Doña Perfecta

Part 16

Chapter 163,676 wordsPublic domain

--Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s'il était seul à Orbajosa!... Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l'autorité du gouvernement, il équivaut à l'alcade, il équivaut au juge; mon neveu n'est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui s'est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,--car la nation réelle est celle qui se tait, qui paie et qui souffre,--cette nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, et prononce des discours, et est une parodie de gouvernement, une parodie d'autorité, une parodie de tout. Voilà ce qu'est aujourd'hui mon neveu; il faut que tu t'accoutumes à voir le dedans des choses. Mon neveu est le gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau juge, parce que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs idées, parce qu'ils sont comme l'ongle et la chair et qu'ils font tous partie de la même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder des uns comme de l'autre parce que tous sont un et un est tous; il faut les attaquer tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d'une rue, mais comme nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! Oui, ma fille, comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y pénétrer une idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, élève ta pensée...

La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en rapport avec d'aussi merveilleuses pensées; mais il n'en sortit qu'un soupir.

--Les Mores--répéta doña Perfecta.--Il s'agit de Mores et de chrétiens. Et tu croyais, toi, qu'en administrant une volée à mon neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que ses amis l'appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à la merci de ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu'il est nécessaire d'aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur immense--l'effroyable extension de mon ennemi, qui n'est pas un homme mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se trouve aujourd'hui vis-à-vis de moi, mon neveu n'est pas une calamité, mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l'infernale milice de Madrid.--Je te le dis, ce sera grand et glorieux...

--Si enfin cela pouvait être...

--Tu en doutes? Nous allons voir aujourd'hui même ici des choses terribles...--dit avec grande impatience la señora.--Aujourd'hui, aujourd'hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne paraît!...

--Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l'entends monter l'escalier.

--Dieu soit béni!...--dit doña Perfecta en se levant pour aller à la rencontre du Penitenciario.--Il va nous apporter quelque bonne nouvelle.

D. Inocencio entra précipitamment. L'altération de son visage indiquait que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n'était pas aussi calme que d'ordinaire.

--Mauvaises nouvelles--dit-il en posant son chapeau sur une chaise et en détachant les cordons de son manteau.

Doña Perfecta pâlit.

--Ils sont en train de faire des arrestations--continua don Inocencio, en baissant la voix comme s'il eût craint que derrière chaque chaise se cachât un soldat.

Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs mauvaises plaisanteries,--poursuivit le curé--et ils vont de maison en maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d'être braves...

La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses doigts crispés les bras de bois.

--Ils ont eu tort de se laisser prendre--indiqua Remedios.

--Un grand nombre... un très grand nombre--dit D. Inocencio en s'adressant à la señora avec des gestes d'approbation--ont eu le temps de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs chevaux.

--Et Ramos?

--On vient de me dire dans la cathédrale que c'est lui qu'on cherche avec le plus d'ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui n'ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta, en vous parlant des arrestations, j'ai oublié de vous prier de vous rendre chez vous à l'instant même.

--J'y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma maison?

--Peut-être. Señora, c'est aujourd'hui un jour néfaste--dit D. Inocencio d'une voix solennelle et émue--que le Seigneur ait pitié de nous!

--J'ai chez moi une demi-douzaine d'hommes très bien armés--répondit la señora fortement troublée--quelle iniquité! Est-ce qu'ils seraient capables de vouloir les arrêter aussi?

--Pinzon n'aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je vous répète qu'aujourd'hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu protégera l'innocence.

--Je m'en vais, je m'en vais. Ne manquez pas de passer chez moi.

--Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant donnée l'alarme qu'il y a dans la ville, tous les enfants feront aujourd'hui l'école buissonnière. Enfin, qu'il y ait classe ou non, j'irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto, Jacinto!

--C'est inutile. Je m'en irai seule.

--Jacinto va vous accompagner--dit la mère de celui-ci--il doit être déjà levé.

On entendit les pas précipités du petit docteur qui descendait en toute hâte l'escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la face cramoisie.

--Qu'y a-t-il?--demanda son oncle.

--Dans la maison des filles Troya--dit le petit jeune homme--dans la maison de ces..., eh bien...

--Achève donc tout de suite.

--Il y a Caballuco.

--En haut?... Chez les filles Troya?

