Diamant noir

Part 13

Chapter 133,984 wordsPublic domain

Que va-t-il apprendre? Il marche devant elle; il est sans inquiétude, du reste. Le plus grand des malheurs, le seul qu'il ne songeât point à redouter, ne lui est-il pas arrivé, après la mort de Thérèse? Cela a changé, gâté sa vie. Il s'est consolé comme il a pu. Est-il vrai que la plaie soit fermée? non. Elle saigne toujours, au fond, mais elle est cachée à tous les yeux. Il lui arrive encore de s'attendrir en regardant par hasard le portrait de Thérèse, ou les yeux de Nora qui lui ressemble tant, mais il n'a plus embrassé, depuis longtemps, ni l'enfant, ni le portrait. Il ne croit plus à l'amour, à la fidélité, aux niaiseries du sentiment. Il n'est plus qu'un vieux célibataire, ami du repos, et qui se donne des plaisirs réguliers, ordonnés méthodiquement. Il joue, chasse, et ne déteste pas les plats doux. Mlle Marthe les réussit à merveille. Il se demande s'il ne finira pas par épouser cette aimable personne, afin d'avoir dans ses vieux jours une servante qui ne lui donne pas son congé pour aller à d'autres affaires. Il en est là. Et tout cet arrangement d'existence est si simple, si bien conçu, si solide, si bête, qu'il ne voit pas trop quel événement ou quelle parole pourrait le troubler, et faire tressaillir son cœur desséché, de sceptique positif. Que Nora soit mariée, qu'il en soit débarrassé, et il songera à lui-même, uniquement.

Il marche devant Mme de Morigny pour lui montrer le chemin. Il se sent tranquille, un peu curieux cependant, malgré tout.

--Voici la chambre de ma femme, dit-il en ouvrant la porte.

Elle entre et, sans un mot, va droit au meuble où il a trouvé les horribles lettres.

Il la regarde, stupéfait.

--Me permettez-vous d'ouvrir ce tiroir secret?

Pétrifié, il fait pourtant signe que oui. Elle ouvre. Le tiroir est vide. Elle regarde François Mitry qui est tout pâle. Il n'ose comprendre sa propre pensée. Il s'épouvante d'une terreur qui lui vient!

Il regarde Mme de Morigny d'un œil fou.

--Mes lettres, monsieur, dit-elle, qu'en avez-vous fait?

Ce mot le frappe comme une balle de fusil. Il chancelle.

--Vos lettres? murmure-t-il.

--Oui, mes lettres....

Il sanglote:

--Je les ai....

--Et vous les avez lues!... Ah! monsieur Mitry! monsieur Mitry! quelle honte m'est infligée devant vous!...

Et alors, la pauvre femme, tout en larmes, entreprend de se défendre:

--Je vous demande encore une fois pardon de vous entretenir d'autre chose que de la morte bien-aimée et, en même temps, de vous la rappeler d'une façon si vive, mais je tiens tant à ces lettres, surtout depuis la mort de Lucien Houzelot!.. Il est mort l'année dernière. Ma chère Thérèse connaissait mon malheureux amour pour lui, et les affreuses, les inévitables raisons qui m'ont mariée à monsieur de Morigny.

François Mitry a fermé les yeux. Mme de Morigny parle à un fantôme. Le malheureux regarde, en lui-même, le désastre de sa vie, les ruines fumantes de son cœur!

Mme de Morigny poursuit, et le flot de ses paroles passe sur lui comme l'eau d'un torrent sur un homme qui se noie, sans lutte, attaché aux pierres du fond:

--Vous comprenez, n'est-ce pas? poursuit-elle.

Et ce mot «vous comprenez» sonne aux oreilles du malheureux comme une infernale ironie!

