Part 6
--Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant au milieu d'un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions que... Mais passons... l'essentiel, c'est que tu ne recommences pas... Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l'église de long en large, tu t'approchas du tombeau de l'_Adelantado_[21] et posas tes mains sur l'autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des fidèles en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, et tu paraissais content d'avoir si gentiment troublé la dévotion et le recueillement de ces bonnes âmes.
[21] Le Connétable.
--Dieu du ciel! J'ai fait tout cela!--s'écria Pepe ennuyé et souriant à la fois.--Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m'en étais même pas douté!
--Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,--dit doña Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et impassible du chanoine, dont la face avait pris l'aspect d'un masque de carton.--Mais, entre penser certaines choses et les manifester avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu'un homme avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux dire qu'il y a une différence entre avoir des idées sur la religion et les manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu crois que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons des singes, ou parce que tu nies l'existence de l'âme, que tu assures être une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie que vendent les apothicaires.--Señora, pour l'amour de Dieu!... s'écria Pepe, avec humeur.--Je vois que je jouis à Orbajosa d'une bien mauvaise réputation.
Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:
--Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces idées... Outre que je n'en ai pas le droit, si je me mettais à discuter avec toi qui es un homme d'un si rare talent, tu me confondrais mille fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c'est que, bien qu'aucun d'eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces pauvres et sots habitants d'Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.
--Ma chère tante--dit très sérieusement l'ingénieur--non seulement je n'ai fait fi des croyances de personne, mais je n'ai pas les idées que vous m'attribuez. Il se peut que j'aie été dans l'église moins dévotieux qu'il n'eût fallu, car je suis passablement distrait. Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l'œuvre architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n'était pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à la rue, ni pour que vous me supposiez capable d'établir une comparaison entre les fonctions de l'âme et les drogues d'apothicaires. Je peux bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c'est seulement ainsi que je le tolère.
Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.
--Allons, je vois que tu t'es fâché--dit doña Perfecta en baissant les yeux et croisant les mains.--Que la volonté de Dieu soit faite! Si j'avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t'aurais pas dit un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.
En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l'humble attitude qu'elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant avec sa bonhomie habituelle, s'exprima ainsi:
--Señora doña Perfecta, il faut avoir de l'indulgence pour les artistes... Oh! j'en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se trouvent en présence d'une statue, d'une vieille armure, d'un tableau couvert de poussière ou d'un mur en ruines, ils oublient tout le reste. Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs musées jusqu'au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à prier; que l'officiant élève l'hostie consacrée; que le moment de la plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé... est-ce qu'un artiste s'occupe de cela?... A vrai dire, je ne conçois pas l'art dégagé des sentiments qu'il exprime... Mais enfin, il est de mode aujourd'hui d'admirer la forme, non l'idée... Que Dieu me préserve d'entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; sachant tant de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité des modernes, il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n'a pour armes que la foi.
--La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant homme du monde, m'est passablement désagréable--dit Pepe en recouvrant la dureté de son accent.--Au risque de passer pour un sot, j'aimerais cent fois mieux avoir la réputation d'être un ignorant que celle de posséder la science diabolique qu'on m'attribue ici.
Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.
--Le panthéisme est condamné par l'Église aussi bien que les doctrines de Schopenhauer et du moderne Hartmann.
--Madame et messieurs--exposa gravement le chanoine--les hommes qui ont un culte si fervent pour l'art, alors même qu'il ne s'attache qu'à la forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se sentir ému en présence de la beauté, même alors qu'elle est seulement représentée sous la forme de nymphes nues que d'être indifférent et incrédule en tout. Le mal n'entrera jamais complètement dans l'esprit de qui se voue à la contemplation de la beauté. _Est Deus in nobis... Deus_, entendez-vous bien!--Que le Sr. D. José continue donc d'admirer les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui pardonnerai de bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr l'évêque.
--Grand merci, Sr. D. Inocencio--dit Pepe qui éprouvait un vif sentiment de révolte et d'hostilité contre l'ecclésiastique, et qui ne put résister au désir de le mortifier.--Au reste, ne vous imaginez pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors de l'imposante architecture d'une partie de l'édifice, des trois tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l'abside et de quelques sculptures du chœur, je n'aperçois nulle part ces beautés. Ce qui m'occupait, c'était la constatation de la déplorable décadence de l'art religieux, et j'éprouvais non pas de l'admiration, mais de la colère en présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la cathédrale.
La stupeur des assistants fut à son comble.
--Je ne puis souffrir--ajouta Pepe--ces images vernissées et enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre dont on les revêt? J'ai vu un saint Joseph affublé d'un manteau que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche et pour l'Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou de papier doré qu'on y entasse font l'effet d'une ferblanterie de bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit. Loin de s'élever à la contemplation des choses saintes, il se replie en lui-même et reste confondu à l'idée d'une pareille comédie. Les grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu'à l'exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les églises produisent aussi leur effet, mais c'est un effet passablement attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent l'enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels, et en même temps que les yeux s'en détournent aussi les âmes qui n'ont pas une foi suffisamment profonde et robuste.