--Oui, mon oncle... Il m'a parlé du haut de la terrasse, et m'a dit qu'il craint qu'on n'aille l'arrêter là.

--Oh! l'imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre--s'écria doña Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit.

--Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous.

--Ici?

Le chanoine et sa nièce se regardèrent.

--Qu'il descende!--dit vivement doña Perfecta.

--Ici?--répéta D. Inocencio d'un ton de mauvaise humeur.

--Ici!--répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison où il puisse être plus en sûreté.

--Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre--dit Jacinto.

--Eh! bien, s'il n'y a pas moyen de faire autrement...

--Maria Remedios--dit la señora.--Si on nous enlève cet homme tout est perdu.

--Que je suis simple et sotte!--répondit la nièce du chanoine en mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute allait s'en échapper--mais, non, on n'arrêtera pas cet homme.

La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s'étendait dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l'habitude de s'asseoir pour écrire ses sermons.

Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla, mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent que les Orbajociens n'étaient plus résolus à se tenir tranquilles, car, dans la matinée de ce même jour, il décida l'arrestation de ceux que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l'habitude d'appeler _caracterizados_[32]. Le grand Caballuco se sauva par miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d'où, ne s'y croyant pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de l'excellent chanoine.

[32] Principaux meneurs.

A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui sortaient; mais Ramos n'en parvint pas moins à s'évader en trompant, ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela acheva d'enflammer les esprits, et depuis lors une multitude de gens conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara, notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.

Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient les habitants, étaient, jusqu'à un certain point, sa sauvegarde, et il n'est pas téméraire d'affirmer que la troupe ne déployait pas vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité. En Espagne, principalement en temps de guerre,--la guerre étant ici toujours démoralisatrice,--il n'est pas rare de constater ces infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa, recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de l'argent. Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer ses batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu'il s'agissait d'affaires importantes, et avait l'habitude de souper tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre de ses amis, préférant toujours d'ailleurs le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui de D. Inocencio, où il s'était réfugié pendant la funeste matinée des arrestations.

Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour l'informer qu'une conspiration factieuse avait été découverte, que les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient parvenus à s'échapper erraient dispersés et fugitifs _activement poursuivis par nos colonnes_.

XXVI.

MARIA REMEDIOS.

Rien n'est plus intéressant que de rechercher l'origine des faits qui nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n'est plus agréable que de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions ardentes luttant dans l'ombre ou au grand jour, et que, poussés par le besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée d'où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des explorateurs.

Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme la première goutte d'eau du courant troublé dont nous sommes en train d'observer la marche impétueuse.

Poursuivons donc notre récit. Mais d'abord deux mots sur la señora de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria Remedios. Pleine d'inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon, lequel affirme que, tant qu'il sera en vie, la maison de son hôtesse ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d'un ton hautain, sans même daigner le regarder. L'officier demande poliment la raison d'un tel dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d'avoir à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l'obligation de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu'il y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu une vive explication d'homme à homme. Mais, comme pour le moment un autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le lieutenant-colonel s'arranger comme ils pourront, nous allons passer à l'examen des causes dont il a été parlé plus haut.

Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C'était une señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus humble, car les vertus de son oncle paternel, le Sr. D. Inocencio, lui aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par son savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un éclat extraordinaire.

L'amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions qui se puissent déchaîner dans le cœur d'une mère. Elle l'aimait avec délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la gloire éternelle. Le sentiment de l'amour maternel est le seul qui, à cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l'exagération; le seul qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui ne laisse pas d'être commun dans la vie, que, si cette exaltation de l'amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit d'ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des catastrophes.

Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le modèle des nièces. Elle l'était peut-être en effet. Ceux qui avaient besoin d'elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais elle ne donna l'occasion de critiquer sa conduite ou ne fournit de prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue. Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité; elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté; elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine que faisait prendre à ceux qui l'écoutaient sa manie de soupirer continuellement et de s'exprimer d'un ton larmoyant.

Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait une sorte de _capitis diminutio_. A une époque déjà lointaine et très malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria Remedios (si c'est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été blanchisseuse dans la maison des Polentinos. Qu'on n'aille pas croire pourtant que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. Bien au contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour elle une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines, elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité, dans l'accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de ménage... mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque chose, il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible mais infranchissable entre la señora improvisée et l'ancienne señora. Doña Perfecta tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se sentait si petite en présence de l'amie de son oncle que son humilité native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied d'une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de dire que Maria Remedios se _déseigneurisait_ passablement (qu'on nous passe l'expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que cela lui était désagréable, parce qu'il y avait aussi dans cet esprit si prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un peu de vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et puissant; le voir s'allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! c'était là pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle et future, le présent et l'avenir, le suprême bonheur de toute son existence. Depuis des années, sa tête et son cœur s'emplissaient de cette douce et brillante espérance. C'est pour cela qu'elle était bonne et mauvaise, religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c'est pour cela qu'elle était tout ce qu'il est possible d'être, car sans cette idée, Remedios, qui était l'incarnation de son projet, n'aurait pas existé.

Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà fort ancienne, était toujours vêtue de noir.

Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'entrée de Caballuco dans la maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.--Remedios, une lampe allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après avoir posé la lampe sur la table, s'assit en face du vieillard qui depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son fauteuil, où il semblait qu'on l'eût cloué. Son menton était appuyé sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours.

--Caballuco a dit qu'il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa nièce.

--Oui, mon oncle, il viendra. C'est dans les maisons respectables que le pauvre homme est le plus en sûreté.

--Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du tout tranquille--répondit le Penitenciario.--Comme ce brave Ramos s'expose!... On m'a dit qu'à Villahorrenda et dans la campagne des environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de monde... Et toi, qu'as-tu entendu dire?

--Que la troupe commet des atrocités...

--C'est un miracle que ces cannibales n'aient pas encore fouillé ma maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de ces pantalons rouges...

--Ah! nous sommes dans de jolis draps!--dit Remedios en exhalant dans un soupir la moitié de son âme.--Je ne puis m'empêcher de penser aux transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon oncle!, il faut que vous alliez chez elle.

--Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi qu'il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien défendue... L'autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six hommes armés qui s'y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus. Nous, en cas d'attaque, nous n'avons personne qui nous défende.

--J'ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu'il lui tienne un moment compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par le moyen, qu'il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta...

--Ma chère nièce--dit flegmatiquement le Penitenciario--nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arriver à la réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons plus rien. Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l'esprit et ne fais pas l'obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d'oncle bienfaisant, j'ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est maintenant devenu une chimère et s'est dissipé comme une vapeur. De graves obstacles, la méchanceté d'un homme, la passion indéniable de la jeune fille, et d'autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus! Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l'heure qu'il est, Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle.

--Extravagances et entêtements,--répondit Maria d'un ton de mécontentement passablement irrespectueux.--Voilà maintenant comment vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s'illuminent. Doña Perfecta, avec sa grandeur d'âme, et vous avec vos subtilités, vous êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu m'ait créée si sotte et m'ait donné une intelligence de «brique et de mortier,» comme dit la señora, car s'il n'en était pas ainsi je résoudrais la question.

--Toi?

--Si elle et vous m'eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue.

--Par les coups de bâton?

--Ne poussez pas les hauts cris et n'ouvrez pas vos yeux si grands, car il n'est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!

--Des coups de bâton, Remedios--dit le chanoine, en riant--mais ce n'est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.

--Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui n'ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d'un homme.

--En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D. Pepe Rey aura la jeune fille. Il n'est plus possible de l'empêcher.--Il est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout pourrait encore s'arranger; mais hélas! elle l'aime comme le pécheur aime le démon; elle est dévorée d'une flamme criminelle; elle est tombée dans le piège impudique qu'il lui a tendu. Soyons honnêtes et dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons plus ni à elle ni à lui.

--Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle--dit Remedios avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne comprenez pas que l'amour de Rosarito n'est pas autre chose qu'un de ces petits caprices qui passent ou qu'on fait passer avec une bonne paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.

--Ma nièce--dit sentencieusement D. Inocencio;--lorsqu'il y a eu certaines choses... les petits caprices ne s'appellent plus seulement des caprices, mais ils se nomment d'un autre nom.

--Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,--répondit la nièce dont le visage s'enflamma tout à coup.--Eh! quoi, vous seriez capable de supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle, vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir des gonds.

A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d'une sombre tristesse qui semblait le vieillir de dix ans.