Diamant noir

Part 16

Chapter 163,829 wordsPublic domain

Guy, bien inutilement, employait toute la puissance de son imagination à scruter le passé de Nora, à deviner sous quelles influences, grâce à quels faits, à quels actes, à quelles leçons, ce caractère s'était formé. Il maudissait quotidiennement et Mitry et Jacques et Gottfried,--puis songeait parfois que si Nora n'eût pas subi les injustices du père, si elle n'eût pas reçu une éducation funeste, elle ne serait pas devenue sienne, elle ne se fût pas jetée, réfugiée entre ses bras; et il était forcé de bénir ce qu'il détestait.

Le souvenir de Gottfried et de Jacques lui revenait trop souvent. Il s'interrogeait sans fin sur eux, il s'emportait à douter de Nora. Jusqu'où étaient allées ses curiosités? Alors c'était en lui des élans de haine contre ceux qui avaient transmis à cette enfant une expérience qu'il ne parvenait pas à mesurer.

Elle lui semblait profonde, cette expérience, à en juger par certains regards, par certaines paroles de Nora, qui contrastaient, même aujourd'hui, avec son air d'enfance, accusé encore par la petitesse de sa taille.

Dans les conditions précises où il se trouvait, il comprit la vie amoureuse comme un duel de toutes les secondes, acharné. Laisser prendre de l'autorité à ce petit être, qui, incapable de résister à la passion, gardait pourtant, au plus fort de ses entraînements, le plus étrange sang-froid, c'était se vouer par avance à toutes les défaites. Qui donc allait être terrassé, de la bête ou du dompteur? Toute sa vie lui parut résumée dans cette question.

Il s'était promis à lui-même, il avait promis au malheureux François Mitry de tout mettre en œuvre pour modifier en Nora les vices d'une éducation trop libre, pour lui faire comprendre (selon ses propres paroles) les devoirs et l'idéal. Cette mission qu'il s'était donnée était trop d'accord avec ses désirs d'époux, avec ses volontés de seigneur et maître, avec ses aspirations de jaloux autoritaire,--pour qu'il y manquât.

Guy s'aperçut très vite que, dans le duel qu'il engageait, une de ses infériorités serait la surprenante facilité avec laquelle l'homme oublie les torts de l'adversaire aimée dès qu'elle veut bien paraître les oublier elle-même. Les plus lancinantes douleurs physiques sont ainsi abolies dans le souvenir, dès qu'elles s'apaisent.

Les vrais aimants n'ont pas de rancune. Or, Guy pensait avoir besoin de se rappeler les moindres traits du caractère de Nora. Il s'était surpris à ne pas lui montrer assez qu'il n'oubliait rien. Il s'étonnait parfois de ne plus tenir aucun compte de tel grief dont il avait beaucoup souffert. Dès qu'elle lui souriait, l'enchantement lui venait et il ne savait plus rien d'elle sinon qu'il l'aimait aveuglément.

Aussi, afin de s'armer contre les défaillances de sa mémoire d'amoureux, il prit en habitude de noter presque chaque soir ses émotions de la journée.

Il eut recours plus d'une fois à ce journal pour y rechercher une raison de s'affermir contre la terrible petite sorcière, aux heures où elle prenait des airs attendrissants de petit ange plein de candeur.

LXIII

FRAGMENTS DU JOURNAL DE GUY.

La délivrerai-je d'elle-même? je ne le crois plus. Une sorte de fatalisme se dresse en elle devant tous mes efforts. Elle a pour mot favori: «Ce n'est pas ma faute». Ce n'est jamais sa faute. Elle ne se croit pas libre. Dès lors, elle ne l'est pas.

* * * * *

Le mensonge est chez elle une spontanéité violente et sereine. Un réflexe. Comment changer cela? Elle ment comme on cligne des yeux. L'habitude de se cacher est invétérée chez elle. Quand elle ment, l'œil se ternit d'un trouble neutre où, avec facilité, je reconnais qu'elle a menti, mais, pour que ma certitude fût efficace, il faudrait chaque fois _prouver_ qu'on sait. Comment le faire, si, tout certain qu'on soit du mensonge, on est pourtant sans preuves positives?

... Et puis comment croire à la menteuse quand elle dit la vérité!

* * * * *

Je l'aime avec découragement.

