laquelle se composait de deux rangées d'ormeaux rabougris et de quelques arbrisseaux étiques. Là, cette brillante pléïade faisait les yeux doux aux filles de don X... ou de don Y..., qui venaient s'y promener et la soirée se passait sans autre incident. La nuit venue, le Casino s'emplissant de nouveau, voyait une partie de ses membres appliquer au baccarat les hautes facultés de leur entendement, tandis que d'autres parcouraient les feuilles publiques et que la plupart réunis dans la salle du café discutaient sur des sujets divers, causaient politique, chevaux, taureaux, ou se communiquaient les cancans de l'endroit. Le résultat de ces discussions, de ces causeries et de ces bavardages était, naturellement, la proclamation de la supériorité d'Orbajosa et de ses habitants sur toutes les villes et sur tous les peuples de la terre.

[24] Petit manteau.

Ces importants personnages, fine fleur de l'aristocratie de l'illustre cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient l'imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu'il lui reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens du Casino, c'était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui venait du dehors. Dès qu'un étranger distingué avait franchi le seuil de leurs augustes salles, ils s'imaginaient qu'il n'était là que pour mettre en question la supériorité de la patrie de l'ail ou pour lui contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages qu'elle tenait de la nature.

Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine défiance, et comme les gens d'esprit ne manquaient pas au Casino, le nouveau membre y était à peine depuis un quart d'heure qu'il avait déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par les autres, il répondit qu'il était venu à Orbajosa avec la mission d'explorer le bassin houiller du Nahara et d'étudier un projet de chemin de fer, tous les sociétaires furent d'accord que le Sr. D. José était un fat qui voulait se donner de l'importance en prétendant découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies ferrées. L'un d'eux ajouta:

--Mais, on sait ce qu'il faut en penser. Ces savants messieurs s'imaginent que nous sommes des idiots et qu'ils peuvent nous en faire accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c'est pour nous donner le change.

--Certainement,--affirma un autre, qui était un négociant failli--on m'a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n'a pas un sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s'il peut attraper Rosarito.

--Il paraît qu'il n'est pas plus ingénieur qu'autre chose--ajouta un propriétaire de bois d'oliviers qui avait affermé ses propriétés le double de ce qu'elles valaient.--Mais c'est tout naturel... Ces meurt-de-faim de Madrid s'imaginent avoir le droit de duper les pauvres provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages...

--On voit bien que c'est un meurt-de-faim.

--Ne vous dit-il pas hier soir d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que nous sommes d'ignorants paresseux...

--Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...

--Que nous nous repaissons de chimères...

--C'est cela: que nous nous repaissons de chimères...

--Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du Maroc.

--Voilà, morbleu, des choses qu'on ne saurait entendre de sang-froid. Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu'à celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu'on n'a rien vu, et qu'on n'est pas allé à Paris...

--Il dit aussi fort gentiment qu'Orbajosa est une ville de mendiants, et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans la plus grande misère.

--Par tous les saints du paradis! s'il se hasarde à me le répéter il y aura un scandale au Casino--s'écria le receveur des contributions.--Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité d'arobes d'huile que produisit Orbajosa, l'an dernier? Cet imbécile ne sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain pour toute l'Espagne et même pour l'Europe entière? Il est vrai que nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps; mais cela ne prouve rien. Et la production de l'ail, donc? Ce beau monsieur peut-il ignorer que les gousses d'ail d'Orbajosa firent se pâmer d'admiration les membres du jury de l'Exposition de Londres?

Voilà, avec bien d'autres choses, ce qui se disait à cette époque dans les salles du Casino.--Malgré ces commérages si communs dans les petites villes, dont l'orgueil est en raison inverse de l'importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la docte corporation, laquelle heureusement n'était pas composée que de mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens. Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire, et cela lui attira quelques inimitiés.

Cependant, les jours passaient. Outre l'ennui bien naturel que lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de mécontentement, au premier rang desquels il faut noter la multitude de plaideurs qui s'abattit sur lui comme un essaim vorace, commençaient à remplir son âme d'une profonde tristesse.

Ce n'était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d'autres de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé par sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui la reconnaissance d'une hypothèque illégalement prise par son oncle sur le domaine des _Alamillos_. C'était comme une fourmilière, comme une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l'intention de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité l'obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions de ces rusés paysans; puis comme l'Ayuntamiento l'attaqua aussi à propos d'une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de dissiper les doutes qu'on élevait de tous côtés sur la légitimité de ses droits. Son honneur étant engagé, il n'avait que cette alternative: ou plaider ou mourir.

Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l'aider à se débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d'un arrangement à l'amiable; mais les jours s'écoulaient sans que les bons offices de l'exemplaire señora produisissent le moindre résultat.--Les procès se multipliaient avec l'effrayante rapidité des accidents d'une maladie foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures au tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à des redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait chez lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d'horribles formules... afin qu'il pût à loisir étudier la question.

