Part 8
Mlle Marthe n'avait pas tardé à se dire que puisque M. Mitry renonçait à envoyer Nora dans un couvent, le mieux était qu'elle prît ces habitudes désordonnées... Elle cessait d'être, dans la maison, le témoin gênant; rien de mieux.
Quant à François Mitry, il fit d'abord quelques objections.
--Nora, dit-il un jour, vous prolongez trop vos promenades! Mademoiselle Marthe, cette enfant n'est pas assez surveillée.
Mitry a des scrupules.... mais Mlle Marthe a bientôt fait de les calmer. Elle le persuade aisément; au fond, voir Nora le moins possible, voilà tout ce qu'il désire. Pourvu qu'il oublie qui elle est, à quel infâme couple elle doit et la naissance et le droit odieux de porter traîtreusement son nom à lui, il ne demande plus rien. Éloigner Nora afin d'oublier,--faire du bruit, jouer, recevoir, courir les lieux dits de plaisir,--toujours afin d'oublier,--voilà qu'elle était sa vie, sa volonté fixe.
Dès qu'il essayait de retrouver le silence, il retrouvait ses visions, Thérèse et Lucien, dont les fantômes hantaient ses cauchemars ou exaspéraient ses insomnies. Seule, Marthe le consolait à chacun de ses retours à Cavalaire; en sorte qu'il avait toujours plus de reconnaissance pour cette excellente fille qui, la nuit, lui prodiguait toute sorte de consolations et de soins, avec des discrétions parfaites; débouchait en silence à son chevet les flacons de chloral ou d'éther, et tournait patiemment les potions calmantes.
Ses rages ne se calmaient donc pas? Non. La jalousie avait dans son cœur les caractères d'une maladie chronique. Et, de temps à autre, il avait encore à souffrir des crises aiguës.
Ainsi, moins d'une année après l'alerte terrible que leur avait donnée Nora, et lorsque, pour éviter de l'exalter encore, il s'attachait à la contrarier le moins possible, il eut pourtant avec elle une scène qui mit entre eux un nouveau grief, inoubliable.
Elle chantait, au piano, dans sa chambre. Mitry, dans la sienne, écrivait des lettres. La belle voix jeune de Nora sortait par les fenêtres ouvertes, planait dans l'air, libre et entrait, avec toute sa pureté, chez le malheureux Mitry. Or, Nora, ce jour-là, de cette voix qui ressemblait singulièrement, depuis quelque temps surtout, à celle de sa mère, chantait _l'Anneau d'argent_, une des chansons favorites de Thérèse:
Aussi, lorsque viendra l'oubli de toutes choses, Dans mon cercueil, de blanc satin capitonné, Lorsque je dormirai très pâle sur des roses, Je veux qu'il brille encore à mon doigt décharné, Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné.
Mitry avait levé la tête. Il écoutait, le sourcil froncé, le regard sombre. L'air et les paroles de cette chanson l'impressionnaient également. Il croyait voir Thérèse morte et il croyait l'entendre vivante! C'était une impression trop forte pour cet homme que poursuivaient des visions de folie et qui, parfois, en avait conscience, et s'épouvantait alors de lui-même.
Aussi, comme Nora recommençait pour la troisième fois sa chanson, il n'y tint plus, et, se levant exaspéré, il appela:
--Mademoiselle Marthe! mademoiselle Marthe!
Marthe se tenait toujours à portée de sa voix.
En ce moment, elle brodait, assise à l'ombre des platanes, sous les fenêtres de Mitry.
--Je suis là, monsieur!
--Ordonnez à Nora de se taire! cria François brutalement. J'écris. Elle me gêne... D'ailleurs, je n'aime ni sa chanson, ni sa voix, ni son piano, dites-le-lui!
La voix de l'enfant s'était tue, arrêtée en pleine reprise du premier couplet. Nora avait donc entendu?
--Mademoiselle Nora! cria, à son tour, d'en-bas, Mlle Marthe.
Elle n'obtint aucune réponse! Elle dut monter dans la chambre de la jeune fille.
