Part 12
Et le soir, à dîner, au moment où se croisent, d'un bout de la table à l'autre, des toasts fantaisistes, Nora, qui s'occupe fort peu de son voisin, M. de Fresnay, élève sa coupe de champagne, et interpellant par son nom Émile Louvier, assis presque en face d'elle:
--Monsieur Émile Louvier, moi, je bois, dit-elle, à votre santé!
Elle sourit, et elle salue de la coupe, mais au moment où elle va boire, Guy, d'un mouvement que personne n'aperçoit, choque le bras de Nora. Elle laisse échapper son verre, qui se brise...
--Enfin! dit-elle tout bas.
Elle a voulu, elle veut se faire aimer de Guy. Les autres, que lui importe! Ils ne demanderaient pas mieux, les autres, et ce serait trop facile! C'est Guy qu'elle veut, ce Guy qui résiste et qui est bon.
Et sa main, restée mignonne comme celle d'une enfant, se glisse sur le genou de Guy, bien doucement, bien en secret.
Alors, exactement comme autrefois, Guy prend cette main, la pose sur la table et, la tenant pressée sous la sienne:
--Il faut toujours montrer tout ce qu'on pense, petite Nora, toujours!
Dans le brouhaha des conversations d'une fin de repas, l'incident passe inaperçu ou à peu près, et, sans être remarqué, Guy peut fixer son regard sur les yeux fixes et noirs de Nora. Elle les détourne tout à coup et veut retirer sa main. Elle a honte et elle a peur. A huit ans d'intervalle, elle retrouve une même impression, fidèlement reproduite: elle n'est plus qu'une enfant sous l'œil d'un maître bon et sévère... et cela décidément est délicieux... Et tout bas, tout bas:
--Oh! vous, je vous aime, vous! dit-elle.
Guy, éperdu sous la morsure d'une douleur étrange, se sent heureux sans comprendre pourquoi.
Heureux, il l'est d'aimer et d'être aimé; malheureux, de croire indigne d'un amour vrai l'enfant qu'il adore. Et Guy prend cette fois la ferme résolution de s'en aller au plus tôt. Il n'a pas été maître du mouvement qui lui a fait briser la coupe de Nora. Il s'en repent. Elle finirait par le compromettre. Il partira. Pas demain. Mais après-demain.
XLVIII
Le lendemain, vers le soir, Nora, que Guy a évitée tout le jour, le suit dans le parc, et l'appelle.
--Monsieur Guy, je vous cherchais....
Il fait face à l'ennemi.
--Moi aussi, dit-il.
Et brusquement:
--Je pars demain.
Elle demeure toute saisie et muette. Pour la première fois il la voit tremblante et intimidée. Elle a pâli. Il fait un effort sur lui-même; il veut, d'un seul coup, arracher de son propre cœur et du cœur de cet enfant, l'amour qui germe.
--Vous serez heureuse, dit-il, vous épouserez monsieur Louvier.
Il y a de l'amertume dans ces paroles. Ce n'est pas là ce qu'il fallait dire, il le sent bien. Sa jalousie se trahit. Un sourire triste, très fin, naît aux coins des petites lèvres serrées de Nora.
--Je comprends, poursuit-il répondant à ce sourire. Vous avez cru, hier soir, que j'avais renversé votre coupe exprès, pour vous empêcher de porter cette santé?
Nora relève avec lenteur ses grands beaux yeux vers Guy. Il y voit clairement la question qu'elle se pose: «Est-ce que Guy va mentir?» Et Guy renonce au mensonge qu'il préparait.
