Diamant noir

Part 18

Chapter 183,888 wordsPublic domain

Et, d'autres fois, il jouissait de sa peine, car l'ancienne Nora, impérieuse et désobéissante, se réveillait assez souvent encore. Et quand cela arrivait, ce n'était jamais que pour un sujet futile. Jamais, lorsqu'il lui avait demandé de ne pas danser, de ne pas aller au spectacle, de ne pas se décolleter, elle n'avait songé encore à le contrarier, mais, pour satisfaire ses instincts d'indépendance, ses habitudes de résistance, il lui arrivait tout à coup de se refuser, par exemple, à goûter d'un fruit qu'il lui offrait, et qu'elle aimait pourtant.

--Vous n'aimez donc plus les pêches, Nora?

--Je n'en veux pas, de vos pêches, voilà tout! disait-elle d'un air irrité.

Et, tout de bon, elle était en colère.

--A propos de quoi cet air furieux?

--Je n'en veux pas, de vos pêches! je vous dis que je n'en veux pas!... J'aime à croire que je suis libre de manger ce qu'il me plaît...

Et--faisant, d'un seul mot, son procès à l'institution même du mariage, vraiment trop humiliante pour les pauvres femmes:

--Au moins ça, voyons!

Comme toujours, elle avait haussé l'épaule.

--Ne haussez pas l'épaule ainsi quand vous me parlez, Nora. Je vous le répète vingt fois par jour. Cela me fait de la peine... Pourquoi avez-vous de l'humeur?

Alors, elle la haussait, l'épaule, deux ou trois fois de suite, et vivement! Lui, d'une légère chiquenaude, il menaçait, puis frappait le bras rebelle. Nora trépignait:

--Eh bien? disait-elle, d'un ton fier, d'un air outragé, l'œil en feu, presque méchant.

--Je ne céderai pas, Nora. Vous n'aurez pas le dernier.

Et cela durait ainsi quelques instants. Le visage de Nora exprimait la rage. Toutes ses mauvaises colères d'autrefois revenaient. L'habitude la tenait, l'exaltait. En ces moments, elle n'aimait pas Guy, oh! pas du tout! il le sentait bien. C'était le maître, donc l'ennemi; elle eût voulu lui échapper. Elle retirait toutes ses soumissions à la fois; et lui, il comprenait bien que s'il cédait à l'enfant maligne, il perdrait toute autorité sur la femme.

Alors, patiemment, il insistait, s'obstinait contre elle, qui se montrait plus obstinée encore.

Tout à coup, les yeux de Guy se détournaient:

--C'est bon. Je me suis trompé. Cette petite fille n'est pas à moi. Qu'elle aille où elle voudra! Elle sait que c'est pour son bien, pour son bien toujours, que je la contrarie; elle a l'âge de raison et n'obéit pas; soit j'y renonce...

Et il ne s'occupait plus d'elle; mais, sincèrement affligé, il laissait voir dans ses yeux, à propos du petit incident, la tristesse qu'il avait par crainte des choses graves prévues, dans l'avenir.

Au bout de très peu d'instants, le regard de Nora s'adoucissait; et, baissant la tête, elle parlait d'une voix d'enfant très petite, qui boude encore, mais qui veut rentrer en grâce:

--Guy... J'ai été méchante?

--Oui, Nora.

--Mais, Guy, c'est malgré moi!

--Et voilà, Nora, ce qui m'effraie!

--Vous m'en voulez, Guy?

--Beaucoup, de ne pas savoir vous commander, ni obéir... Obéir, c'est se commander.

Et tout à coup, heureux d'être paternel, il fondait en tendresses. Il la prenait dans ses bras:

--Obéis-moi, chère petite! je ne veux que ton bien, et tu le sais! Obéis-moi toujours. Voyons, promets que tu ne le feras plus?

Aussitôt, son démon de résistance la ressaisissait violemment:

--Non! disait-elle. Je ne sais pas dire ça!

Alors, l'amant, l'époux reparaissait. Il se disait que rien n'était fait, qu'il n'avait pas la victoire; que les lassitudes le gagnaient, et qu'il n'aurait bientôt plus les forces nécessaires à lutter et à triompher tous les jours. Il pâlissait, serrait les dents, exaspéré:

--Je te briserai, sais-tu?

