Part 17
--Comment! toujours du refus, Nora? Ah! qu'il est facile, paraît-il, de donner ses lèvres, ses bras!--mais sacrifier un peu de son orgueil, donner son âme, vouloir ce que veut l'ami, non! c'est trop, cela!
--Et pourquoi ne pas vouloir, dit-elle, ce que moi je veux?
--Parce que je suis l'homme, l'époux, le grand aîné, la volonté qui dirige; je sais où je vais, j'ai quelque chose à faire de vous, et ce sera peut-être une bonne, une heureuse petite maman. J'ai besoin de connaître ce qu'il y a sous votre front, et même de quel style vous écrivez. Allons, lisez-moi cette lettre.
--Pourquoi, fit-elle, Guy? c'est seulement pour me tourmenter, puisque vous l'avez déjà lue?
--Je la comprendrai mieux, lue par vous, Nora.
--Non, non!
--Encore!
--Non, je vous en prie... Non, je ne veux pas... Un autre jour!
--Eh bien, soit, lui dis-je en caressant de la main ses beaux cheveux (et j'entendais que ma voix aussi la caressait); soit, enfant chérie, je ne veux pas trop vous demander. Cette promesse me suffit... Un autre jour.
J'étais très ému, je sentais mes yeux se mouiller. Elle a vu mes yeux humides, et alors:
--Tout de suite, si vous voulez, Guy.
Elle a lu, de sa voix cristalline, lentement, timidement. On eût juré qu'elle épelait... Oh! la jolie écolière d'amour! Sa voix a hésité surtout quand sont venus les passages où elle parle de printemps et d'automne, d'oiseaux et de _mélancholie_, avec un _h_.
--Pourquoi avez-vous hésité, Nora?
--Cela me semble ridicule, Guy. Ça n'est pas vrai, d'abord, ce que je dis des oiseaux. C'est bête. Le reste aussi. Ce n'est pas assez simple, j'ai voulu trop bien faire, mon Guy... Et puis... je crois bien que j'ai mis tout cela pour vous plaire, car je n'ai pas de mélancolie, moi... Je suis contente ou mécontente, et calme ou en colère,--mais, non, en vérité, je n'ai point de mélancolie... J'aime bien mieux le post-scriptum, qui est un enfantillage, pour vous faire sourire. (Sur le mot enfantillage, elle a pris un air sérieux, des plus comiques.) Vous comprenez tout de même ce que j'ai voulu dire avec toutes ces belles phrases. J'ai voulu dire que j'ai connu des tristesses qui me rapprochent de vous... Vous m'aimez si tristement!... Pourquoi si tristement, dites, mon Guy? je ne pourrai donc pas vous rendre heureux, jamais?
J'étais charmé. Mon caprice, peut-être absurde, me devenait une joie suprême.
* * * * *
Je l'ai remerciée. Remerciée de s'être, _pour la première fois_, sans emportement, livrée à moi, d'âme, d'esprit, tout entière. J'ai parlé avec émotion, entraîné.
Et,--le voilà, le miracle!--à mesure que je parlais, ses yeux toujours si hardis se sont baissés; les paupières,--presque toujours immobiles,--ont palpité; une rougeur a coloré ses joues. C'était un exquis spectacle... Pour la première fois, j'avais l'impression de voir en elle une vierge, la vierge, confuse, heureuse, hésitante, pudique, aimante, donnée et retenue, étonnée de ne plus être à elle-même.... Je soulevais un voile--non pas physique, bien mieux que cela!--et je voyais un peu du mystère intime, le plus fuyant, le plus caché à elle-même, un peu de l'âme toute nue!
Je le lui ai dit avec un emportement sourd, contenu involontairement, j'étais enchanté, ivre d'un bonheur d'adolescent, frémissant d'une joie virile, profonde. Ève était là, revenue pour moi. Je me suis mis à genoux devant elle. Ses petits cheveux échappés s'en venaient sur ses joues; ses lèvres boudaient un peu mon triomphe, heureuses pourtant de sa défaite; ses mains s'abandonnaient; le feu de ses yeux brillants nageait dans une tendresse humide... En vérité, qu'elle était supérieure à elle-même, ainsi reprise et vaincue par la Puissance! Et je pensais: «Enfin, te voilà! je touche à un point d'âme, en toi, que nul n'a touché _avant moi_! J'y suis donc arrivé! c'est une minute délicieuse. Laisse, que je la boive à mon aise, bien doucement, savoureusement... Enfin, tu es mienne comme je l'ai voulu! N'oublie jamais cette minute. Ramène-la-moi, si tu peux... Non, tu n'as pas eu ces pudeurs aux paupières abaissées, le soir où tu devins ma petite épouse, chère audacieuse... Et maintenant te voilà frémissante sans audace, comme soumise, et vraiment timide.»