Nora, pâle, les dents serrées, avait traîné son piano au milieu de sa chambre, l'avait ouvert, et, un canif en main, elle en coupait, une à une, toutes les cordes.
--Voilà ma réponse, dit-elle à Marthe stupéfaite. Dites à mon père, je vous prie, qu'il n'entendra plus ni mes chansons, ni ma voix, pas plus que mon piano. Mais dites-lui aussi qu'en échange, puisque la maison m'est rendue insupportable, je veux du moins, au dehors, être de plus en plus libre. On a trouvé mauvais hier encore que je sois rentrée, de ma promenade à cheval, après le coucher du soleil. Je rentrerai, à l'avenir, de mes promenades, quand bon me semblera... On me laissera tout à fait libre... En échange, j'irai chanter dans les bois ou sur la plage...
Mlle Marthe rapporta textuellement, deux secondes plus tard, ces paroles à M. Mitry qui, furieux, répliqua:
--Qu'elle aille au diable!
Nora, qui de sa chambre entendit ces mots, répondit entre ses dents, pour elle-même:
--Soyez tranquille; j'irai!
Et c'est pourquoi, bien souvent, dans les collines ou sur la plage de Cavalaire, on entendait au loin une voix qui ne semblait pas d'une enfant, une voix pleine de charme, de pureté, émouvante surtout dans les notes graves.... C'était Nora, exilée de la maison paternelle, qui chantait sa peine aux arbres, aux rochers, à l'horizon, à la mer...
Chante, mon cœur, la revoilà, La saison parfumée... La douleur qui nous exila N'est-elle pas calmée?..
Chante, mon cœur, le revoici, L'été, faiseur de roses! Les fleurs, l'espoir, l'amour aussi, Toutes les belles choses!
XXXV
Mlle Marthe envahit la maison que Nora, de jour en jour, abandonne davantage.
Mlle Marthe n'a nullement renoncé à ses projets. Elle veut, tôt ou tard, épouser le maître du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. Elle arrivera. Nora mariée au plus tôt, avec une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à viser son but. Elle a parfaitement compris qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc patiente.
M. Mitry, secoué des grandes passions finales de la quarantaine, vit follement au dehors. Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle prend soin du linge, surveille la table,--et sourit. Elle sait qu'à l'heure où les tisanes quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle attend le moment de mettre au service des lassitudes du quadragénaire, peut-être de ses infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses connaissances de Lotte en friandises de malade, tous ses talents de lectrice et de ménagère qui sait tout dire en trois langues.
Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs reprises, M. Mitry est revenu très fatigué de ses excursions à Monaco ou à Paris, ou simplement dans les bois d'alentour, par les mauvais temps d'hiver. Et il a bien compris que Mlle Marthe lui est indispensable.
--Que deviendrait ma maison sans vous? Vous êtes vraiment une précieuse et excellente personne.
Alors, tout en remerciant, Mlle Marthe s'est mise à parler de l'avenir de Nora, qu'elle aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».
--Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien évident. D'abord, le soin de la maison en général m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre intendante et l'institutrice d'une grande fille de cet âge. C'est tout à fait impossible. Et si vous ne vous décidez pas à vous en séparer....
--Elle ne voudra jamais, répond le colosse soumis, le père déchu. Au couvent, bien sûr, elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore. Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de se tuer!... Songez donc! quelles responsabilités! Non, non, laissons-la libre. Elle ne prendra jamais son parti de la captivité, à présent surtout qu'elle a goûté d'une vie si sauvage.... Après tout, mademoiselle, cela vaut peut-être mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait mener aujourd'hui aux petites filles.
--Je ne dis pas non, monsieur, poursuit Marthe qui a son idée fixe et depuis bien longtemps. Mais il faudrait un guide, un mentor à cette enfant, un homme sûr, savant et intelligent, un homme de tact, ayant la main légère, mais ferme, et qui puisse même être un compagnon pour elle, un défenseur... Elle sort trop seule... Un homme de confiance, qui serait un professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.
--Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?
--Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air de triomphe Mlle Marthe, ne comprenez-vous pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?
--Allons donc!
