Part 11
--Et je n'en ferai rien, soyez tranquille; j'ai seulement voulu dire que je me laisserais faire.
Il en prend son parti, et, la saisissant par les deux épaules, il baise la joue, puis le cou, et cherche les lèvres.
Et Guy,--c'est étrange,--frappe du poing le dossier du banc sur lequel il est assis. Guy est malheureux. Il a envie de pleurer.
--Assez! assez, monsieur Gottfried! dit Nora, c'est assez!.. Bonsoir!
Elle se sauve et disparaît.
Nora s'élance dans le parc à la recherche de Guy, qu'elle n'a pas trouvé dans la maison. Elle ne se doute pas du mal qu'elle vient de lui faire... Oh! si elle pouvait savoir!
Elle va le chercher bien loin... Sans le voir, elle le frôle de sa jupe envolée au vent de la course. Et quand il sent contre son genou le frémissement de cette robe, et sur son visage le frisson de l'air qu'elle a déplacé, il ne sait plus ce qu'il doit faire, la saisir au passage, la prendre pour la châtier, ou bien lui crier: «Vous vous trompez, pauvre enfant... Le bonheur n'est pas par là...» ou bien encore la laisser passer--à jamais.
Et du fond de l'ombre où il souffre ce tourment d'un amour à la fois naissant et trompé, il continue à voir distinctement, à travers les petits rideaux de guipure, légers comme un nuage, le salon éclairé, et, au milieu, ce hideux Gottfried en train de ranger avec méthode des brochures, des cahiers de musique.
Le cœur de Guy est éperdu. Il lui semble qu'on vient de lui reprendre quelque chose de divin, qu'on lui avait donné. Quoi donc? il ne peut se l'expliquer. Ne serait-ce pas simplement qu'il avait de Nora une idée qu'il lui faut abandonner tout de suite? Oui, c'est cela. Au lieu d'une petite fille singulière, mûrie trop tôt par le malheur d'avoir grandi sans mère, encore enfant, déjà femme, deux fois attirante, n'a-t-il rencontré qu'une pensionnaire effrontée, maligne, prétentieuse, un peu vicieuse? Il s'interroge et souffre. Oui, oui, c'est bien cela, mais, alors, pourquoi souffrir si profondément? Doit-il s'avouer qu'il est jaloux?.. Ce n'est pas la tendresse qui pousse cette enfant, délicieusement étrange, à jeter sa joue sur la face lippue et velue de ce vilain casse-noisette de Nuremberg! Alors, décidément, quoi?.. quoi? L'affreuse angoisse l'oppresse toujours plus cruellement. Sa tête éclate... En si peu de temps, avait-il donc tant espéré de cette gamine, aux regards, aux pâleurs de femme? Hélas! Guy est amoureux! et l'amour, le dégoût et la colère gonflent son cœur!
Ce n'est pas par hasard qu'il est venu sous cette fenêtre; il voulait la voir, jouir de ses mouvements, les étudier aussi, se faire un jugement. Le voilà fixé. N'était-ce pas son droit, puisqu'elle avait attaqué son cœur, la première, elle, la maligne voleuse?
Où est-elle maintenant? A quel autre jeu a-t-elle couru?
Il se perd en silence dans les allées les plus étroites du parc, se dissimule à tout instant derrière les arbres, l'œil aux aguets, l'oreille tendue, épiant...
Que croit-il surprendre encore?
Quel roman compliqué suppose-t-il donc? Il a honte, lui, à son âge, de s'occuper ainsi des gestes d'une fillette!.. Est-ce que cela le regarde?.. Non, il se méprise d'en être là, mais une force qu'il ne peut pas vaincre le mène où il va... il ne sait pas où... Tout à coup, il perçoit des bruits de pas sur le gravier... Il se cache dans les bruyères du bord de l'allée...
Un couple s'avance.
Est-ce Mitry? Est-ce Mlle Marthe?