Oui, j'ai été et je suis heureux, bien heureux de cette minute. C'est la première qui ait été nuptiale.
LXVI
Voilà deux années que Guy est marié et, en deux ans, il a moralement bien changé, le malheureux! Pendant que, pour lui plaire, sa petite élève, obéissant le mieux qu'elle peut à sa direction, paraît s'être à demi rendue et disciplinée, il a subi, lui, l'influence de trouble et d'incertitude que dégage le passé et aussi toute la petite personne de Nora. De tout temps Guy avait professé cette opinion que la femme n'est jamais une conscience, que l'idée lui est indifférente, qu'elle ignore la justice. «Elle ne sait rien, disait-il, des idéals que sa forme,--qui est son plus beau mensonge,--nous inspire. Jamais l'idéal et la justice ne lui sont rien, sinon par rapport à l'homme qu'elle aime. Elle ne les eût jamais inventés elle-même. Elle les subit, parce qu'elle subit l'homme. Voudriez-vous lui faire admettre le crime, vous le pourriez, par l'amour, comme vous lui imposez, uniquement au moyen de l'amour, la vertu. La femme n'est pour rien dans le bel effort qui, d'âge en âge, a créé, depuis les commencements, le rêve du mieux, les tables des lois, l'ordre dans l'humanité, la civilisation. Se livrer à la femme sans talisman de domination, sans religion ou sans mépris, sans avoir, en dehors d'elle, une tâche qui détourne d'elle, c'est se livrer aux forces élémentales, c'est vouloir se dissoudre sans retour dans le primordial et étrange creuset où corruptions et fermentations renouvellent la vie, mais la vie matérielle et aveugle!»
Le malheureux Guy avait donc sincèrement cru possible la transformation d'une créature comme Nora, en une sage personne, vouée à toutes les idées de l'amant ou de l'époux, mais cela, selon lui, était possible à condition que l'homme aimé n'eût jamais aucune hésitation, demeurât, sans nulle défaillance, l'homme fort. Il n'avait jamais espéré lui créer une âme; mais il avait espéré lui faire répéter la sienne. Pour cela, sur l'indomptable petite créature, en qui les circonstances de sa vie enfantine avaient surrexcité, d'une si inquiétante façon, les instincts élémentaux qui sont la femme, Guy pensait qu'il fallait avoir une quotidienne, une perpétuelle victoire. A ce prix, Nora pouvait devenir la plus merveilleuse des bien-aimées. Ce serait une créature d'amour incomparable. Mais il fallait, à ce petit cheval de pur sang, un dompteur attentif. Le don d'assimilation par reflet qu'elles ont toutes, était admirable chez Nora, mais pour qu'elle reflétât des pensées, il fallait être là, toujours là. Il faut bien «un corps quelque part, pour que le miroir ait une ombre». La femme ne peut refléter que des idées incarnées. Celles qui parlent «d'idée pure» font sourire l'homme de ce même sourire de sphinx qu'on leur voit à elles, lorsqu'elles nous trompent.
Or, Guy, maintenant, après les ivresses premières, se rappelait tout à coup son âge. Il venait de retrouver pendant deux ans les émotions de la vingtième année, et il touchait à la cinquantaine, quand Nora n'avait pas vingt ans! Elle lui apportait sa jeunesse; il ne pouvait lui donner que des regains.
Dès l'heure où ce rapprochement, auquel il avait toujours songé, lui devint si sensible qu'il lui parut brusquement tout nouveau, il eut peur. Il s'attacha à cette mélancolique idée. Son humeur devint sombre. Il se sentit perdu.