--Eh bien, oui, je l'ai fait exprès, dit-il, mais pas du tout comme vous croyez, car (pensez-en ce que vous voudrez), ma volonté consentie n'y était pour rien! La vérité, c'est que je ne veux pas vous aimer. Je sens que cette minute où nous voici est grave.... Toute la vérité, je vous la dois, si dure qu'elle vous paraisse.... Le bonheur de votre vie dépend de ce moment-ci peut-être. Eh bien, ma pauvre enfant, vous ne m'inspirez pas la confiance qu'il faut. Quand on prétend aimer un homme tout de bon, on n'a pas avec un autre les familiarités que vous avez depuis trois jours avec ce jeune Louvier, qui est beau, j'en conviens, et riche,--et parfaitement digne de vous plaire. Donc, soyez heureuse, mais laissez-moi, je vous prie, en repos.--Du reste, pour couper court à tout ce petit roman,--je vous répète, ma chère enfant, que je pars demain. Voilà pourquoi je vous cherchais, moi aussi; je voulais vous l'annoncer.
A mesure que parle son ami, à mesure que la réprimande devient plus sévère et plus froide et surtout lorsqu'elle entend le mot de départ, Nora sent monter en elle toute la violence de sa passion, désir, espoir et crainte. Son petit cœur bat très fort. Ses lèvres sont très pâles; ses yeux, grands ouverts et fixes, enveloppent Guy d'un regard d'appel suprême, de possession désespérée. Il lui semble qu'elle se noie, et elle veut vivre!... Elle va s'attacher, s'accrocher, s'enrouler à lui!
--Vous partez? interroge-t-elle enfin, lentement, d'un air de ne pas croire encore à cette chose monstrueuse.
--Oui, dit-il avec calme, demain soir.
Alors, brusquement, d'un ton d'enfant gâtée, qui ne veut pas, et qui cherche à convaincre par un reproche caressant:
--Il ne faut pas, dit-elle, ce serait mal... très mal....
Elle ajoute après un silence:
--Tout serait perdu!
Puis, sans transition, emportée par l'onde soudaine des sentiments tumultueux qui s'accumulent dans son cœur et le débordent, elle dit, d'un ton net, tranchant, impérieux:
--Il ne faut pas, je t'assure.
Elle le tutoie, tout à coup, comme autrefois.
--C'est impossible, impossible! C'est impossible! Il ne faut plus _me laisser toute seule_!... je vais t'expliquer... Viens ici, écoute!
Elle lui dit «tu» involontairement, comme elle lui a dit «tu», l'enfant sauvage, il y a huit ans, à ce même Guy, la première fois qu'elle l'a vu... Quelque chose de plus puissant que tout, sort, en ce moment suprême, de ses regards, de ses moindres gestes... Quand ce ne serait que par pitié, il faudrait maintenant l'écouter, lui obéir....
--Viens ici! Ecoute, dit-elle. Je vais t'expliquer.
Et Guy la suit, charmé, séduit, étonné, fou.
Elle le conduit dans un taillis épais. Sous les troènes et les arbousiers, un banc est caché. Elle fait un signe. Le voilà, docile, qui s'assied près d'elle.
--Écoute! dit-elle, agitée et grave à la fois, et toujours plus pâle.
Sa voix, à mesure qu'elle parle, se précipite. Cela devient de la volubilité. Elle voudrait tout dire en même temps. Elle vide son cœur, tout entier, dans un cœur ami, pour la première fois de sa vie. Elle veut tout montrer, tout à la fois, le passé, le présent, tout le bon et tout le mauvais. Elle se donne.
--Écoute, je t'ai menti... Gottfried m'embrasse souvent, mais il me fait horreur... Si je l'ai laissé faire, dans les commencements, c'était pour pouvoir le faire aller, tu comprends?--on s'ennuie tant ici, des fois!--Je voulais le commander à ma guise--mais il me répugne,--tu comprends bien?... Tu ne vas pas croire autre chose, n'est-ce pas?.. Ce serait atroce!
Guy écoute, tout pâle. Il tremble un peu.