--Vous comprenez? dit-elle. La vie est horrible, voyez-vous! Il y a des circonstances fatales dont on ne peut s'évader. Elles vous enserrent. Du dehors, les gens ne comprennent pas, ils condamnent. Mais ceux qui souffrent, ceux qui subissent, ceux qui sont pris, terrassés, vaincus par les passions et les circonstances, ceux-là pourraient dire comment ce qui semble impossible arrive au contraire sans qu'on ait pu l'éviter... Mes lettres, monsieur Mitry, gémit-elle, de grâce, rendez-les-moi bien vite; où sont-elles? c'est pour les ravoir avant tout que j'ai prié mon mari de vous écrire, que je l'ai contraint à venir ici... Il fallait, n'est-ce pas?... Je sais bien, on devrait brûler peut-être ces souvenirs-là, mais moi, je n'ai pas pu, je ne pourrais pas encore... J'ai cru que je ne devais pas. Je vais vous dire pourquoi; je vais tout vous dire: ces lettres contenaient l'aveu du père... Vous ne comprenez pas?... Tant que ma fille vivait, je voulais avoir, pour elle au besoin, ces lettres de Lucien! où il parlait d'elle comme d'une fille bien-aimée... Mon cher et pauvre Lucien! Thérèse l'aimait, Lucien, à cause de moi, par pitié pour lui et pour moi. Dans sa pureté, elle avait compris ma faute, l'avait pardonnée, et elle avait daigné en garder la trace et la preuve,--par pitié pour moi, à ma demande... pour rendre service à ma fille, à Lucien, à moi! Où sont mes lettres, monsieur Mitry?

François Mitry, du pas d'une statue, s'éloigne, va dans sa chambre et en revient avec les lettres...

--Les voici! dit-il.

Mme de Morigny ouvre le paquet, l'examine rapidement.

--Il en manque trois, fait-elle. Pourquoi?

Et François, d'une voix d'agonisant:

--J'avais voulu brûler le paquet. Seules, les lettres qui manquent ont été consumées. Alors seulement... j'ai lu...

Mme de Morigny regarde, effarée à son tour, la blancheur de mort répandue sur le visage de Mitry... Il garde les yeux fermés.

Elle avait cru jusqu'ici qu'il souffrait au seul souvenir de Thérèse. Elle comprend maintenant l'horreur de la vérité.

--Et vous avez cru?... Elle n'achève pas.

François Mitry, anéanti, baisse la tête pour dire: Oui!

--Ah! malheureux! malheureux! malheureux!

Elle s'affaisse sur une chaise:

--Monsieur Mitry, dit-elle après un silence d'angoisse, j'ai pour devoir maintenant de vous apporter une lumière complète, qui éclaire votre affreux malheur jusqu'au fond,--et qui lave le souvenir de Thérèse. Avec les trois lettres brûlées, il y avait une note de ma main, à vous adressée, qui expliquait tout--car j'avais voulu prévoir une erreur que cependant je jugeais impossible... Grâce à la précaution que j'avais prise, la possibilité d'une erreur semblait conjurée, et cependant, voilà!... Mais, poursuit-elle, ces lettres n'étaient pas signées?...

--Je connaissais, répond Mitry, l'écriture de Lucien. Et puis, le paquet portait son chiffre.

--Mais le nom de Thérèse n'apparaît nulle part, dans ces lettres!...

--Pas plus que le nom de l'enfant. Les lettres n'étant pas signées, il était naturel qu'on n'y nommât personne. Tous les autres détails, l'âge de l'enfant, tout, pouvaient se rapporter... à moi!... à Nora!

Mme de Morigny éclate en sanglots:

--Ah! ma pauvre Thérèse! je t'ai fait plus de mal après ta mort qu'on n'en peut souffrir vivante!

Et d'un accent de rage, elle ajoute:

--C'est une fatalité sans nom!... Devant ces infamies de la destinée, il n'y a rien à dire, n'est-ce pas?

Elle regarde encore Mitry. Il est toujours debout, de plus en plus pâle, toujours pareil à une statue de la stupeur et de l'angoisse. Ses lèvres maintenant se mettent à trembler...

