Part 15
--Où étais-tu?--demanda doña Perfecta d'un ton sévère en examinant attentivement la physionomie de la jeune fille.
--Dans le jardin--répondit celle-ci plus morte que vive.
--Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!...
--J'avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé et je suis descendue le chercher.
--Pourquoi n'as-tu pas dit à Librada d'aller le prendre? Librada!... Où est cette fille?... Est-ce qu'elle s'est aussi endormie?
Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et l'effroi du coupable.
--Que signifie?... Où étais-tu?--lui demanda sa maîtresse d'une voix terrible.
--Eh! bien, señora... j'étais descendue dans la chambre qui donne sur la rue pour prendre du linge... et je m'y suis endormie.
--Tout le monde s'est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois fort que quelqu'un n'y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer.
Comprenant qu'il était indispensable d'agir avec promptitude et énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir ce qui s'était passé. Elles n'amenèrent pas la découverte d'une ombre même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de suite, au milieu de larmes et de sanglots, l'aveu complet de toutes ses friponneries, que nous résumerons ainsi:
Presque aussitôt après qu'il eut été logé dans la maison, le Sr. Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna de l'argent à Librada, d'après le dire de celle-ci, pour qu'elle lui servît de messagère et portât les lettres et les billets doux. Bien loin de s'en montrer offensée, la señorita parut au contraire très joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon. Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une somme d'argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l'heure habituelle, y revenir en cachette à neuf heures et s'enfermer dans sa chambre, de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De cette manière, il n'éveillerait pas de soupçons. La servante attendit Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il s'enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au jardin. Durant l'entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie afin d'avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au bout d'une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans son manteau sans dire une parole.
La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse:
--Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon?
La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande perplexité.
La señora devint verte de colère.
--As-tu vu son visage?
--Mais qui aurait-ce donc été, si ce n'était lui?--répondit la domestique.--Je suis certaine que c'était lui. Il alla tout droit à sa chambre... il connaissait parfaitement le chemin.
--C'est étrange--dit le chanoine.--Vivant dans la maison, il n'avait pas besoin de s'entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une indisposition et rester... N'est-il pas vrai, señora?
--Librada,--s'écria celle-ci au comble de la fureur,--je te jure par le Sauveur crucifié que tu iras aux galères.
Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de force que le sang fut près d'en jaillir.
--Sr. D. Inocencio--poursuivit-elle--mourons... il ne nous reste plus qu'à mourir.
Puis elle fondit en larmes.
--Du courage, ma chère señora--dit l'ecclésiastique d'une voix émue.--Beaucoup de courage... C'est maintenant qu'il faut en avoir. Ceci demande du calme et un grand cœur.
--Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos.
--Le mien est tout petit--dit le chanoine--cependant nous verrons.
XXIV.
LA CONFESSION.
Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni calme ni repos, pénétrée d'une douleur immense et sentant sa pensée aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde, Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée de la nuit, seule au milieu de l'obscurité et du silence, dans sa chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit.
Elle s'efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas éveiller l'attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva ainsi sa pensée vers le ciel:
--Seigneur, Dieu que j'aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler? Serais-je une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui m'indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se relever?... Ai-je cessé d'être bonne et honnête?... Je ne me connais plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!... Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne me convaincra que j'ai cessé de l'être. Aimer, aimer de toute son âme, est-ce donc un crime?... Mais non, c'est une illusion, c'est une erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. Je sens en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de venin... Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me fais-tu pas mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans l'enfer?... C'est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse ici seule devant Dieu qui m'entend, comme je le confesserai devant le prêtre: J'abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il ainsi? Il ne m'a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment cela s'est fait. Combien je suis infâme! Le démon s'est emparé de moi. Seigneur, viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force invincible me pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m'en aller d'ici au plus vite. S'il ne vient pas me prendre, lui, j'irai le retrouver en me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle divine allégresse est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si amère affliction? Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule chose que je désire c'est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui me dévore... Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni pour tromper. Demain je m'en irai au milieu de la rue, et à tous les passants je dirai, je crierai: _j'aime, j'abhorre_... De cette façon mon cœur se soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout concilier, de pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très Sainte-Vierge me vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je ne veux pas y penser et j'y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver ce sentiment et je l'éprouve. Ah! je ne puis, hélas m'y tromper! Je ne peux ni détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser et je le confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j'abhorre ma mère!!