Et elle, riant tout à coup:

--Je t'aime aussi comme ça, mon Guy! j'aime ta force, ta volonté, tout ton amour! punis-moi, bats-moi! tue-moi! aime-moi! Tiens, je vais te dire: je fais la méchante, quelquefois, pour me donner le plaisir d'avoir peur de tes mauvais yeux!

Il était bien forcé de se répéter qu'elle avait en elle, parfois, un redoutable démon... un démon d'aventure et de témérité. Elle l'avouait! Mais bientôt, blottie contre lui, câline, l'âme détendue, toute heureuse:

--Je suis à toi!

Et, dans un souffle léger, sachant bien ce qu'il fallait dire pour le fondre dans le bonheur:

--Je t'obéirai. Pardon. Je suis si petite!

Quand elle disait ces mots magiques, le cœur de Guy débordait de joie et d'orgueil. Il possédait enfin! il créait!

Et il aimait éperdument.

LXVIII

Durant ce séjour d'une année qu'ils firent dans le pays d'enfance de Nora, elle reprit les allures libres que, forcément, dans les villes, elle avait abandonnées un peu. Et, tout l'été, ce furent des bains sur les plages blanches, dans les belles vagues bleues.

Elle le conduisait au fond des calanques ignorées, qui lui étaient familières. Ils nageaient côte à côte. Souple comme la vague même, elle le frôlait, l'entourait de caresses mêlées pour ainsi dire à l'eau. Elle voulut se baigner nue, dans des endroits déserts, seulement pour la joie de retrouver ses mouvements de jeune bête libre. Quand il commençait à juger ses folies absurdes, trop hardies, à craindre le regard d'un passant, d'un pêcheur, au moment où ils retournaient à terre, alors, purement tendre, avec le charme attirant d'une femme amoureuse, et la grâce d'une petite âme servante, elle se mettait à genoux, inclinait la tête, et baisait ses pieds nus, lavés par la lame expirante, les essuyait de ses longs cheveux..... maligne au fond, jouant les Madeleine, se sachant très bien désirable ainsi.

Puis elle sautait comme un enfant.

Et lui, converti aux joies sensuelles de la simple nature retrouvée, grondait à peine, ravi intérieurement, oubliant tout.

Un jour, comme il venait de reprendre ses vêtements, il tourna la tête, au cri de Nora.

Elle s'était rappelé ses anciennes folies de fée des eaux et des bois. Et elle était toute nue, adorablement jolie, debout entre les basses branches d'un chêne, à la lisière du bois solitaire. Et c'était exquis à voir, ce corps fin, léger, chaste et blanc, dont le rayonnement doux faisait, de toute l'ombre du bois, profonde derrière lui, une ombre sacrée.

Charmé d'abord, il rit, puis gronda. «Quelles étaient ces folies? qui les lui avait apprises?»

--Si ce sont là vos jeux d'autrefois, il serait temps de les oublier! Êtes-vous donc une sauvage!... Nous ne sommes pas dans un désert, ici?

Et tandis qu'elle se rhabillait:

--C'était pour toi! disait-elle boudeuse, du ton d'un gamin qui n'a rien cru faire de mal, ayant mal fait dans l'intention de plaire...

--Enfin, franchement, trouvez-vous cela bien, Nora? répondez.

Elle se tut longtemps.

--Je ne trouve là rien de mal.

--Et croyez-vous, dit-il, que je serais heureux si quelqu'un vous surprenait?

Elle garda le silence.

--Veux-tu répondre, à la fin?

--C'est, dit-elle ingénument, que je ne sais jamais ce qu'il faut répondre pour te plaire.

--Mais, malheureuse enfant, il ne s'agit pas de répondre habilement des mots destinés à me plaire, et que vous ne pensez pas! il faut n'avoir en vous que des pensées qui me plaisent!

Elle se mit à rire aux éclats.

--Ce sera peut-être long, Guy!... Mais avec le temps. Et puis... tu ne t'y prends pas toujours bien. Tu raisonnes trop!

Et tous deux riaient ensemble, quand la saillie de Nora paraissait drôle à Guy désarmé.

En ce cas, elle en profitait pour prendre ses revanches et il lui arrivait de dire, sur le ton du dompteur commandant à ses bêtes préférées:

--A votre tour, Guy, obéissez!... A genoux!... Baisez ma main!...

Il se prêtait souvent à ces exigences d'espiègle, mais ne se courbait jamais moralement à la traiter comme une femme faite, dont l'âme est une et distincte. De cela, qu'elle sentait très bien, elle gardait une sorte d'impatience permanente. Mais lui, il luttait toujours, et il retombait, par tous les chemins, à l'idée terrible: «Que ferait-elle un jour pour d'autres, celle qui faisait tout ceci pour lui?»