Guy regarde et écoute. C'est Nora... avec un jeune homme! Guy ne connaît pas Jacques.
--Ne viens pas cette semaine, Jacques, ni l'autre, entends-tu?
--Ah! répond Jacques tristement... Je sais, vous avez du beau monde. Mais pourquoi pas au grand Pin, une fois la semaine, comme toujours?
--Non! non! plus! dit-elle. Ça n'est plus possible; on verra plus tard... Est-ce que tu n'es plus mon bon chien?
--Si, répond vivement Jacques, si, mademoiselle, et j'obéirai.
--Eh bien, adieu.
Elle est impatiente.
En silence, Jacques la prend dans ses bras, sous le regard ardent et invisible de Guy... Il la presse un moment contre lui, en effleurant des lèvres, son cou, ses joues... sa bouche!
--Adieu! adieu, dit-elle.
Le petit leveur de liège, pour sortir du parc, passe par-dessus le mur... Pourquoi pas par la porte? C'est la question que se pose Guy.
Nora retourne vers la maison. Le jugement de Guy sur Nora est fixé, décidément fixé.
«C'est une vulgaire petite friponne! C'est bon, on veillera. Adieu, bonsoir, mon rêve bête! Étais-je assez un vieux fou! Comme cela, en cinq minutes, j'avais construit tout un monde d'espérances! A quoi tiennent pourtant les choses! Ainsi, quelques heures seulement après les caresses qu'elle m'a faites, là-bas, au creux du ravin, devant la mer, à moi, Guy, elle en est venue à celles-ci! J'avais pu croire à un amour naissant, touchant, suave, dans un cœur d'enfant,--et le mien avait été remué! Et je me suis lourdement trompé.»
Cela l'indignait plus qu'il n'aurait su dire. Il ricanait tout haut!
«Non, vrai, quelle sottise!.. N'y pensons plus. A joueuse, joueur et demi... je regarderai son manège. Ce sera un des passe-temps de cette vie isolée... C'est égal, je ne me croyais pas si sot... Adieu, paniers, la grêle a fait vendange!»
Et Guy, cherchant à s'analyser, trouve qu'au fond du sentiment qu'il commençait de sentir pour Nora, il y avait, en même temps que de l'amour, beaucoup de cette tendresse paternelle qui vient, même sans objet, au cœur des hommes de son âge, si sourdement profonde. Gottfried pourrait lui dire là-dessus de fort belles choses en invoquant la Volonté de l'espèce. Guy songe tout simplement que cette forme enfantine appelait la protection et qu'il eût été heureux de la lui donner; que ces yeux de douleur appelaient la consolation et qu'il les eût fermés sous ses lèvres avec joie, en berçant dans ses bras la toute petite.
--Eh bien, dit François Mitry, le soir, à table, êtes-vous content de votre journée, mon cher Guy?
--Enchanté! répond Guy d'un ton ironique, si froid, si dégagé, que Nora tressaille.
--Bien vrai? demande-t-elle.
Guy prend la main droite de l'enfant et la serre dans sa main gauche d'une pression douce et ferme. Au toucher de cette main, cette sorte de tendresse paternelle à laquelle il songeait tout à l'heure s'éveille en lui, et une pitié immense lui vient pour un être si jeune, si petit, si faible, et déjà,--croit-il,--si perdu! et c'est d'une voix toute timbrée de caresses qu'il prononce:
--Non, non, pas enchanté du tout, à la vérité. J'ai du vrai chagrin, mademoiselle.
Il voit l'étonnement dans les yeux de Nora, et pour reprendre tant bien que mal ce qu'il a dit, pour la tromper sur le motif de sa peine:
--C'est même afin de l'oublier, mon chagrin, que je suis venu ici; n'est-ce pas, Mitry?
