Part 14
--Vous! vous! dit François Mitry stupéfait.
Il réfléchit longuement.
--Pardonnez-moi, mon cher Fresnay. J'en serais heureux et très fier, car il lui faudra une main ferme pour la soutenir dans la vie, et un cœur solide!--mais quelle apparence qu'elle accepte jamais un mari de mon choix?
Alors Guy, souriant:
--Mais... c'est qu'elle m'aime, mon pauvre ami!.. Et elle me l'a dit... passionnément...
--Elle vous l'a dit... passionnément?.. Vous voyez bien qu'il faudra veiller!
Et, après cette parole qui retentit douloureusement au cœur de Guy:
--Il faut, mon cher Guy, il faut, entendez-vous, pour moi aussi... comme pour vous... qu'elle reste digne de sa mère!
Les deux hommes demeurèrent un instant sans parler. Tous deux mesuraient la hauteur des obstacles visibles, la profondeur des abîmes devinés.
--Eh bien? soupira enfin Mitry.
--Mon cher ami, répondit Guy de Fresnay, vous venez de prononcer des paroles effrayantes. Elles me remettent en présence des difficultés redoutables que mon amour, prêt au sacrifice, oublierait trop aisément. Essayons tous deux d'être sages. Retenez-moi ici, voulez-vous? Confiez-la-moi. Faites-en pour un temps l'élève de ma pensée et de mon âme. Nous verrons si le sentiment qu'elle paraît avoir pour moi a véritablement profondeur et solidité. Je jugerai aussi, je verrai si le mien est de force à supporter ses inégalités de caractère, ses lubies, tous les vices d'une éducation qu'il faut réformer. Dans six mois, dans un an peut-être, peut-être plus tôt, nous prendrons une résolution sagement mûrie et pesée.
--Soit, dit François Mitry, qui, l'air absorbé, en même temps qu'il écoutait Guy avec l'attention et la solennité d'un juge, semblait écouter une voix intérieure.--Soit, je ne peux mieux faire. Je suis dans une impasse. L'étrangeté de ma situation me contraint à accepter, sans plus d'examen, tout ce que me propose un homme tel que vous, mon cher Guy... Du reste, pourquoi ne pas vous le dire: pendant que vous me parliez, la mère me parlait aussi. Le croirez-vous, moi le sceptique d'hier, je la sens ici, dans ce sanctuaire, vivante autour de moi, présente, attentive... Et je la vois... Elle vous sourit.
Les deux hommes se serrèrent la main, comme pour un pacte.
François Mitry ajouta encore:
--Soyez son ami, son maître et son père... Vous êtes un homme, Guy... Moi, je ne suis plus rien!
Et, jetant sa tête dans les oreillers du lit funèbre sur lequel il s'était assis, il pleura longtemps.
Une heure après, comme ils se promenaient ensemble dans le parc, Mitry tout à coup dit à M. de Fresnay:
--Ah! elle vous l'a dit... passionnément?
Puis il soupira:
--Hélas!... l'éducation allemande!
Ce mot fut jeté d'une façon si inattendue et si drôle qu'ils se prirent tous deux à sourire, quoique avec tristesse, en songeant à monsieur Gottfried.
LIV
--Monsieur de Fresnay fait demander à mademoiselle si mademoiselle serait disposée à causer un instant avec lui.
Ainsi, le lendemain, parlait, debout au seuil de la chambre de Nora, le mari de Catri, Antoine, valet de chambre.
--Où est monsieur de Fresnay? répondit gravement la petite demoiselle.
--Monsieur de Fresnay attend au salon la réponse de mademoiselle.
--Dites à monsieur de Fresnay que je descends le rejoindre dans cinq minutes.
Antoine sortit. La toute petite se haussa sur la pointe des pieds pour voir, dans la glace de la cheminée, un peu plus d'elle-même, passa ses deux mains mignonnes sur ses cheveux noirs, lança à son propre regard le regard profond de ses yeux, sourit à son image comme l'augure à l'augure, et descendit le large escalier de marbre avec une dignité calme que rendait très gentiment comique l'exiguïté de sa personne.
La solennité de l'appel transmis par Antoine lui ayant donné le ton, elle entra au salon d'un air très sérieux, très «dame»!...
Sans doute elle allait apprendre quelque chose de son père. Il avait chargé Guy d'une grave communication.
--Qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle dès le seuil.