On comprend qu'il n'était pas homme à subir longtemps des ennuis auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui représentait la noble cité de sa mère sous la forme d'une horrible bête qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n'avait, se disait-il, qu'à quitter Orbajosa pour s'en délivrer; mais un intérêt profond, l'intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants l'attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d'antiquailles, de jalousies et de médisances qu'il résolut de l'abandonner le plus tôt possible en pressant la réalisation du projet qui l'y avait amené. Un matin, qu'il en trouva l'occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.

--Mon cher neveu--répondit celle-ci avec sa mansuétude accoutumée--un peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. Ton père était de même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t'ai déjà dit que c'est avec la plus vive satisfaction que je te nommerai mon fils. Alors même que tu n'aurais pas les bonnes qualités et le talent qui te distinguent (en dehors des petits défauts que tu as aussi;) alors même que tu ne serais pas un excellent jeune homme, il suffit pour que je l'accepte, que cette union ait été proposée par ton père à qui nous devons tant, ma fille et moi. Et du moment que je le veux, Rosario ne s'y opposera pas non plus. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n'est un peu de temps. Le mariage ne peut se faire aussi promptement que tu le désires, parce qu'il prêterait à des interprétations qui pourraient peut-être porter atteinte à l'honneur de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu voudrais tout faire à la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu de patience... Es-tu donc si pressé? L'horreur que tu as conçue pour notre pauvre ville d'Orbajosa n'est que passagère. Cela se voit: tu ne peux vivre que dans la société des comtes, des marquis, des beaux parleurs et des hommes d'Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma fille pour jamais!--ajouta-t-elle en essuyant une larme.--Puisqu'il en est ainsi, jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder de quelque temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle impatience! Quel ardent amour! Je n'aurais jamais cru qu'une pauvre villageoise comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.

Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d'attendre aussi longtemps que cela lui serait possible.

Un nouveau sujet d'ennui vint bientôt s'ajouter à ceux qui empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu'il se trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n'avait pas reçu une seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne pouvait l'attribuer à la négligence de l'administration des postes d'Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à son neveu ne s'égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà, fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques du genre de celles-ci:

--Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que mon neveu n'ait pas reçu une seule lettre depuis qu'il est arrivé à Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un pareil étourdi, il n'est pas étonnant que tout aille de travers. Je recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il admet dans l'administration.

Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l'expression de la plus complète indifférence.

Il entra un jour tenant un pli à la main.

--Dieu merci!--dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une fiévreuse impatience.

L'ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes.

--Mon Dieu, Pepe... qu'as-tu?--s'écria la señora en se levant épouvantée. Ton père est-il malade?

--Cette lettre n'est pas de mon père--répondit Pepe dont la physionomie révéla la plus profonde consternation.

--Qu'est-ce donc!

--Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge qui m'avait été confiée.

--Comment... est-ce possible?

--C'est purement et simplement une destitution libellée en termes fort peu flatteurs pour moi.

--A-t-on jamais vu une pareille infamie?--s'écria la señora en revenant de sa stupeur.

--Quelle humiliation!--murmura le jeune homme... C'est la première fois qu'une pareille disgrâce me frappe.

--Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil affront! Veux-tu que j'écrive à Madrid? J'ai là de bonnes relations, et je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu'il a commise et te donne satisfaction.

--Merci, señora, je ne veux pas de recommandations--répliqua le jeune homme avec humeur.

--C'est qu'on voit tant d'injustices, tant d'iniquités!... Destituer un jeune homme d'un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne puis contenir mon indignation.

--Je saurai--dit Pepe avec la plus grande énergie--qui a pris à tâche de me nuire...

--Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans vergogne?

--Il y a à Orbajosa quelqu'un qui s'est proposé de me faire mourir de désespoir--affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n'est pas l'œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d'autres que j'éprouve, est le résultat d'un plan de vengeance, d'un calcul inconnu, d'une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié, soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d'ailleurs que d'ici, tout cela a son siège à Orbajosa.

--Tu perds l'esprit--répliqua doña Perfecta--d'un air de profonde commisération. Est-ce que tu as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que quelqu'un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n'as plus ton bon sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons des singes ou des perroquets t'a tourné la tête.

Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d'un ton familier d'affectueux reproche elle ajouta:

--Mon cher enfant, les habitants d'Orbajosa peuvent être de simples et grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d'usage et de bon ton, mais pour ce qui est de l'honorabilité et de la bonne foi, personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.

--Ne croyez pas--dit Pepe--que j'accuse les habitants de cette maison. Mais je soutiens et j'affirme que j'ai dans la ville un implacable et cruel ennemi.

--Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame--répondit en souriant de nouveau la señora.--Je suppose que tu ne vas accuser ni le tio Licurgo ni les autres qui t'ont intenté des procès parce que ces pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le cas dont il s'agit, ils n'ont pas tout à fait tort.--En outre, le tio Lucas t'aime beaucoup. Il me l'a dit à moi-même. Il prétend que du moment qu'il te vit tu lui donnas dans l'œil, et le pauvre vieux t'a voué une affection...

--Oh! oui... une affection profonde!--murmura le jeune homme.