Part 9
--... Une épine vous avait piquée. Elle était restée dans la chair, là, au bas de votre jambe.
--Ça n'est pas embrasser, ça! dit la fillette sans aucun embarras.
Puis, d'une voix toute changée, devenue mélancolique:
--Pourquoi est-ce que c'est si bon de s'embrasser?... Tu aimes donc bien les caresses, toi aussi? Est-ce qu'on ne t'en a pas fait non plus, quand tu étais tout petit?
--Non, jamais; je n'ai pas eu de maman; ma grand'mère grondait toujours, et les pères n'embrassent pas, surtout dans «notre classe».
Une grande tristesse douce, infiniment bonne, emplit les grands yeux de Nora. Le souvenir de sa petite enfance sans caresse l'attendrit sur elle-même. On ne sait quel regret de maternité enfantine gonfle son cœur. Sa voix se fait tendre, comme voilée:
--Eh bien, pose ici ta tête; je vais te caresser, moi, Jacques, bien gentiment, comme j'aurais voulu être caressée.
Jacques a renfermé l'écureuil dans la cage étroite, et la cage dans son carnier.
Et maintenant, couché sur le dos, sa nuque sur les grêles genoux de l'enfant qui s'est assise, le jeune adolescent plein de force, est là, humble, muet, dans le ravissement de sentir deux mains très petites qui se posent sur son front et qui, l'une après l'autre, passent et repassent sans fin. Elle flatte les cheveux courts. Elle effleure de temps à autre les paupières closes, les joues où naît un duvet que le soleil irise, les lèvres fermes qui répondent par l'effleurement d'un baiser. Elle répète pour Jacques les tendresses que lui ont apprises ses bêtes familières. Ce qui, de ses animaux, lui semblait si doux, doit être doux aussi, venant de sa main, à elle Nora.
Étrange éducation en liberté où les douleurs lui ont appris le désir de vivre, les sensualités une certaine tendresse, les animaux un peu de bonté, les gens civilisés la colère et le mépris.
Le petit «leveur de liège» est heureux. Ses familiarités intimes avec Nora n'empêchent point le respect. Son maître à lui est un noble esprit qui, chaque jour, mêle à la leçon d'histoire ou de littérature une haute leçon sur la vie et sur l'amour. Cette noblesse de pensée agit peu à peu, passe au cœur du petit paysan, obscur descendant d'un mélange d'aïeux hellènes et arabes. Jacques est heureux d'aimer et d'être aimé comme un chien.
Hélas! pourquoi Nora a-t-elle d'autres maîtres que la nature et le petit Jacques! Pourquoi faut-il que Gottfried, sophiste et luthérien-jésuite, mette en formules «_ad usum puellæ_» une interprétation personnelle de la science moderne? «Tous les hommes, dit-il, sont vils et méchants; il faut leur être supérieur ou par la force, ou par la ruse qui est le triomphe de l'esprit. La vie étant mauvaise, on échappe à la douleur essentielle par le plaisir matériel ou par le rêve (l'idéal selon Gottfried), c'est-à-dire par la vision égoïste et solitaire des bonheurs qu'on n'a pas. Ce dernier moyen est inférieur au premier, bien qu'il comporte le joyeux oubli de la douleur des autres. Enfin, ce qui distingue l'homme de la brute, c'est qu'il peut faire de l'amour bien compris le plaisir par excellence, en éludant les conséquences funestes qui sont la propagation de la douleur par l'enfant. Et voilà vraiment la pitié suprême, puisqu'elle s'exerce envers des générations qui, grâce à elle, ne connaîtront jamais l'horrible malheur d'être nées!» C'est un essai d'éducation expérimentale. _Is invenit cui prodest._
XXXVIII
Jusqu'où peut aller la licence de conversation du professeur Gottfried avec sa jolie petite élève, il est difficile de le dire. Elle n'a pas de limites. L'excuse en est dans la lourdeur matérielle du gros petit homme. C'est l'ours germain qui danse pour plaire. La petite Française brune a reconnu tout de suite Atta Troll, et ayant bien vu autour de quel miel il tourne, elle lâche sur lui quotidiennement tous les mots drôles de son esprit, toutes les guêpes de sa ruche.