Guy avait souri de plaisir en la voyant entrer d'une allure si... imposante. Elle ressemblait à un de ces portraits peints par Van Dyck, où des infantes de cinq ans, un hochet à la main, marchent princièrement dans des robes trop longues, dans des brocarts roides et majestueux.
Guy se leva, la prit par la main, la conduisit vers un grand fauteuil dont le haut dossier, dès qu'elle fut assise, la fit paraître plus mignonne encore, et s'asseyant sur une chaise en face d'elle:
--Il y a, depuis hier, de grands changements dans le cœur de votre père et par suite il y en aura de très grands dans votre vie, ma chère enfant. Quelques-uns dépendront de vous, et nous allons en parler ensemble, si vous le voulez bien.
Elle écoutait avidement, plus surprise que curieuse, car jamais on ne l'avait consultée sur rien. Ses yeux très noirs brillaient d'une lumière douce... Et en même temps elle continuait à jouer, avec un peu d'inconsciente coquetterie, son rôle nouveau de femme avec qui on croit devoir parlementer.
--Causons, dit-elle.
Guy sourit encore, heureux de sa grâce mignonne, enfantine. Vraiment, elle avait l'air de jouer à la dame en visite.
--D'abord, dit-il, votre père s'accuse et se reproche cruellement de vous avoir mal aimée...
Elle l'interrompit d'une voix menue, nette, qui pétillait comme celle d'un rouge-gorge:
--Dites maltraitée!
Et la douceur de son regard disparut. Il devint terne et dur.
--Soit. Mais il se le reproche, vous dis-je.
--Il est un peu tard! accentua-t-elle.
--C'est entendu... Mais il croyait avoir des raisons douloureuses...
De nouveau, elle l'interrompit.
--De battre une enfant de huit ans? dit-elle, irritée.
--Cela s'expliquera pour vous, un peu plus tard, ma pauvre et chère petite. On ne peut pas tout entendre, à votre âge. (Ici, Nora frappa du pied.) Et je n'ai pas mission de vous en dire plus long aujourd'hui sur ce sujet. Ce que j'ai à vous dire me concerne, moi particulièrement.
L'œil de Nora redevint doux... Comment le noir profond de deux yeux peut-il, en restant lui-même, paraître tout autre, exprimer tour à tour nuit et haine ou amour et clarté?
--Votre père croit donc--il l'avoue avec douleur--avoir des torts envers vous, qu'il veut expier.
--Il en a! dit Nora, d'un air vraiment tragique.
Guy ne souriait plus.
--Je ne crois pas, poursuivit-elle, les lui pardonner jamais. Il a été cruel, mauvais, méchant... Je vous l'ai un peu dit l'autre jour... Je vous le dirai mieux plus tard. J'ai été, grâce à lui, _toute ma vie_, comme une petite damnée. Il m'a laissée seule aux mains d'étrangers. Depuis la mort de ma mère, on ne m'a parlé avec bonté que deux fois,--une fois quand j'avais huit ans--et l'autre fois... c'était avant-hier! vous comprenez? Et c'est vous, Guy, c'est vous les deux fois! Voilà pourquoi je vous aime, vous, vous tout seul, par-dessus tout.
Elle le regarde clairement, bien en face, simplement. Et elle lui prend la main. Et il est heureux.
Elle poursuit:
--Quant à mon père, quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, je sens que je ne l'aimerai plus jamais, jamais. Je ne peux aimer que vous... Il n'y avait contre moi aucune raison qui permît certaines choses, non, il n'y en avait pas...
--On verra plus tard, répond Guy.
--C'est tout vu, réplique-t-elle d'un air de colère.
Sa tête s'est redressée. Le regard est menaçant.
--On verra, répète Guy doucement, en dégageant sa main. Une heure viendra, poursuit-il, où vous pourrez juger en connaissance de cause, parce que vous ne serez plus une petite fille.
Ici Nora donne de nouveaux signes d'impatience.
--Pour l'instant, annonce brusquement Guy, votre père, résolu à commencer une vie nouvelle, a congédié mademoiselle Marthe et monsieur Gottfried.
Nora se lève d'un bond, l'œil éclairé d'une lueur de joie extatique, les deux mains jointes, dans cette attitude de saisissement que prennent les enfants devant quelque jouet merveilleux.
--C'est vrai, ça? murmure-t elle, immobile.
--C'est vrai, répond Guy, se levant à son tour.
--Oh! alors!... soupire-t-elle, suffoquée.
--Alors, quoi?