Elle poursuit, avec une volubilité toujours plus grande, de l'air affairé des enfants qui ont beaucoup de choses à dire et qui semblent regarder avec leurs yeux, dans l'espace, les images qui se succèdent rapidement dans leur pensée:
--Pour Jacques, c'est un bon petit, il m'aime comme un chien... oui, je l'embrasse, et de tout mon cœur encore! lui aussi m'embrasse; c'est comme un frère. J'étais si seule, si malheureuse, depuis la mort de Jupiter! Voilà, je dirai tout. Mon père ne m'a jamais aimée, depuis la mort de maman. Un jour, il m'a repoussée, renversée à terre, blessée! J'avais huit ans, ma mère venait de mourir, je n'ai rien compris à tout ça... Les hommes sont méchants. Mon père embrasse Marthe; il l'épousera, tu sais!.. Tu as compris ça, toi, du premier coup et tu m'as défendue, un jour, il y a huit ans. Tu as peut-être empêché bien des choses. Est-ce que tu as pu croire vraiment que j'avais oublié?... Non, non! Je me rappelle tout, tout de toi, tu entends,--tout! Tu as été bon, je sais. Tu es bon. Et tu es fort. Je t'aime. Et voilà tout. Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dis? Je t'aimerai tant! Je t'aime tant, déjà! Tu vois, je dis tout... Je t'ai menti, c'est vrai, l'autre jour... Je mens, d'habitude, à tout le monde, mais personne ne le voit: on est trop bête! ou bien personne ne prend la peine de me gronder, parce qu'on ne m'aime pas!... Toi, tu grondes, tu es bon, je te dis, je le sens, va, je le vois, et tu es fort... J'aime la force, comprends-tu? Jupiter était fort et il était bon. Ah! si papa m'avait aimée! mais il ne m'aime pas; j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais su pourquoi. Est-ce que c'est juste? Les enfants, on ne leur dit rien, et ils souffrent de tout. C'est injuste. Et c'est mauvais. Veux-tu m'aimer encore, dis, comme tu m'as aimée il y a huit ans? je serai si sage! Je t'obéirai, à toi, oh! à toi seul! jamais aux autres, jamais! mais à toi, oh oui, à toi seul! si tu le veux... Oh! Guy, Guy! veux-tu? dis que tu veux bien!.. Tu seras mon père et ma mère, mon dieu, mon maître et mon tout!
Guy ne répond pas. De grosses larmes coulent sur ses joues.
--Tu pleures? lui dit-elle, je savais bien que, lorsque je parlerais, tu comprendrais... ce que je ne comprends pas moi-même... Alors, tu m'aimeras bien, dis? je serai ta petite fille à toi, à toi, rien qu'à toi. Je ne suis à personne. Je serai tienne. Tu feras de moi ce que tu voudras. Et ce sera bon.
Et plus bas, tout bas:
--Tu es le maître, je t'obéirai.
Mais tout à coup, elle plonge sa tête dans la poitrine de Guy, et elle se lamente dans un grand désespoir:
--Pardon! pardon! je ne le ferai plus, bien sûr. J'ai été méchante avec toi, pardon!..
Il faut croire qu'un remords l'obsède, car d'une voix plus désespérée, elle crie:
--Oh! plus méchante que tu ne crois!
Alors, Guy n'y tient plus et, la serrant à pleins bras:
--Mon enfant! mon enfant! ma chère petite! calme-toi,... je t'aimerai bien... mais tu ne peux pas être ma femme... comprends-moi... je suis un trop vieil homme pour toi, pour une enfant si petite... mais je t'aimerai bien, va, je t'aimerai...
Elle, alors, toute blottie contre lui, d'une voix de prière adorable, qui monte vers lui avec l'humide regard de ses yeux:
--Oh! Guy! Guy! aime-moi tout de suite!
--Eh bien, oui! pauvre et chère enfant, oui, je t'aime, certainement.
Et il baise ses beaux cheveux.
Mais aussitôt, d'un bond, Nora s'est relevée. Elle a frappé du pied, elle a tordu ses mains. Elle baisse la tête.