Et Nora aussitôt se propose de consoler Guy. Il a du chagrin? tant mieux, cela le rapproche d'elle. Et voilà que tout à coup elle se sent monter au cœur, pour lui, un grand amour définitif, étrange, capricieux et volontaire comme elle, et qui, fait de tout son passé, va faire tout son avenir.
XLIV
A présent qu'elle est sûre de son sentiment, Nora, avec la franchise hardie de son caractère, avec sa violence impérieuse, voudra l'imposer. Elle est ce qu'elle est, comme elle dit quelquefois, et elle le fait bien voir.
Le lendemain matin, au point du jour, on a réveillé Guy pour la chasse. Il s'habille, et il est prêt à partir, quand on frappe à sa porte.
--Entrez, dit-il.
C'est Nora. Il est stupéfait.
Elle entre, repousse la porte, sans la refermer.
--Je viens, dit-elle, vous chercher pour le déjeuner du départ. Le café nous attend en bas. J'irai à la chasse avec vous. Je tire assez bien, vous savez?
Il l'examine. Elle s'est plantée devant la porte presque fermée, et tout en disant: «Venez,» elle le regarde toujours fixement, profondément, sans faire mine de sortir.
--C'est bon, je vous suis, dit-il, feignant de chercher, dans un tiroir, son mouchoir ou ses gants.
Quand il se retourne, gêné, Nora est toujours là, debout, et il retrouve les deux grands yeux noirs, ardemment fixés sur les siens.
Il songe à ce qu'il a vu la veille, aux baisers de Gottfried! aux baisers de Jacques! Il pense qu'il n'y a pas à s'y tromper: il a son tour! Une colère le prend. Est-ce qu'on veut l'entraîner, lui, Guy, à cette perfidie, d'embrasser, dans les coins obscurs d'une maison dont il est l'hôte, la petite fille de son hôte?
--Allez, dit-il d'un air froid. Je vais vous suivre... allez, mon enfant.
Il s'efforce de paraître calme, mais son cœur gronde et sa voix tremble.
Nora ne bouge pas. Ses yeux lancent une si brûlante flamme que Guy est atteint. Un nuage passe sur sa pensée d'homme; sa vue se trouble. A travers une vapeur, il voit la femme, petite, toujours debout, ses yeux toujours dardés, sa lèvre palpitante... Elle sait ce qu'elle veut et que son visage le dira. Elle a appris,--des bêtes, des choses, du frisson des bois et des vagues, des hommes même, de son père,--la puissance et la fatalité d'aimer. Elle a appris,--sous les persécutions,--la révolte, les insistances acharnées. Elle ne craint rien, Nora, rien au monde, ni une mère, ni un père, ni la souffrance, ni la mort. Elle veut aimer. Elle aime. Elle vient. Voilà tout.
«Pourquoi non? songe alors Guy tout à coup, avec violence. Pourquoi non, si elle s'impose, si elle sait, si elle veut, si elle est libre et consciente,--si c'est ainsi?»
Il sent bien que le fatalisme d'amour s'empare de lui et le conseille...
Le satyre qui, selon le mot du poète, s'éveille en tout homme à l'odeur des forêts, s'éveille en celui-ci, devant cette nymphe sauvage, qui vient et qui s'offre, avec entêtement. Guy éprouve, en coup de sang, l'envie sourde et terrible, folle, de se jeter sur elle, de l'emporter où elle veut, toute mignonne comme elle est.
--Allez-vous-en! dit-il irrité.
C'est maintenant sa voix qui gronde et son cœur qui tremble.
Nora fait un pas, comme fascinée, et c'est elle qui le fascine. Il n'est plus lui-même! Il court à elle, attiré, éperdu, la prend à pleins bras, appuie un baiser, un seul, mais furieux, sur sa bouche qu'il écrase, et répète d'une voix creuse, altérée, en la repoussant de lui avec violence:
--Allez-vous-en! Va-t'en!... enfant terrible! Il faut t'en aller! Va-t'en!