Enfin, elle s'endormit. Durant son sommeil agité, l'imagination lui représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l'ensemble, tout ce qu'elle avait fait cette nuit. Elle entendait l'horloge de la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement de sa chambre, elle descendait l'escalier avec tant de précautions qu'elle n'avançait pas un pied avant d'être sûre de ne pas produire le moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour par la chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle s'arrêtait un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé d'étoiles. L'air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde tranquillité de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se fixaient silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans l'attente d'un grand événement... La nuit observait.
Elle s'approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et d'une certaine distance, craignant d'être aperçue de ceux qui s'y trouvaient, elle regardait à l'intérieur. A la lumière de la lampe, elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario était à droite et son profil se décomposait d'une manière étrange; son nez s'allongeait comme le bec d'un oiseau fantastique, tandis que le reste de la figure se transformait en une épaisse masse d'ombre noire durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face était Caballuco ayant plutôt l'aspect d'un dragon fabuleux que d'un homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes à verres convexes. Cette lueur et l'imposante mine de l'animal lui faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre agitait ses bras qui, au lieu de faire des gestes, tournaient comme les ailes d'un moulin à vent, et il promenait d'un côté à l'autre de la salle ses globes verts ressemblant à s'y méprendre aux bocaux lumineux d'une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son bec s'allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s'apaisant, il cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez s'efforçait de passer pour un homme.
En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur inexplicable. Elle s'éloignait de la porte vitrée et, avançant pas à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans distinguer personne, elle croyait qu'un million d'yeux étaient fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon apparaissait un homme sur l'habit bleu duquel deux rangées de boutons se détachaient comme des chapelets d'étincelles. Elle s'approchait... Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme une plume et d'un mouvement rapide la déposer dans l'intérieur de la chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, un coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. Ni l'un ni l'autre ne purent savoir la cause d'un pareil fracas. Ils tremblaient et se taisaient.
C'était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la salle à manger.
XXV.
ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.--MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.
La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste, gaie, commode et d'une étonnante propreté. Une fine natte de jonc couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de belles images de saints et de quelques sculptures d'une valeur artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant par le frottage du samedi, et l'autel, sur lequel une Vierge somptueusement vêtue de bleu et d'argent reçoit un culte domestique, se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il y a en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins d'eau bénite, un porte-montre avec des _agnus Dei_, une palme plissée du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque riche et choisie, où l'épicurien et sybarite Horace se trouve avec le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer le cœur de l'inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime qu'obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l'austère Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa les meilleures comédies de l'antiquité en tournant la roue d'un moulin; Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes les lettres latines depuis la première parole qu'elles balbutièrent avec Livius Andronicus, jusqu'au dernier soupir qu'elles rendirent avec Rutilius.
L'inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre. Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les oiseaux chantent dans leurs cages, à s'écorcher le gosier; les cloches des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.
Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut viennent d'entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune d'elles porte dans sa main droite son livre d'heures et son rosaire enroulé sur les doigts.
--Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l'une d'elles;--nous l'avons laissé au moment où il commençait l'office: heureusement, il n'est pas long, et en ce moment il est sans doute en train d'ôter sa chasuble dans la sacristie. Je serais restée à l'entendre dire sa messe, mais aujourd'hui est pour moi un jour de grande fatigue.
--Je n'ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier--dit l'autre--du Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même qu'elle ne m'a guère profité, parce que j'étais très préoccupée et ne pouvais m'empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent.
--Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton oncle nous conseillera.
--Ah!--s'écria la seconde en poussant un profond et sentimental soupir,--je suis sur des charbons ardents.
--Dieu nous protègera.
--Penser qu'une personne comme vous, une dame comme vous, se voit menacée par un...! Et il s'opiniâtre de plus en plus... Hier soir, ainsi que vous me l'aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis retournée à l'auberge de la veuve Cusco, où j'ai pris de nouvelles informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et de vider des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux ivrognes... Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable... Hier soir, pendant que je me trouvais dans l'auberge, j'en vis sortir le Pepito en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous porte, je le suivis...