Et d'une voix sourde, avec ses belles notes basses:
--Non! non! ne m'aimez pas, Guy! ne m'aimez pas... Il ne faut pas m'aimer! je n'en suis pas digne! je viens de voler votre amour! Oh! si vous saviez! je n'ai pas tout dit!... je n'ai pas tout dit!
Elle tombe à genoux devant lui et cache son visage dans ses deux mains.
Ses mains petites, Guy veut les écarter, mais toute sa grande force n'y parvient pas, parce qu'il a peur de lui faire mal. L'enfant s'est roidie, et résiste, invincible.
--Allons, Nora, ma petite Nora, calmez-vous, calmez-vous, je vous pardonne d'avance. Ne dites rien, si c'est trop pénible à dire; votre bonne volonté, Nora, me suffit. Je vois tout votre petit cœur; il est bon, Nora, je le sais..
--Non! non! il n'est pas bon! Vous ne savez rien!... Et quand vous saurez tout, vous ne voudrez plus m'aimer, plus jamais! C'est affreux, affreux!.. Mais je vais tout vous dire, tout... Voyant que vous ne vouliez pas de moi, j'ai fleurté, comme vous avez vu, avec ce jeune homme. C'était d'abord pour me venger, pour vous faire de la peine, et puis... et puis...
Elle suffoque. Et, s'exaltant toujours davantage à mesure qu'elle voit la gravité des choses qu'elle confesse:
--C'est honteux... honteux! affirme-t-elle avec une violence extraordinaire... Oui, c'est vil et honteux... Il m'a embrassée!.. et ce ne serait rien, s'il ne m'avait pas embrassée... comme vous l'autre matin... comme vous, Guy, comme vous!
Elle sanglote.
--Oh! Guy! Guy! Si vous aviez su cela, il y a quelques minutes, vous n'auriez plus voulu de moi, vous! Je vous ai volé vos caresses, j'ai voulu voler votre amour... Est-ce que vous me pardonnerez jamais?...
Guy est très grave, très malheureux,--content aussi.
--Je vous pardonne, dit-il doucement, je vous pardonne, Nora. Au fond, pauvre enfant, vous êtes bonne, je vous assure...
--Non, non! murmure-t-elle irritée, sombre, pleine de colère contre elle-même. Non! je ne veux pas vous tromper... je suis méchante, voyez-vous... Et je le serai peut-être encore, parce qu'il y a des choses plus fortes que moi... Mais vous serez encore plus fort, vous, n'est-ce pas?... Vous serez sévère, pour me rendre bonne tout à fait et digne de vous! Vous me punirez, dites, mon Guy?... Il le faudra... Il ne faudra pas me manquer, entendez-vous! Il faudra être juste toujours, mais toujours fort,--vous entendez?--comme on n'a jamais été avec moi... Ceux qui punissent, ceux-là aiment.
* * * * *
Ils se serrent l'un contre l'autre, dans l'ombre de la nuit qui monte, et qu'éprouvent-ils tous les deux, si ce n'est pas là de l'amour?
XLIX
Le lendemain matin:
--Si jamais l'envie vous reprend d'approcher trop de moi votre vilain museau, monsieur Gottfried, vous recevrez--j'en suis fâchée,--mon encrier lui-même sur votre tête. Vous apprendrez que je sais me défendre, _quand je veux_; et, selon vos honorables principes,--par la force comme par la ruse.
--Mais, mademoiselle...
--C'est fini, ça. Si vous croyez que je ne sais pas ce qui vous agite...
--Et qu'est-ce, mademoiselle?
--Peut-être bien la Volonté de l'espèce, monsieur Gottfried, achève Nora en éclatant de rire, mais pour sûr le désir d'épouser ma dot! Seulement, voyez-vous, monsieur Gottfried, je bois du vin rouge, moi, et je ne me nourris pas d'andouilles, quand elles seraient de Souabe.