Je crois que, le jour où s'en ira vraiment de moi toute espérance de la changer selon mon cœur, l'intérêt de l'aimer me fuira. Je sens aussi que, modifiée à ma guise, je l'adorerais définitivement comme la chose, l'âme conquises, comme la femme la plus vraiment à moi de toutes celles que j'ai connues,--ma création.

* * * * *

Au fond, mon goût des pudeurs délicates, jolies, lui semble encore un peu bien ridicule. Elle ne s'en cache pas toujours assez... A l'occasion une raillerie lui échappe. Elle a alors la plaisanterie lourde, inutilement grosse, inattendue en regard de sa gracilité physique. Et quand on la lui reproche elle insiste, défend sa phrase, l'aggrave en s'efforçant de la légitimer.

* * * * *

Comme cela m'est arrivé une fois déjà avant notre mariage, en présence d'une faute d'enfant qu'elle avait commise, et d'une révolte d'enfant qu'elle avait sous mes reproches, j'ai oublié qu'elle n'est plus une enfant et j'ai levé la main sur elle!... Elle a attendu la punition avec une sourde volupté. Elle l'a goûtée comme un témoignage d'amour. Elle en aimait la justice. Elle aime aussi à sentir que la force qui marche contre elle a été mise en mouvement par elle, mais que cela est loin des tendresses douces que je voudrais!

* * * * *

Doucement, doucement te bercer, faire que tu sois mon enfant d'esprit, d'âme et de cœur, n'aurai-je jamais ce délice! N'en auras-tu jamais la joie toi-même, à travers moi? Pourquoi, même dans mes bras, habites-tu un monde qui n'est pas le mien? Pourquoi ne me suis-tu pas où je t'entraîne? Pourquoi ne m'y devances-tu pas, même, puisque je t'ai montré d'avance tous mes chemins?

Elle a repoussé, ce soir, mon baiser, disant, d'un air méchant, qu'elle était lasse. Pourquoi? Quel visage m'apportera-t-elle demain matin?

Petite âme damnée, si tu veux me suivre, je te donnerai deux ailes fines, des ailes pour le ciel,--la tendresse et la bonté.

--«Je ne puis pas... ça n'est pas ma faute.»

* * * * *

--«Il faut savoir se commander. Abdiquez, enfant chérie! Laissez-là l'orgueil--pour l'amour.»

--«J'ai un si vilain caractère!»

Je l'ai embrassée avec effusion, au risque de renverser les verres (nous étions à table). Ah! chère petite! combien ce mot a dû vous coûter! je le bénis.

* * * * *

Si elle laisse échapper une de ces expressions triviales qui choquent si fort dans une jeune et jolie bouche féminine, elle essaie, pour me plaire, de se rattraper vivement, et il lui est arrivé d'ajouter alors, bien vite, en se mordant les lèvres: «J'ai fait une gaffe!» ce qui en fait deux, mais la dernière est si ingénue!

* * * * *

Une véritable enfant, distraite quelquefois par un rien de choses très importantes qui devraient éveiller en elle les pires soucis. Sur une affaire d'honneur, de fierté, de probité, elle parlera juste, honorablement, fièrement,..... à condition que l'amour ne soit pour rien dans l'affaire. Parle-t-on de pudeur, de chasteté, alors son jugement se trouble. Ces choses n'ont pas l'air d'être capitales à ses yeux. Elle paraît même ne pas voir que la probité est aussi du domaine de l'amour... Quel supplice!... Il y a du Gottfried là-dessous.

La déférence mondaine la plus simple qu'on doit à l'homme âgé ou de quelque marque, elle paraît l'ignorer. Elle n'a pas le respect des valeurs individuelles, ni de l'âge. C'est pourtant joli, chez les êtres jeunes, la modestie en présence de ceux que la vie a instruits, endoloris, accrus... Elle n'a pas cela. La suffisance est, chez elle, d'une précision coupante qui, en de certains moments, lui ôte du charme, de la jeunesse surtout, de la grâce. Cela, par instant, la virilise, lui donne une allure «garçon», et cela, en même temps, la vieillit.

* * * * *

Hélas! à propos des plus petits incidents, ne jamais se trouver en présence d'explications simples comme la simplicité, droites comme la ligne droite!.... Ah! Gottfried!