LXIX

Il arrivait à Nora de répéter encore, de temps en temps, un mot de l'argot de Gottfried. Et les observations de Guy sur ce sujet étaient de celles qu'elle repoussait le plus souvent, parce que l'objet lui paraissait de mince importance.

Une fois, tout de suite après avoir commis une faute de ce genre, avant qu'il l'eût reprise, elle courut à lui:

--Ne gronde pas! je n'ai rien dit!

Il l'étouffa de caresses. Elle changeait donc! Elle se modelait sous sa main. Elle était sienne de toutes manières!... Puis, quand il croyait la bien tenir, il la sentait se dérober encore, glisser, s'affranchir.

Un jour qu'il lui répétait: «Quand je serai déjà vieux, et toi si jeune encore, que ferons-nous?» une lubie la prit, une impatience; elle exprima une des sincérités de fond, de celles que l'on cache toujours:

--On verra! dit-elle.

Il eut envie de l'étouffer! Il s'emporta. Elle se défendit:

--Tiens! c'est stupide, mon pauvre Guy!... Tu ferais mieux de m'embrasser tout le temps, au lieu de gémir parce que le temps passe... Si tu as peur de me perdre, eh bien, ne me lâche pas une seconde. Tiens-moi, serre-moi, du soir au matin!... Je ne demande que ça, moi, me sentir dans tes bras, toute enveloppée, comme les enfants qu'on berce... Vrai, réfléchis comme c'est sot de me demander toujours ce que je ferai quand sera venu un moment qui peut-être ne viendra pas... Je mourrai avant toi, peut-être!

Il eut dans les yeux une flamme de joie, effrayante, éteinte aussitôt, qu'elle vit très bien... et qui la brûla dans son cœur, en des fonds inconnus d'elle-même.

--Mais si cela, fit-il, arrive comme je le dis?

--Ah! s'écria-t-elle, la maudite habitude, de se gâter le présent réel, en regardant toujours l'avenir! L'avenir? une chose qui n'existe pas... Est-ce que je sais, moi? Quand tu seras vieux et moi jeune encore, eh bien...

Elle acheva d'un ton menaçant:

--... Eh bien, je te lirai Walter Scott!

Ainsi ils jouaient toujours, à demi adversaires, se poursuivant, se perdant pour se retrouver, se baisant avec âpreté, se mordant, s'égratignant tour à tour, se faisant mal pour se mieux tenir, comme deux fauves amoureux.

Et, malgré ces fureurs, toujours veillait, en lui du moins, l'exquise tendresse.

Ils avaient espéré, aux premiers temps, qu'un petit enfant leur viendrait. Espérance déçue. Mais la femme-enfant, qu'il fallait reprendre et guider, lui donnait aussi des joies paternelles.

--Comment l'aurions-nous appelé?

--Georges.

Et, un moment, ce souci de paternité devint obsédant, mêlé à l'autre.

Ah! si le destin le lui donnait, ce fils, continuation de lui-même, comme ce serait bon de sentir qu'après lui elle serait aimée par l'enfant, la petite mère! Guy, alors, ne l'eût pas abandonnée à elle-même, la mignonne. «L'enfant, mieux que mon seul souvenir, l'eût gardée de tout autre amour!... C'est moi encore qui l'aimerais, au cœur de mon fils!... Pourquoi n'avons-nous pas d'enfant?»

Et Guy sentait la fuite des jours... Et l'enfant désiré ne venait pas.

Autant que Guy, François Mitry là-bas, seul et misanthrope, dans ses grandes collines de Cavalaire, s'en désolait.

LXX

Guy a trop de bonheur, trop tard. Sa meilleure joie d'amour lui est arrivée juste à l'heure où il croyait sa vie finie. Voilà qu'il faudra payer maintenant! Il faut expier les joies comme si elles étaient des crimes... Oh! Dieu juste! devenir pauvre à côté d'un trésor! Avoir à soi, rien qu'à soi, la jeunesse d'un être, qui vous est donnée! la posséder, la tenir serrée contre son cœur, et sentir qu'on lui est irrésistiblement arraché! Être, grâce à elle, à demi vivant encore, et, par soi-même, mort à demi!

