Diamant noir

Part 7

Chapter 73,994 wordsPublic domain

Quelques minutes, tout cela n'a pas duré davantage, et l'enfant se réveille... «Oh! qu'il fait froid! ce n'est donc pas la mort? Si, si, puisque me voilà toute ruisselante et voici la mer qui tantôt m'a prise... oh! oui, il fait froid!... mais puisque j'ai encore quelques instants à vivre, j'irai, pour mourir, me coucher, si je le puis, dans le lit de maman, dans le lit où elle est morte, où je l'ai embrassée morte... oh! maman! maman!»

Elle se lève et, grelottante, s'en va vers le parc. La saison est bonne, c'est le printemps. Elle a froid pourtant... Elle marche avec peine. Elle sent bien qu'elle va mourir. Elle retourne vers la maison. Là, rien n'a changé depuis tout à l'heure. Elle s'en étonne et passe. Elle monte l'escalier comme tout à l'heure. Elle remarque que, derrière la porte funeste, il n'y a plus de lumière; on aura, au dedans, tiré la portière, mais sa pensée s'embrouille. L'enfant a sommeil. La lassitude l'écrase. Elle croit que c'est la mort. Elle va droit à la porte du sanctuaire funèbre, et l'ouvre. La lune éclaire, comme un plein jour, toute la chambre. Elle quitte, en chancelant de fatigue, ses vêtements mouillés. Et voici Nora toute nue, dans le rayon blanc, qui arrache au lit sa courtepointe, sa grande enveloppe de satin. Elle sait qu'on a mis là-dessous les plus beaux draps de sa mère... Les voici, tout brodés par elle, et Nora les entr'ouvre et y plonge son pauvre petit corps frissonnant qui va enfin goûter, croit-elle,--puisqu'elle s'est noyée,--un repos sans fin. Car Nora, épuisée, folle de ses grands chagrins, s'est ingénument couchée pour mourir...

XXXI

--Il y a là, monsieur, un exprès qui nous annonce que mademoiselle Nora s'est échappée hier du couvent!

C'est une rumeur dans toute la maison. Les domestiques sont consternés et Mlle Marthe elle-même; car, au fond des cœurs mystérieux, l'intérêt, la haine même quelquefois, sont mêlés d'amour et de pitié. Rien n'est pur d'alliage, pas même le mal: il ne va pas sans quelque bien.

François Mitry donne des ordres. On attelle pour porter des dépêches au télégraphe de Cogolin. Mais Jacques Maurin vient d'arriver au château, il demande Mlle Nora; on l'interroge.

--Je l'ai vue hier soir, dit-il.

Alors l'imagination de tout le monde s'inquiète autrement, et quand Jacques explique: «J'ai annoncé à mademoiselle Nora la mort de Jupiter:»

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Catri, ses deux mains sur sa tête. Elle en mourra! elle en est morte!

Ce mot éclaire les esprits. La petite est volontaire, violente, sombre. Elle a pu,--oui, avec sa nature!--songer à mourir! On court sur la plage, et François Mitry le premier... Hélas! il reconnaît sur le sable la trace des tout petits pieds; oui, oui, ce sont les pieds mignons de Nora, impossible de s'y tromper. Jacques les reconnaît bien, lui aussi; il pleure: «Oh! monsieur Mitry!» Mitry se sent le cœur déchiré. Est-ce qu'il a tué cette enfant? On s'efforce de lire les traces, mais elles vont et viennent en divers sens; elles s'embrouillent... Nora s'est promenée un moment ici, avant de se décider...

--Monsieur Mitry! monsieur Mitry!

C'est encore Jacques qui appelle. Le petit leveur de pièges est habile à reconnaître dans les bois la trace du lièvre ou le pas de la perdrix rouge...

--Ici, ici, voyez!

Et du doigt il désigne, sur la passerelle de planches où les lesteurs en ce moment même vont et viennent, l'empreinte du petit pied mouillé et terreux... On la retrouve tout contre le bateau, à l'autre extrémité. Et là, plus de doute, sur le bateau Jacques a ramassé un ruban... le ruban qui liait le bout des cheveux tressés de Nora... François Mitry l'arrache aux mains de Jacques, ce ruban, et il le baise; car, si elle était morte, la fille de Thérèse, il l'aimerait, oui, comme autrefois, il l'aimerait encore, maintenant qu'il serait trop tard!