Il reconnut, en ce temps-là, qu'il n'avait jamais aimé, jamais, en aucun temps! Qu'avaient été pour lui les autres femmes? Laquelle avait-il ainsi possédée complètement, à toute heure? Quand avait-il été le maître absolu? Il avait connu la galanterie, le caprice, l'âpre passion,--mais l'amour, l'amour protecteur et tendre, suave et fort, qu'il éprouvait aujourd'hui? l'amour prêt au sacrifice? l'orgueil de se dire: Je suis le premier, je serai le seul; je ferais tout pour elle, comme elle ferait tout pour moi? la joie de tenir contre sa poitrine,--dans sa main, pour ainsi dire, tout entière dans sa main, tant la bien-aimée était mignonne,--un être à lui, librement voué à lui, conquis pourtant, créé par lui, uniquement sien? Ah! pour garder ce bien suprême, pour s'assurer cette égoïste joie de n'être qu'à elle, de souffrir et de mourir en l'aimant ainsi, elle, l'inattendue, l'incomparable amoureuse,--quelles folies n'eût-il pas faites, le Guy finissant, qui avait donné sa jeunesse à des simulacres d'amour!
Et il les revoyait toutes. Il passait, ce don Juan vieilli, la revue sinistre des aimées d'autrefois. Laquelle eût-il, aujourd'hui même, préférée à sa chère enfant? aucune. Et il avait, à présent qu'il n'était plus jeune, une telle admiration pour la jeunesse, qu'il ne parvenait pas à trouver vraisemblable son étrange bonheur! Il s'en reconnaissait indigne. Il sentait, dans cette modestie même, la preuve de son indignité. Non, il ne méritait plus que la vie lui fût si bonne et si belle. Et, pris de terreur superstitieuse, il se croyait parfois à la veille des catastrophes étranges qui guettent les trop heureux; il eût volontiers, comme le Denis de la légende, jeté à la mer un anneau précieux, pour conjurer les Moires, les divinités funestes.
--Oh! Nora! Nora! mon enfant, ma femme!
Quand il prononçait ces deux mots, les plus fréquents sur ses lèvres,--son cœur, comme évanoui, tout entier fondait dans un bien-être douloureux.
Guy avait emmené sa petite femme à travers le monde. Ils avaient, en deux années, visité toute l'Europe. Il avait fait connaître à la mignonne petite dame la beauté des sites les plus sauvages et les séductions des théâtres et des salons les plus choisis. En tous pays ses anciennes relations d'ambassadeur le faisaient accueillir par des fêtes.
Ce fut un voyage de noce, indéfiniment prolongé. Les étés au nord, les hivers au sud. Puis, sa première fougue, comme il arrive d'ailleurs aux plus jeunes, se calma un peu. Hélas! tandis que les forces se lassent, le désir ne vieillit jamais. Il rajeunit toujours dans l'homme toujours vieillissant. La satiété n'était pas venue pour Guy, mais il commençait à se répéter que le désir est infini et que les énergies humaines sont bornées. Infini pourtant restait, il le sentait bien, le gouffre ouvert dans le tout petit cœur de la petite Nora. Il y avait, dans ce cœur d'enfant, tout l'abîme qui, dans les humanités renaissantes, appelle l'éternel inconnu, amour ou Dieu.
Quand l'amour manque, il reste à l'homme la pensée; il ne reste à la femme que la religion, un mot qui n'existait pas pour Nora.
Alors, Guy, épouvanté, arracha tout à coup sa femme aux soirées, aux spectacles, au monde, et renonçant à tout pour l'enfermer, il vint habiter une villa voisine de celle de Mitry, à Cavalaire. Il croyait aussi qu'il n'y a pas de vertu féminine; que l'occasion seule a manqué aux femmes qui n'ont jamais failli, et il se mit en tête, pour éloigner d'elle toute occasion, de l'éloigner de tout.
Hélas! au fond de leur solitude, il s'exalta dans son idée fixe. Il lui arriva d'en parler, bien qu'il eût pris la résolution de la cacher... Vraiment, il devint un peu ennuyeux. C'était rendre pire sa situation, ou plutôt la rendre mauvaise, car Nora aimait Guy sincèrement, et les doutes de Guy étaient, jusqu'ici, la seule chose nuisible à ses intérêts d'amant.