--Courage! monsieur, dit la pauvre femme! courage!

Et doucement, croyant bien faire, elle ajoute:

--Voyez-vous, il fallait croire en elle, croire aveuglément, car c'était une âme de sainte. Vous n'avez pas cru! Voilà votre faute. Ah! monsieur Mitry, il faut croire aux âmes, bien plus qu'aux faits!

Et François Mitry s'imagine entendre la morte elle-même lui répéter tout haut ce qu'elle lui murmurait le matin où il trouva Nora couchée dans ce lit funèbre qui est là sous ses yeux. «C'est l'âme seule--disait la morte,--qui est une vérité, et quand elle est connue, c'est un crime de s'attacher aux réalités. Les faits et les réalités sont des apparences. Les apparences peuvent mentir. Les âmes ne mentent point. Seulement, il faut savoir les approfondir et les connaître. Tu devais croire en moi, car tu avais vu mon âme, ou si tu ne l'avais pas vue, c'est donc que tu ne m'avais pas assez bien aimée. Tu as douté de l'âme que tu devais connaître; et cela, c'est un crime d'amour, et de cela, tu as été puni affreusement!

«Mais elle, elle, ta pauvre enfant, ta fille, quelle faute avait-elle commise et pourquoi l'as-tu châtiée? Et quand même elle n'aurait pas été le sang de ton sang, pourquoi n'as-tu pas eu pitié de son innocence? Voilà le second crime qui, aujourd'hui, est puni en toi... François, François,--répète la morte,--je te l'avais bien dit: tu t'es séparé de l'amour!»

Et, en tombant de tout son long sur le lit tragique de Thérèse, le colosse abattu crie, à travers ses sanglots:

--Nora! Nora! mon enfant, ma fille! Nora! ma fille! mon enfant! Oh! pourquoi est-il trop tard? et pourquoi tout cela? pourquoi tout? pourquoi? pourquoi? pourquoi?

LI

Ainsi il y eut--chose horrible--un malheur plus grand pour Mitry que d'apprendre que Thérèse l'avait trahi, ce fut d'apprendre qu'elle ne l'avait pas trahi;--qu'il l'avait à tort accusée! qu'il a sali, gâté, gâché sa vie, à cause d'un mensonge des choses qui lui a fait croire à un mensonge d'âme!

Il se roula longtemps sur le lit de Thérèse, demandant pardon, à elle et à leur enfant.

Mme de Morigny était toujours là, accablée.

--Et moi aussi, dit-elle, je vous ai fait souffrir!

Enfin il se ressaisit un peu.

--Soyez indulgente pour tant de faiblesse, dit-il, mais c'est horrible, plus horrible que vous ne pensez... Si vous saviez!... Nora...

Et sans pouvoir en dire davantage, il se remit à pleurer.

--J'essaierai, maintenant, de réparer de mon mieux! mais, je le sens, c'est impossible!

Il se leva.

--Vous nous permettrez de partir seulement demain matin, cher monsieur Mitry, lui dit Mme de Morigny. Un départ précipité, ce soir même, pourrait éveiller des curiosités...

Il lui tendit la main.

--Merci, dit-il.

Il ajouta:

--C'est fini, me voilà calme... Oh! Thérèse! oh! ma Nora... Je veux la voir, à présent, la voir tout de suite, cette fille de la douleur!--Je suis si coupable envers elle!... J'ai été si dur! Voulez-vous, madame. lui dire de monter ici, dans cette chambre? C'est ici que je dois la revoir pour la première fois après vos révélations qui m'ont rendu, hélas! à moi-même!

Mme de Morigny sortit. Peu d'instants après, Nora frappait à la porte.

--Entrez! gémit le malheureux père.

Elle se présentait devant lui comme à l'ordinaire, avec un visage un peu mauvais, l'œil armé pour ainsi dire de résolutions de combat.

