Part 15
Une après-midi, il frappe à la porte de la chambre de Nora; il a son idée.
Brusquement, sans dire bonjour, il demande:
--Où avez-vous mis, Nora, la clef de la bibliothèque?
Surprise, elle lance un coup d'œil rapide sur une gravure de Raphaël, _la Vierge à la chaise_, suspendue à la tête de son lit. Ce diable de Guy n'a rien perdu de ce furtif mouvement. En posant la question, il épiait le petit visage.
--Je n'ai pas de clef de la bibliothèque! dit Nora, avec le visage froid, puis irrité qu'elle prend pour mentir, s'imaginant que la dissimulation est avant tout faite de froideur, et que la colère, survenant à point, détourne les gens de leur idée, et (ce qui est juste) leur fait perdre la minutieuse attention nécessaire aux juges.
Guy reconnaît aussi dans sa voix l'assurance exagérée, l'éclat blanc qui force le ton de la sincérité, et qui trahit les traîtres. Quand Nora prend cette voix-là, le cœur de Guy se sent mourir de tristesse! cela l'éloigne tant de lui, l'enfant qu'il aime! A ce ton de voix, un amoureux ne se méprend jamais; et quand on n'a pas la preuve du mensonge, dont on a cependant le sentiment assuré, c'est un atroce supplice. C'est, entre la menteuse et l'amant, la séparation qui semble définitive...
De sa voix fausse par excès de netteté, Nora répète:
--Je n'ai pas de clef!
--Ah! je croyais! dit-il... C'est bien ennuyeux!... A tout à l'heure, Nora.
Et il fait mine de se retirer; mais il se retourne brusquement, et surprend de nouveau la direction du regard de Nora, fixé sur le cadre.
--La cachette est là, pense-t-il. C'est clair... La clef, sans doute, est accrochée derrière ce cadre.
Il s'approche de l'enfant, et la regarde attentivement. Le visage de Nora s'efforce d être calme et sans expression; il imite assez mal le naturel de l'innocence. Une pâleur légère le couvre, et les yeux affectent tantôt de supporter les regards qui pèsent sur eux, tantôt de les éviter avec indifférence.
Alors, Guy s'approche de Nora, et, d'un ton triste, il lui dit:
--Comme c'est mal, Nora, de mentir ainsi, et à moi!... Et vous prétendez m'aimer, Nora? Qui aime, se donne; par le mensonge, vous me retirez quelque chose de vous, de votre esprit, de votre cœur, le meilleur de vous; vous me retirez, avec votre secret, mon autorité. Vous ne m'aviez donc pas donné tout cela, dites? Pourquoi croyez-vous que je vous gronde, enfant que vous êtes, sinon pour votre bien? L'habitude du mensonge n'est pas un des moyens du bonheur, soyez-en sûre, Nora; voilà pourquoi je voudrais vous en guérir. On ment pour échapper à des gens qu'on déteste ou dont on est détesté, mais à ceux qui vous aiment, ma Nora, pourquoi?... Quand vous m'avez fait un petit mensonge, j'y pense tout le jour, ma pensée y revient sans cesse, même dans la nuit; je suis tourmenté, malheureux, je me dis: Que croire d'elle, puisqu'elle m'a menti une fois? Et, logiquement, tout, de vous, me devient suspect; j'en arrive à ne plus savoir si vous m'aimez, je doute de vos regards, de vos sourires; j'en arrive à penser: Elle est peut-être fausse, irrémédiablement, par nature, fausse tout entière! Alors, à quoi bon l'aimer? C'est un jeu indigne!
Et d'un ton dur il acheva:
--Voyons, Nora, donnez-moi cette clef...
Elle avait écouté, les dents serrées, les lèvres blanches, prête peut-être à fondre en larmes de rage, se demandant peut-être, en même temps, si elle n'allait pas se jeter repentante au cou de Guy; mais quand il redemande la clef si rudement, elle devient farouche et, le front baissé, comme un petit taureau qui va charger:
--Je n'ai pas de clef, dit-elle. Vous me soupçonnez toujours de mensonge... _Ce sera la vraie manière de m'apprendre à mentir!_... Je n'ai pas de clef!... je n'en ai jamais eu!...
Et, comme prise d'une inspiration heureuse, comme certaine de dissiper tous les doutes par ce dernier mot:
--Demandez à Catri! s'écrie-t-elle.