Les lesteurs interrompent leur travail, on fouille l'eau aux environs; on interroge la mer; on met le canot de la tartane à flot; les douaniers accourus proposent leur petite embarcation; il y a aussi celle de Mitry, et toute la plage s'anime de la même inquiétude et retentit du même appel que prolonge l'écho de la colline:

«Nora! Nora! Nora!»

--Hélas! monsieur, vient dire Mlle Marthe, les petits souliers de mademoiselle sont dans le corridor, presque cachés sous le bas d'une portière qui traîne...

François Mitry regarde Marthe d'un regard profond... Sa fille est donc entrée hier soir, dans la maison! Leur porte était bien mal fermée... ils s'en sont aperçus bien tard... Il court chez lui, il entre, il ouvre toutes les chambres... Qui sait?

Puis, un trait de lumière frappe son esprit... La chambre de Thérèse!

Il n'y a plus mis les pieds depuis longtemps, dans cette chambre; il l'a abandonnée. Catri s'y introduit de temps en temps, lui a-t-on dit, pour ôter la poussière et, par une idée de ménagère soigneuse, changer les draps une fois par an, assure Mlle Marthe, le jour anniversaire de la mort de Thérèse. Catri, en faisant cela, a aussi une vague idée superstitieuse: il faut plaire aux morts.

Pour la première fois depuis cinq ans, il va entrer dans cette chambre qui est séparée de la sienne par un spacieux cabinet de toilette, condamné aussi, abandonné. Il se prépare, avec un frisson, à entrer dans cette chambre terrible où elle est morte, où il a tant souffert!...

Et voici que cette chambre est aujourd'hui le lieu de sa suprême espérance... Oh! si Nora n'y était pas! ou si Thérèse allait lui apparaître!.. Il sent, à la racine de ses cheveux, l'horreur qui passe aux heures fatales.

XXXII

Il entre. Le lit, dont les rideaux sont relevés, fait face à la porte et, sur l'oreiller, tout de suite il aperçoit une tête, une tête pâle aux yeux fermés,--et qui respire.

Est-ce Nora, bon Dieu! ou est-ce Thérèse? La ressemblance, en tous cas, est terrible. C'est plutôt la mère apparue dans la fillette. Dans l'enfance de la petite il y a l'expérience de la mère, et toutes les deux ont souffert par lui le même supplice, et toutes les deux sont là, pleines de reproches, et pourtant muettes!

Il est debout, et il regarde. Autour de lui, tout est en place comme il l'a voulu. La broderie commencée, le nécessaire ouvert, le livre avec son signet, depuis cinq ans sont là, perpétuant l'ancienne vie paisible de l'aimée, tant haïe depuis. L'ordre exquis raconte une vie sage, bien rythmée sur le bruit du cœur de l'époux. Dans la cheminée, les bûches entières, noircies, éteintes, glacées, racontent l'horrible découverte, mais, au-dessus du lit, sous les rideaux hauts et légers, le grand christ d'ivoire, sur le fond de pourpre sanglante, appelle le pardon et les infinis d'amour.

Il bénit, ce christ pâle, la pâle enfant dont les cheveux, d'un noir de deuil, entourent la face endormie, blanche comme le drap brodé qui couvre sa poitrine nue. On voit à son cou grêle, la petite chaîne d'or, où est suspendue la médaille bénite que sa mère avait portée aussi tout enfant. Les bras minces de Nora sont jetés sur la broderie des draps, le long de son corps, et ses mains, qu'elle avait jointes en songeant à celles de sa maman morte, se sont écartées durant le sommeil. La paume en l'air, un peu ouvertes, à demi refermées, elles ont quelque chose de doux et de pitoyable que jamais on ne leur a vu, car Nora, à peine éveillée, est toujours fière, en révolte, et crispe toujours ses petits doigts prêts à combattre; mais en ce moment, dans la sincérité du sommeil, ses mains détendues ont l'air de demander à la vie on ne sait quelle petite aumône d'amour, de pitié et de pardon.

