Part 10
--Avant trente-cinq ans, poursuit Nora imperturbable, un homme n'est pas un homme.
Ce qu'elle dit, elle le pense. De plus, elle veut agacer Gottfried qui n'a pas plus de trente ans. Elle ajoute, sur un ton comique:
--Tous ces petits jeunes gens, ça manque d'expérience!
On ne peut s'empêcher de rire, excepté Gottfried, qui, par contenance, s'introduit dans la bouche une orange tout entière.
--Ah bien! dit Mlle Marthe en riant et en agitant sa liste d'invités, voici donc quelqu'un à votre goût. Il a l'âge de votre père, celui-là!
--Et qui donc? demande Nora.
--Monsieur Guy de Fresnay.
Guy de Fresnay?... Il y a un silence durant lequel Nora rassemble ses souvenirs... Guy? On lui en a reparlé quelquefois. Elle sait fort bien ce qu'il est, et qu'il a été bon pour elle, lorsqu'elle était enfant, mais elle voudrait se rappeler son visage, son allure. Impossible.
--Pourquoi n'est-il plus revenu, depuis si longtemps? interroge-t-elle.
--Monsieur Guy de Fresnay a eu une vie publique très accidentée.
--Je la connais... comme tout le monde, dit Nora.
M. Mitry continue:
--Il n'a tenu qu'à lui que la guerre éclatât entre la France et une des grandes puissances d'Europe... De la présence d'esprit, un mot heureux, un sourire, l'intervention, dit-on, d'une femme d'esprit, de cœur et de goût, qui avait pour lui... une vive admiration... et il a sauvé le monde d'un grand malheur.
--Pourquoi d'un grand malheur?... C'est pourtant beau, la guerre! dit Nora, qui s'irrite contre le diplomate ami des femmes.
Ce qui est vivement excité en elle, par exemple, c'est la curiosité.
--Au moment où cela est arrivé, reprend M. Mitry, la guerre, qui est toujours un malheur, aurait, plus que jamais, désolé le monde. C'était du moins l'opinion de Guy de Fresnay, et l'Europe a pensé comme lui...
--Moi, dit Nora, j'aimerais la guerre, si j'étais un homme!
--J'espère, dit sèchement Mlle Marthe, que la guerre avec l'Allemagne vous désolerait aujourd'hui, mademoiselle; vos sentiments pour mon frère et pour moi nous en sont garants.
--C'est donc avec l'Allemagne que nous aurions eu la guerre, sans l'habileté de monsieur de Fresnay et le secours de sa belle amie? dit Nora sur un ton d'ironie tout à fait piquant.
--Et de quelle autre puissance pourrait-il être question? dit Mlle Marthe.
--Ah! réplique Nora...
Nora, la sauvage, n'est point patriote, mais si une bonne guerre pouvait la délivrer de Gottfried et de Marthe, de Marthe surtout, elle n'hésiterait pas à sacrifier des armées...
Tout le monde fait silence. Cela dure un temps notable. Et quand il semble que tout le monde pense à tout autre chose:
--Est-ce qu'il aime les Allemands, ce bon monsieur qui n'aime pas la guerre? demande Nora brusquement.
--Il a écrit un livre sur l'Allemagne.
--Est-ce qu'il est bien, son livre?
--Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit dans mon pays, dit Gottfried. Les journaux français, paraît-il, le signalaient comme une œuvre littéraire de grand mérite, et c'est précisément ce que les nôtres lui ont reproché.
--Comment cela?
--Oui; l'observation y disparaît sous l'ornement; les documents sous le fatras des déclamations idéalistes en l'honneur d'une impossible justice, à la manière démodée des Lamartine et des Michelet. On trouve là-dedans de la mélancolie et de l'enthousiasme, et il n'en faut plus! Je dois avouer, pourtant, que l'auteur a rendu pleine justice au caractère de mes compatriotes.
--C'est-à-dire que monsieur Guy de Fresnay est un bon esprit, conclut François Mitry. Ni chauvin ni antipatriote, il a critiqué votre race et votre pays en toute liberté, affirmant le bien, mais dénonçant aussi tout le mal. Il a fait cela d'ailleurs pour son propre pays, pour la France, et si franchement, si rudement, qu'il doit à cette belle franchise, une complète disgrâce.
--Vraiment? dit Nora intéressée.