--Celles de Souabe sont les meilleures, dit Gottfried ingénument.
Il ne manque jamais d'exprimer cette opinion.
--Vous seriez tout à fait gentil, monsieur Gottfried, de renoncer à vos petits projets, et de donner votre démission. Car je vous ai assez vu, monsieur Gottfried, et si vous ne vous en allez pas de bonne grâce, monsieur Gottfried, je vous en ferai voir de si drôles,--que vous n'aurez plus qu'un désir...
--Et lequel, mademoiselle?
--Celui de Rückert, monsieur Gottfried: des ailes! des ailes! des ailes!... des ailes pour filer plus vite!
Ainsi finit la leçon de ce matin, qui n'avait pas commencé du reste, et Gottfried, abasourdi, s'en va tenir conseil avec sa sœur.
--Mes affaires marchaient si bien... Tous ces étrangers qui envahissent le château depuis plusieurs jours, ont tout gâté. C'est ce petit Émile qui a fait tout le mal, pour sûr.
--Je le crains, dit Marthe.
Pendant ce temps, Nora a rencontré Émile au jardin.
Il se rapproche d'elle et dit:
--Il fait beau ce matin, mademoiselle Nora.
Cette réflexion de Louvier est fort juste. Le ciel, en effet, est très bleu.
--Pas pour vous, non, pas pour vous, réplique Nora. Le temps s'est gâté pour vous aujourd'hui.
--Comment l'entendez-vous, mademoiselle? dit Émile, piqué.
--Tenez, monsieur Émile, je suis une personne très petite, mais j'ai une grande volonté... Oh! vous ne me connaissez pas! je veux ce que je veux, et ce que je veux, je le dis. Vous ne me déplaisez pas, bien sûr, mais je ne suis pas folle de vous, non plus... Eh bien, voilà, j'ai fait la coquette avec vous pour en exciter un autre! c'est très mal, mais c'est comme ça.
Et d'un petit air entendu, tout à fait risible:
--On est femme, vous savez... nous sommes toutes comme ça! Ce qui m'amusait hier avec vous ne m'amuse plus. Alors je viens vous dire: Ne me rejoignez plus dans les coins, n'ayez pas l'air de vous entendre avec moi,--surtout n'essayez plus de m'embrasser... je ne veux plus!
Et d'une voix creuse, Nora ajoute:
--Ça en fait souffrir un autre!
--Alors, dit Louvier, froissé, je vous ai servi de jouet, tout simplement?
Elle le regarde d'un air narquois:
--Ça n'était déjà pas si ennuyeux!
Puis redevenant sérieuse:
--Tenez, vous prenez de travers un aveu très gentil, très bon garçon de ma part, monsieur Louvier. Vous manquez d'esprit en ce moment. Vous n'avez qu'à sourire, à me tendre la main et à me promettre d'agir comme je vous demande. Est-ce dit?
Il y a, en amour, différentes méthodes françaises; il y a la hussarde, qui n'est pas la moins estimable. Elle est très pratiquée, et, pense Louvier, elle réussit souvent, même aux dragons.
Il saisit l'enfant par la taille et la presse. Il est fort, il est sûr de lui, il cherche sa bouche.
Mais il a compté sans la souplesse, l'agilité, la nervosité, la rapidité de mouvement de la petite diablesse noire qui se tortille, glisse sous son bras, à travers ses mains, crible ses jambes de menus coups de pied précipités, lui égratigne les mains et la joue, tire de-ci, de-là, sa moustache et sa barbe, harcèle en un mot l'ennemi sur tous les points à la fois. Elle est partout. En vérité, elle lui a gâté un peu son plaisir... Il faut bien qu'il la laisse aller... Mais une fois à terre elle ne s'en va pas. Elle se plante devant lui, le regarde fixement et dit:
--Est-ce qu'on est lâche, dans les dragons?