--Alors oui, pour sûr, il y a de grands changements!
--Ce n'est pas tout. Votre père, croyant que je peux vous être un peu utile ici, à vous, Nora, me prie d'habiter quelque temps la villa...
Les yeux de Nora jettent des flammes plus vives... Ses deux mains jointes se posent contre son épaule gauche et s'y écrasent comme pour contenir un élan de tout son être... Elle attend la fin, car Guy parle toujours.
--Et si vous y consentez, dit-il, je remplacerai un peu auprès de vous--oh! sans aucune comparaison--mademoiselle Marthe et monsieur Gottfried... C'est-à-dire que nous travaillerons ensemble... Nous causerons beaucoup. J'essaierai de vous expliquer mes idées sur bien des choses, sur les livres et sur la vie. Nous pourrons faire ensemble un peu de musique. Bref, vous aurez pour professeur votre vieil ami... Que dites-vous, mademoiselle, de cet arrangement-là?
Quand Guy a achevé une explication qui paraît interminable à Nora, aussitôt,--d'un mouvement si prompt que Guy n'a pas eu le temps de comprendre,--elle bondit sur le fauteuil, et de là, oubliant sa dignité de dame, dominant Guy au moins de toute la tête, elle lui jette les bras autour du cou en poussant des cris d'enfant joyeuse, et, parmi les éclats de rire, dans un vrai délire de bonheur, elle baise et mordille ses cheveux, effleure de la bouche son front et ses yeux, caresse sa barbe et son cou, lui ferme de la main ses lèvres lorsqu'il veut la conjurer d'être calme,--bref, elle fait à Guy les folles démonstrations d'amour, les mêmes, que lui fit le bon Jupiter à son retour d'exil.
--Ce que j'en dis! ce que j'en dis!... de ça! répète-t-elle, et, à chaque fois, elle reprend la tête bien-aimée et l'enveloppe de ses tendresses.
Sous cet orage tourbillonnant, Guy, effaré, la tête ballottée, les cheveux ébouriffés, le col fripé, Guy bêtement heureux, naïvement inquiet, s'avoue déjà que le rôle de professeur amoureux d'une pareille petite élève, n'est pas des plus commodes et pourrait bien devenir ou ridicule ou dangereux...
Enfin, elle lâche sa proie, mais c'est pour battre des mains, tout debout dans son fauteuil. Et de là, elle s'écrie, riant de voir son Guy tout défait et mis à mal:
--Oh! que vous êtes drôle comme ça!
Il en prend son parti, et riant aussi:
--Deux coups de brosse, il n'y paraîtra plus, mais il ne faudra pas recommencer souvent, Nora, à traiter de la sorte votre grave et vieux professeur...
--Et pourquoi cela? dit-elle.
--Abandonnez d'abord les sommets que vous occupez: je demande un armistice. Nous causerons dans la plaine. Allons, quittez vos positions.
--Et si je ne voulais pas?
--Obéissez, il le faut.
--Non! dit-elle, tout à coup butée par habitude de résistance, et reprenant un air de révolte sans qu'elle-même en sache la raison.
Guy, lui, comprend très bien. C'est la petite sauvage, l'impulsive, qui apparaît, redoutable. Nora est pareille à ces petits fauves apprivoisés qui parfois, sans songer à mal, griffent ou mordent le maître, et un beau jour finissent par le dévorer.
--Alors, dit-il froidement, je sais ce qui me reste à faire, Nora.
--Et quoi donc?
--Prendre tout simplement le même train que monsieur Gottfried.
Nora, sur ce mot, descend en silence de son fauteuil dans lequel, l'air boudeur, elle s'assied.
--Dites-moi, maintenant, fait-elle à travers sa moue,--pourquoi il ne faudra pas recommencer à vous montrer ma joie quand je serai contente?
Et sans attendre la réponse de Guy:
--C'est si dommage! dit-elle d'un ton naturel et tout contristé. C'est si dommage!... C'était la première fois de ma vie que je me sentais tout à fait heureuse.
A ce mot le cœur de Guy fond dans sa poitrine. Il se met à genoux devant elle, et, d'un accent plein de caresse:
--C'était la première fois, Nora? alors, que vous dirai-je?... c'est bien... c'est très bien...
Il prend ses deux mains, qu'il baise.
Il regrette de l'avoir réprimandée.
--A l'avenir, cependant, il ne faudra plus, Nora...
--Mais pourquoi? pourquoi? réplique-t-elle avec un léger retour d'impatience.