--Où alla-t-il donc?
--Au Casino, oui, señora, au Casino--répondit l'autre en rougissant légèrement.--Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle m'a grondée d'être restée jusqu'à une heure fort avancée, occupée à cet espionnage!... Mais, je n'ai pas pu m'en empêcher... O divin Jésus, pardonne-moi! Je n'ai pu m'en empêcher, car je deviens folle, en voyant une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et nous enlever Rosario...
Doña Perfecta, car c'était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit un grand moment. Elle était pâle et menaçante.
--Mais, je ne vois pas le moyen de l'empêcher--dit-elle enfin.
--Eh! bien, je le vois, moi,--dit vivement l'autre, qui était la nièce du Penitenciario et la mère de Jacinto.--Je vois un moyen très simple, celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient d'être un peu moins parfaite... de laisser un peu les scrupules de côté... Croyez-vous que Dieu aille s'offenser de cela?
--Maria Remedios,--dit avec hauteur la señora--trêve d'extravagances.
--D'extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n'arriverez pas à faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple que ce que je vous propose? Du moment qu'il n'y a plus maintenant de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions justice à nous-mêmes. N'avez-vous pas chez vous des hommes bons à quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco, Pasolargo ou n'importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser afin de n'être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz. Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu'il ira bien sûr au Casino, entendez-vous bien? lorsqu'il passera, vous lui sauterez à la gorge et lui administrerez une bonne volée.
--Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle--dit avec une magistrale dignité la señora.
--Pas autre chose qu'une volée, señora, faites bien attention à ce que je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L'idée seule m'en remplit d'horreur, et il me semble voir partout des traces de sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée, rien de plus qu'une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul, et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs de casque. Figurez-vous qu'il reçoive une volée et se trouve, en outre, avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s'entend... eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa, ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne. Il n'est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire sentir la main.
--Maria Remedios--dit doña Perfecta avec hauteur--tu es incapable d'une idée élevée, d'une résolution salutaire et grande. Ce que tu me conseilles est une indigne lâcheté.
--C'est bon, c'est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je suis!--s'écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.
--Ma fille!... perdre ma fille!--s'écria la señora, soudain transportée de fureur. L'entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me l'enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme je le désire, elle le détestera. L'autorité d'une mère doit servir à quelque chose. Nous lui arracherons sa passion, ou pour mieux dire son caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n'a pas encore eu le temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir la femme de mon neveu, j'accepterai tout ce qu'il peut y avoir de pire, même la mort.
--Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers--dit Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière--que de la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l'autre nuit, comme me l'a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s'y prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j'adore, je ne sais comment on peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!
--Tais-toi, tais-toi--dit vivement doña Perfecta.--Ne me parle pas de ce qui s'est passé l'autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses, et n'être pas homme!... Mais, à vrai dire, j'ai encore des doutes relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c'est Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, ma fille qui n'a jamais menti!... Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n'est là-dedans qu'un homme de paille, rien de plus...
--Nous en revenons toujours au point de départ: c'est-à-dire que l'auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh! bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire: «Caballuco, j'espère que...»
--Tu y reviens encore; que tu es donc simple...
--Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être autrement, que voulez-vous que j'y fasse? Je dis ce qui me vient à l'esprit, sans artifice.
--Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d'une attaque à coups de bâton, où à coups de poing, viendrait à l'esprit de n'importe qui. Tu n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu veux résoudre une grave question, tu t'en tires avec des sottises. Moi, j'ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D'ailleurs, je ne veux pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu'une de ces voies qu'il sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios, c'est de travailler à favoriser les desseins de Dieu; il faut dans cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.
--C'est bien possible--répondit humblement la nièce du chanoine. Ah! pourquoi Dieu m'a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre de ces sublimités!
--Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends pas non plus maintenant?
--Pas davantage.
--Mon neveu n'est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le sacrilège, l'athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c'est que la démagogie?
--C'est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!