François Mitry voit tout cela et le conçoit clairement. Sous le viveur déterminé d'aujourd'hui, sous l'ironique, qu'une blessure empoisonnée a rendu fou et méchant, l'homme ancien, l'époux, le père s'éveille; il regarde Nora et il croit voir Thérèse!.... Le visage de l'enfant, de plus en plus lui semble être celui de la mère. Elle est là, morte et vivante, et, muette comme elle est, il l'entend pourtant qui lui parle... Langage confus, que rien ne peut rendre, mais dont le sens est trois fois limpide:

«Oh! François!--murmure la morte avec la voix que les cœurs entendent,--François, mon bien-aimé des jours heureux, pourquoi es-tu si changé?

«Quelle faute as-tu donc commise pour avoir ce visage de dureté, ce cœur sans amour et sans joie, cette vie de plaisir, inconsolée?... Il y a des paroles que les morts ne peuvent dire aux vivants, car il faut, pour des fins inconnues, que les destinées suivent leur cours, mais il est des choses que nous pouvons inspirer à ceux qui souffrent encore la vie, et qui se trompent, sur nos tombeaux. Depuis cinq années, ô cher malheureux, ton cœur tourmente le mien, dans l'ombre où sont les rêves des morts. Sur une enfant petite et douce, tendre et bonne, qui est le fruit de mes entrailles et l'âme de ton baiser, tu frappes des coups de géant, follement acharné contre la petitesse et l'innocence. Et chacun de tes coups horribles frappe aussi sur mes os, sur ma poussière, sur mon rêve de morte, sur la part de moi-même qui, éternellement, flotte autour de ma fille pour l'aimer et pour la connaître. Je ne puis pas la protéger, hélas! car la mort m'a chargée de ces chaînes mystérieuses et toutes-puissantes dont elle nous lie pour des fins inconnues qui veulent le secret. Et vainement je fais effort, dans mes liens de morte, pour me soulever vers toi; je ne puis. Le dieu qui fait obscures les destinées, ne veut pas. Il a ses raisons qu'il faut croire et obéir, et c'est là, ô cher bourreau plus misérable que moi, c'est là le martyre des morts qu'on offense, de se sentir eux-mêmes et de ne pouvoir pas se communiquer aux vivants! Mais aujourd'hui, regarde, je suis tout entière présente, sous le visage de mon enfant. Elle est venue au-devant de moi jusqu'au seuil de la vaste mort; et, comme elle avait fait tout ce chemin,--si petite, perdue et seule,--j'ai pu la joindre,--elle était si près!--et me voici en elle...

«François, François! qu'as-tu fait de l'enfant? Le doute seul est quelquefois un crime. La réalité des preuves peut n'être qu'une apparence vaine. On a vu des innocents condamnés à tous les supplices. L'erreur parfois se fonde sur des réalités saisissantes qui sont le mensonge des choses, l'invention d'un démon qui guette la faiblesse de l'esprit des hommes, et qui s'acharne à leur faire nier l'amour, la foi d'amour, la sainte confiance... Et si le destin t'avait tendu un piège, s'il t'avait trompé, qu'en dirais-tu?... Regarde-moi, ô ami perdu, regarde-moi vivre et souffrir sur le visage de cette enfant. Je suis là, dans ses yeux fermés, je suis là, dans le pli de sa lèvre infiniment triste, dans son sourire navré d'enfant qui rêve à la vie sans pouvoir l'atteindre... Et quand même, ô malheureux... (aimé encore, parce que ton doute horrible est encore de l'amour, et ta cruauté de l'amour aussi), quand même tu m'aurais persécutée justement, que t'avait fait la toute petite? Comment n'as-tu pas pu t'élever au pardon pour elle, à la pitié tendre? L'humble chien que tu as un temps éloigné d'elle, et donné, en haine de moi, à des étrangers, sut l'aimer et la protéger, lui! et cela, uniquement parce qu'elle était petite et faible et seule... Il n'avait pas besoin de parenté avec la fille des hommes... Il l'aimait, lui, à travers le mensonge des formes... Il n'y a qu'une âme, ô mon ami, il n'y a qu'un cœur dans les univers, qu'un amour dans l'éternel... et tu t'en es séparé!... Oh! console-moi enfin, dans la mort double que tu m'as faite. Visite-moi dans l'éternelle angoisse... Un baiser, mon François, sur le front de l'enfant, arrivera au cœur inconnu que conservent, dans la mort même, les femmes qui ont su aimer, et toutes les mères des orphelins...»