Il a pour premier principe qu'il ne faut rien cacher aux enfants, des choses naturelles. C'est une thèse qui se peut soutenir, mais reste à savoir sur quel ton il sera parlé des choses. Sa façon à lui, est grossière, viciée par le trouble de son sang épais. Imaginez Silène avec des gravités de docteur Faust, jouant les Daphnis, et jargonnant à Chloé son amour en pathos physiologico-psychologique. La mignonne enfant, instruite déjà par tant de choses autour d'elle, comprend très bien--oh! mais très bien!--et les dissertations de Gottfried sur l'éternel féminin de Gœthe ne seraient pas nécessaires. Elle a pleine conscience du pouvoir de femme déjà naissant et agissant dans sa forme mignonne, étrange et charmante.
Elle en a conscience à tel point que les demi-bontés que lui montre aujourd'hui son père, elle les attribue à la puissance du «féminin éternel».
--On a remarqué, dit Gottfried, que les mères ont une tendance à aimer mieux leurs fils, et les pères leurs filles. Ici encore, nous voyons l'action sourde de la «Volonté», qui dirige le monde...
Dès lors, au lieu d'être touchée des bienveillances que François Mitry a eues pour elle, depuis le soir terrible où il a compris qu'elle était capable de mourir, Nora, à l'occasion, se montre avec son père plus impérieuse, plus hautaine, plus irritée que jamais.
--Oh! dit François Mitry, je plains celui qui en héritera. C'est une enfant terrible... Elle ne sera pas commode à marier!
--Peut-être, peut-être! dit Mlle Marthe qui pense à Gottfried.
Elle ajoute:
--Un homme qui la connaîtrait bien, saurait jouer de ses défauts de caractère, en profiter même! Et puis, avec le temps, bien des choses s'arrangent, monsieur Mitry. Beaucoup de ces défauts disparaîtront sous l'influence lente mais sûre des leçons de Gottfried... C'est un homme, vous savez, c'est un homme!
Ainsi Mlle Marthe répète, en parlant de son frère, le mot que Napoléon le Grand disait du grand Gœthe.
Curieux de voir à l'œuvre l'homme qui tient dans ses mains l'avenir de l'enfant et son propre repos par conséquent, M. Mitry, un peu tardivement, exprime un jour l'intention d'assister à une leçon. Il prévient tout bonnement Gottfried, à table, en lui offrant du pâté. Le buste large de Gottfried se redresse. Il souffle comme un jeune cachalot. Son épais sourcil se hérisse et il prononce:
--Si vous m'aviez fait l'honneur de lire mon livre sur l'éducation allemande, monsieur, vous n'auriez pas même songé à exprimer un désir qui est irréalisable, puisque je ne peux l'admettre. Aucun professeur digne de ce nom,--tel est du moins mon avis formel,--ne doit accepter la présence d'un étranger à ses leçons. Élèves et maîtres doivent, à mon sens, former une famille jalouse où les pères par le sang sont eux-mêmes considérés comme des étrangers, car l'esprit est tout et la chair n'est rien. Nous sommes les pères intellectuels... Si vous avez cessé d'avoir confiance en moi, monsieur, reprenez-moi votre enfant... Je me retirerai sur-le-champ. Mais quant à laisser porter une atteinte, que j'estime blessante pour moi, à mes droits les plus nobles, jamais, monsieur, non, non, jamais!
M. Mitry se le tient pour dit, et s'excuse comme il peut de n'avoir pas lu le livre de Gottfried. Il ne veut pas, en renvoyant le professeur, retomber aux embarras et aux soucis que lui donnerait ce petit diable de Nora. Et elle, qui sait quel genre de leçons protège le séduisant personnage avec cet air hérissé, indigné, austère et fier, pouffe de rire en dedans et dit tout haut:
--Je crois bien que monsieur Gottfried reprendra volontiers du pâté, mon père. N'est-ce pas, monsieur Gottfried? du pâté, beaucoup; avec de la bière, beaucoup? Il faut se refaire. Vous venez de vous fatiguer, monsieur Gottfried!
Et le repas se poursuit paisiblement, M. Mitry ayant promis de ne plus jamais désirer voir Gottfried à l'œuvre. M. Mitry est à mille lieues de deviner les prétentions et surtout les manœuvres de Gottfried.
Et quand Nora, qui raconte tout à Jacques Maurin, lui rapporte cette conversation:
--Oh! dit Jacques, il y a longtemps qu'il m'ennuie, votre professeur! Je ne suis pas jaloux, mais c'est un peu ça, cependant. C'est un vilain homme, qui vous fera des ennuis. Pourquoi vous embrasse-t-il comme ça, ce vilain museau? Tenez, demoiselle, il ne m'étonnerait pas qu'il eût dans l'idée de vous épouser un jour.