Alors Guy, de cette voix à peine expirée, qui ne trouble pas le silence dans l'air et qui sonne si profondément dans le silence des cœurs:
--Parce que je vous aime.
Elle tressaille, relève sa tête enfantine et pose sa main sur la tête de Guy comme elle faisait à Jupiter.
--Ah! dit-elle, dans un grand soupir joyeux.
--Ainsi, fait-il, vous voulez bien de moi pour maître?
--Oh! oui! dit-elle.
--Eh bien, poursuit le maître à genoux devant l'élève, je vais vous donner tout le programme de nos leçons, ma petite Nora. C'est une assez bonne conclusion à cette première séance, si vous vous en rappelez tous les incidents.
--Et quel est-il, le programme?
--Il tient en trois mots. Retenez-le bien; il n'est pas très commode à exécuter, mais vous essaierez. Le voici: _Être bonne. Aimer. Obéir._
--Je suis sûre seulement de vous aimer, dit-elle avec son air le plus enfantin.
--Alors, il faudra m'obéir... Et si vous m'obéissez,--vous ne pouvez manquer d'être toujours bonne.
Elle appuie sa tête sur l'épaule de Guy agenouillé. Elle lui parle, avec sa bouche si près de l'oreille, que chaque mouvement de ses lèvres est presque un baiser; elle murmure:
--Je serai bonne... j'obéirai... je vous aime...
Pas un instant elle n'a songé à trouver singulier et encore moins à trouver suspect que Guy, l'aimant, consente à vivre dans la maison; pas un instant elle ne se demande s'il a informé son père ou si, au contraire, il le trompe. Non, ces idées ne lui viennent pas. Elle aime Guy, et Guy va rester près d'elle. Elle est donc heureuse et ne demande rien d'autre. Du reste, tout ce que décide Guy doit être très bien. Guy peut faire d'elle tout ce qu'il voudra. Elle l'a dit et elle sait ce que cela veut dire. Elle l'aime, elle est toute à lui. Ce qu'il voudra, quand il voudra.
LV
Franchement, elle n'est pas commode, la situation de M. de Fresnay. Il s'en rend bien compte maintenant. La politique de l'Europe lui a donné autrefois moins de fil à retordre que cette petite fille. Le plus difficile, le voici: il faudra professer, gourmander, raisonner, il faudra punir peut-être, et ne point paraître ennuyeux. Il sent très bien que toute sa science de diplomate ne sera pas de trop ou plutôt qu'elle ne lui servira de rien! Il devra inventer, de toutes pièces, un système politique... Du reste, après en avoir conféré longuement avec lui-même, il est résolu à donner, s'il le faut, sa démission d'amoureux, comme il a donné celle de ministre.
Les invités de Mitry ne sont pas partis encore, sauf les Morigny. Louvier a trouvé spirituel, avec raison, de ne pas fuir tout de suite et de passer quelques jours encore à la villa, de se montrer gentil avec Nora, comme elle le désire, sans rancune. Il croit que son rival heureux c'est ce jeune Alfred. Et Nora le confirme dans cette erreur en se montrant gentille avec l'adolescent surpris. Elle ne raisonne pas cette attitude; elle l'a prise d'instinct. Elle cache son amour pour Guy.
Avec son père elle est, comme à l'ordinaire, très froidement polie.
Guy lui fait observer qu'elle pourrait, sachant qu'il a de grands chagrins, lui témoigner un peu de sympathie. Elle répond nettement:
--Je ne peux pas, c'est plus fort que moi. Ce n'est pas ma faute.
--Soyez bonne, réplique Guy.
Elle s'adoucit.
--J'essaierai pour vous faire plaisir... mais avec lui, non, je ne pourrai pas.
--Voyons, Nora!... vous avez promis d'obéir.
Elle le regarde d'un air un peu narquois. Un petit diable apparaît, blotti dans son regard:
--Oh! il faut toujours promettre! dit-elle.
Guy demeure interloqué. Elle le regarde encore d'un air moqueur, et lui échappe en riant.
Elle court jouer au tennis.
Guy assiste à la partie, assis, avec le général, sous un abri rustique, arrangé pour les spectateurs.
Et plusieurs fois il surprend Nora bizarrement familière avec le jeune Alfred. Une fois elle monte sur un banc pour lui renouer sa cravate, et quand c'est fini, elle pince le bout de sa moustache naissante qu'elle tire un peu, gentiment... d'un air malicieux. C'est comme une caresse qui ravit le jeune homme et qui fait ressentir à Guy un petit coup douloureux frappé dans son cœur, tout au fond.