--Il paraît que la doctrine des iconoclastes--dit Jacintito--est aussi très répandue en Allemagne.
--Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne ici--continua le jeune homme.--A l'aspect de pareilles choses, il est permis de soutenir que le culte doit recouvrer l'auguste simplicité des anciens temps... Mais non, qu'on ne renonce pas à l'admirable concours que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant par la musique, prêtent aux relations de l'homme avec Dieu. Que les arts se développent et qu'on déploie la plus grande pompe dans les rites sacrés. Je suis partisan de la pompe...
--Artiste, artiste, et rien de plus!--s'écria le chanoine en branlant la tête avec une expression de pitié.--De belles peintures, de belles sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à l'âme, libre au démon de s'en emparer.
--Et à propos de musique--dit Pepe Rey sans remarquer l'effet déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la fille--représentez-vous combien mon esprit était disposé à la contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale, j'entendis l'organiste jouer de but en blanc, au moment de l'offertoire de la grand'messe, un morceau de la _Traviata_.
--En ceci, le Sr. de Rey a raison--dit emphatiquement le petit avocat.--M. l'organiste joua l'autre jour tout au long le brindisi et la valse du même opéra, puis un rondo de la _Grande Duchesse_.
--Mais où les bras me tombèrent--continua l'ingénieur implacable--c'est quand je me trouvai en présence de la statue d'une Vierge qui paraît être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de gens qui l'entouraient et par les innombrables cierges allumés en son honneur. On l'a revêtue d'une tapageuse robe de velours brodée d'or qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d'un épais feuillage composé de mille matières découpées à l'emporte-pièce, et la couronne, d'une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d'or, fait l'effet d'un informe catafalque qu'on lui a posé sur la tête. De la même étoffe bordée de la même façon sont faits les pantalons de l'enfant Jésus... mais je m'arrête, car la description de l'accoutrement de la Mère et du Fils m'entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence. Je n'ajouterai que ceci: c'est que je ne pus m'empêcher de rire et qu'après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je m'écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu'on t'ait mise en pareil état!»
Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l'écoutaient et, bien que l'ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes d'une douloureuse consternation.
--Eh! bien, Sr. D. José--s'écria soudain le chanoine en riant d'un air de triomphe,--cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne et protectrice d'Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent à tel point qu'ils seraient capables de traîner à travers les rues quiconque parlerait mal d'elle. Les chroniques et l'histoire sont pleines des miracles qu'elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les pantalons de l'enfant Jésus sont justement l'œuvre de la merveilleuse aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous écoute.
Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l'instant même doña Perfecta se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi. Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque de respect à sa cousine, lorsqu'il remarqua que Rosarito pleurait. Fixant sur lui un regard plein d'affectueux et doux reproche, elle s'écria:
--Mais qu'as-tu donc?
Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler:
--Rosario, Rosario!
Celle-ci s'enfuit à toutes jambes du côté de la maison.
X.
L'EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE.
Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l'hostilité qui s'était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine, les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul.
Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d'un couplet de Zarzuela[22]. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto dans le coin opposé du cabinet.
[22] Sorte d'opéra comique-vaudeville.
--Ah! Sr. de Rey--dit tout à coup celui-ci--ce n'est pas impunément qu'on blesse les sentiments religieux de la majorité d'une nation. Rappelez-vous plutôt ce qui arriva sous la première Révolution française.
Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu'accroître l'irritation de Pepe Rey. Il n'éprouvait cependant pas de la haine contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l'incommodait comme nous incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l'ennui que causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu'un qui veut se débarrasser d'un bourdon:
--Qu'a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge Marie?
Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n'avait pas fait quatre pas qu'il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique.
--Sr. D. José, j'ai à vous entretenir d'une affaire qui vous intéresse et pourrait vous mettre dans l'embarras...
--Une affaire?--demanda le jeune homme en rétrogradant.--Voyons, de quoi s'agit-il?
--Vous vous en doutez peut-être--dit Jacinto qui s'avança vers Pepe et sourit comme le font les hommes d'affaires lorsqu'ils en ont une très importante à traiter. Je veux vous parler du procès...
--Du procès?... mais, mon cher ami, je n'ai de procès avec personne. En votre qualité d'avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez partout du papier timbré.
--Mais, comment?... Vous ne savez donc rien encore de votre procès? s'écria tout étonné le défenseur en herbe.
--De mon procès?... Je n'ai pas et n'ai jamais eu de procès.
--Eh! bien, puisque vous l'ignorez encore, je me félicite d'autant plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider.
--Et contre qui?
--Contre le tio Licurgo et d'autres propriétaires de champs limitrophes de celui qu'on appelle les _Alamillos_.
Pepe Rey demeura stupéfait.