--O ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! ma Nora! ma pauvre Nora!

Elle ne comprenait pas, mais elle reconnaissait bien le son de la tendresse dans cette voix en larmes. Hier soir, la voix de Guy avait eu de ces intonations pénétrantes qui s'en vont caresser le fond de l'âme.

A présent qu'elle était là, il ne savait plus que dire, ni que faire.

Il eut envie de se mettre à genoux devant elle, de baiser le bas de sa robe, de baiser ses pieds, de lui crier, à elle-même: Pardon! pardon! comme il le murmurait tout à l'heure à son image évoquée et à l'ombre de Thérèse.

Il n'osa point; il eut peur de son étonnement, de ses questions. Il eut envie de lui dire: «Voici mon affreuse histoire. Voilà pourquoi j'ai été fou, malheureux et méchant. J'ai douté de ta mère!»

Il n'osa point. Il se faisait horreur, maintenant, d'avoir pu douter, sur des apparences que sa raison même, éclairée par son cœur, aurait dû repousser!

--Approche, Nora, dit-il, chère enfant malheureuse! approche, je t'en prie, que je te regarde!

Elle se tenait debout devant lui, surprise, froide. Il la regarda longtemps, longtemps.

--Comme tu lui ressembles! dit-il enfin... Et à moi aussi... un peu.

Un sanglot le prit. Il se jeta, de nouveau, sur le lit, la face contre les coussins, en criant: «Pardon! pardon! pardon, Thérèse! Nora, Nora, pardon!»

Alors, sans rien comprendre, sinon que cet homme si fort, si longtemps dur, méchant pour elle, avait un chagrin infini, Nora, songeant à Guy, Nora qui connaît le bonheur d'aimer, l'heureuse Nora d'aujourd'hui, met sa petite main tranquille sur l'épaule du géant tombé, et, sans beaucoup d'émotion, par pitié seulement, elle dit: «Mon père!»

A ce mot, François Mitry, d'un mouvement emporté se relève et la prend sur son cœur et l'embrasse à l'étouffer...

--Oh! dit-elle, comme elle lui disait déjà lorsqu'elle était toute petite... Oh! vous me faites mal!

--Hélas! dit-il, c'est ma destinée!

Et après un nouveau silence:

--Allons, va, maintenant, Nora, ma fille... je ne vais plus penser qu'à ton bonheur...

Tout de même, elle croit sentir que la destinée, autour d'elle, se fait déjà meilleure, et, en sortant, elle a souri à François Mitry un peu consolé.

--Qu'y a-t-il donc? se demande-t-elle.

Mais après tout, que lui importe cette scène d'attendrissement, de la part d'un homme qui a été, neuf ans, son bourreau? Il revient trop tard. Elle a grandi pour l'autre amour. Il y a aussi un père bien-aimé, dans ce Guy qu'elle adore. Elle ne pense plus qu'à lui.

LII

François Mitry a fait appeler aussitôt Mlle Marthe.

--Mademoiselle, lui dit-il, toute ma vie est changée par un événement que je n'ai pas à révéler... J'ai seulement le regret de vous apprendre que vous partez demain... Je sais que vous aviez certaines espérances. Oubliez-les. Vous trouverez dans ce portefeuille un certain dédommagement à la déconvenue que je vous cause. C'est une petite fortune à partager, si cela vous convient, avec monsieur votre frère. La voiture qui vous conduira à la gare sera attelée demain à deux heures.

Mlle Marthe comprend qu'il n'y a pas à résister.

--C'est bien, dit-elle sèchement.

Et, pivotant sur ses talons, elle ajoute:

--Je vais prévenir mon frère.

Gottfried vient d'envoyer à Louvier deux témoins, le général et l'avocat.