--Voilà, ou je ne m'y connais pas, voilà de la belle fierté! bravo, Nora! fait Guy... Ainsi, vous admettez que je peux ne pas ajouter foi à vos paroles, tandis que je dois, selon vous, ajouter foi, en votre faveur, sur votre conseil, au témoignage d'une servante! J'estimerais donc Catri, avec votre consentement, plus que je ne vous estime? Mais, ma pauvre enfant, je sais bien que Catri mentira pour vous plaire... Ah! pauvre, pauvre enfant! que vous me faites de peine!
--Vous m'en faites bien plus! dit-elle, rageuse, humiliée, mais d'autant plus roidie. Vous m'épiez toujours, vous ne me croyez jamais...
--C'est le châtiment d'un premier mensonge, poursuit l'impitoyable Guy..... Un mensonge, Nora, est toujours une lâcheté. On ment parce qu'on a peur, entendez-vous, peur d'avouer ce qu'on a fait. Je vous croyais au-dessus de cela!
Et la sachant vaillante et fière, et voulant frapper un coup décisif, il termine ainsi brutalement:
--Vous mentez, Nora, donc vous êtes lâche!
Il croit avoir trouvé le mot qui porte; il sent que la scène approche du dénouement. L'aveu va éclater, insolent sans doute et rebelle, mais enfin ce sera l'aveu. Aussitôt, il embrassera l'enfant, la bercera de caresses, jusqu'à ce qu'elle pleure. Car il espère une crise de larmes, détente des nerfs, soulagement du cœur.
Voilà les prévisions et le projet de Guy. Mais l'attitude de Nora, qui semblait tout près de céder, redevient dure brusquement. Elle est reprise par ces démons dont elle dit: «Il y a des choses plus fortes que moi.» Et l'écolière, habituée à mépriser ses maîtres, murmure entre ses dents:
--Si je suis lâche, vous êtes stupide!
Guy regarde l'enfant maligne dont l'insolence l'exaspère, et qui,--par la taille et la mine, par la nature même de sa faute, de son entêtement, de sa sottise,--lui fait l'effet d'une gamine de dix ans... Ah! s'il avait une enfant pareille, certes il la punirait!... Comment la punirait-il?... Il éprouve le mouvement d'indignation d'un père qui croit, une fois par hasard, la correction matérielle nécessaire; et, avant d'avoir réfléchi, dans l'illusion de paternité où il est, il a levé la main sur Nora... Oui, la main si douce de l'ami si bon s'est levée contre elle..... mais ne retombe point. Ce n'est qu'une menace un instant suspendue...
Etonné de lui-même, consterné, déjà repentant, Guy s'attend à une scène effroyable. Toute petite comme elle est, c'est une demoiselle, Nora; il vient de l'oublier. N'a-t-elle pas seize ans et demi? La fierté et la dignité vont avoir un réveil terrible... L'avenir du malheureux Guy est compromis. Toute réconciliation sera impossible entre Guy et Nora...
Point du tout. Le petit visage, aussi rougissant que s'il avait été frappé, s'apaise instantanément. Un sourire doux et bon détend les lèvres amollies et humides. Les yeux noirs s'emplissent d'une âme attendrie qu'on ne leur voit jamais. Elle les soulève vers Guy avec amour, se jette contre lui, se caresse à la poitrine du maître, et, du ton dont elle dirait: «Comme tu es bon! comme tu m'aimes!» elle a murmuré, heureuse, toute câline:
--Oh! tu es méchant! tu me bats!
En même temps, le petit bras tendu s'élève, et la main mignonne désigne un point du mur que la menteuse aurait honte de regarder... C'est bien cela! elle indique le cadre derrière lequel est accrochée la clef, dérobée depuis longtemps, la clef des bons et des mauvais livres.
--C'est bien, dit-il, sur le ton du badinage caressant, avec un fond de menace sérieuse. C'est bien. Nous savons maintenant ce qu'il faudra faire. Nora n'est qu'un petit cheval rétif... Eh bien, Guy achètera des cravaches neuves, toutes mignonnes...
--Non! non! dit Nora, heureuse de n'être qu'une petite fille entre les bras paternels de Guy: Non! non!... je serai bonne... j'obéirai!
Il la sent glisser irrésistiblement entre ses bras; elle se met à ses genoux qu'elle enlace. Il la relève, tout attendri...