Guy était heureux misérablement. La destinée lui apportait, aux heures où le jour décroît, une forme de beauté et de vie, telle qu'il n'avait pas eu, en sa jeunesse, la pareille. Il revivait en se sentant mourir. Il mettait, dans chacune de ses minutes d'amour, tout ce qu'il pouvait concevoir du temps, et c'était l'infini. Comme un voleur qui n'a pas le temps de compter la somme, emporte le trésor enfermé, il éprouvait, avec la joie de le posséder tout entier, l'angoisse d'en jouir mal, et la terreur qu'on le lui reprenne! Son désir l'incendiait. Il se sentait consumé, tué par l'amour même pour lequel il aurait voulu durer. Il avait les grandes flammes de la lampe qui va expirer. Comme l'aloès, il jetait une fleur merveilleuse, dont l'épanouissement faisait sa mort.

Et, de se sentir, devant le lamentable et inévitable déclin, si fort, si puissant, si heureux, il s'attendrissait sur lui-même.

Hélas! Guy ne sait pas vieillir et ne veut pas mourir parce qu'il a épousé la jeunesse!

LXXI

Ce fut une longue et douloureuse crise, mais Guy, un beau matin, se jugea sévèrement. Allait-il être le bourreau d'une enfant qu'il avait promis d'arracher à son destin tragique? Ne prendrait-il conseil que de la passion?... Il comprit que cela n'était que faiblesse. Il se fit honte à lui-même, réveilla sa volonté, et se jura de redevenir un homme.

Tout à coup, après un an de solitude, il annonça la résolution d'aller passer l'hiver à Paris. Il y avait conservé son hôtel. Ils partirent. A force d'énergie il parvint à se dominer, à cacher sa souffrance. Il était pareil au Spartiate qui se laissait dévorer le ventre par le renard caché sous sa robe. Sa jalousie le rongeait et il souriait; seulement il était pâle, mais cela lui allait très bien.

Durant une couple d'années encore, ils vécurent à peu près comme tout le monde. C'était le bonheur encore pour Guy, s'il est vrai que l'indifférence soit le seul mal redoutable précisément parce qu'il comporte l'absence de douleur. Nos douleurs ne nous font-elles pas sentir la vie, apprécier les joies, fussent-elles passées, espérer enfin et goûter la mort?

Hélas! Guy, toujours aussi fier d'allures, dépassa pourtant la cinquantaine. Il acheta des chevaux plus doux qui évitaient d'eux-mêmes les obstacles; il sortit moins et lut davantage. L'idée de monter en wagon pour faire quatre ou cinq cents lieues, cessa de lui paraître une idée aimable. Nora avait vingt ans, et, toujours, l'air d'une gamine habillée en petite dame.

Cet apaisement qui vient très vite parfois aux amoureux jeunes, après les grandes poussées de la passion, Guy l'éprouvait à la fin. C'était miracle qu'il le connût si tardivement. L'élan initial de son amour avait, au bout du compte, duré cinq années; il se ralentit.

Non seulement Guy était calmé, mais il voulait être calme, il avait un grand besoin moral de se reposer des passions, de s'intéresser aux idées, aux hommes, à tout ce qu'il avait si longtemps oublié et qui reprenait pour lui un intérêt nouveau. Elle sentait cela, cette désertion d'amour, et n'en voulait pas.

Et toujours, au contraire, palpitait, égal à lui-même, au cœur de la toute petite, le même appel de l'éternel inconnu, amour ou Dieu, qui fait les héroïsmes, les dévouements, les folies, les désespoirs de cet âge fatidique: vingt ans.

Elle eût été bonne pour le couvent, Nora, si elle avait eu la foi. Elle aurait pu tourner vers Dieu toute la folie d'espérer, de désirer, de prier, de s'écraser devant la puissance, qui était son essence de femme, sa sourde fatalité de jeunesse. Sous le béguin, elle eût été jolie à ravir les saints, mais le couvent sans Dieu, c'est le cachot sans fenêtre. Qu'est-ce que la vierge sacrée, sans l'amant mystique?

Et toujours en Nora, qui a vingt ans, tressaille l'instinct sauvage, irrésistible, qui, il y a sept ans à peine, sur son petit cheval arabe, la poussait aux vagues de la mer où elle entrait avec des cris, toute frémissante et toute joyeuse.