Et si dure est la voix, si brutale est la secousse, qu'elle retrouve, dans la joie du baiser farouche, toutes les douleurs qu'elle aime. Aussi brutalement la repoussa, jadis, un autre homme qu'elle aimait, son père,--aussi brutalement la repousse, aujourd'hui, celui-ci qu'elle aime. Le voilà donc, l'élément natal de son âme, douleur, colère, haine d'amour! mais, cette fois, c'est bien à elle que s'adresse tout cela. A elle, encore enfant, déjà femme. Elle est heureuse, et elle est sombre.
Guy est debout, l'air égaré, et tout le cœur de la petite bondit vers lui. Ne lui a-t-elle pas dit un jour, il y a longtemps, longtemps: «Je vous aime, parce que vous êtes bon?» Et n'est-ce pas parce qu'il est bon qu'il la rejette aujourd'hui? oui, oui, c'est pour elle, c'est pour bien faire, elle le comprend de reste. Elle a donc tout en lui, dans cette seconde, tout à la fois: bonté et dureté, tendresse et fureur! Inconsciente des raisons qui la rendent joyeuse, sa petite âme retrouve, comme un oiseau des mers, la tempête qu'elle a coutume de braver, qu'elle aime, qui l'emporte où elle veut, et qui la berce.
Elle l'avait bien deviné, qu'il y avait, dans le cœur d'un homme vrai, quelque chose de semblable aux vents, à la mer, à la force ardente des choses, à l'âme des éléments.
Elle est toujours là, debout. Alors, épouvanté de ce qu'il pense, de ce qu'il voudrait, s'il s'écoutait, Guy s'assied au pied de son lit, d'un air pitoyable; et, d'une voix de prière, où elle sent l'humilité du vaincu:
--Allez-vous-en, je vous en supplie, petite Nora!
Et telle qu'elle était venue, silencieuse, comme rigide en sa volonté que trahit sa démarche, Nora, sans un sourire, regardant devant elle le vide avec son œil dilaté et noir,--s'éloigne, emportant dans son cœur l'orgueil du triomphe, tandis que Guy se prend à sangloter.
Il pleure parce qu'il sent bien qu'il l'aime et qu'il ne faut pas; parce qu'il ne peut ni ne doit l'épouser, et qu'elle est perdue, pense-t-il, deux fois perdue, pour lui et pour elle!
XLV
La vie au château suit son cours. François Mitry tous les jours amuse ses invités, parmi lesquels éclate, par sa belle tenue, Émile Louvier, sur qui sont fondées des espérances ignorées de lui. C'est un très bel homme, qui vient de faire trois ans de service militaire, aux dragons, car il a dédaigné de passer des examens quelconques, et de se présenter à aucune école. Il faut lui rendre cette justice qu'il est vraiment beau sans ridicule, sans la moindre afféterie. Il le sait un peu, et il y paraît quelquefois, rarement, seulement quand on provoque sa vanité. Il suit trop les modes au gré de certaines personnes, mais il les fait valoir à merveille. Le nombre de ses épingles de cravate est infini, et il en montre, chaque jour, deux ou trois tour à tour, mais il faut convenir que ce sont des bijoux du meilleur goût. Il chante avec une belle voix. Il monte élégamment à cheval. Il jette bien son coup de fusil et professe en littérature des opinions faisandées--mais c'est affaire de mode et il changera de théories dès que le mot d'ordre sera changé. Au demeurant banal, mais bon garçon et brave, doué en somme des mêmes défauts, des mêmes qualités que les hommes quelconques de son âge. Ajoutez que dans ce spécimen vulgaire de l'humanité de vingt ans, le beau mystère de vivre et de désirer apparaît avec le même attrait que chez tous les êtres jeunes et s'échappe, aussi impérieux, de tous ses regards et de tous ses gestes. Il a vingt-quatre ans.