--Oui, dit François Mitry, il a donné fièrement sa démission; il n'est plus dans la carrière. Et c'est quand il m'a conté ses ennuis et son désir de chercher une retraite que je lui ai offert une pleine hospitalité. Il nous restera tant qu'il voudra. C'est à peine, dit-il, s'il se souvient de ma maison. Il n'y est pas demeuré huit jours, et voici huit ans.
--Huit ans, en effet! soupire Marthe.
Nora regarde, à son habitude, le vide, droit devant elle, avec son bel œil noir, tout fixe... Guy?... Ce nom éveille en son esprit, chaque fois qu'elle le prononce, une confuse impression lointaine de douceur ferme et de bonté... mais rien d'autre ne vient en elle. Guy? Guy? Comment Guy est-il fait? Et pourquoi le nom d'un inconnu, qu'elle a presque oublié, lui rappelle-t-il des tendresses qu'elle ignore?... «Ah! oui! il prenait la défense de Jupiter!» Et le cœur de Nora bondit à ce souvenir.
L'histoire de la démission lui plaît, de la part d'un monsieur qui, tout à l'heure, ne lui plaisait pas. Guy?... Guy?... Ainsi, c'est un de ces hommes qui font, à de certains moments, la destinée des empires, comme les grands personnages de l'histoire... Oui, mais qu'est-ce que ça peut lui faire, à elle? Bien sûr, il doit être fat... un Gottfried français, sans doute, qui s'imagine (parce qu'il a écrit un livre déclamatoire intitulé: _Les Allemands en Allemagne_, parce qu'il est monsieur Guy de Fresnay), que toutes les femmes doivent lui sourire! «Il m'ennuie, leur monsieur Guy de Fresnay; qu'il vienne, et l'on verra!--Et qu'il essaie de me plaire! on lui fera voir! Tiens! je taillerai mes crayons, pour faire sa caricature... Eh bien, on rira, ici, dans huit jours!--Je lui ferai demander par Gottfried si _berner_ vient de Berne!...
Tout d'un coup, elle cesse de penser et de sourire. Dans le mystère de sa mémoire, un miracle s'est opéré. Comme sous une lueur d'éclair, Guy, une seconde, lui est apparu, agissant et parlant, tel qu'elle le vit il y a huit années. Dans la même seconde, elle a éprouvé à nouveau tout ce qu'elle ressentit alors près de lui. C'est une émotion ineffable, qui la traverse, une sorte de bonheur infini et bref,--mais comme elle s'est revue aussi frémissante et irritée sous un reproche sévère de Guy, comme elle s'est revue dominée, domptée par lui,--son orgueil se révolte. Elle ne veut plus se souvenir! Elle sait du moins maintenant qu'aux sources profondes de sa vie pensante, au-dessous de ce qui lui semblait ténèbres d'oubli, il y a en elle, au sujet de Guy, des souvenirs, vivants en secret, plus mêlés à l'essence de son âme, que ses plus vivants souvenirs.
Nora est songeuse, lorsque Antoine paraît à la porte de la salle à manger et dit, d'une voix haute et claire:
--Monsieur Guy de Fresnay s'excuse d'arriver si tôt et à cette heure, et fait demander si monsieur veut bien le recevoir tout de suite. Monsieur de Fresnay a déjeuné.
Nora tressaille et tout le monde se lève...
XLI
Guy entre, et, après un salut adressé à tout le monde, va serrer la main de François Mitry, et, en même temps qu'il dit: «Bonjour, François,» sans lâcher la main de son ami, il se tourne vers Nora:
--Vous m'avez sans doute oublié, mademoiselle?
--Tout à fait, je l'avoue, monsieur, répond la très petite personne.
--Moi pas... Vous êtes bien jolie! dit-il.
Et se tournant vers Mitry:
--Une figure originale, ta fille.
Il lâche la main de François, et prenant de sa main fine et longue, le bas du visage de Nora, comme celui d'une simple enfant, il l'examine.
Nora, vexée, fronce le sourcil; elle essaie de détourner son visage. Son pied se crispe sur le parquet. Guy paraît ne faire aucune attention à ces marques d'impatience; il s'incline, et, attirant à lui le petit visage, il l'embrasse sur les deux joues.
Il est hors de doute que c'est l'exiguïté de taille de Nora, la petitesse gentille de toute sa personne qui lui a joué ce vilain tour: on ne l'a pas traitée en femme! Et elle pense, tandis qu'on fait à Guy une place à côté d'elle pour le café: «Je le déteste, ce monsieur! il me déplaît! Quand est-ce qu'il s'en ira?» Elle s'avoue en même temps qu'il lui fait un peu peur. Elle ne sait pas pourquoi.