Quand ses deux témoins reviennent, Gottfried, à qui sa sœur a parlé, leur tient ce langage:

--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je vous ai dérangés pour rien. Je pars demain. La cause de mon départ se trouve être, précisément, ce que je voulais empêcher au moyen d'un duel... Monsieur Mitry marie sa fille à monsieur Louvier. Dès lors, pourquoi me battrais-je? Du moment que je n'empêcherais rien, ce duel n'aurait pas le sens commun.

--Mais, dit le général, je croyais que vous aviez reçu un soufflet?

--Je l'ai reçu, dit Gottfried. Mais je l'avais désiré. Ça n'est pas une affaire. L'affaire, elle, se trouve manquée. Et j'ai là, cachées dans les poils de ma barbe, trois balafres qui prouvent surabondamment que l'épée et le sabre ne me font pas peur. Vous aurez la bonté d'expliquer au dragon ce que je viens de vous dire. C'est un duel inutile. Donc j'y renonce. Mille excuses, messieurs. J'ai mes malles à faire...

L'Allemand était pratique comme un Français fin de siècle, et plus lourdement, mais il n'était pas moins brave. Le général et l'avocat parurent si étonnés, en écoutant le discours de Gottfried, qu'il devina aisément combien tous deux se méprenaient sur les motifs de son changement de résolution.

--Mon Dieu! fit-il, si l'affaire peut se régler en vingt minutes, je n'y vois pas grand inconvénient.

Un quart d'heure plus tard, dans le petit bois au pied de la colline, au fond du parc, Louvier recevait de Gottfried un fort joli coup d'épée au beau milieu du front. Le fer ne pénétra point, mais la blessure resta visible et Gottfried partit content. Il avait bien tort. L'affaire fut connue de Nora, qui voua au jeune Émile une reconnaissance attendrie.

Il faut croire que la nouvelle du départ de Gottfried s'est répandue déjà au dehors, car Jacques Maurin entre chez lui, en coup de vent.

--Je viens vous aider, monsieur Gottfried, pour les malles, vous savez!

--Ça n'est pas de refus, petite brute! dit Gottfried. Tu es heureux que je parte; il est donc sûr que tu les ficelleras bien, mes malles. Ficelle, mon garçon, ficelle... Tu n'auras pas de pourboire.

Mais Jacques, tout joyeux, ne l'entend plus; il siffle bien haut, en ficelant les malles de Gottfried, le vieil air populaire:

Bon voyage, monsieur Dumollet!

qu'il n'abandonne que pour chanter:

Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Va-t'en voir s'ils viennent!

LIII

Les réflexions de Guy ne sont pas joyeuses. Il est allé faire, dans les bois, une grande promenade, afin d'examiner à loisir sa situation morale. Comment calmer l'exaltation de cette petite Nora? Comment sortir d'embarras, en finir avec elle?... L'épouser? quelle folie! S'il y a pensé une seconde, oui, ma foi, c'est dans la folie! D'abord, il y a la différence d'âge!... Et puis, vraiment, quelle dangereuse, quelle terrible nature!... «Il y a des choses plus fortes que moi,» lui a-t-elle dit. C'est qu'elle se sent elle-même commandée par des instincts troubles, obscurs... Non, certes, il ne l'épousera pas. Malgré la gentillesse de ses aveux, il croit qu'elle n'a pas tout dit! Sans doute elle n'est pas une petite vierge. C'est une sirène et un diable peut-être; un monstre. Rien n'explique suffisamment, aux yeux de Guy, les bizarreries, les témérités, les audaces de cette fillette. Non, certes, il ne confiera pas l'honneur et le repos de sa noble vie à ce petit Lucifer-là! Il s'en méfie bien trop; et même dans ses aveux, il y avait sans doute la volonté arrêtée de conquérir un mari par le moyen qu'elle a jugé le meilleur. Les larmes même de Nora, ses sanglots, ses lamentations, tout cela lui est suspect. Si la femme de César ne doit pas être soupçonnée, encore moins doit être soupçonnable la fiancée du plus humble honnête homme. Qui sait si son grand désespoir, en le supposant sincère, ne venait pas d'un grand remords, d'une faute inavouable?