--Tu es fou, Jacques! Regarde-moi et regarde-le!
--Oui, ça serait justement l'hirondelle de mer, mariée avec le sanglier!
Et les deux enfants de rire, follement, longtemps, et le petit sauvage, véritablement jaloux, prend la main, le poignet de sa petite amie, et les couvre de baisers...
Et c'est pourquoi, un jour d'été, comme Gottfried faisait sa sieste lourdement, à l'ombre des chênes-lièges, et ronflait à côté de son livre ouvert,--de son propre livre qu'il relit assidûment et qu'il annote pour en faire une édition nouvelle,--Jacques, à pas de loup, s'est approché de lui.
Il s'est muni, le gamin, d'une longue cordelette bien solide (c'est une ligne de fond), et le voilà en train d'attacher un bout de la ligne au pied d'un chêne; à l'autre bout il fait un nœud coulant dans lequel, avec d'infinies précautions, il passe le pied énorme et la jambe courte du bonhomme. Cela fait, il repose à terre cette jambe et ce pied; puis, caché derrière un buisson, le gaillard lance sur le nez de Gottfried le gland d'un chêne vert... Et Gottfried se réveille. Et Jacques aussitôt:
--Au feu! au feu! monsieur Gottfried! vous êtes là? On dit que le feu est à la forêt! Venez-vous avec moi ouvrir la tranchée? je vous prêterai ma hache!
Gottfried n'a pas l'intention de couper du bois ni de se laisser cuire comme une andouille de Souabe--les andouilles de Souabe sont les meilleures;--il se lève précipitamment et s'élance sur la pente raboteuse, vers la villa où il retrouvera la douceur d'un nid de coucou... Il se hâte; la cordelette se tend, son pied qu'il veut lancer en avant reste en arrière, et Gottfried tombe sur le nez...
Jacques prestement, avant de ramasser le bonhomme, tranche la cordelette et la fait disparaître dans sa poche...
--Mon pauvre monsieur Gottfried! comment cela s'est-il fait? C'est, je parie, cette maudite ronce! C'est traître, les ronces; on dirait des ficelles; ça vous prend les jambes... Voilà votre pauvre nez tout en sang, et vos mains égratignées! Un peu d'arnica là-dessus, monsieur Gottfried, et avant quinze jours, il n'y paraîtra plus!... Heureusement vous avez beaucoup de barbe... jusque dans le blanc des yeux! Cela vous a protégé les dents... Mais que vont dire les demoiselles?... Vous n'êtes pas beau comme ça!
Tout en parlant, il l'a relevé et le remet en bon chemin. Gottfried souffle et geint, et il boite légèrement.
--Vous allez trop vite, aussi! poursuit Jacques... Et alors, vous savez, comme on dit: le poids--car vous êtes lourd--multiplié par la vitesse, dame, vous devez savoir ce que ça fait... Allons, adieu, monsieur Gottfried; voyez-vous, à quelque chose malheur est bon. Prenez donc huit jours de congé. Mademoiselle Nora n'en dira pas de mal, monsieur Gottfried. Il faut songer à ça, pour vous consoler... Allons adieu, monsieur Gottfried;--l'incendie est peut-être éteint, car je n'entends plus appeler. Vous savez, par prudence, nous appelons comme ça, des fois, pour un feu de paille qu'on arrête vite, en tapant dessus à coups de branches vertes... Vous avez vu cela, n'est-ce pas?..
--Oui, oui, mon ami, merci... Votre bavardage m'étourdit un peu.
Et, par suite de cette aventure, pendant huit jours, M. Gottfried, plus entouré de bandelettes que Sésostris, a laissé Nora tranquille, pour le plus grand bonheur de Jacques.
--J'aurais voulu le voir tomber! dit-elle.
--J'ai préféré faire le coup tout seul, mademoiselle. Vous m'auriez trahi, vous, par votre manière de vous moquer de lui en face!..
--Avec ça que tu t'en prives! fait-elle; et puis, tu sais bien qu'avant qu'il comprenne, il faut qu'il se retourne, et c'est long!