C'est avec la gamine qu'il a cru lutter; il la regarde et voit, dans ses yeux, la femme.
Alors, honteux de lui-même et tirant son chapeau:
--Veuillez me pardonner, mademoiselle.
--Volontiers, dit-elle... Je crois bien d'ailleurs que j'ai eu les premiers torts, monsieur. Et c'est bien pour cela que j'ai voulu être franche avec vous.
Étourdiment Émile Louvier demande encore:
--Et quel est mon heureux rival?
Elle éclate de rire, espiègle:
--Monsieur Gottfried! s'écrie-t-elle en s'enfuyant, cette fois, au plus vite... Monsieur Gottfried, que voici!
Gottfried, en effet, cherche M. Louvier. Il l'aborde et lui dit solennellement:
--Vos intentions sont-elles pures, monsieur? j'ai quelque droit de vous le demander.
Il tombe assez mal, puisque Louvier, plus vexé qu'il n'a voulu le paraître, vient tout justement de recevoir un congé en règle.
Le dragon regarde Gottfried et, à l'idée que cet ours mal léché peut avoir la prétention d'épouser la petite fille, il est pris de la double envie de mourir de rage et de mourir de rire.
Il prend ce dernier parti.
--Vous riez, monsieur, et pourquoi? demande Gottfried avec dignité. Ma question n'a rien de risible.
--La question n'est qu'impertinente, dit Louvier de plus en plus agacé, mais le questionneur est grotesque... Tenez, fichez-moi la paix.
--J'ai quelque droit de vous interroger! répète Gottfried qui a étudié sa phrase et préparé la scène.
Le dragon le regarde de travers et prononce placidement ces trois ou quatre mots mystérieux qu'il a rapportés de la caserne:
--Toi, ferme ton phonographe!
--Cet instrument n'a aucun rapport avec ce qui nous occupe, dit Gottfried, qui a juré de ne pas se laisser démonter. Voulez-vous, oui ou non, répondre à mes questions?
--Veux-tu répondre aux miennes? dit Louvier, avec une aimable familiarité.
--Si elles sont convenables, riposte Gottfried sans étonnement, mais avec fierté.
--Avez-vous, oui ou non, caressé l'idée d'épouser la fille de la maison?
--Oui! dit Gottfried avec énergie, je l'ai caressée!
Il n'a pas achevé qu'il reçoit sur le matelas de sa barbe épaisse une maîtresse gifle, mais sans s'émouvoir et non sans esprit, il répond simplement:
--C'est tout ce que je demandais! Cher monsieur, au plaisir de vous revoir.
Et il va se mettre en mesure d'envoyer à Louvier les témoins nécessaires.
Mais comme il s'éloigne, la figure du petit Jacques lui apparaît entre deux branches d'un buisson voisin, et l'enfant, gravement, lui dit:
--Est-ce que ça vous a fait bien mal, monsieur Gottfried?
L
François Mitry est à mille lieues de supposer ce qui se passe entre Guy et Nora. Et qui pourrait s'en douter? Guy a bien près de quarante-quatre ans. Elle n'en a pas beaucoup plus de seize.
Mitry a paru, plus que jamais, ne pas s'occuper de sa fille; il n'a jamais été si attentif pourtant aux faits et gestes de l'enfant. Il voit bien que le jeune Alfred est tout à fait négligé par elle. Il est persuadé que Louvier est en bonne voie, et il s'en réjouit.