Ce qu'elle ne veut pas s'avouer surtout, c'est qu'à cette colère, à cette crainte, que M. de Fresnay lui inspire, elle trouve un grand attrait. Elle n'y renoncerait pas volontiers. Elle goûte cela comme le souvenir inconscient d'un songe heureux d'enfance, depuis longtemps effacé et qui revient demi-voilé, désirable, irritant, toujours plus net.... Le lendemain matin, dès le réveil, elle songe à Guy avec impatience, et, tout en croyant souhaiter qu'il s'en aille au plus tôt, elle sent bien que la présence de Guy, parmi tous ces gens dont elle a tant à se plaindre, l'occupe agréablement, l'intéresse, absorbe son attention. L'idée de cette présence répand, sur ses projets de la journée, un charme singulier, nouveau. C'est comme une clarté d'espérance, toute fraîche, qui s'ajoute et se mêle à la lumière gaie du matin... Et Nora se lève en chantant, bien résolue à se montrer sévère pour M. Guy de Fresnay.
XLII
Il faut cependant commencer par se montrer aimable, ne fût-ce que par politesse. Le lendemain Nora propose à Guy une promenade à cheval.
--Moi, je ne monterai pas aujourd'hui, a dit François Mitry, mais, vous le voyez, Nora se fera un plaisir de vous avoir pour compagnon, mon cher Fresnay. Il y a à l'écurie deux excellents chevaux du golfe, en très bon état... Choisissez.
La minuscule amazone est sur son arabe. Guy chevauche à ses côtés. Ils vont par le chemin en corniche qui serpente au flanc des Maures, de Cavalaire au Dattier, du Dattier au Lavandou. Guy admire cette enfant étrange, si petite, si frêle, si ferme en selle, si hardie. Quand elle tourne vers lui son visage, il est frappé du double caractère qu'il y trouve, et un peu ému, sans savoir de quelle sorte. L'enfant l'attire, la petite femme l'effraie, et le lutin se moque de lui. Il est gêné, et c'est pour la première fois de sa vie peut-être!
Tout à coup, après avoir perdu de vue la mer, cachée par le cap de Cavalaire et dont ils n'avaient encore parlé ni l'un ni l'autre:
--Tenez! la revoilà! dit Nora, comme si la grande affaire de Guy, aussi bien que la sienne propre, était de la voir, elle, la mer bleue!
Elle ajoute:
--C'est beau, n'est-ce pas?
De son bras tendu, de son poing qui serre le pommeau de la fine cravache, elle montre le large, d'un geste de possession royale. La mer lui redit sans cesse, à Nora, toutes ses joies et ses peines d'enfant. La mer est mêlée à sa vie, à son âme. Elle en a au cœur quelque chose, toujours,--le bruissement, la caresse fluide, l'infini perdu....
Guy regarde la mignonnette, et ce qu'elle éprouve, il le sent confusément venir en lui. Un grand souffle paisible s'élève à ce moment du large, passe dans leurs cheveux. C'est la vie et c'est l'inconnu. L'inconnu de leur cœur à tous deux y répond, ému sourdement.
--Marchons, dit l'homme.
En huit ans, il n'a pas changé beaucoup. Pas un cheveu blanc dans ses cheveux drus; pas un poil blanc dans sa barbe légère. Il est peut-être un peu plus pâle, plus creusé de passions anciennes, mais la trace vivante des passions, superposée à celle du temps, la fait oublier; et c'est elle qui attire vers cet homme la curiosité aimante des cœurs. Pour la première fois de sa vie, cet homme, à qui les femmes ont toujours offert joyeusement leur sourire, leur main tendue, leur amour,--vient d'aimer vainement. La fière Mme de Z..., veuve et marquise, avait un amour au cœur, lorsque Guy s'est présenté. Elle n'a eu pour lui qu'un caprice. Il l'eût épousée. Elle n'a pas voulu, et les trois jours de consolation qu'elle lui a accordés n'ont pas consolé Guy; il a souffert; peut-être souffre-t-il encore.
Nora compare le Guy d'aujourd'hui à celui d'il y a huit ans. Certes, elle ne l'avait pas oublié! Mais elle se garde bien de le lui dire. Elle entend le piquer un peu, se venger du passé.
Comme il l'interroge:
--Je ne me rappelle rien, rien du tout, dit-elle, rien, je vous assure.
--Comme c'est triste! fait-il.
--Et pourquoi?
--Parce qu'il semble qu'une impression heureuse devrait durer dans le souvenir.