«A d'autres!.. merci bien!» Ainsi conclut Guy de Fresnay... Il se défendra jusqu'au bout contre Nora. Et il pense, avec Napoléon, qu'en pareil cas, la seule victoire, c'est la fuite.

Au moment où il rentre à la villa, François Mitry le fait demander. Se douterait-il de quelque chose? Y aurait-il complot entre le père et la fille? Les méfiances s'enchaînent à l'infini...

Pourquoi François Mitry fait-il demander M. de Fresnay? Écrasé sous le poids de sa douleur nouvelle, sous le fardeau de ses regrets, de ses remords, de toute sa destinée, il a besoin d'ouvrir son cœur, de le décharger. De tout ce monde qui l'entoure, il reconnaît que Guy est seul digne d'entendre sa confession. Il le reçoit dans la chambre de Thérèse.

--Mon cher Fresnay, dit François Mitry, vous connaissez les hommes, l'amour et la douleur; je suis dans une heure de crise; j'éprouve le besoin impérieux de vous livrer le secret de ma vie et de la vie de Nora... Je n'obéis pas seulement à un mouvement de faiblesse... j'aurai aussi à vous demander, en terminant, un grave conseil, car je n'y vois plus, non, je n'y vois plus!..

Et François Mitry conte son histoire, l'histoire de Nora jusqu'à ce jour où il parle; depuis la mort de la mère, jusqu'à ce moment inouï où il vient d'entendre Mme de Morigny lui dire «Et mes lettres? qu'avez-vous fait de mes lettres!»