Ah! certes, autrefois, Guy n'était pas jaloux! il se sentait fort; il se voyait beau; et, jeune, il était méprisant. «Une de perdue, vingt de retrouvées,» disait-il parfois avec gaîté, avec insolence. Mais aujourd'hui il n'a plus le droit d'être si fier. Il a bien trop d'esprit pour ne pas en convenir. Ce qu'il ne retrouverait plus, en tout cas, c'est cette jeunesse si mignonne, ces gestes et cette voix si près de l'enfance, ce caractère de révoltée qui a de si vifs retours d'obéissance et d'abandon, si jolis, si doux. Guy, en un mot, n'aime pas seulement, en Nora, la femme, la jeunesse et l'amour, il aime Nora, son âme et sa forme exceptionnelles, rares, son charme et ses défauts à elle, les joies qu'il en espère et le tourment qu'elle lui donne, la fureur, les emportements de sa chair, tout l'incertain de crainte et d'espoir qu'elle renouvelle sans cesse en lui, de par sa personnelle nature. Elle le fait vivre. Elle est sa vie, à présent. Si elle venait à lui manquer, Guy, sûrement, aurait fini d'être, puisqu'il aurait fini d'espérer et de craindre. Et ce malheur, à toute heure, lui semble menaçant, bien qu'il ne puisse dire comment il doit arriver!
En somme, Guy n'a pas confiance en lui-même, le malheureux! ou plutôt en son lendemain,--car aujourd'hui il est encore dans toute sa force et il a la haute prestance d'un homme resté jeune. Ce sont des prévisions qui le tourmentent. Son cœur seul, son esprit seul sont malades et défaillants. Guy court le risque d'attirer sur lui, par ses craintes mêmes, ce qu'il redoute. Il court le risque d'y faire songer, de l'inspirer, mais cette considération ne saurait l'arrêter, car Guy, pour l'instant, ne s'appartient plus.
Nora, dans les premiers temps, après avoir goûté les plaisirs vifs et changeants des voyages, trouve un peu monotone la vie à la campagne, mais on a la chasse, le cheval, les excursions, et quelques visites aux villes voisines. Et l'amour de Guy, toujours le même, console des tyrannies, des injustices du Guy inattendu que Nora a créé, pendant qu'il essayait, lui, de créer une Nora nouvelle. On va voir quelquefois François Mitry,--à qui elle n'a pas pardonné,--qui sourit tristement au couple mélancolique... et qui se demande tous les jours s'il n'a pas voué Nora à des malheurs futurs plus sombres que les siens.
LXVII
Pourquoi Guy n'a-t-il pas confiance? A cause de la manière même dont Nora s'est donnée à lui; à cause de ses petits mensonges qui, un à un, lui reviennent en mémoire comme des fautes graves, commises la veille; à cause de ses fleurts,--Gottfried, Louvier, Jacques; à cause des sourdes fatalités de sa nature qu'il connaît à fond. Le malheureux en est à se demander si la petite femme est sincère en lui présentant ses propres idées sur l'honneur et le devoir; si elle ne songe pas à nier quelque jour, malgré l'évidence matérielle, les preuves qu'il aurait contre elle; si elle ne prépare pas ainsi sa défense pour le passé ou même pour l'avenir.
Car Guy est jaloux et du passé et de l'avenir. Il croit que Nora lui a caché quelque chose; il croit que Nora ne pourra manquer, tout à coup, de le trouver bien vieux, quand il aura cinquante ans, et qu'elle sera encore une véritable enfant. Qui donc a dit: l'amour, né d'une fossette, meurt d'une ride? Guy redoute la ride qui déjà, sur son visage, est marquée et se creusera demain.
Guy, sans doute, aurait su vieillir aux côtés d'une femme qui, en rapport d'âge avec lui, aurait, du même pas, quitté peu à peu la vie en même temps que lui; qui aurait eu des cheveux gris à l'heure où les siens se seraient mis à blanchir. Mais la jeunesse de Nora, la petitesse de taille qui lui donne l'air plus enfant, à toute heure rappellent à Guy que sa destinée est de la quitter, fût-ce en restant vivant, de mourir à lui-même, tandis qu'elle croît en grâce et en force. La vraie, l'horrible mort pour Guy, c'est de vieillir.
L'abandon des femmes est pour l'homme une raison de mourir sans regret. Et lui, l'amour l'a visité, cherché et voulu, et le visite, le veut et le cherche encore! Et il doit s'en aller, descendre, quand cette main mignonne et forte le rattache à la jeunesse même, à la volonté de vivre!
Et comme Guy a abandonné sa carrière, il n'a plus d'occupation autre que celle d'aimer; il ne pense qu'à Nora; ne parle qu'à elle, d'elle et de lui. L'amour, son amour final, est toute son affaire, toute sa vie, toute sa conversation...
Et stupidement, à toute heure, il revient sur le passé:
--Bien sûr, Nora, ce petit Jacques n'embrassait, dites, que votre joue?
--Bien sûr, Guy, dit-elle.