* * * * *

Il faut qu'elle obéisse, qu'elle aille à l'idéal que j'ai choisi et toujours suivi. Elle ne peut être à moi et rester libre de moi.

* * * * *

Elle brodait, souffrante, pâlie, touchante, silencieuse, avec des transparences aux lèvres, sur les joues.

--Bonjour, Nora.

Elle a pris un air mutin que son air souffrant rendait exquis de grâce. Ses petites révoltes, réduites par le mal, ont été ravissantes. Je lui ai dit:

--Ne sois pas malade. De te voir si pâle, j'ai mal, moi aussi. Tiens, je t'aimerais mieux méchante comme à l'ordinaire, qu'attristée ainsi par le mal... Sois méchante, je t'en supplie!

Elle a baisé ma main, encore et encore... Ce baiser sur ma main me ravit toujours... Il me semble que je suis le seigneur et qu'elle est ma petite esclave, dans un pays de rêve, où l'amour est roi.

* * * * *

Je suis jaloux, j'en souffre et je la fais souffrir. Je dois me méfier de moi, prendre garde d'être injuste. Est-ce seulement en vue d'en faire une belle et noble créature morale que je la harcèle de mes reproches, que je la tourmente avec mes chimères? Non, non, je la veux noble et belle, il est vrai, mais pour moi. Oh! le sauvage égoïsme d'amour, protecteur des races!... Oui, je la veux mienne avant tout, exclusivement mienne! Je veux voir sur elle ma marque, ma griffe. A l'idée qu'elle pourrait m'échapper, je me sens devenir cruel. Et elle m'échappera! Cela doit finir ainsi, puisque dans peu d'années,--en mettant les choses au mieux--nos âges brusquement vont nous séparer!... Cette idée m'est insupportable...

J'ai rêvé, l'autre nuit, que j'étais tout vieilli, et, comme elle était restée jeune et belle, je l'ai tuée!... Il faut me méfier de moi.

* * * * *

Je ne me savais pas si passionné. Hélas! ma vie qui prévoit le déclin veut se résumer, se reconnaître entière, dans une grande seconde d'amour et d'adieu, afin de recommencer par un être nouveau... Oh! ce rêve!... Il me semble que tout s'apaiserait dans son cœur à elle et dans le mien.

* * * * *

La vertu heureuse du mystère d'amour ne s'éprouve entière que si l'amour est respecté en tant que mystère.

Les mots même qui nomment les choses de la volupté la détruisent en la précisant dans le sens sacrilège d'une trompeuse connaissance. Une véritable déchéance commence au calcul sur le plaisir, à la fausse précision des idées sur le sujet qui n'appartient pas à l'homme et qui contient le secret des immortalités. Avoir du respect pour l'inconnaissable, c'est être en règle avec tous les dieux possibles.

Une expérience raisonnée, fût-elle purement théorique, a défloré la vierge, qui ne se retrouvera vierge «ou virginalement femme» que par un miracle de l'amour... Puissances inconnues de la vie, nobles et mystérieuses voluptés qui créez la forme, ouvrières de toute chair, matrices de toute pensée, je l'attends de vous, ce miracle. Rendez à l'enfant le trouble hésitant, l'incertitude tremblante du cœur... Aux yeux ouverts trop tôt sur la menteuse réalité des faits, sur le net contour des choses, qui nous en dérobe le sens, rendez la demi-ombre des lieux sacrés, qui sont vôtres, parce que le bonheur y habite.

.... Oh! si tout mon cœur allait lui être inutile!

* * * * *

Comme elle n'a pas de morale et pas de préjugés, elle ne peut être gardée que par l'amour... Ah! je vendrais mon âme pour avoir vingt ans.

* * * * *

J'ai perdu pied dans l'amour... J'ai plongé à l'endroit profond.... Je me sens roulé par la grande vague.

LXIV

Nora, de son côté, trouvait Guy vraiment trop inquiet, se plaignait qu'il la tourmentât avec mille chimères, mais c'est par là que, sans y mettre d'habileté, il la séduisait sans cesse, qu'il allait la tenir en haleine, renouveler en elle à toute heure cet espoir de faire, au cœur de l'aimé, des découvertes nouvelles, cette curiosité d'amour, qui seuls retardent les satiétés, empêchent les dégoûts... Certes elle n'était pas faite pour l'amour monotone. Élevée dans les tempêtes, elle désirait parfois, comme le mousse des navires de légende, le repos sur la terre ferme; mais à peine à terre, elle aurait eu la nostalgie des tourmentes, des horizons mobiles, perdus et toujours fuyants.