Nora n'a pas connu dans son enfance ces surveillances et ces châtiments où les petits sentent très bien la tendresse protectrice. Alors, un peu tard, elle se rattrape; et elle crie, dans son cœur, au seul être qu'elle aime: «Punis-moi! Bats-moi! que je sente enfin la protection et l'amour qu'on doit à tous les faibles pour les secourir contre eux-mêmes!»
Mais ce n'est là qu'un élan nouveau. L'ancienne Nora est loin d'être vaincue. Et ce qu'elle cache dans l'ombre des bras de Guy,--c'est, déjà, un visage malicieux où sourit le désir d'une revanche. Le jeune animal instinctif qui est Nora, déjoué dans sa ruse, se demande curieusement si le traqueur sera toujours plus rusé qu'elle... Cela aussi l'intéresse. Il se croit bien fin, Guy, ce Guy bien-aimé! Mais il l'a attaquée en traître, par surprise... Ah! si on voulait!... ce serait un jeu comme un autre, plus amusant qu'un autre, de chercher à savoir qui est le plus malin, de la petite fille ou du diplomate... Dans l'ombre des bras de Guy où elle a caché son visage, Nora se sent un sourire...
LVII
Peu de temps après, Guy, un soir, dit à Nora:
--J'ai passé ma journée à Hyères, Nora, et j'ai acheté.... devinez quoi?
Nora le regarde. Il sourit avec une malice qui parle clairement... Elle a deviné!
--Ce n'est pas vrai! dit-elle.
--Je ne mens jamais, moi! répond Guy.
--Vous êtes méchant! dit Nora dont l'œil se fonce.
Elle hausse l'épaule et frappe du pied.
--Elle est solide, ma petite cravache, ajoute Guy... Voyez plutôt.
Sur la table, près de Nora assise, il pose la cravache. Nora la regarde un instant de côté, d'un air farouche, puis la saisit à deux mains et s'efforce de la rompre. Mais elle ne peut que la ployer. C'est une excellente cravache. Pourtant, à force de la tordre en tous sens, elle l'a mise hors d'usage... Enfin, elle la jette au loin.
--Oh! dit placidement le terrible Guy, qui l'a regardée faire, en souriant,--j'avais, parbleu! prévu cela et j'en ai rapporté, Nora, toute une provision.
Il se lève, prend une autre cravache dans le tiroir d'un bahut où il les a toutes enfermées, et va la déposer sous les yeux de Nora, à la place même où il avait mis la première.
Elle l'examine encore, celle-ci, d'un air farouche, d'un regard de côté, puis s'en empare, et, levant les yeux sur Guy attentif, lentement elle porte à ses lèvres le petit pommeau d'argent sur lequel elle vient de lire: _Aimer, Obéir_.
Et comme il s'avance vers elle, elle prend les deux mains de Guy, et, dévotement, longuement, les baise, encore et encore!..... Et Guy, enivré, la laisse faire. Il est si sûr de l'aimer pour elle!
LVIII
C'est une terrible petite personne que Nora, un mélange singulier d'instincts impérieux, d'intelligence subordonnée, de haine et d'amour, de tragique et de gai. Elle a besoin d'un maître, elle le sait et n'en veut point, mais elle a peur de perdre Guy, elle l'aime et s'écrase, après les révoltes, en des humilités inattendues, qui le charment, l'attendrissent, le rendent tout entier, d'un seul coup, à celle dont, par instant, il se croit détaché pour toujours.
--Je vous ai acheté une poupée, Nora.
Une poupée! Nora est furieuse!
--Vous vous moquez toujours de moi, Guy!
Alors, Guy comprend qu'il a, cette fois, dépassé la mesure... Il change brusquement de langage. Il faut, paraît-il, mentir un peu, quand c'est pour le bien d'une enfant qu'on aime. Ainsi pense le diplomate.
--Non, non, rassurez-vous, Nora, et pardonnez-moi ma mauvaise plaisanterie.--La vérité, c'est que j'ai promis une poupée à la petite fille d'une personne de mes amies dont je vous ai parlé et qui habite Hyères en ce moment; et j'ai pensé que vous voudriez bien, pour que mon cadeau soit moins banal, habiller ma poupée de vos jolies mains.
--Ça, je veux bien, dit Nora rassurée.