XXXIX
Études et conversations avec Gottfried, récréations avec Jacques, le monde des bêtes à observer, le cheval, le bateau, la pêche ce matin et demain la chasse, tout cela prend du temps, et les quatorze ans de Nora sont derrière elle. Elle a quinze ans. Elle est petite pour son âge. Et Dieu sans doute, selon le proverbe, la fit ainsi pour la faire avec soin.
Quand elle a voulu son petit fusil, c'est encore Jacques qui lui a fait tuer sa première pièce. Il la fit s'exercer d'abord sur une cible, puis ils allèrent tous deux sous le grand chêne et ils attendirent.
--Là, là! regardez, mademoiselle. C'est un ramier, un «favard!»
--Où? je ne vois pas bien.
--Là! tenez, tout à côté de ce bout de branche brisée.
Elle épaule, vise, le doigt sur la détente qu'elle presse lentement... Si forte était son émotion, qu'elle entendait son sang bourdonner et battre... Le coup partit. L'oiseau, avec un grand bruit d'ailes palpitantes au travers des branches, tomba jusqu'à terre. Jacques courut le ramasser.
--Il est beau, mademoiselle! voyez les belles plumes de la gorge.
Elle regardait la tête pendante du ramier, couché sur le dos, dans la main de Jacques, ses petites pattes en l'air, sa poitrine rougie...
--Oh! fit-elle joyeuse,--en plein cœur!
Elle ajouta:
--C'est moi qui l'ai tué... je le mangerai toute seule! C'est meilleur, n'est-ce pas, le gibier qu'on a tué?
Il ne put s'empêcher de dire:--Ça ne vous a rien fait, à vous qui aimez les bêtes, l'idée d'en tuer une si jolie?
Elle réfléchit un peu, puis, hochant la tête:
--C'est la vie! prononça-t-elle.
Elle se tut, puis reprit:--Si on pensait toujours à tout, on ne pourrait plus rien faire.
Le lendemain, elle mangea son ramier et le trouva meilleur que tous les gibiers dont elle eût jamais goûté...
Elle vivait ainsi, sauvage, tirant des choses, des faits, le sens qu'il lui convenait, acceptant la guerre, l'injustice, la malignité, comme des nécessités haïssables, mais dont les victimes peuvent faire, à leur tour, un moyen de salut. Elle était indépendante, alerte, audacieuse, toujours sûre d'elle en apparence, avec de secrètes amertumes de découragement. Bonne envers les êtres qui, par exception, lui avaient été bons, comme Jupiter et Jacques, elle se méfiait de la méchanceté du reste du monde, et n'avait ni pitiés générales pour les malheureux, ni apitoiement sur elle-même. Son caractère s'était formé sans guide sous la pression des faits et des circonstances. La mère avait manqué. Elle n'avait point de piété. Elle ne savait pas prier. Enfin, elle ignorait les timidités et même les pudeurs de la jeune fille.
--Une vraie sauvage! disait parfois Catri, avec plus d'admiration que de blâme.
C'était le mot juste, et si Jacques Maurin n'eût pas été, lui aussi, un petit sauvage, il y aurait eu péril pour Nora à le voir si souvent. Mais ni l'un ni l'autre n'attachait grande importance à des choses qui eussent fait pousser les hauts cris à Marthe. Presque aussi innocents que les baisers du petit lièvre étaient ceux du petit paysan. Et quand Nora se baignait, à demi nue, sur la plage avec lui, Jacques ne songeait pas plus à s'en étonner qu'il ne s'étonnait du vert des feuillages et du bleu des ciels.
Cette franchise d'allures était même pour elle un élément sauveur, mais qui la destinait sans doute à donner un jour quelque surprise à l'homme qu'elle aimerait.
Malgré tout, on peut se demander par quel miracle au milieu de tels jeux, la petite sirène échappait au jeune triton.
Certainement le vieux professeur de Jacques y était pour quelque chose. Ce philosophe souriant, quand il revoit son élève, de temps en temps, lui demande des nouvelles de ses travaux de paysan, de ses plaisirs de jeune homme. Ce vieillard, qui, marin, a vu tant de choses, tant d'amours, tant de femmes, sait interroger l'adolescent sans l'effaroucher, et il l'amène toujours aux aveux utiles.
--Quel bon curé vous auriez fait, monsieur Rainal, lui dit Jacques, vous me confessez!
--Dis toujours, petit... Ton père est un diable d'homme qui a fait de grosses sottises! Je voudrais, moi, faire de toi un honnête garçon, dans toute la force du terme. Voyons, ouvre-moi ton cœur... Est-elle jolie, hein, mon gaillard?