Elle a les mêmes désirs de se laisser emporter vers le grand large, fût-ce à la mort, par une bête folle... Elle suit de l'œil, dans son souvenir, la mouette et le courlis qui fouettent d'un coup d'aile la mer démontée. Elle ne craint aucune tempête. Tous les orages éclatent dans son petit cœur, plus puissamment qu'à travers les vallées, plus grondants qu'au milieu des échos de montagne. Elle est toujours la petite sirène glissante des grèves, la dryade captive des écorces, l'Ève aux petites jambes lourdes, engagées encore dans le limon originaire,--au buste gracile, fait pour allaiter l'idée future qu'elle ignore, c'est-à-dire l'enfant sauveur, dont l'esprit, éternellement, demeure étranger à sa mère. Nora est une femme, plus petite que d'autres,--moins saisissable.

Pourtant Guy, aujourd'hui, ne se tourmente plus. Il a raisonné, il s'est vaincu; Nora est fidèle; il était bien fou! Nora est un ange. N'est-ce pas lui qui l'a formée? Tout s'apaise au cœur de Guy; il ne veut plus douter; il appelle cela s'élever. Guy s'élève. Il devient plus confiant, il est tout près de se trouver monstrueux d'avoir pu craindre... l'impossible.

Il va sans dire que Guy n'est pas rentré à Paris pour ne pas rentrer dans le monde. Le salon de Guy de Fresnay est recherché. Tout Paris intellectuel, artiste et mondain, y défile, comme on dit. La rue passe au travers de l'hôtel de Guy. Il va au Bois tous les matins, à cheval, avec sa femme. On y retrouve les amis qu'on a vus la veille chez eux, chez soi ou à l'Opéra.

--Est-ce que ce n'est pas monsieur Louvier, Nora, que nous avons croisé ce matin, aux Champs-Élysées?

--Monsieur Louvier? fait Nora (d'un air distrait, qui est un mensonge), monsieur Louvier?... Je crois me rappeler ce nom-là!...

Elle a parfaitement reconnu le beau cavalier. Guy est à mille lieues de soupçonner un pareil mensonge. Et elle, l'a-t-elle médité? Non. Elle vient d'être reprise tout simplement par ce démon de curiosité et d'indépendance qui lui faisait cacher autrefois la clef de la bibliothèque, chez son père. Une sorte d'instinct de ruse a agi à sa place. Nora est comme ces bons chiens fidèles à qui le maître ne mesure rien, ni le pain, ni les friandises,--et qui pourtant, revenus un jour aux instincts de leurs congénères, les renards et les loups, volent sur la table une proie qu'ils ne mangeront sans doute pas, mais qu'ils vont enfouir sous terre, joyeux de la posséder, même inutile et invisible.

Ce mensonge de Nora, c'est le mensonge d'instinct, une précaution prise inconsciemment pour assurer à tout hasard la réussite d'une aventure possible... Mais le mensonge une fois fait, Nora le regarde en face et l'accepte bravement...

Du coup, Guy est trompé, et c'est irrémédiable. Une surprise des sens serait une trahison moins complète, puisqu'elle ne serait pas consentie.

--Comment! répond Guy en riant de bon cœur,--voilà un homme qui m'a rendu jaloux... et vous l'avez su! et vous l'avez oublié!.. Émile Louvier? un des invités de votre père!..

--Oh! vous savez, pour moi, tous ces gens d'autrefois...

Elle fait un geste d'insouciance.

Guy est tranquille. Nora est songeuse.

Émile Louvier, bien campé sur un beau et bon cheval, a reconnu Nora. Elle l'a compris, à une expression de regard si subtile que seule la femme à qui elle s'adressait pouvait la saisir au passage. Elle a répondu de même, poussée par les forces obscures de son cœur. Peut-être, avec l'idéal que Guy a mis en elle, se serait-elle blâmée et résistée aussitôt, si, par sa sotte question, Guy n'avait pas prouvé deux choses: son incertitude sur l'identité de Louvier et, du même coup, son manque de clairvoyance. Guy a été faible. La Femme, aussitôt, a posé sur son vainqueur tombé, un petit pied victorieux.

Ce que pensait le jeune Louvier, cela est facile à deviner:

«Cet imbécile de Fresnay a fait une riche sottise, d'épouser, à son âge, une enfant qui annonçait un petit tempérament du diable! Ce pauvre Fresnay! son heure fatale approche, si elle n'est déjà venue!... Les requins doivent suivre son navire: il faut en être.» Ainsi pensait Louvier. Vis-à-vis de Nora, il ne se trouvait pas en mauvaise position. Ils s'étaient quittés bons amis, après qu'il avait tenu dans ses bras plus d'une fois la gentille créature, et que ses lèvres s'étaient posées sur la bouche de la mignonne. Il avait toujours compté la revoir. Il la retrouvait embellie et mariée. Ce n'était certes pas une occasion à dédaigner. _All right!_ Et hurrah pour les dragons!