--En même temps, je vous ai rapporté à vous un petit cadeau: un nécessaire avec lequel vous coudrez, j'espère, le trousseau de mademoiselle Debois... (c'est le nom de la poupée). Il y a des ciseaux, un dé, un étui, un poinçon. Tout cela est ancien et a dû servir, il y a cent ans, à quelque douairière en cheveux poudrés.
Et voilà Nora qui taille, coud, brode et repasse même le trousseau de Mlle Debois.
Mlle Debois est une poupée de très grande taille.
Guy, souriant, regarde à l'œuvre la petite maman. C'est, il est vrai, un charmant spectacle.
Cela dure une semaine, au bout de laquelle Guy déclare que la poupée est bien pour Nora, non pas pour une autre, et qu'il est heureux de la lui offrir maintenant qu'elle est bien vêtue. Il ajoute qu'il a pu juger de l'habileté de Nora à tailler et à coudre, qu'il en est ravi, et qu'il la félicite sincèrement.
Alors Nora se fâche tout de bon. Elle déclare qu'elle n'est plus une petite fille, que Guy l'a trompée, qu'elle ne veut pas de poupée, et enfin qu'elle est en âge d'avoir un enfant pour «de vrai!» un enfant à elle... Elle l'élèvera mieux qu'on ne l'a élevée elle-même, et il ne mentira pas, comme Guy vient de mentir à Nora!
Là-dessus, elle saisit la poupée par les deux pieds, et elle lui casse la tête contre le marbre de la cheminée.
Guy trouve cette violence déplorable,--mais Guy est faible, il aime, il est amusé, il finit par admirer les sottises qu'il prétend blâmer. Et, en souriant, il conclut à part lui que Nora pourra faire une excellente petite mère, et qu'il est temps de demander sa main à M. Mitry. Sans doute il n'a pas réformé son éducation. Sans doute il y a, de temps à autre, dans les yeux de Nora, de brusques montées d'on ne sait quelles ténèbres où flottent d'inquiétants appels, peut-être la puissance des trahisons, à coup sûr l'incertitude de l'instinct, l'onde trouble du féminin éternel,--mais Guy a toujours cru que l'amour entier d'un cœur d'homme, sain et sûr, est plus puissant que toute la femme, et lorsque Nora sera complètement sienne, il deviendra, sans peine,--rien n'est plus certain,--le maître triomphant.
Guy est trop orgueilleux, il a, de tout temps, été trop aimé, pour croire autre chose.
LIX
Depuis une heure, Guy cause dans le parc avec Mitry.
--Mon cher Mitry, ma résolution est prise. Le professeur vous demande la main de sa petite élève... J'aurai encore bien de la peine pour faire de cette enfant une femme à peu près civilisée, mais cela ne m'effraie plus autant. La nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, me la donnez-vous?
François Mitry était profondément ému.
--C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez la chose, n'est-ce pas?
Après un silence, il ajouta:
--Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez tout de suite de cette maison de deuil où j'achèverai mes jours, je le sens, comme un vieux misanthrope solitaire, vaincu par la vie... Mais si jamais elle exprime un désir de me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui aurez tout expliqué, elle pardonne..... vous me la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher Guy?
Guy serra la main du pauvre homme en silence.
Le père dit encore:
--Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon ami, méfiez-vous de la jalousie..., c'est elle qui a fait tout mon malheur!
En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher de se rappeler celles que le même Mitry lui avait dites, peu de temps auparavant, à propos des audaces de Nora: «Vous voyez bien qu'il faudra se méfier!»
Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, et vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même... Et c'était là tout le viatique qu'il emportait dans la difficile route par laquelle il irait à la recherche du bonheur, pour elle et pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude, mais il était brave. Il se comparait secrètement, non sans orgueil, à ces marins qui mettent à la voile et quittent le port précisément un jour de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait bien qu'il le serait cruellement,--mais amoureux, il l'était avec délices.
LX
Nora, en compagnie du petit leveur de liège, s'avançait. Mitry s'éloigna. Elle s'avançait, tenant entre ses mains l'écureuil qui, dans ses faveurs, avait remplacé le lièvre défunt... Le pauvre petit lièvre, avec ses bonds désordonnés, avait fini par se casser la tête contre le plafond de sa cage.
--Voyez comme elle est jolie, ma petite bête! dit Nora.