Elle se rappelle pourtant, avec une étrange émotion, les caresses de Jacques, ce jour surtout où une guêpe la piqua.
--Mais vous m'avez conté ces bains libres dans la mer, ces jeux en bateau... Et c'est tout?
--C'est tout, Guy.
--Et qui vous a donc baisé les lèvres, Nora, pour que vous sachiez si bien?...
--Mon petit lièvre, Guy.
--Et Jacques... jamais?
--Peut-être une fois, Guy, je ne me souviens plus,--dit Nora, qui ment, pense-t-elle, pour ne pas affliger Guy.--Du reste, mon bien-aimé, je n'avais pas alors vos idées; je ne savais pas; j'étais encore la petite élève inconsciente des arbres, de l'eau et des bêtes.
--Et celle de Gottfried! ajoute Guy, brusquement irrité.
Nora frappe du pied.
--Vous êtes méchant, Guy! L'amour est méchant, je le vois bien! C'est à cause de l'amour que mon père m'a martyrisée... Voyons, Guy, ne me tourmentez pas à votre tour... Je vous aime tant.
Ce qu'elle dit le touche; il se trouve absurde, criminel presque,--mais il se sent cruel avec délices, et il réplique:
--Et pourquoi, pourquoi m'aimez-vous, Nora? Je ne suis pas l'homme de votre jeunesse, je suis un être vieillissant. Pourquoi aimez-vous mon déclin?
Guy, malade, mordu par la jalousie, songe que cela n'est pas naturel; il faut qu'elle ait, sa Nora, des instincts de perversion étranges... Qui les lui a inspirés?
Ainsi le supplicié, comme il l'avait prévu d'ailleurs, se torture lui-même. Toute sa joie se tourne en âpre douleur sans cesser d'être de la joie. Les ardeurs de Nora l'ont brûlé, et l'enchantent, et, en même temps, l'épouvantent; il les lui reproche et il ne peut vivre sans les appeler; il en vit et il en meurt.
Quant à Nora, ces tourmentes ne lui déplaisent pas toujours, au fond. L'amour, pour elle, c'est cela, c'est l'orage.
--Pourquoi m'aimez-vous, Nora? répète Guy, d'un ton sec, comme s'il interrogeait l'enfant examinée sur une science exacte.
Un jour, à cette question, elle répondit adorablement par l'absurde vérité:
--Je ne sais pas, Guy.
Au lieu d'être enchanté, il répondit sottement:
--Cherchez un peu.
Alors, la petite élève de Gottfried, d'un air enfantin, qui fait contraste avec les paroles qu'elle prononce:
--La nature des choses, Guy, n'a pas besoin d'être définie.
Abasourdi,--puis ravi tout à coup, Guy l'attire dans ses bras; il l'embrasse. Et brusquement:
--Tu ne mens plus jamais, dis?
--Plus jamais.
--Jamais?...
Il la regarde d'un œil profond, et il croit voir la fausseté tapie au fond de son grand œil noir, dont la fixité étrange l'inquiète.
Son impuissance à pénétrer l'essence même de la Femme, et la nature particulière de celle-ci qui est à lui pourtant, achève de l'exaspérer; et appuyant avec dureté, sur le front charmant et fragile, son poing fermé:
--Oh! dit-il, te frapper! ouvrir ton front pour voir dedans! Oh! si jamais je venais à croire que tu me mens encore, Je le ferais, cela! je le briserais, ce front!
--Tu ne verrais rien, Guy, dit-elle doucement. On ne voit qu'avec les yeux de l'amour. L'amour, c'est un acte de foi. Si tu n'as pas foi en ta petite fille,--c'est donc aussi en toi que tu manques de confiance. Sois un bon maître, Guy, et tu auras toujours une bonne petite fille.
--Qu'y a-t-il d'elle-même en ces paroles? se demande Guy. Et qu'y a-t-il de moi?
Il s'y perd, et il achève d'être perdu, lorsqu'elle ajoute, comme consciente de la fragilité d'elle-même:
--Soutiens-moi toujours, et je ne tomberai jamais!
Le cœur de Guy se serre... c'est bien cela: «Soutiens-moi!» mais il faut, pour soutenir, être fort, et Guy voudrait prolonger l'amour de Nora par-delà ses propres énergies. Et c'est impossible... Ah! quel supplice!
Il se lève, et, farouche, va et vient par la chambre.
--Écoute! si jamais tu me trompais, Nora...
Ses dents se serrent. Son œil jette une flamme et il conclut:
--Je te tuerais! j'en suis sûr! je te tuerais!