Il s'arrangea de façon à passer au large sans être vu, toutes les fois qu'il aperçut Nora accompagnée de Guy, et fréquenta les abords de la route où il les rencontrait habituellement, jusqu'à ce qu'un jour--c'est ce qu'il espérait--elle lui apparut seule, à cheval, suivie à bonne distance par l'irréprochable piqueur.

Du plus loin, leurs yeux se riaient. Il y avait tant de souvenirs drôles, entre eux! Les deux anciens amis n'avaient pas même à renouer connaissance. Le plus difficile était fait depuis des années. Ils s'abordèrent. Ce fut très simple.

--Me permettez-vous de vous présenter mes humbles respects, madame?

Elle lui tendit la main.

--Bonjour, monsieur.

Elle le regarda. Il avait ôté son chapeau, qu'il tenait à la main, la main basse, le geste élégant. Au beau milieu du front, il avait une petite cicatrice, une légère étoile blanche, la marque du coup d'épée qu'il avait reçu pour elle, de Gottfried. Pour comble de grâce, il n'y songeait pas, et cela se sentait. Elle fut émue. Il était la jeunesse même et la force;--la force, c'est ce qu'elle aime! Ses cheveux coupés en brosse tenaient droits sur sa tête. Son cou était une colonne. Sa chair tendue disait la santé. L'air distingué, avec cela, de tenue parfaite, cavalier merveilleux, il montait un cheval noir tout piaffant et écumant. On eût dit le général Prim, dans le tableau célèbre.

--Je vous ai vue à l'Opéra il y a huit jours, dit-il. Aurais-je la joie de vous y apercevoir demain encore?

Il fixait sur elle des yeux de jeunesse, chargés d'appels. Ceux de Nora devinrent troubles, comme une eau remuée, où le limon qui remonte efface le ciel. Non, Guy ne regardait plus ainsi. C'est bon, la tendresse protectrice, mais Nora n'est plus une enfant. C'est une femme passionnée. Et puis, Guy parle trop, à la fin! Il a quelque chose, toujours, du professeur... C'est ridicule. Et il faut bien le dire, c'est assommant. Elle se rappelle ce jour où Louvier, l'ayant saisie par la taille, elle se débattit entre ses mains si vaillamment... Elles étaient puissantes, les deux mains du jeune homme. Certainement, elles n'avaient point lâché Nora par lassitude, mais par respect pour sa volonté formelle. S'il lui plaisait, à ce jeune homme, de tenir ferme, on ne pourrait vraiment pas lutter...

Nora se tait, songeuse. Son œil, dont les paupières ne battent jamais, est ouvert, noir et morne, sur le vide.

--A l'Opéra?... j'y serai, dit-elle.

Cette brièveté de parole, cet air de distraction valent mieux, aux regards de Louvier, qu'une conversation, qu'un fleurt en règle. Du premier coup il s'est emparé de cette femme; il le croit, du moins, et il s'y connaît.

--A demain, répète-t-elle. Adieu.

Est-ce qu'elle va aimer ce jeune homme? Allons donc! Elle rirait, si on osait le lui dire, ou elle se fâcherait! Cependant, elle ne rapportera pas à Guy cette rencontre. Non, non, ce n'est pas ce jeune homme qui l'attire, mais la jeunesse. Elle est soulevée par un désir vague d'aventure, de nouveau, d'indéfini, qui la tourmente à l'ordinaire, et que, durant un instant, il vient d'aviver en elle, l'homme au cheval noir!

Par sa seule présence, ce jeune homme vient de lui rendre présents les lieux où elle l'a connu, où elle était libre, et si jeune, et consolée, par la tendresse des choses, de tous ses désespoirs d'enfant. Elle songe; elle est au passé, et, comme elle était alors, elle est à l'avenir ignoré. Elle ne pense pas. Elle ne lutte pas avec elle-même. Elle ne sait plus qu'elle est la femme de Guy. De lui, en ce moment, elle a tout oublié, ses jalousies, ses colères, ses leçons, ses tendresses, tout. Elle a en elle, uniquement, le violent regret de choses lointaines, d'émotions indéterminées.