--C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, qui est professeur, chez nous, dans un lycée de jeunes filles, dans un gymnase.
--Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre Mitry... Ah! mademoiselle Marthe, que serais-je devenu sans vous!... Mais consentirait-il à quitter une situation comme la sienne?...
--Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit quelle cure pédagogique il pourrait réussir chez vous. Cela le tente. C'est un grand esprit. Il a publié un livre intitulé: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans les gymnases allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des races du Nord._ Il m'a répondu qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera pour vous ce que je lui demanderai.
--Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. Je veux accomplir scrupuleusement, malgré tout, mon devoir envers cette enfant. Un précepteur pareil, mais c'est un trésor!
Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur à tout faire, Allemand, petit, velu et laid,--«pas dangereux par conséquent,» songe naïvement M. Mitry,--donne à Mlle Nora des leçons de toutes sortes. Il est musicien comme personne, philologue et historien, mathématicien et poète. C'est une encyclopédie allemande. Il parle, à tout propos, de Schopenhauer et de Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme un étudiant. Il monte à cheval comme un uhlan. Il est grossier comme un pain d'orge et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa petite élève, pour la récompenser, dit-il, quand elle a été bien sage. Il lui raconte des histoires de jeunesse avec des réticences plus laides que des mots déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et là une expression d'argot en français, car Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique le reproche d'être lourd. Or, la légèreté française est représentée pour lui par la langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en ferais mourir» lui paraissent des choses fines comme des ailes de papillon, en sorte qu'il introduit brusquement, dans son pâteux langage de savant, de ces mots-là, qui font, sur ses lèvres tudesques, le plus baroque effet. Il dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de sa leçon d'histoire: «Napoléon Ier désirait un héritier. Son divorce avec Joséphine n'eut pas d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise «décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. Elle se moque de Gottfried, et le subit quand elle y trouve intérêt.
Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. Il devient «encombrant» et, pour se débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. Ainsi il achève de gâter l'enfant trop libre, trop rusée, trop impérieuse... qu'il compte bien épouser un jour, quand Mlle Marthe, sa chère sœur, épousera le père. C'est chose convenue entre sa sœur et lui. M. Gottfried peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.
M. Gottfried forme sa future.
Pour commencer, il la réconcilie avec le piano, tout en lui racontant les amours de Chopin et les égoïsmes de Gœthe. Et si, plus tard, il arrive à compromettre sa petite élève, il réparera volontiers.
Gottfried, c'est Atta-Troll, mais c'est surtout Caliban. Ses ridicules sont tudesques, mais ses vices n'ont point de patrie. C'est la brute humaine, armée de raisonnements et masquée de science. Elle ne déshonore que l'humanité.
XXXVI
Nora grandit ainsi. Elle a vaincu son père qui redoute les violences de son caractère, les exaltations de son imagination. Elle a réduit Mlle Marthe, qui redoute son œil fixe, perçant, divinateur, et qui se fait devant elle plus zélée et plus servante que jamais. Elle tient en laisse Jacques Maurin, bon petit, qui a, pour ainsi dire, remplacé Jupiter. Elle fait faire à Gottfried, le professeur, ses quatre volontés, car elle n'a qu'à le regarder d'une certaine manière ou à se laisser prendre son petit poignet, pour que les yeux de l'homme velu se troublent sous les verres épais de ses lunettes et pour que sa face se congestionne. Elle a compris cela clairement, bien vite. Elle en rit comme une folle, avec Jacques, et renouvelle tous les jours l'expérience.
Quant aux domestiques, ils savent tous qu'il ne faut pas déplaire à la demoiselle, si l'on ne veut pas que la maison s'emplisse de cris aigus et de trépignements. Cela leur ferait une méchante affaire avec Mlle Marthe ou avec M. Mitry qui, tous les deux, entendent vivre en repos.
Ainsi la jolie petite créature sait trop que la peur, la lâcheté, l'intérêt, la luxure guident les hommes, écrasent à ses pieds les plus forts, les plus déterminés, les plus rusés.