--Oui, monsieur,--poursuivit le petit avocat.--J'ai eu aujourd'hui même avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d'ami intime de la maison, je n'ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.
--Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?
--Il paraît que certains cours d'eau qui prennent leur source dans votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du moulin d'un autre individu, non sans leur causer de graves dommages. Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous rétablissiez l'ancien cours des eaux afin d'éviter de nouvelles dévastations et que vous l'indemnisiez des dommages qui lui ont été causés par l'imprévoyance du propriétaire placé en amont.
--Et le propriétaire placé en amont, c'est moi!... Si le procès a lieu, ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux _Alamillos_ qui m'ont jadis appartenu et qui maintenant, d'après ce que je crois comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu'il a plu à Licurgo, comme à d'autres cultivateurs du pays, de s'approprier peu à peu, d'année en année, une partie du terrain et qu'il m'en coûtera gros pour rétablir les limites de ma propriété.
--Ceci est une question à part.
--Non, morbleu! ce n'est pas une question à part--s'écria l'ingénieur à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le vrai procès, c'est moi qui l'engagerai contre toute cette gueusaille qui se propose sans doute de m'ennuyer et de me pousser à bout pour arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement en possession de ce qu'elle m'a volé. Nous verrons s'il se trouve des avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers rongeurs de la propriété d'autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur, de m'avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient pu rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations sont ma propriété...
--Il faudra examiner les actes et voir s'il a pu y avoir prescription--dit Jacintito.
--Il s'agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas impunément de moi. Je suppose que l'administration de la justice est en d'honnêtes et loyales mains dans la ville d'Orbajosa...
--Ah! pour cela!--s'écria le jeune légiste d'un ton élogieux,--le juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est étrange que vous n'ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo. Est-ce que vous n'avez pas encore été appelé en conciliation devant le juge de paix?
--Non.
--Ce sera alors pour demain... Quoi qu'il en soit, je regrette que l'empressement du Sr. Licurgo m'ait privé du plaisir et de l'honneur de vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m'a confié le soin de ses intérêts. J'étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence.
Lorsqu'il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la porte d'entrée. Elle attendait sans doute son cousin.
--Viens ici, bonne pièce,--dit la señora avec un sourire forcé.--Tu nous as fait de la peine, grand athée, mais nous te pardonnons. Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes incapables de nous élever jusqu'aux hautes régions des mathématiques dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n'est pas encore impossible que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de t'instruire dans la religion.
Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir.
--Pour ce qui me concerne--dit don Inocencio dont le regard s'emplit d'humilité et de douceur--si j'ai, dans le cours de cette vaine discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis.
--Merci. Ce n'est pas la peine...
--Malgré tout--indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus naturel--je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j'oublie ses extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à m'occuper ce soir?... De faire abandonner à l'entêté tio Licurgo le projet qu'il a de te causer des ennuis. Je l'ai fait prier de venir me parler, et il m'attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je l'amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n'est pas sans raison...
--Merci, mille fois merci, ma chère tante--répondit le jeune homme en sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de son cœur.
Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se disposait à l'aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique indifférence les discours du petit avocat qui, en s'installant à ses côtés, s'était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais goût.
--Ce qu'il y a de pire pour toi--dit doña Perfecta à son neveu, lorsqu'elle le surprit observant le couple discordant que formaient Rosarito et Jacinto--c'est que tu as fait de la peine à la pauvre Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère enfant est si bonne!...
--Oh! oui, si bonne--ajouta le chanoine--que, je n'en doute pas, elle pardonnera à son cousin.
--Je suis convaincu que Rosario m'a déjà pardonné--affirma Rey.
--Et si ce n'est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas--dit mielleusement D. Inocencio. J'ai une très grande influence sur cette enfant, et je m'efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions qui peuvent exister contre vous. Je n'ai qu'à lui dire deux mots.
Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme.
--Ce n'est peut-être pas nécessaire--dit-il avec intention.
--Je ne lui parle pas maintenant--ajouta le chanoine capitulaire; parce qu'elle est en train d'écouter avec ravissement les bouffonneries de Jacintillo... Diables d'enfants!... quand ils commencent à jaser, il n'y a plus moyen de les arrêter.
A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de l'alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l'ingénieur, et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu'ils satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures éminences qu'on voit dès leur sortie de l'école aspirer aux premiers postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa récente nomination se montrait fort blessé qu'on ne lui eût pas du premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C'est à ces mains inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule personnalité que l'État avait confié les fonctions les plus délicates et les plus difficiles de l'administration de la justice humaine! Ses manières étaient celles d'un parfait homme du monde et l'on voyait qu'il mettait un soin scrupuleux à s'occuper des moindres détails relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d'ôter à chaque instant et de remettre ses lunettes d'or, et dans la conversation, il manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son changement pour _Madriz_[23] afin d'apporter à la secrétairerie du ministère de grâce et de justice le concours de ses hautes capacités.
[23] Madrid, prononciation affectée et mauvaise.