Ce qui, par-dessus tout, avivait les jalousies de Guy, c'était le silence où elle semblait s'être retirée de parti pris, depuis la grande effusion dans laquelle elle s'était donnée tout entière.

Vainement il l'interrogeait sur elle-même. Elle répondait par monosyllabes, éludant toutes les questions.

Cette réserve absolue irritait le malheureux. Il aurait voulu on ne sait quelle confession générale qui lui aurait livré tout le passé de cette âme si jeune et déjà si profonde. Cette âme, il aurait voulu l'explorer en tous sens, à sa guise, à toute heure, y visiter les plus obscurs recoins, la connaître comme un autre soi-même, bref, y régner.

Mais les grandes effusions jamais ne revinrent. Ce qu'il possédait, c'était bien, de toutes manières, un trésor enfermé.--On ne lui donnait ni les moyens, ni le droit de le voir, de le compter pièce à pièce... Et cependant les jours, irréparablement, fuyaient...

--Pourquoi est-elle si muette? Qu'a-t-elle donc à me cacher?

Et il imaginait parfois un Jacques, un Gottfried, un Louvier, ou quelque inconnu, plus heureux que lui-même, avant lui... Alors il désespérait, ne croyant pas qu'il fût possible de s'emparer complètement d'une âme engagée sitôt en de tels souvenirs premiers...

Pourquoi se taisait-elle? C'est que, bien vite, elle avait compris ce qui déplairait à Guy, dans l'histoire de sa petite existence personnelle. A quoi bon exaspérer les jalousies de son bien-aimé en lui racontant en détail ses promenades libres avec Jacques, et surtout les vulgaires et malsaines conversations de Gottfried, ses théories corruptrices, ses entreprises de faune qui, maintenant encore, la faisaient rire au lieu de lui faire horreur? Elle sentait bien qu'aux leçons du philosophe pessimiste, elle avait perdu quelque chose, et craignait de s'amoindrir en l'avouant. L'idéal de Guy (naïf! qui croyait aux amours durables!), son goût pour la justice, pour l'honneur et la probité,--qu'il avait su servir jusqu'à sacrifier sa haute situation dans les affaires publiques, était si loin de l'idéal que son professeur velu définissait: «la vision égoïste et solitaire des plaisirs que l'on souhaite!» A quoi bon conter certaines choses à qui devait en souffrir, peut-être jusqu'à s'éloigner d'elle? Elle éprouvait d'ailleurs quelque peine encore à admettre les belles idées de son Guy. Cette enfant trouvait cet homme un peu bien sentimental, chimérique, puéril dans sa conception de la justice, de l'amitié, de l'amour. Maître Gottfried l'eût qualifié de «jobard» en excellent français. Cette amoureuse, à la fois dévouée et indépendante, n'acceptait pas son Guy tout entier.

Les leçons de Gottfried avaient agi fortement sur son cerveau tout jeune, tout malléable. Le pesant raisonneur lui avait soufflé un tel esprit de négation, que, malgré l'amour, elle discutait encore en elle-même les générosités de Guy. Voilà le fond des résistances qu'il ne s'expliquait pas complètement. Elles s'ajoutaient aux rébellions d'une nature de sauvage que rien n'avait domptée, qu'on n'avait jamais courbée à l'obéissance...

Puis, quand elle commença à porter la marque de Guy, à retrouver en elle, par instant, des pensées qu'elle reconnaissait comme venant de lui,--alors, elle ne voulut pas avouer sa défaite, l'orgueilleuse petite femme.

Enfin,--raison suprême des silences de Nora,--cette enfant bizarre, si prompte à courir demi-nue sur les plages libres, en plein soleil, cette petite fiancée, qui s'était d'elle-même offerte, chez qui l'époux n'avait trouvé ni hésitations ni étonnements, cette ardente faunesse ignorante des pudeurs physiques, avait une invincible pudeur d'âme, dont Guy était loin de se douter! Elle aurait voulu quelquefois dire à l'aimé bien des choses très jolies, très douces, nuancées, qui s'exprimaient avec des mots dans le secret d'elle-même... Une honte singulière la retenait. La phrase, flottante sur ses lèvres, retournait vite au silence de son cœur, comme effarouchée. Montrer son âme, elle ne le pouvait pas. Cette idée seule lui inspirait une sorte d'effroi. Elle l'avait livrée un jour, un seul jour, mais c'était dans l'oubli du désespoir, comme les femmes noyées livrent leurs corps.