C'est pour se défendre qu'elle a dû légitimement faire ces observations, mais elle les a faites, et c'est ainsi que la belle eau du diamant de plus en plus s'est attristée d'une ombre ineffaçable.
Elle règne donc sur tout un monde, la petite reine noire et pâle, dans son vaste palais, dans son immense parc du bord de la mer. Royaume triste, où l'infante a appris trop tôt les dessous vilains de la politique, parce que la reine mère est morte et n'a pu l'envelopper dans le manteau de son amour.
Comme elle a su se couronner elle-même, de ses toutes petites mains, l'infante est toujours plus orgueilleuse. Elle aime railler et braver les gens.
--Mademoiselle, dit le professeur Gottfried, prenez votre Schiller. Nous allons étudier ce matin le _don Carlos_.
Mais Nora a une lubie. Elle réplique:
--Ce n'est pas une lecture pour une jeune fille de quatorze ans, monsieur Gottfried! Je m'étonne que vous me la fassiez faire, avec commentaires surtout! C'est un drame trop passionné. Tout Schiller, du reste, est dangereux, séduisant, trop tendre, monsieur Gottfried!
L'innocent Gottfried, ahuri, ouvre un œil si rond que le voilà, le docte animal, très ressemblant à une orfraie. Nora fait cette comparaison en elle-même et dit à voix très haute:
--On prétend, dans ce pays-ci, que l'orfraie sent l'huile comme un savant, parce qu'elle boit l'huile des lampes, dans les églises où elle s'introduit, j'oserai dire nuitamment!
--Par où? interroge Gottfried effaré.
--Par la cheminée, monsieur Gottfried. En avez-vous vu?
--Non, mademoiselle, je n'ai jamais vu de cheminées, dans les églises.
--Parce que vous êtes protestant, mais c'est des orfraies que je parle. C'est très laid. La plume est jaunâtre, comme votre barbe, et l'œil est rond, très rond, et sans aucune expression.
Et Nora éclate de rire à la barbe jaune de Gottfried.
Gottfried, ayant réfléchi, prononce:
--Quant à _don Carlos_, mademoiselle, vous l'avez donc lu, puisque vous le trouvez trop passionné, et si vous l'avez lu, quel inconvénient voyez-vous à le relire avec moi?
--A le relire avec un homme?... Oh!... fait Nora, baissant les yeux pour imiter les jeunes filles bien élevées qu'elle a vues minauder dans les romans.--Oh! monsieur Gottfried!....
Et un sourire d'une inexprimable impertinence rend sa jolie bouche mille fois plus jolie.
Elle achève:
--Vous ne réfléchissez pas... comme ce serait troublant!
Les joues de Gottfried s'empourprent. L'œil s'injecte. On croirait que le bonhomme va éclater.
--Vous n'avez jamais soufflé dans un bonhomme en baudruche, monsieur Gottfried?
--Non, mademoiselle. C'est un exercice auquel les professeurs évitent de se livrer dans les gymnases d'Allemagne, dit Gottfried, badin, mais sans comprendre.
--Et dans un ballon rouge? avez-vous soufflé dans un ballon rouge?
--Jamais. Pourquoi cela?
--Parce que je songeais que si on souffle trop, ça risque de crever.
--Naturellement!
--J'ai là un presse-papier qui représente un ours; c'est l'ours de Berne, monsieur Gottfried. Êtes-vous allé à Berne?
--Non, mademoiselle. Pourquoi cela?
--Parce que vous êtes philologue. Et vous seul pourriez dire si le verbe _berner_, monsieur Gottfried, vient directement de Berne.
--Quelle absurdité! mademoiselle! Si on peut dire!... ah!... je comprends... c'est un calembour... mais qui ne présente aucun sens! dit Gottfried.
--Berner un ours, ça doit être drôle, mais il faut être au moins quatre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
--Cette fois, je ne comprends pas, mademoiselle.
--Dame! pour le faire sauter sur une couverture, comme Sancho Pança, vous savez, il faut au moins une personne à chaque angle de la couverture, réfléchissez donc un peu!
--Mais, dit Gottfried ingénu, la couverture n'est pas nécessaire. On peut berner moralement.