Elle tenait captif l'écureuil aux yeux vifs, à la grande queue fauve et noire, qui, provisoirement familier, une amande entre ses doigts griffus, grignotait.
--Nora, dit gravement Guy,--sans s'occuper de la présence de Jacques pas plus que des mines drôles de l'écureuil,--Nora, mon enfant, vous souvenez-vous de tout ce qui a été dit entre nous, depuis quelques mois?
--Oh! oui! fit-elle.
Et son beau regard noir se leva, plein d'amour, sur les yeux de son ami.
--Eh bien, si vous le voulez, et avec le consentement de votre père, à qui je viens d'en parler,--vous deviendrez ma petite femme, Nora... Est-ce que vous le voulez, dites?
De la surprise, Nora, sans dire un mot, laissa tomber ses deux bras, d'où l'écureuil s'échappa; et, rapide, sautant sur le tronc d'un pin, il disparut en quelques bonds au faîte des arbres.
Jacques, stupéfait, regarda fuir l'écureuil, puis il baissa les yeux et les tint fichés en terre.
--Eh bien, Nora? insista Guy.
--Oh! Guy, Guy! murmurait l'enfant de sa voix musicale, fine et pénétrante,--oh Guy!... je n'aurais jamais pensé à ça... Je me croyais bien trop méchante!
Elle tendit ses bras, attira la tête de Guy vers sa bouche et murmura:
--Je t'obéirai toujours. Tu sais bien que je t'ai promis... Je serai si sage, tu verras... si sage, si sage!... Je t'obéirai, va! parce que je t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup!
Alors, avec un secret mouvement de jalousie, il s'aperçut que Jacques pleurait.
--Pourquoi pleures-tu, toi? lui demanda-t-il presque brutalement.
--C'est, dit Jacques, c'est, monsieur, qu'elle va être heureuse avec vous!.... On a toujours été si méchant pour elle, excepté Jupiter et moi!
Heureuse!... Encore ce mot!... Guy s'interroge... Saura-t-il la rendre heureuse? il le souhaite, mais il est loin d'en être sûr. Il est seulement certain de souffrir. Elle est si jeune! Il se sent déjà si jaloux!... Saura-t-il ne pas la martyriser?...
Ces mêmes idées préoccupent Guy, le jour de son mariage. Il ne pense pas à autre chose, tout en admirant une petite Nora nouvelle, toute blanche, la mine étonnée et grave sous le grand voile qui l'enveloppe, qui la prend comme un filet prend un papillon.
François Mitry sanglote, à l'église. M. le curé de Cogolin fait un long sermon, et Catri pleure aussi beaucoup, bien qu'il soit convenu qu'elle suivra sa jeune maîtresse, avec Antoine.
La majesté n'est pas l'affaire de Nora, et, sous le voile immense, aux grandes cassures rigides, qui la tient emprisonnée, elle a plusieurs fois des mouvements vifs et menus de petite bête libre, vite réprimés et si drôles, que, malgré leurs soucis, le père et l'époux enchantés, échangent un sourire.
LXI
Guy et Nora sont à Paris, mariés depuis peu de jours.
Il lui parle.
Elle écoute avec son air, charmant et grave, de petite fille qu'on a habillée en dame avec des robes trop longues.
Lentement, tendrement, Guy conte à sa petite femme tous les détails du roman de Mitry.
--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, petite Nora? Afin de bien juger, oubliez un instant que je parle de votre père. Un homme croit en sa femme; il l'aime passionnément, et quand elle est morte, il découvre que, pendant neuf ans, il a vénéré, adoré un être indigne... Son enfant n'est plus son enfant!...
--Oui, dit Nora. Je comprends. C'est horrible et je plains le malheureux. Et cependant...
--Cependant quoi?
--Il devait croire en lui-même, en lui et en elle, et brûler les lettres.
--Mais le feu vite éteint les lui a rendues!
--Il devait rallumer le feu, dit Nora, haussant l'épaule.
--Mais la passion, la jalousie, Nora?
--Je parle selon ce que vous m'enseignez, Guy; il devait brûler les lettres. Une femme, une morte, le lui commandait. Il devait obéir. Je le plains, oui, certes, mais il a failli. Et le malheur s'en est suivi.
--Et c'est tout, Nora?
--Tout?... comment?
--Vous n'avez rien d'autre à me dire?... Votre père, Nora, ne vous fait-il pas pitié?...