Maintenant, elle s'était reprise. Elle sentait bien qu'elle faisait du chagrin à Guy, et ne pouvait s'en empêcher. Les mots par lesquels s'exprime le sentiment avec ses variations, lui paraissaient d'ailleurs si difficiles à assembler! Cette romanesque avait peur de faire des phrases de roman... Si elle allait y être gauche, maladroite, paraître prétentieuse! S'il allait se moquer d'elle! Certes, elle était plus sûre de la pureté de contour de ses mignonnes épaules, que de la correction de sa phrase. Et, malgré son grand désir de plaire au bien-aimé, elle lui cachait, la plupart du temps, les meilleurs mouvements de son âme, dont elle avait honte parce qu'elle avait appris à n'estimer que les idées prétendues positives.

Toutes les autres provoquaient son ironie. Son sentiment, avoué une fois pour toutes, la violence, les infinis ondoiements de son amour,--bien qu'elle en éprouvât dans son cœur la réalité quotidienne,--lui semblaient des choses un peu folles dès qu'elles s'expliquaient au moyen des mots; des choses qu'il fallait cacher à celui-là même qui, en les exprimant pour son compte, la charmait!

Un jour, Guy lui reprocha plus vivement que de coutume son mutisme obstiné.

--Je ne sais plus rien de vous! Vous ne me parlez plus, Nora. Suis-je aux côtés d'un spectre? que se passe-t-il dans votre cœur? Ce mystère m'est plus précieux encore que votre personne... Si vous ne me donnez que celle-ci, si vous reprenez votre personne morale, si vous séparez l'une de l'autre, que faites-vous de celle qui ne m'appartient pas? Où êtes-vous? A quoi pensez-vous lorsque, pressée entre mes bras, vous demeurez obstinément silencieuse!... Vous ne savez pas aimer, Nora! Vous n'êtes pas mienne!

Une heure après, comme il était dans sa chambre, elle lui fit porter, à l'heure du courrier, en même temps que ses journaux, une lettre.

... Ils ne s'étaient jamais quittés. C'est la première fois qu'elle lui écrivait! Il lut, en souriant de bonheur:

«Pourquoi, mon Guy bien-aimé, me forcez-vous à vous dire des choses que vous devriez savoir, dont vous devriez être sûr? Ne suis-je pas allée à vous de moi-même? Croyez-vous que je n'aie pas su ce que je faisais?... Oui, j'ai parlé une fois sans réserve... Il le fallait alors, puisque, sans cela, vous m'auriez échappé! Ce jour-là je vous ai donné toute mon existence. Que voulez-vous de plus? Je vous l'ai donnée de tout mon cœur, parce que je vous aime,--de ma volonté absolument libre,--influencée uniquement par mon amour. Oui, j'ai voulu être la seule et unique nonne de votre couvent cloîtré. Je l'ai voulu. Quel meilleur emploi pourrais-je faire de ma vie, que de vous la consacrer? Je vous ai dit, un jour où vous vouliez vous en aller de moi, que je vous aimais, je l'ai dit, et mon cœur ne changera plus. Cependant vous doutez toujours, vous doutez de mon cœur, de mes sentiments, de mes résolutions. Et pourquoi, Guy? parce que j'ai reçu une éducation mauvaise dont je ne suis pas responsable; parce que j'ai été malheureuse toute petite, et que j'ai appris de bonne heure à me défendre par la fausseté, par les mensonges et au besoin par l'insolence, la révolte et la menace. Mais tout cela, mon Guy, a cédé devant vous. Vous êtes le maître. Comment faites-vous donc pour en douter, ô mon cher malade d'amour?