--J'étais donc heureuse de vous voir? demande-t-elle avec un sourire ironique.
--S'il faut en croire ce que vous me disiez, en ce temps-là.
--Vous vous en souvenez?... Et je disais, quoi?
Alors, Guy raconte à Nora qui la sait fort bien, l'histoire jolie des violettes que Nora, toute petite, mettait dans son cou, doucement,--et comme c'était gentil à sentir. Et les colères de Mlle Marthe, et comment il prit la défense de Jupiter. Et comment il protesta, lui, Guy, lorsqu'il fut question d'enlever à Nora la bonne place qu'elle avait à table, sa place de maîtresse de maison.
--Je vois avec plaisir qu'on vous l'a laissée, mademoiselle.
--Grâce à vous, si je comprends bien! dit Nora, un peu pâle, en le regardant par-dessus son épaule.
A mesure que parle Guy, quelque chose de singulier se passe dans la tête de Nora. Il lui semble que chacune des paroles de Guy achève d'enlever un peu d'une vapeur, opaque bien que légère, d'un brouillard terne, d'un voile qui était sur le miroir de sa mémoire. Et du fond de ce miroir mystérieux les images qu'il évoque remontent. Ce sont elles, elles-mêmes. Il les lui rend, vivantes.
--Les violettes?.. oui, dit-elle d'un air attentif... Oui... je me souviens aussi des violettes!
Elle arrête son cheval. Ses yeux sont fixes. Elle regarde en elle, tout au fond, à l'endroit où dorment les lointains du temps qu'elle a déjà vécu....
--Je me souviens... attendez un peu.
Elle demeure immobile. Elle devient très pâle. Voilà que ses lèvres tremblent. Elle revoit, elle ressent tout.... Guy lui plaît et il l'embrasse. Guy la console. Elle l'aime bien. Tout le passé lui est présent; un charme l'entraîne à la sincérité, et tout à coup, riante, elle s'écrie:
--Il y en avait de blanches, mêlées aux autres. Ça sentait bon. Je fourrais ma main dans votre cou.... Et puis, vous m'avez prise dans vos bras.
--Et vous m'avez dit alors?... interroge Guy.
Elle hésite une demi-seconde. Sa lèvre de nouveau tremble imperceptiblement; puis, prenant son parti:
--J'ai dit: .... «Je vous aime bien, vous!»
--C'est cela même, répond Guy, tout heureux, naïvement. J'étais bien fâché, poursuit-il, que vous l'eussiez oublié, car vous êtes restée pour moi l'enfant charmante d'alors et qu'on a chérie tout de suite.
Il lui parle ingénument, imprudemment peut-être, comme à une fillette, et Nora est piquée: «C'est agaçant, à la fin!»
--Ah! dit-elle....
Elle frappe son cheval et le retient en même temps. Il a payé pour Guy, le pauvre animal.
--Et, dit M. de Fresnay, est-ce tout ce que vous vous rappelez?
--Oui, c'est tout, dit-elle d'un ton fort sec.
Reprise par l'orgueil, elle ment. Elle ne veut plus se rappeler autre chose.
--Eh bien, quand j'eus plaidé pour votre cause... pour qu'on vous laissât votre place à table... que fîtes-vous?....
Dans un éclair, Nora revoit la scène, si distinctement qu'elle croit y être encore... Elle avance sous la table, en cachette, sa petite main d'enfant jusque sur le genou de Guy. Il la prend, cette main, la pose, en la gardant toujours dans la sienne, sur la table blanche, et il dit: «Il faut toujours montrer ce qu'on pense, petite Nora, _toujours_!»--Oh! ce _toujours_, comme il retentit à son oreille d'enfant! Et, en prononçant ce mot, il la regarde fixement. Elle a compris et veut détourner un peu la tête, échapper au regard du maître, elle veut aussi lui retirer sa main, par colère et par honte. Elle se sent dominée et vaincue.... Cela est irritant, quoique délicieux. Et c'est ce qu'elle ne veut pas!
--Ce que je fis à table... après votre... plaidoyer en ma faveur? dit-elle un peu moqueuse, en vérité, je ne sais pas, oh! mais pas du tout.
Le ton est si sec, il est si clair qu'elle ne dit pas la vérité, que Guy, arrêtant son cheval et regardant Nora, comme autrefois, d'un œil profond:
--Est-ce que vous mentez toujours? demande-t-il d'une voix grave.