Nora mariée, il oubliera ces sept ou huit années de martyre où il lui a fallu subir la vue de cette petite, trace vivante de la fourberie de Thérèse.... Thérèse?... voilà le nom qu'il ne peut prononcer ni entendre sans un secret frémissement. Amour et haine, à ce nom, gonflent son cœur. Ce nom, c'est le ferment toujours prêt à lever en lui et à bouillonner.... Enfin, la petite enfance de Nora appartient au passé. Un homme va la prendre, l'emmener loin de lui, à jamais. Quel soulagement! Oh! il se propose d'être un beau-père commode: on ne le verra pas souvent!... Après tout, il a fait son devoir strict envers cette petite. Il l'a négligée et laissée trop libre, c'est vrai,--mais dans une solitude où elle était à l'abri des mauvaises influences bien mieux qu'on ne peut l'être dans les villes. Ce Gottfried, il faut l'avouer, est un idiot,--mais qui sait beaucoup de choses. Il n'a tenu qu'à elle de tout apprendre de lui, et de Marthe.
Voilà ce que pense François Mitry, tout en s'occupant de ses hôtes.
Or, il y en a deux qui ne lui sont pas agréables. Ce sont les Morigny. Comment n'a-t-il pas pensé que Mme de Morigny lui parlerait surtout de Thérèse et de Lucien, et qu'elle était peut-être leur confidente! Lorsqu'il a reçu la lettre par laquelle les Morigny lui annonçaient leur retour en France, et demandaient à le revoir, il était préoccupé de mille affaires, en train d'écrire à tous les autres invités,--et il a répondu étourdiment à Mme de Morigny par une invitation aimable. Est-ce étourdiment? N'a-t-il pas songé, une seconde, que par cette Mme de Morigny, il aurait peut-être des détails nouveaux sur son grand malheur? Quels détails? il sait tout. Qu'a-t-il besoin de renseignements? Qu'a-t-il besoin de faire mettre le scalpel dans sa vieille plaie fermée? Voilà ce qu'il s'est dit lorsqu'il a revu cette femme, d'ailleurs distinguée et qui est encore belle. Elle est triste, elle aussi. Elle a perdu, à l'étranger, une fillette que Nora, dit-elle, lui rappelle beaucoup.... Elle n'est pas amusante, la pauvre femme.... Encore une qui a dû tromper son cher mari! A présent, Mitry doute de toutes les femmes.... Et depuis l'arrivée de Mme de Morigny, il évite avec soin de se trouver seul avec elle pour ne pas lui laisser entamer le chapitre des condoléances et avoir à subir l'éloge, en quatre points, de sa bonne amie Thérèse!...
Enfin, Mme de Morigny lui a demandé, d'une façon formelle, un entretien particulier. Il n'a pu refuser.
--Je vous ai paru préoccupée, depuis deux jours que je suis ici, n'est-ce pas?
--Un peu, madame.
--C'est qu'en effet je cherchais, sans la trouver, une occasion de causer secrètement avec vous... J'ai dû finir par vous demander cet entretien.
--Je suis à vos ordres, madame. N'êtes-vous pas une ancienne amie?
--De votre chère femme, et par conséquent de vous, oui, cher monsieur Mitry.
François Mitry pâlit un peu et son front s'est plissé.
--Je vous demande pardon de réveiller vos plus douloureux souvenirs, mais il le faut.... Du reste, ne pensons-nous pas toujours à nos morts? Les paroles n'aggravent pas notre douleur, et la soulagent quelquefois.... Moi, tenez, j'aime à parler de ma fille!... Nous étions au Brésil quand elle est morte, deux ans après notre départ de France. Elle aurait tout juste l'âge de la vôtre.... Vous la rappelez-vous, ma pauvre fillette?
--Oui, oui, dit François....
--Hélas! mon excellent monsieur Mitry, je ne sais plus comment m'y prendre pour avouer ce qui me reste à vous dire... J'aimerais mieux... Il ne faut pas surtout que mon mari apprenne que nous avons causé secrètement... car j'ai peur de tout, même après tant d'années....
Et brusquement, regardant François Mitry en face:
--La chambre de votre femme, est-il vrai que vous y ayez conservé toutes choses en place comme de son vivant?
--C'est vrai, dit François Mitry.
--Eh bien, voulez-vous m'y conduire? Ce sera plus simple....
--Venez, dit-il, étonné.