--Vous me comprenez bien, mon cher ami! Ma femme, faussement soupçonnée,--mais je suis excusable, n'est-ce pas?--reparaît à mes yeux telle que je l'ai aimée autrefois, plus pure encore, ennoblie par le martyre de neuf ans que je lui ai peut-être infligé jusqu'au fond de la mort même. Et je l'aime, je l'aime encore, et je m'écrase devant elle, abîmé dans mon désespoir sans consolation. Elle sort aujourd'hui, pour moi, de l'enfer que je lui ai fait, belle et rayonnante comme une sainte... Mais mon enfant! ma fille!.. ah! voilà l'horrible réalité. Ici, je ne suis pas aux prises avec des fantômes... J'ai imposé à l'enfant neuf années de duretés, d'humeur changeante et toujours sombre, de colère, de rage, d'injustice! Je vous ai dit tout à l'heure comment je l'ai repoussée, brutal, furieux, fou... comment elle est tombée... venez voir... tenez, contre l'angle de cette porte, là. Sa pauvre petite tête blessée, je la vois encore, je vois son sang!... quelle horreur!.. oui, oui, j'ai été infâme! je n'ai pas su épargner l'innocente! j'ai cru maltraiter la fille de l'autre; c'était la mienne! Elle a aimé d'abord son chien... au lieu de son père! pour se consoler de moi! Je l'ai laissée courir, vagabonder... je ne sais avec qui... Que m'importait! la fille de l'autre!.. Et c'était la mienne! Elle a voulu se tuer un jour... parce que son chien était mort; il avait fallu le faire abattre. Personne n'a voulu, j'ai dû le tuer moi-même! Ah! la pauvre petite! Elle a tout souffert... Sans doute aussi avait-elle surpris quelque chose de mes faiblesses avec Marthe!.. On remplaçait sa mère... on déshonorait la maison! Et elle a voulu mourir, elle a essayé de se noyer! à douze ans!... Alors, j'ai eu peur de devenir un meurtrier, et j'ai cédé devant tous ses caprices, lâchement; je la gâtais, en haine d'elle, lâchement... je l'aimais peut-être aussi... je ne sais plus!... Je me vengeais sur elle, de la mère! mais pourquoi, sinon parce que je les adorais au fond toutes les deux! Du reste, croyez-moi, j'étais fou! j'ai longtemps été obsédé par une vision de chiens, de chiens courants, qui poursuivaient Thérèse et qui me la prenaient... Je retrouve pourquoi cette vision, maintenant!... Au moment où je tombai, dans le bois, frappé de congestion cérébrale,--des chiens courants passèrent près de moi poursuivant un lièvre, et jetant leurs abois continus, comme des plaintes. Tout cela, dans ma tête, s'était mêlé; je ne suis pas bien sûr, mon ami, de n'avoir pas été fou neuf années durant. C'est seulement lorsque madame de Morigny m'a tout expliqué, il y a deux heures, que j'ai retrouvé, je crois, la juste vue des choses. A présent vous savez tout, car voilà plus d'une heure que je vous parle...--Quel roman, hein?--Vous savez tout, les faits, et les réflexions que les faits m'inspirent, et l'état actuel de mon âme. Eh bien, que croyez-vous? Conseillez-moi? Dois-je m'expliquer avec Nora? N'est-ce point là un désir romanesque? Dois-je lui avouer que j'ai souillé d'un soupçon la mémoire de sa mère?.. Il le faut bien, si je veux qu'elle me pardonne! mais, me rendra-t-elle son affection? Je ne le crois pas. On ne répare pas neuf ans d'injustice, de cruauté, par un simple aveu des motifs qui vous ont rendu fou et méchant. Elle me pardonnera peut-être, soit, mais elle ne peut plus m'aimer... Ah! quelle horreur!--ajouta Mitry sur un ton d'effroi.--Quelle horreur, si je l'ai rendue,--ce qui est bien possible!--incapable d'amour, je veux dire incapable d'aimer avec simplicité!.. Ou si trop tôt elle a deviné les dessous honteux de mon existence! Si j'ai fait cela, je lui ai d'avance ravi tout bonheur!.. Où en est-elle aujourd'hui de ses sentiments,--de ses idées sur la vie? Ma fille! ma fille! ma fille! qui es-tu, ma fille?.. Je ne te connais pas, mon enfant! j'ai vécu près de toi comme un étranger méchant, et pour toujours j'ai cessé d'être ton père! Et je ne peux plus le redevenir!

Sa douleur faisait mal à voir. Ses yeux ne se fixaient nulle part. Il regardait Guy, puis les choses autour de lui, le tapis, la fenêtre, et cherchait partout sa pensée en déroute, son âme en fuite, et le spectre de Thérèse, et l'image de Nora.

Une grande pitié vint au cœur de Guy pour ce malheureux! Quelle que fût Nora, on n'avait plus grand'chose à lui reprocher. Ah! la pauvre petite!... Ainsi, elle avait appelé la mort! à douze ans!... Quelles douleurs avait dû souffrir, pour en arriver là, une enfant si jeune, à l'âge où l'on appelle la vie! Hélas! il la voyait tout à coup comme une petite héroïne lamentable, une petite victime du mauvais vouloir des événements; c'était miracle qu'elle ne fût pas devenue pire!--et il serait beau, sublime, de l'arracher aux griffes du passé et du destin, de la douleur et du mal!

--Il faut la marier, cette enfant, mon cher Mitry.

--Et à qui, bon Dieu! s'écria le père gémissant. Qui acceptera cette tâche d'essayer de lui faire comprendre à nouveau la vie et les choses, les idées et les sentiments, les devoirs et l'idéal? Qui l'aimera assez, telle qu'elle est, pour supporter ses violences en les réduisant chaque jour un peu? Quel jeune homme assez sage pourrait entreprendre cette tâche de héros? quel époux, assez expérimenté à la fois et assez jeune, traitera en enfant l'enfant que le père a traitée en femme? Qui refera son âme? Qui lui fera un bonheur?

Alors Guy, très simplement:

--Moi, si vous le voulez, dit-il.