Alors Nora ne se contient plus. Elle est près d'avoir, à force de rire, une crise de nerfs, mais l'heure de la leçon est à moitié écoulée. C'est le moment d'aller voir Jacques, avec qui elle a un rendez-vous.
--Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, monsieur Gottfried? La leçon est finie, n'est-ce pas? Le verbe _berner_, ça n'est pas rien, vous savez! Je sais ce que c'est maintenant, mais je croyais qu'il fallait une couverture....
--Je finirai par croire que vous voulez vous moquer un peu de moi, mademoiselle; ce n'est pas bien, je vous aime beaucoup, je vous assure. Je suis un maître indulgent, et si vous étiez dans un lycée d'Allemagne, vous connaîtriez une sévérité....
--Oh! je les connais, maintenant, vos lycées d'Allemagne, interrompit Nora. Vous et mademoiselle Marthe, qui y a été élevée, vous me les avez fait voir comme si j'y étais allée moi-même. On y défend aux petites filles de courir parce que «ça n'est pas convenable», et les règlements y sont austères, imposants... comme vous,... mais en dessous, hein, monsieur Gottfried?
Nora cligne de l'œil. Gottfried est enchanté. On est sur le terrain qui brûle.
--En dessous... quoi, petite futée?
Il se rapproche de Nora et regarde sa nuque fine, d'un œil toujours injecté et toujours rond.
--Eh bien, en dessous... vous m'en avez conté de drôles!
--Moi! par exemple!... Je ne vous ai conté aucune histoire drôle... ou, si je l'ai fait, c'était pour vous amuser un instant et j'ai eu tort, vraiment tort, car j'ai trahi pour vous le secret professionnel... Où en serions-nous, si on avouait, en Allemagne, les défauts et les vices des institutions nationales? C'est bon pour des Français, cela. Quant à nos lycées, nous y avons une expression proverbiale, qui fait loi: _Man darf nie aus der Schule petzen._
--Ce qui veut dire,--interrompit Nora:--«_On ne doit jamais rien rapporter_,» ou plutôt: «_moucharder, des scandales de l'école_.»
--C'est bien le sens, mademoiselle, ne l'oubliez pas. Étant mon élève, vous êtes désormais des nôtres... Songez au manteau des fils de Noé. C'est une belle légende... Tout est dans la Bible. Mais voyons, dites-moi un peu... quels scandales vous ai-je contés?
--Ce jour, par exemple, dit Nora sans broncher, ce jour où, sachant très bien que votre élève favorite trouverait en flagrant délit d'embrassade un de vos honorables confrères et son élève favorite à lui, vous avez dit à la vôtre: «Allez donc chercher tel livre dans telle salle, mademoiselle», vous avez su, comme ça, avec certitude, que le confrère, de son côté, embrassait sa plus jolie élève, et, comme ça, en ayant surpris son secret, vous l'avez empêché d'abuser du vôtre, n'est-ce pas, monsieur Gottfried?
--C'est pourtant vrai, dit Gottfried flatté, d'un air bonhomme et d'ailleurs sincère,--elles sont toutes jalouses les unes des autres, nos chères petites, et ce sont des histoires à mourir de rire. Mais comment empêcher ça? Ce que Schopenhauer appelle la _volonté de l'espèce_, poursuit pédantesquement Gottfried, agit aussi bien et peut-être mieux sur de petits êtres tout neufs, qui commencent à sentir la vie; et du moment que des filles ont pour professeurs des hommes, il est aisé de prévoir que ces demoiselles en abuseront. Ce sont là des inconvénients,--continue Gottfried,--des inconvénients qu'on pourrait qualifier de fâcheux, mais qui sont inévitables, et compensés d'ailleurs par des avantages que j'ai énumérés avec soin dans mon livre: _Contribution à l'étude du système d'éducation des filles dans les lycées allemands, considéré au point de vue de l'amélioration des races du Nord._
--Il est long le titre, mais il est beau, monsieur Gottfried, très beau. Vous me ferez lire cela, n'est-ce pas?