«Vous vous y prenez souvent très mal avec moi, Guy, quand vous voulez une chose... Vous répétez trop de fois les mêmes reproches; cela, à la fin, impatiente, irrite, et je fais alors,--bien malgré moi, Guy,--tout le contraire de ce que vous voudriez, de ce que je veux avec vous, pour vous. Je vous l'ai dit: il y a des choses plus fortes que moi. Arrangez-vous pour être plus fort qu'elles! Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? je ne connais rien de plus exaspérant parfois!... Souvent il arrive,--comme j'ai un diable,--que je ne peux pas résister au plaisir de discuter vos idées... Je ne le ferai plus, je vous promets, du moins dans la limite du possible; je m'appliquerai à être une chose soumise et résignée. Seulement il y a des moments où je ne peux pas.

«Guy, Guy, Guy! mon Guy adoré, vous êtes méchant. Vous doutez de mon cœur, de mon amour, de l'amour de Nora, vous en doutez, Guy! Quelle vilaine imagination il a, mon Guy! Il doute toujours et encore; il ne veut pas croire que sa petite est à lui, à lui toute, comme elle ne pourrait pas l'être plus! et mon Guy croit qu'un pareil amour se renverse et finit pour un rien! Mais, mon Guy, vous me feriez tout ce qu'on peut faire de vilain,--que je vous aimerais encore toujours de même, au nom du passé que nous aurions eu ensemble, des douceurs, des tendresses infinies que vous m'avez données; et mon Guy peut croire que l'on oublie tout ça, comme un oiseau qui part... mais même les oiseaux reviennent toutes les années au nid... Alors, vous voyez? Moi, je sais bien: vous n'avez pas eu dans votre jeunesse de grand bel amour. Et toute la sève d'amour vous est restée, et voilà, alors, mon Guy est emporté, mon Guy est violent. Moi, je n'ai pas vingt ans, et j'ai vécu, j'ai souffert beaucoup. Quand j'avais douze ans, j'ai voulu mourir, et je vous ai dit pourquoi; parce que mon père embrassait Marthe... je l'avais vu! j'étais jalouse, jalouse comme si ma mère avait senti par mon cœur! j'ai donc souffert autant et plus qu'une femme trompée; j'ai souffert, Guy, et vécu beaucoup plus que bien des vieilles femmes. Alors, vous, vous êtes un commencement d'automne avec des ardeurs de printemps; moi, je suis le printemps avec des mélancholies douces et tristes d'automne. C'est pour ça, voyez-vous, que nous nous aimons si bien, tant et tant et si fortement, quoique vous sembliez croire que je ne comprends pas.

«... Voyez-vous, mon Guy, il faut m'aimer bien; moi, je vous ai donné mon cœur, je vous l'ai donné, donné, à vous, à mon Guy, pour toujours.

«TOUJOURS, ça contient tout, ce petit mot, toujours... Je vous embrasse de toute mon âme,

«Votre petite NORA, qui vous aime comme un goéland aime la mer et le ciel.

«_P.-S._--Et puis, moi, j'aime mon Guy plus que tout, et je suis à mon Guy comme un singe enfermé est à sa prison, comme un bateau en voyage est à la mer, comme une fleur du jardin est à la terre, comme une mouche qui vole est à un oiseau qui passe, comme une étoile est au ciel, comme un chien est à son maître, comme une souris attrapée est au chat qui la mange.

«Je suis le petit singe à mon Guy, le petit bateau, la petite fleur, la petite mouche, la petite étoile à mon Guy, le petit chien, la petite souris, la petite fille à mon Guy, toujours, toujours, toujours, toujours.»

LXV

FRAGMENT DU JOURNAL DE GUY.

Après avoir lu sa lettre, j'ai couru vers elle; je tenais la lettre à la main.

--Elle est jolie, jolie, Nora, votre grande lettre.

Et je commençais à lire tout haut, mais elle a crié:

--Non, non! tout bas, tout bas!... et pas devant moi, pas devant moi!

J'ai ri, et refusé d'obéir. Alors, elle s'est emparée de la lettre. Il a fallu gronder, exiger... Elle me l'a rendue toute froissée.

--Voyons, ma chérie, pourquoi vous refusez-vous tous les jours à me dire, à me donner de votre bouche, ce que ce papier m'apporte: l'expression de vos sentiments profonds?

--Je ne sais pas! je ne veux pas! criait-elle avec ce ton d'enfant gâtée, mal élevée, sauvage... dont j'enrage, et qui lui va si bien.

Tout à coup, j'ai dit:

--Tenez, lisez-moi cela vous-même.

--Non! oh, non!