Nora le regarde tout juste avec la même attention qu'elle prête aux autres invités, y compris les femmes. Aucun ne l'intéresse, ni le gros banquier Legros, trop bien nommé, ni le général Lagrange, ni leurs femmes, ni l'avocat Poireux, ni le colonel de la Balme. Tout ça, pour elle, c'est «des gens». Il y a quatre jeunes filles, deux Lagrange, une Legros et enfin Mlle Lairoy, accompagnée de sa mère, et sœur du jeune Alfred, un adolescent de dix-neuf ans, que, dans sa pensée, François Mitry met en balance avec M. Émile Louvier. A ces gens viennent s'ajouter deux ou trois personnages d'égale importance, et enfin Mitry annonce qu'il ne manque plus à l'appel que deux amis, M. et Mme de Morigny, deux amis qu'il croyait perdus, et qui, après neuf ou dix ans passés dans tous les ports de mer du globe, à la recherche de la fortune enfin rencontrée, viennent de rentrer en France. Morigny lui a écrit voici huit jours à peine. Mitry a répondu «Venez, l'occasion est bonne. Vous trouverez ici joyeuse et belle assemblée.»
M. de Morigny a riposté: «Nous arrivons.» Ils arrivent en effet. Toute la compagnie annoncée est maintenant au complet, et chaque jour ce sont parties nouvelles, tantôt en commun, tantôt par groupes séparés. Mitry a fait des programmes à l'avance. Il en propose un tous les matins. Et Mlle Marthe aidant (elle se multiplie), le personnel étant triplé à l'office et dans les écuries, tout marche à souhait.
Après les repas bruyants, on se disperse, le soir, à travers le parc. Les pins bruissent. La mer leur répond. Tout le monde goûte avec ravissement le charme des belles soirées du Midi.
XLVI
Par un de ces soirs exquis, où chacun à sa guise choisit son compagnon, Guy, lui, recherche un peu de solitude. Il trouve, au fond du parc, une petite porte entr'ouverte qui donne sur la libre colline. Il sort, monte la pente par le sentier bien tracé, éclairé sous la lune.
Il ne s'aperçoit pas qu'une petite ombre l'a suivi... Tout à coup, sur sa main que, par un geste d'habitude, il porte derrière son dos, il sent se poser une main très douce, et qui caresse... Il tressaille; il a compris, mais il ne se retourne pas; il éprouve un plaisir douloureux, qu'il attendait, qu'il redoute, qu'il veut prolonger et qu'il se reproche.
Une voix enfantine parle d'un ton boudeur:
--Vous ne voulez-vous plus me parler, monsieur Guy?
Guy, qui doit être mécontent, se tait.
La voix plaintive, toujours boudeuse, continue:
--Vous ne m'aimez plus, dites? Qu'est-ce que je vous ai donc fait, monsieur Guy?
Il ne répond rien.
--Vous ne me parlez plus jamais. Vous avez l'air de me fuir, toujours... Vous êtes fâché, monsieur Guy? Au moins, on dit ce qu'on a.
Il se ressaisit, et d'un ton qu'il veut rendre naturel, se retournant enfin:
--Je ne suis pas fâché, ma chère enfant, et je ne suis pas assez sot ni assez impoli pour refuser de parler à la charmante petite maîtresse du lieu, mais je ne comprends pas vos questions.
Nora fait une moue de dépit, invisible dans l'ombre. Elle hausse l'épaule, et elle frappe du pied, oh! à peine.
Elle ne veut pas que cela s'entende.
--Eh bien! fait-elle d'un ton dégagé, parlons d'autre chose.
--Je le veux bien... Comment va monsieur Gottfried? répond Guy, d'un ton d'innocence.
--Pourquoi cela? demande Nora, surprise.
--Pour rien... pour parler d'autre chose.
--Bon... Est-ce qu'il vous plaît, monsieur Gottfried? interroge-t-elle.
--Oh! pas du tout!
--Allons, tant mieux!
--Et à vous, mademoiselle?
--La belle question! il me fait horreur.