Et, en faisant le jeune homme, en ayant l'air de se plaire, pour son compte, aux histoires de Jacques, le philosophe, toujours souriant, finit par apprendre ce qu'il veut savoir dans l'intérêt des deux enfants.
--Eh bien, c'est charmant, tout ça! Tiens, passe-moi ce _Dictionnaire de la Fable_ et cette _Histoire de l'art antique_; je vais te montrer des bas-reliefs où tu retrouveras ta sirène jouant avec des tritons... Ces anciens vous avaient le sens même de la vie et savaient l'envelopper sous d'admirables formes, regarde!
Et tandis que l'enfant admire les images:
--N'empêche qu'il ne faut pas recommencer ce jeu-là souvent! Monsieur Mitry, que je n'ai pas l'honneur de connaître, aime certainement sa fille quoiqu'il la gâte, à ce que je vois, ou qu'il la néglige un peu trop. On a confiance en toi: tiens-toi, mon garçon!... Songe donc que jamais monsieur Mitry, quoi qu'il arrive, ne te donnerait sa fille en mariage... Elle est gentille pour toi; tu l'aimes avec ton cœur n'est-ce pas?
--Avec tout mon cœur, monsieur Rainal.
--Eh bien, tu ferais son malheur. Et quel malheur, mon petit Jacquot! Tu ne pourrais pas l'épouser, c'est sûr, et elle ne pourrait plus en épouser un autre! Or, si tu veux mon opinion, à moi, vieux célibataire, sur l'amour,--l'amour, mon garçon, c'est la meilleure des choses de la vie. L'amour, le vrai, celui qui mène à la paternité fière et tranquille, c'est l'idée principale des hommes. C'est la joie des joies, à condition qu'on n'ait rien à cacher à l'être qu'on aime. L'amour, ah! mon petit! c'est la seule chance de bonheur... Eh bien, ne lui gâte pas ça, à ta petite amie, puisque tu l'aimes. Tu me promets, mon garçon?
--Oh! monsieur Rainal! soupire Jacques...
--Qu'est-ce que tu as à soupirer?
--Oh! c'est que je voudrais qu'elle eût, la demoiselle, un bon maître comme vous, au lieu de ce vilain Gottfried... Il y a une différence, savez-vous!
--Je l'espère fichtre bien! s'écrie l'ancien officier de la marine, redressant sa haute taille et passant ses doigts nerveux dans ses favoris blancs comme neige... Il faut aimer à la française, mon garçon! chaud, chaud! mais franc et loyal, sacré tonnerre!... Et puis, il faut avoir un idéal dans la vie, mon garçon, c'est-à-dire une conception de générosité, de bonté et de courtoisie, dont on se sent toujours très loin et dont on s'efforce sans cesse de se rapprocher... Ils peuvent blaguer, les autres! il n'y a encore que ça!
Voilà pourquoi, bien souvent, dans le creux des rochers de la colline, sous les fourrés des ravins ou dans les criques isolées, Jacques, au lieu de demander à Nora les caresses qu'il aime et dont il a peur, lui dit parfois simplement:
--Si vous chantiez, demoiselle? je vous accompagnerais sur la flûte à trois trous que mon père m'a faite avec un roseau.
Et la double harmonie emplit l'espace. On dirait un chant de sirène ou d'hamadryade accompagné par la flûte d'un sylvain. On dirait l'âme des eaux, des feuillages ou des échos qui s'élève et se répand dans la mélancolie des soirs ou dans la gaîté des matins:
Il revient, le marin lassé Qui regretta la France! Elle revient au cœur blessé, L'éternelle espérance!
XL
Trop lentement au gré de Marthe et de Gottfried, le temps coule.
Il faut amener M. Mitry à désirer ce qu'on rêve, mais il ne faut rien hâter, rien brusquer. Le frère et la sœur se consolent d'attendre en échangeant leurs rêves d'or. Gottfried corrige ses épreuves. Mlle Marthe lui a suggéré l'idée de publier son livre dans les trois langues. Elle se chargera de la traduction anglaise. Pour la traduction française, l'institutrice aide le professeur; et c'est rendre service à la France, car Mlle Marthe relève dans les essais de son frère des expressions comme celle-ci, destinées, affirme Gottfried, à donner de la légèreté au style: «L'enfant avait voulu se payer la tête de son professeur, ce qui, vraiment, n'était pas à faire!...»