Une autre fois, M. Alfred se baisse en même temps que Nora pour ramasser la balle. Elle s'appuie sur le jeune homme en lui serrant le bras, et se relève sans le lâcher. Puis, comme la balle, renvoyée, demeure accrochée dans une branche de pin, elle prie M. Alfred de la prendre par la taille et de la soulever, pour qu'elle puisse y atteindre. Il le fait, mais la main de Nora n'arrive pas assez haut. Alors ce sont des rires à n'en plus finir, et, pendant un temps qui semble interminable au malheureux Guy, la mignonne reste entre les bras d'Alfred qui, visiblement, la presse, très content.
Et lorsqu'un peu plus tard Guy, dans le hall où il l'a entraînée, dit à Nora que cela «ne doit pas se faire...» elle le regarde, étonnée.
--Tiens! vous êtes donc jaloux?
--Tout simplement. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ces attitudes garçonnières sont intolérables.
--Pour qui?
--Pour tout le monde. Tout le monde les blâmera... Et en vous voyant si hardie avec lui, soyez sûre que la mère d'Alfred hésiterait à vous donner son fils.
--Je n'y tiens pas! fait Nora qui se garde de protester contre l'idée qu'elle pourrait bien épouser ce jeune homme.
--Alors, pourquoi l'encouragez-vous?
Elle regarde Guy de travers, et, en haussant l'épaule:
--Ainsi, vous êtes jaloux, tout de bon?
--Je vous ai déjà répondu que oui.
--Eh bien, moi, fait-elle sèchement, je vous dis que c'est bête... bête et ennuyeux! insiste-t-elle.
Le visage de Guy s'attriste.
--Mademoiselle Nora, dit-il, vous m'avez montré beaucoup d'affection. Je vous en suis reconnaissant, mais l'affection qu'une petite fille a pour un grand ami n'autorise pas l'enfant à faire souffrir l'homme, ni à lui manquer de respect, par pur caprice, pour se démontrer à elle-même son pouvoir. Il y a une sorte de respect tendre que j'ai pour vous, et qu'il faut avoir pour moi. Je vois bien où est le mal: Monsieur Gottfried ne vous respectait pas, et vous ne respectiez pas monsieur Gottfried.
--Vous êtes méchant! dit Nora, frappant du pied.
C'est son mot et son geste habituels.
--Mais, poursuit Guy, il y a une grande différence entre un monsieur Gottfried et moi... nous n'insisterons pas là-dessus, si vous le voulez bien. Je ne vous autorise pas à me montrer des insolences d'élève indisciplinée. Je désire vous traiter comme une jeune fille que j'aime et que je veux aimer longtemps, et non pas comme un méchant petit garçon indocile et insolent, qu'on aurait envie de battre!
Elle hausse l'épaule violemment:
--De battre? je voudrais voir ça! siffle-t-elle, comme un petit serpent corail dressé sur sa queue.
Guy se met à rire.
--Il ne faudrait pas, dit-il, me traiter souvent... comme un Gottfried... car je me fâcherais pour sûr. Voyons, dit-il,--riant toujours,--retirez-vous le mot «_bête_», qui m'a blessé?
--Je répète, réplique Nora, que la jalousie, c'est bête.
--Au fait, répond-il de l'air d'un homme qui, convaincu tout à coup par l'adversaire, renonce à un point de vue personnel... Au fait, c'est bien possible. Et cela ne vaut pas une discussion... Revenez-vous au jardin? on sert le goûter.
Nora qui, pour résister à Guy, apprêtait de grandes forces, est toute décontenancée de n'avoir pas à les employer. Elle le suit, un peu inquiète. Il marche et parle d'un ton très naturel. Et comme, à ce moment même, M. Alfred, tout échauffé, s'approche d'un air galant, Guy l'accueille avec beaucoup d'amabilité et ne s'éloigne que lorsque Nora ne peut quitter sans impolitesse le jeune homme en train de lui conter un incident du jeu.
Tout à coup Nora devient pâle. Ses yeux se tournent obstinément vers Guy. Elle n'écoute plus son interlocuteur. Elle ne tient plus en place et trépigne dans le gravier. Quel est donc le spectacle qui l'impressionne si fort?