--Oh!... pitié!... dit-elle. Oui, mais presque comme un étranger... C'est à peine du reste si je le connais. Il ne m'a jamais beaucoup parlé. Il m'a fait souffrir beaucoup... Tenez, Guy,--laissons ce sujet.
Et elle ajoute, d'un air profond:
--Il y a des choses qu'on ne refait pas.
Guy trouve Nora un peu dure de cœur, et pourtant,--chose étrange!--cette inflexibilité ne lui déplaît pas absolument. Même dirigée contre un père, cette sévérité nette sur une question de devoir, d'amour et d'honneur, lui semble avoir du bon. Enfin Nora _n'aime que lui_, voilà ce qui le charme surtout!
Cependant, un autre jour, elle lui dit tout à coup:
--Commettriez-vous une infamie pour moi, Guy?
--Vous ne la demanderiez pas, dit-il.
--Si! si! je veux toutes les preuves d'amour... Celle-là, je ne la veux pas en ce moment, mais il faut que je sois sûre que si je le demandais, vous manqueriez pour moi à vos plus graves devoirs!
Avec toutes les peines du monde, Guy empêche que cette conversation ne dégénère en querelle, et, pour parler d'autre chose, il prononce au hasard le nom d'une femme qu'une aventure retentissante livre en ce moment aux curiosités publiques... Les débats du procès en divorce, rapportés par les journaux, révèlent des intrigues basses, assez compliquées.
--Avez-vous lu ce procès, Nora?
--Oui, dit-elle. Et ce qui m'amuse, c'est le ton scandalisé de vos journaux là-dessus... Tout le monde sait bien pourtant que la plupart des femmes en sont là!... Le fait,--conclut Nora,--est aussi fréquent qu'il est naturel!
Guy est stupéfait de ce ton d'expérience. Nora professe son opinion avec un calme ingénu, qui épouvante l'époux. Il reconnaît ses anciennes idées de célibataire! Il trouve inouï que Nora les ait, blessant qu'elle les professe,... et touchant qu'elle les avoue!
L'unité morale est loin d'être faite en Nora. Des volontés parfaitement contradictoires sont en elle, et il peut être déconcertant de l'écouter. Sa nature primitive la sollicite vers la passion pure, amour, haine, colère, rancune; sa nature acquise, celle qui se développe en elle au contact de l'homme à qui elle veut plaire, lui donne parfois les attitudes d'une tendresse, d'une générosité, d'une noblesse qui ne sont pas siennes encore.
Guy le sent bien, que Nora a deux âmes. Une petite âme obscure, toute d'égoïsme et de ruse, formée par les seuls éléments et instruite par Gottfried; une autre, de tendresse et de dévoûment, naissante encore et nébuleuse, qui lui vient de Guy... et même de Jupiter.
Laquelle dominera l'autre? Guy s'interroge hélas! et parfois s'épouvante.
LXII
C'est une terrible chose que de s'abandonner tout entier à l'amour, à la jalousie, aux visions qui en sortent, fumées de ces grandes flammes.
Guy, bientôt après les premières ivresses, après les heures d'oubli infini, éprouva ce qu'on pourrait appeler la peur d'être heureux, et il se mit en devoir de gâter son bonheur sous prétexte de le rendre plus parfait. Vouloir le parfaire, n'était-ce pas chercher tout d'abord comment et pourquoi il n'était pas complet?
Nora, il faut le dire, se chargea très vite d'aviver ses inquiétudes, avec des mots téméraires ou insolents, avec des entêtements et des révoltes brusques. Devenue sa femme, elle révéla presque tout de suite les fonds les plus cachés de sa nature d'enfant gâtée, volontaire, contrariante. On eût dit qu'elle tâtait le terrain, qu'elle cherchait à voir si la volonté et les résistances du maître étaient de bon aloi. Lui, il eut peur d'abord de se trouver en présence de l'irréductible... Et maintenant une lourde porte s'était refermée derrière lui. Il était pris dans une cage étroite avec le petit léopard armé de dents et de griffes. Le repos de toute sa vie était au moins compromis. Le regret de n'avoir plus beaucoup de temps devant lui pour lutter, aimer, se défendre et vaincre, lui traversa le cœur comme une flèche. Il se mit à analyser, trop subtilement pour sa joie, les moindres incidents de la vie, les traits les plus fugitifs du caractère de sa petite femme.