Elle s'est arrêtée aussi et le regarde en face: oui, c'est bien le même œil dominateur. Elle frémit, et de nouveau, frappe son cheval. Guy a surpris un haussement d'épaules. Il retrouve Nora, la même, un peu grandie, oh! mon Dieu, pas beaucoup.
--Êtes-vous sûr d'être poli, en me parlant ainsi? dit-elle violemment.
--Oh! poli!... réplique-t-il en riant, poli! avec une enfant! et sur des questions de morale!... poli!
Et à mesure qu'il répète le mot, il rit toujours plus fort.... Pourquoi trouve-t-il si drôle l'idée d'avoir à être poli avec elle?
Elle a décidément une furieuse envie, Nora, de lui montrer, au diplomate, qu'elle n'est plus une enfant. Comment fera-t-elle? Elle ne sait. En attendant, pour se calmer les nerfs, elle lance son cheval au galop. Le chemin n'est qu'une série de tournants. Il faut changer de pied à toute minute.
--Vous allez vous rompre le cou! s'écrie-t-il de loin, en poussant son cheval pour la rejoindre.
--Nous verrons bien! riposte-t-elle.
Ils galopent. La voici lasse.
--Attachons nos chevaux ici, dit Nora.
Ils mettent pied à terre, et dans un pli de ravin qu'elle a choisi, les voilà assis côte à côte sur des touffes de bruyère, et devisant.
Tout en parlant, Nora distraite et comme en rêve, a pris dans les deux siennes la main de Guy et elle ne la lâche plus.
Certes, elle n'a pas médité de faire cela. C'est un mouvement bien involontaire. Transportée au passé, elle vient de reprendre cette main dans les siennes comme si c'était hier qu'elle eût été réprimandée à table avec une bonté sévère, mais si tendre. Le temps est aboli. Nora est une enfant. Elle aime bien Guy. C'est hier qu'elle s'est tant amusée à glisser dans son cou des violettes, par poignées... Il y a donc entre eux une complète familiarité. Quant à en vouloir à Guy parce qu'il vient de la traiter en toute petite fille, Nora n'y songe plus. Nora ne sait plus son âge. Elle a peut-être huit ans, peut-être sept. Son cœur du moins n'est pas plus vieux, en cette minute. Elle a besoin d'être aimée en enfant--comme elle ne le fut jamais....
Sur son genou, elle appuie donc la main de Guy, et de ses deux mains, elle la caresse. Comme elle fait au front du petit Jacques, elle fait à cette main. Guy la retire un peu, tout à coup, mais Nora la retient. Il se sent charmé et il a peur; il essaie encore de se dégager. Elle le retient de nouveau. Il craint sottement d'avoir l'air bien sot, et demeure là, tout étonné. Et le subtil fluide féminin entre par le bout de ses doigts longtemps caressés. Il regarde Nora et, distinctement, dans ses yeux grands, noirs et fixes, il voit maintenant la femme apparue, qui appelle et,--chose étrange!--qui implore presque.... C'est que Nora, à ce moment, se rappelle exactement l'impression qu'elle eut, lorsque en échange de son mot d'enfant: «Je vous aime bien, vous!» il l'embrassa avec tendresse. Il lui rendait les caresses paternelles perdues. Elle fut heureuse alors. Est-ce que, en se pressant aujourd'hui sur cette poitrine, au pli de ce cou, en mettant sous cette barbe fine sa lèvre, est-ce qu'elle retrouverait ce charme consolant qui lui faisait oublier tant d'affreuses misères, qui lui restituait toutes les tendresses que la vie devait et refusa à sa petite enfance?
--Allons-nous-en! dit brusquement Guy. Il est temps de rentrer, je crois.
Mais elle le retient encore, d'une pression si énergique qu'il ne peut s'y tromper. C'est la petite femme qui s'éveille. Et lui, se sent heureux. Un trouble doux et lourd l'envahit. Un rêve rapide et fou traverse son cœur. Si c'était là le dénouement de sa destinée? S'il allait revivre par là? Si ce printemps allait fleurir dans la «route au tombeau» qui lui reste à faire? Et toujours la petite main caresse la sienne, tendre, tendre, câline, comme pénétrante. Et, muette depuis longtemps, Nora regarde Guy d'un œil fixe où flotte un rêve de bonheur indécis, innommé, le désir tout-puissant d'être consolée de la vie par l'amour entier.
En silence, à la fin, d'un effort qui lui coûte plus qu'il ne saura jamais le dire, Guy se lève et prépare les chevaux.