--Ah? Pourquoi le tolérez-vous donc comme professeur?
--Autant lui qu'un autre... Et puis, je ne l'ai pas choisi; on me l'a imposé.
--On vous impose donc quelque chose, à vous? je vous croyais fière, insoumise, et même indomptable! réplique Guy vivement.
Nora se mord les lèvres... C'est vrai que, si elle voulait, ce vilain Gottfried serait bien loin, depuis longtemps! Elle en convient avec elle-même. Elle se tait, et Guy reprend:
--Il ne vous embrasse jamais, cet homme aimable?
--Voyons! s'écrie Nora, qui joue les indignées, voyons, monsieur Guy, jamais, j'imagine!... Moi! moi et Gottfried! oh! mais songez donc!
Son indignation est sincère, car ses caresses à Gottfried ne le sont pas, et elle n'imagine pas que des caresses de moquerie cela puisse compter....
Alors, Guy poursuit, implacable:
--Et ce petit paysan, gentil ma foi, qui rôde sans cesse autour de vous, mademoiselle Nora, il ne vous embrasse jamais, lui non plus?
--Jamais! dit-elle vivement... jamais, monsieur Guy!
La pauvre enfant veut être aimée. Alors, elle se défend... Aux yeux de Guy, elle sent bien qu'elle serait coupable, s'il savait. Cette idée, qui lui est toute nouvelle, la consterne. En ce moment, elle voudrait pleurer. Elle ne peut pas.
--Eh bien, ma pauvre petite, dit lentement Guy: vous mentez encore!
--Oh! fait Nora, et son pied bat la terre avec rage. Elle égratigne sa main, dans l'ombre. Elle pense que, malgré le beau clair de lune, Guy, par bonheur, ne peut pas la voir très distinctement. Elle ne répond pas un mot. Elle écoute la voix sévère qui poursuit:
--Vous êtes une enfant et vous mentez, Nora. J'ai regardé votre Gottfried. Je lis sur les visages et dans les yeux, moi. C'est un don que j'ai. C'est fâcheux pour vous. Or, Gottfried vous embrasse, et Maurin aussi. Et ils seraient bien sots, tous deux, de ne pas le faire, puisque vous le permettez! mais je ne peux pas, non, je ne peux pas aimer, moi, une petite fille qui ment, et sur de pareilles choses! il faut donc oublier la folie d'une seconde... que vous avez provoquée, mauvais petit démon...
Et, pour ces derniers mots, la voix de Guy s'est attendrie. Il a mis dans le reproche une involontaire caresse...
--Il faut, poursuit-il plus doucement, laisser bien tranquille votre ami, qui vous aime,--je parle de Guy,--sinon vous le forcerez à partir bien vite, et ce serait dommage pour lui, car ce pays est beau, petite Nora... très beau, en vérité.
Guy n'a aucune envie de partir, mais il dit cela parce qu'il le faut.
--Et puisque nous y sommes, ajoute-t-il, je vous engage paternellement, mignonne, à ne pas entrer de si bonne heure dans la chambre des hommes, Nora!.. Où en serions-nous, dites-moi, si j'étais un malhonnête homme, ou seulement un homme faible! je serais, à mes propres yeux, déshonoré, petite fille. Tenez, prenez garde à vous, Nora... gardez-vous du mensonge... et des démarches inconsidérées...
Guy s'attendrit à la voir si petite, la fillette à qui il s'adresse. C'est, en ce moment, comme il vient de le dire, un sentiment paternel qui dicte ses paroles.
--Prenez garde, pauvre petite! prenez garde! répète-t-il d'un ton d'affectueuse prière... Rappelez-vous ce que je vous dis. Il vous arrivera tant de mal, si vous ne prenez pas garde! Il se pourrait bien que personne au monde ne vous parlât plus jamais raisonnablement, comme je le fais, moi, dans votre unique intérêt... C'est pour vous, pour vous, ce que je dis là,--pas pour moi, je vous assure... J'ai beaucoup d'affection pour vous, enfant que vous êtes, oh! mais beaucoup, beaucoup!