--Quand le moment sera venu, mademoiselle, et il viendra, soyez-en certaine.... En outre, et pour en finir sur cette question, l'essentiel, en éducation, est que force reste toujours, du moins en apparence, au règlement, et que le manteau d'une décence parfaite, fût-elle superficielle, recouvre la lie inévitable qui accompagne toujours le fond des choses!
Satisfait de cette belle phrase qu'il croit française, mais dans laquelle les métaphores s'accordent comme un chien avec la casserole qu'on lui attache à la queue, Gottfried prend le petit poignet de Nora et le baise.... respectueusement.
--Ça vous fait plaisir, ça? dit-elle en retroussant un peu sa manche.
Elle relève en même temps le menton et avance la lèvre inférieure d'un air tout à fait impertinent.
--On embrasse toujours les enfants sages, répond hypocritement l'affreux personnage.
--Alors, la leçon est finie?
--Si vous l'exigez, mademoiselle. Mais à condition que je vous accompagnerai aujourd'hui, à la promenade.
Ce n'est pas l'affaire de Nora, que Jacques Maurin attend au _Grand Pin_.
Et alors, d'elle-même, elle tend à l'estimable professeur son petit poignet mince et blanc, le lui fourre sous le nez dans les vilains poils de sa moustache épaisse, et tandis qu'elle rit de voir l'angle carré du savant occiput, elle prononce, en réponse à la condition proposée, un «non» tout sec, se lève et s'en va.
M. Gottfried, auteur d'un traité sur l'Éducation allemande, prétend que ses affaires avancent.
Eh bien, et M. Mitry? Il ne sait donc pas en quelles mains est tombée Nora? il ne voit donc rien! Ce n'est pas un méchant homme; il ne se peut pas qu'il désire pour cette enfant toutes les conséquences probables d'une éducation pareille! Hélas! M. Mitry est un homme qu'une douleur inattendue et trop violente pour sa force d'âme a démoralisé; il ne voit rien et ne veut rien voir. Chaque fois qu'il formule une objection, un scrupule, un remords, il est ravi de se voir combattu par les sophismes de Marthe. Mitry n'est plus qu'un malade et un vaincu; il est persuadé qu'il a au cerveau une lésion subtile, mais profonde. Peut-être n'a-t-il pas tort. «Ah! les chiens courants! les chiens courants me l'ont prise!» Voilà pourquoi il a laissé deux étrangers envahir sa maison, l'envahir lui-même... Un jour, il a envoyé Nora au diable.--Elle y est.
XXXVII
Dans les bois, avec son cher Jacques, c'est une tout autre leçon.
Le petit Maurin, qui est un beau gaillard adolescent, arrive, se balançant un peu sur ses hanches, non sans grâce, sa chemise de toile bien propre entr'ouverte montrant sa jeune poitrine très blanche au-dessous de son cou bruni par le soleil.
--Voici l'écureuil que vous m'avez demandé... Vous les aimez donc bien, les bêtes?
--Beaucoup, Jacques. Elles ne sont pas si méchantes que les hommes, pour moi du moins... Rappelle-toi Jupiter... Est-ce que ça caresse comme les lièvres, les écureuils?
--Je ne sais pas. Celui-là ne m'a pas caressé encore. Après ça, je ne suis peut-être pas assez joli, ou bien il caressera plus volontiers une demoiselle. Essayez, pour voir.
Nora prend l'écureuil à deux mains, appuie le petit museau sur sa lèvre, mais l'animal effaré ne montre pas sa mignonne langue.
--C'est dommage! J'aime mieux les lièvres.
--Parce que ça caresse?
--Oui, Jacques; c'est si bon, les caresses! Et personne ne m'en faisait à moi, quand j'étais toute petite.
--Je vous ai bien embrassée, un jour, moi, pourtant, vous savez, mademoiselle Nora?
--Oui, le soir où tu m'as annoncé que Jupiter était mort?
--Et puis bien d'autres fois encore.
--Le jour où tu m'as apporté le lièvre?
--Et encore une autre fois, très importante.
--Je ne me rappelle plus.
--Cherchez un peu.
--Je ne sais pas.