Guy, là-bas, s'est approché de la femme de l'avocat, et, avec sa jolie aisance, il s'est mis paisiblement à lui faire la cour. Il n'a aucune peine à lui plaire tout de suite. La jeune femme est, dans le même moment, flattée, charmée, séduite, et répond, du tac au tac, si gracieusement que le diplomate lui prend la main qu'il attire vers ses lèvres, et c'est le poignet qu'il baise. Nora continue à piaffer sur place comme un petit cheval.
Et tout à coup, elle va droit à Guy, et, bien haut, devant tout le monde, avec sa dramatique audace de petite fille qui a toujours tout affronté, même la mort:
--Vous, embrassez-moi! lui dit-elle.
On n'en est plus à s'étonner des espiègleries de Nora, et tout le monde se met à rire. Du reste, l'air enfant de Nora sauve toutes ses témérités. Elle le sait bien. Si elle était un peu plus grande, elle n'aurait pas les mêmes droits aux gamineries. De ce qu'elle croit un désavantage physique, elle fait une force et un moyen, la rusée!
--Embrassez-moi donc, répète-t-elle... C'est une idée que j'ai. Vous verrez.
Guy, un peu surpris, ouvre de grands yeux, et reste immobile.
Et pour répondre à l'air un peu mécontent de celle qu'elle appelle l'avocate et à qui elle prend son partenaire:
--Nous sommes de vieux amis, vous savez, monsieur de Fresnay et moi. Il y a bien cent ans que nous nous connaissons! Moi, j'en avais huit, n'est-ce pas, Guy?... Allons, plus vite! embrassez-moi.
L'air et le ton autoritaires d'une si petite personne sont tout à fait réjouissants.
Ma foi, Guy fait bonne contenance, et, prenant la petite tête entre ses deux mains, comme on fait à un enfant, il l'embrasse sur les deux joues. Elle, alors, entourant son cou à deux bras, le retient une seconde et lui glisse à l'oreille, bien bas, avec la voix qui trouble:
--Quitte cette femme; je suis jalouse; oui, c'est _bête!_ mais c'est comme ça.
Cela dit, elle le laisse aller, et reprend tout haut:
--Voilà. Le tour est joué. Je voulais seulement vous parler à l'oreille. C'est fait.
Puis, mettant un doigt sur sa bouche, d'un air espiègle:
--Surtout, n'en dites rien!
Guy, désolé, est enchanté. Il commence à se dire qu'il n'y aura qu'une chose à faire: aimer.
LVI
Guy n'est pas au bout de ses peines. Tantôt il se persuade qu'il est le plus heureux des hommes, tantôt qu'il en est le plus à plaindre. Tantôt il pense que Nora doit enchanter la fin de sa vie, tantôt qu'elle la désolera. Aujourd'hui, il est prêt à dire à Mitry: Donnez-la-moi; je l'épouserai dans huit jours. Demain, il s'écriera: Je pars, nous étions fous, je n'ai ni l'âge, ni le caractère qu'il faut.
Le temps passe au milieu de ces alternatives d'espoirs et de craintes.
Depuis quelque temps, la villa est retombée à la solitude. Le silence des collines emplit les allées du parc, et le rythme de la mer voisine s'y laisse entendre de nouveau.
Jacques Maurin vient, de temps en temps, voir sa petite amie. Guy le tolère, celui-là, et même lui fait bonne mine.
Nora semble plus gentille avec son père, un peu, d'une amabilité subtile, qu'on sent, et qu'on ne saurait expliquer. Seulement, dès que Guy essaie d'attaquer ce sujet, elle fronce le sourcil, prête à donner du bec et des ongles.
Un grave incident survient.
Guy ne trouve pas la clef de la bibliothèque.
--Mais, lui dit François Mitry, il y en avait deux.
Or, Guy, ayant cru apercevoir entre les mains de Nora un roman suspect, vite disparu, Guy,--qui s'étonne chaque jour d'apprendre qu'elle a lu ceci et cela, Maupassant et l'abbé Prévost,--soupçonne Nora de continuer à lire, malgré sa défense, toutes sortes de livres, et en secret. Il en vient naturellement à conclure qu'elle pourrait avoir, depuis longtemps, l'une des deux clefs.
Il pense à lui demander tout gentiment d'avouer qu'elle l'a, mais il se dit avec raison que puisque la sournoise n'a pas jugé bon de faire entrer cet aveu dans sa confession générale, elle ne voudra pas convenir d'un mensonge ainsi aggravé.
Alors, il médite un coup d'éclat.