Comment se fait-il qu'il sache tout d'elle-même, qu'il devine ou voie tout en elle, ce Guy? Comme il lui a parlé de Gottfried et de Jacques? C'est vrai, qu'il sait tout! C'est comme un juge.
Sombre, la tête basse, muette, une rage au cœur, Nora s'éloigne en cherchant dans sa tête comment elle pourra bien le punir, ce Guy détesté!
... Il y a beaucoup de pitié pour Nora dans le cœur de Guy, mais aucune estime.
Nora le comprend, mais elle n'en est qu'irritée, parce qu'elle a l'habitude de la révolte, de la colère, du commandement et de la vengeance. Ses yeux sont secs et brûlants. Elle a beau vouloir, elle ne sait pas pleurer parce que, dans les commencements de ses grandes peines, elle n'a pas voulu, par fierté; ou bien qui sait? peut-être a-t-elle une de ces natures de feu qui brûlent et sèchent au dedans la source même des larmes.
Nora a trouvé sa vengeance: elle fleurtera avec Émile! avec cet Émile Louvier qui, de l'avis de tout le monde, est si beau, bien plus beau que Guy, pour sûr! Guy? songez donc! Guy pourrait être son père!
XLVII
François Mitry est enchanté et Mlle Marthe désolée. Ouvertement, Nora fait la cour à Émile. C'est ce qui fait que Gottfried, si l'on n'y veille, crèvera d'un coup de sang.
Quant à M. de Fresnay: «Au diable, pense-t-il, cette enfant qui fleurte avec tout le monde! C'est avec ce monsieur Louvier, maintenant! Eh bien, qu'il l'épouse, ce beau jeune homme, et que Dieu les bénisse! Moi, me voilà délivré d'une assez méchante affaire!»
--Demandez donc à monsieur de Fresnay, dit Nora qui cause avec Gottfried dans le parc, si le verbe _berner_ est venu de Berne.... Monsieur de Fresnay sait tout.
--Le verbe _berner_, réplique Gottfried, vient, je crois, du mot espagnol _bernia_, qui veut dire couverture.... J'ai fait des recherches... Mais il ne s'agit pas de cela, mademoiselle. Vous aimez donc ce jeune homme?
--Qui cela? Monsieur Guy? fait Nora. Ça n'est pas un jeune homme....
--Eh non! ce monsieur Louvier.
--Je l'aime sans l'aimer, dit Nora... comme je vous aime....
--Alors, pourquoi lui parlez-vous tout bas, dans tous les coins?
--Comme à vous, monsieur Gottfried. C'est sans conséquence.
Une voix les interrompt. C'est celle de Guy.
--Eh bien, monsieur Gottfried, vous avez formé là une excellente élève.
--Monsieur le ministre, vous êtes trop bon.
--Ministre? interroge Nora.
--Les plénipotentiaires portent ce titre, dit Gottfried. Et c'est peu de chose pour un homme tel que monsieur de Fresnay.... Nous parlions, monsieur le ministre, de ce monsieur Louvier, et j'osais représenter à mademoiselle qu'elle se compromet....
--A moins, riposte Guy vivement, qu'elle ne désire l'épouser....
--Oh! fait Nora tout à coup, d'une voix sifflante,--vous êtes méchant!
Elle lève rageusement les épaules et s'en va.
Gottfried, interloqué, perd la tête.
--N'est-ce pas, monsieur, que le verbe _berner_ ne vient pas de Berne, mais de _bernia_? dit-il étourdiment, ne sachant plus où il en est.
Guy, à son tour, agacé, hausse les épaules comme Nora, et placidement:
--Vous en êtes un autre! répond-il à Gottfried qui pense:
«Les voilà, les finesses de la langue française! Jamais je n'en serai maître!...»