--Oh! oui! fait Nora tout d'un élan, enchantée; et, dans le transport de sa joie d'amour, heureuse de trouver en lui cette sauvage violence à aimer, elle enlace ses bras autour de son cou.
Il la repousse brutalement:
--Je ne ris pas, Nora! Écoute bien; je te le répète--entends-tu--que je te tuerais!
--Et moi je dis que tu ferais bien, Guy!
Il continue à aller et à venir, toujours sombre. Puis:
--Je vieillirai... je mourrai... tu resteras jeune... et tu seras à un autre! C'est notre fatalité!
--Je ne te survivrai pas, je ne serai à aucun autre... Tiens, je me ferai religieuse!
--Non! tu n'as pas de Dieu... Et,--je connais la vie--on se console de tout. Oh! ce sont là des idées que je ne peux pas supporter... Aussi, vois-tu, je crois bien que, lorsque je me sentirai trop vieux, lorsque, vivant encore, je te sentirai perdue pour moi...
Il s'arrête. Sa voix devient sourde. Il continue:
--Alors, je serai capable, sans autre motif,--oui, même si tu es sage, entends-tu,--de te tuer, Nora! de te tuer, je te dis!
Et à mesure qu'il l'exprime, cette idée prend en lui de la consistance, il la trouve naturelle, il veut que la mort lui garde Nora, à jamais...
--Non! non! gronde-t-il, je ne veux pas, je ne veux pas te laisser derrière moi, à d'autres!
Et elle, d'un ton d'adorable soumission:
--Je comprends l'amour ainsi, Guy!
Il s'acharne à son idée:
--Je le ferai, tu entends?
--Je te le demande, Guy!
Elle se plaît à répéter ce nom, qu'elle trouve joli et doux. Il s'irrite de ne pas trouver de résistance en elle. Tant de docilité, d'humilité, de justesse d'amour, dans toutes ses réponses, le trouble comme l'inquiéterait le son faux d'une parole hésitante. Il s'inquiète aussi de la voir si infiniment amoureuse. Ce foyer d'amour, jamais il ne l'éteindra, lui seul! Il brûlera encore longtemps après lui! Cela est fatal, et alors,--rien n'est plus sûr,--l'autre viendra, le jeune homme inconnu... Et il ne la veut que pour lui, Nora, rien que pour lui, aujourd'hui et demain... Or, demain, c'est la vieillesse, la mort, le néant.
Il vient vivement à elle, et s'attendrissant tout à coup:
--Il faut me pardonner, Nora: ta jeunesse me tourmente. Songe donc! Le tableau de la vie dans la lumière va lentement s'assombrir pour moi, je quitterai lentement le doux spectacle des choses, des fleurs, du ciel... Et cela n'est rien, je te quitterai, toi, au moment où tu seras en pleine jeunesse, en pleine beauté. Par toi, je suis condamné à mourir deux fois! La vie est à tout le monde. Toi, tu n'es qu'à moi, et tu m'échappes! En perdant la vie, je ne perds que le bien commun. En te perdant, je perds un bien à moi, ma joie à moi, les divines choses créées pour moi seul, tes lèvres, tes cheveux, tes épaules, toute ta forme adorée, qui s'en ira un jour vers d'autres!... Ah! misère de moi! je m'en vais, quand tu arrives!
Alors, Nora attire sur sa petite poitrine la tête de Guy, puis la force lentement à se poser sur ses genoux, et, durant des heures, caresse, de ses deux mains, le visage aimé, comme autrefois elle faisait à Jacques.... oh! mais combien plus tendrement!
Quelquefois, la nuit, elle veille, en le regardant dormir; il sent sur lui son regard doux, plein de vœux caressants. S'il ouvre les yeux, il rencontre ceux de Nora, et elle murmure: «Dors, je suis là.» Et comme il la conjure de prendre du repos:
--Je suis heureuse... que veux-tu de plus?
--Mais pourquoi me veiller ainsi?
--C'est que, vois-tu, toute petite, j'aurais été si heureuse de sentir sur moi, contre moi, autour de moi, veiller un peu de flamme d'amour!... Ce que je n'ai pas eu, ce que j'aurais tant aimé, eh bien, moi, Guy, je te le donne!..
Ainsi, il souffrait son bonheur, le malheureux Guy. Il aimait trop, et, comme une femme, il n'avait plus, dans sa vie de loisirs, que l'amour.