Un jour, M. Mitry, revenant de Paris, annonce pour la semaine suivante, toute une fournée d'invités.
Il a son idée, M. Mitry, une idée importante, dont il n'a pas fait part à Mlle Marthe. Vraiment il ne traite pas Mlle Marthe avec tous les égards qu'elle voudrait. Elle le trouve encore bien indépendant.
A mesure que la vieille plaie s'est cicatrisée, M. Mitry, plus indifférent, croit-il, à Thérèse, s'efforce d'être en somme moins dur pour Nora. Depuis cette matinée terrible, où il a cru qu'elle s'était tuée, il a fait le possible, malgré la scène du piano, pour se montrer meilleur envers elle, d'abord parce qu'il craint de la pousser à quelque folie; puis, parce qu'il a trouvé agréable un peu de repos de ce côté-là, et d'oubli. Il est bien vrai aussi que le charme singulier de la mignonne agit sur lui. Il la trouve curieuse, spirituelle, amusante. Il lui arrive de rire de ses saillies. Ils vivent comme deux étrangers qui ont commencé par se supporter difficilement, puis que l'habitude de se voir rend chaque jour plus tolérants, et même à demi aimables l'un pour l'autre. C'est elle plutôt qui est sévère avec lui. Il a parfois des inflexions de voix caressantes lorsqu'il lui adresse la parole. Elle, jamais. Elle ne l'aime pas, et ne se fait point un souci de ne pas éprouver de sympathie pour lui. Et lui, il voudrait l'aimer, il l'aime peut-être par accès, mais il a coupé tous les liens qui rattachaient au sien ce cœur d'enfant.... Il ne peut pas les renouer. Il pose sur elle quelquefois un regard où flottent des regrets, des remords même, une incertitude poignante. Elle n'y prend pas garde, et passe. Quelquefois, au moment d'un départ, il s'approche d'elle pour l'embrasser. Elle se détourne et lui tend la main. Un jour, presque par surprise, il l'embrasse et il éprouve en son cœur cette sensation chaude, heureuse, qu'il ressentait jadis en embrassant Thérèse, qu'il retrouva en embrassant Nora toute petite, lorsqu'il la portait serrée contre sa poitrine, le matin où il lui fit dire adieu à la mère sur le lit de mort.
Qu'importe tout cela? Il n'y peut rien. Mais pour lui-même comme pour elle, il faut qu'elle se marie; il veut y songer bien à l'avance; et c'est pourquoi il a invité une compagnie nombreuse qui résidera à Cavalaire pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, tant qu'on voudra. Cela n'étonne personne de la maison. Le fait n'est pas inusité.
Les chambres sont préparées. La villa, de fond en comble, est visitée, soignée, aménagée, embellie. Dans huit jours, on sera vingt personnes à table.
Parmi les invités se trouvent deux jeunes hommes qui pourraient bien plaire à Nora, Emile Louvier, surtout, un garçon «très bien», instruit et riche, très du monde... On verra, mon Dieu, on verra.
Tous les autres sont là pour faire nombre, pour encadrer les jeunes hommes, prétendants possibles. Et François Mitry, sur qui Mlle Marthe n'exerce pas encore, malgré ses privautés, toute l'influence qu'elle désire, n'a rien dit de sa pensée à personne. Une sorte de pudeur invincible le retient. Cela n'eût regardé que Thérèse et lui... C'est une affaire qu'il veut régler avec Nora--ou que Nora saura régler toute seule. Après tout, pourquoi, au moment de se débarrasser de l'enfant, ne la laisserait-il pas choisir un peu, se rendre elle-même responsable de son avenir?
«Comme ça, elle n'aura plus rien, jamais, à me reprocher.»
--Nos invités arrivent demain, mademoiselle. En voici la liste.
Mlle Marthe lit les noms à voix haute. On est à déjeuner. Nora écoute, distraite.
Au nom de Louvier, François Mitry s'extasie:
--C'est un gentleman accompli, dit-il.
Gottfried fronce le sourcil. Le sanglier a bon flair. L'ours également. Ce Louvier ne lui dit rien qui vaille. Nora regarde Gottfried et dit:
--Quel âge?
--Vingt-quatre ans, répond M. Mitry.
Elle fait la moue et prononce, d'un air capable:
--C'est un peu jeune!
--C'est vrai, mademoiselle! Un peu jeune! approuve Gottfried en toute hâte.