Il est à la droite du sien et tend sa main en creux, pour aider Nora à se mettre en selle.
Elle pose un pied dans la main de Guy qui, arc-bouté sur sa jambe droite, plie un peu le genou gauche sur lequel il fait porter sa main,--et quand le petit pied, si petit, est dans cette main, Nora demeure là un instant; puis, en riant, saute à terre d'où, sans aucune aide, elle bondit sur sa selle.
Et tandis qu'ils regagnent le gîte en silence:
--Toi, si je veux, pense Nora en le regardant de travers, je te mettrai dans ma poche!
--Cela est bien possible, songe Guy, poursuivant sa propre pensée et répondant sans le savoir à celle de Nora... cela est bien possible, mais cela n'est pas encore bien sûr...
«En tous cas, songe-t-il, il faudra surveiller cela!... Le mieux ne serait-il pas d'avertir Mitry?»
Il songe encore: «Au train dont les choses marchent, je devrais certainement prévenir le père... ou gagner au large.»
Épouser est invraisemblable, mais fuir est un peu cruel.
Guy cependant ne voit que l'un de ces deux partis à prendre. Tous deux sont extrêmes.
XLIII
--Monsieur Gottfried, dit Nora, au salon, en bas, à l'heure du crépuscule, le soir du même jour,--pas de piano aujourd'hui, je vous en prie, monsieur Gottfried.
Nora est impatiente d'aller retrouver Guy, qu'elle a quitté voici bien dix minutes.
--Et pourquoi cela, mademoiselle?
--Pour rien, j'ai mal aux nerfs voilà tout.
--Eh bien, ce morceau de Chopin, mademoiselle... Je vous conterai, comme récompense, les amours de ce grand artiste.
--Vous en rabâchez, monsieur Gottfried, des amours de ce grand artiste... Contez-moi les vôtres.
--Si vous voulez.
Gottfried se rapproche de Nora. Elle frappe du pied et imite l'enfant qui pleure, avec de jolis sons perlés dans sa voix larmoyante.
--Non, je m'en vais... je m'en vais, moi! Moi veux pas rester!
Pourquoi cependant ne s'en va-t-elle pas, ou pourquoi est-elle venue?
C'est qu'elle meurt de l'envie d'aller retrouver Guy tout de suite, et qu'elle fait tous ses efforts pour s'en empêcher. Sa résolution, envers lui, n'est pas encore prise. Elle met entre lui et elle, la personne sans importance de Gottfried, car ce Gottfried, quand elle veut l'envoyer tout simplement promener, oh! ça n'est pas long!
--Laissez-moi aller, de bon cœur, monsieur Gottfried. Je vous embrasserai, là!
Et elle pouffe de rire.
--Enfin! s'écrie Gottfried. Ça sera bien la première fois.
On vient d'apporter les lampes. Nora se lève, toujours riant, et va à Gottfried. Elle lui offre son visage, il en approche le sien.
Oh! si elle pouvait savoir, la pauvre Nora, où est Guy en ce moment, son cœur défaillerait!
Guy est assis sur un banc du parc, à vingt pas de la fenêtre du salon qui s'éclaire sous ses yeux tout à coup, et il voit, sans rien entendre de ce qu'ils disent, Gottfried et Nora se rapprocher... Une angoisse atroce saisit son cœur, le serre comme un étau, le broie d'une pression lente... Guy est jaloux, mais cela n'est rien,--il est déçu!--Qu'est-ce que c'est donc que cette petite fille? A-t-elle ou non du cœur? que veut-elle faire de lui?.. Évidemment, ce n'est qu'une mauvaise petite nature, viciée encore par une absurde éducation libre. Comment lui, Guy, serait aux mains d'une enfant, et d'une enfant pareille!.. Et il l'aime donc, puisqu'il souffre? car il souffre horriblement!.. Des idées contradictoires se heurtent dans sa cervelle... Se lever et fuir, monter dans sa chambre, boucler sa valise, quitter à jamais cette maison où il se sent en danger... car il y va de l'honneur, puisqu'elle n'est qu'une enfant!.. Il voudrait aussi courir à cette fenêtre où s'encadrent toujours, clairement visibles sous la transparence du rideau, les deux visages de Nora et de Gottfried, rapprochés l'un de l'autre... Oh! la briser du poing, cette vitre, et dire: Je suis là!
En ce moment, Gottfried, toujours dans la même attitude, est en train de répéter:
--Mais vous ne m'embrassez pas!.. Embrassez-moi, voyons,--c'est promis.