Ce sourd langage de pitié se parle dans le cœur de François Mitry. Aucune parole ne saurait le rendre; c'est un murmure infini, et le timbre des mots ne le transmet pas; il est pareil à ce bourdonnement de la mer au creux des coquillages. Ce n'est rien, et l'infini du cœur universel y est pourtant contenu tout entier.

Et François Mitry, désarmé une seconde, se penche sur ce lit qui est un lit funèbre, et baise au front l'enfant qui ne se réveille pas. Sous ce baiser, elle a souri cependant... Il ramène sur ses pauvres bras grêles, le drap souple; il comprend qu'elle n'a pas autrement mal. La respiration est tranquille, égale. Il tire les rideaux, fait de l'obscurité, et puis, rassuré, il se retire sur la pointe du pied et va donner des ordres pour que personne ne fasse de bruit. Il faut qu'elle dorme, l'enfant douloureuse...

Mais tandis qu'elle dort, il pense de nouveau aux lettres fatales qui gisent, là, dans l'ombre d'un tiroir. Oh! il n'a pas besoin de les relire. Il _sait_ qu'elles existent. Elles sont là, implacable trace d'un fait que rien ne peut changer. Ce qu'elles lui ont dit, elles le répéteront obstinément... Non, il n'a pas besoin de les relire... il les entend!... Et rien ne peut prévaloir contre la précision des mots écrits et des faits, rien, aucun songe, aucune hallucination, aucun cri sorti de la tombe.

Et le cœur de François Mitry, amolli un moment par la vue de la pauvre enfant endormie, s'endurcit de nouveau et renie cent fois l'amour.

XXXIII

Comme il était arrivé déjà cinq ans auparavant, le jour même où il l'avait repoussée brutalement loin de lui, jetée contre terre et blessée, Nora, cette fois encore, ne connut pas les retours de tendresse de son père; elle ne sut pas qu'il l'avait baisée au front. Quand elle le revit, il était sombre comme à l'ordinaire, avec une nuance d'embarras vis-à-vis d'elle. Elle en conclut qu'il reconnaissait ses torts, et que la volonté qu'elle avait montrée de mourir n'avait pas été inutile: il avait compris.

A partir de ce jour où il s'était fait à lui-même des réflexions inspirées par la mort, François Mitry résolut, mais froidement, de se montrer plus indulgent pour Nora. La voix d'outre-tombe avait remué en lui des profondeurs trop mystérieuses pour qu'il l'oubliât dès le lendemain, et n'en tînt nul compte. Et peut-être le malentendu eût-il cessé peu à peu entre l'homme et l'enfant si Nora eût voulu s'y prêter, mais elle était d'une fierté plus indomptable que jamais. Sa résolution de mourir avait effrayé tout le monde autour d'elle. Cette action, qui n'était pas d'une enfant, en imposa à tous. Elle le sentit, et commença à gouverner tyranniquement, avec des attitudes d'orgueil et des paroles d'insolence,--plus marquées que jamais.

Plein de bonnes intentions, Mitry, un jour, en revenant de Nice, ne trouva rien de mieux, pour exprimer à Nora ses sentiments nouveaux, que de lui rapporter un bijou. C'était un bracelet de grand prix, le fermoir étant orné d'un brillant assez gros, et le cercle, çà et là piqué d'un saphir. Si joli que fût l'objet, il faut convenir que, pour plusieurs raisons, le choix d'un bijou n'était pas heureux. Nora, en effet, avait remarqué que Mlle Marthe, depuis quelque temps, se parait comme une châsse. L'enfant n'avait pas eu de peine à deviner que bracelets, colliers, boucles d'oreilles et chaînes de montre, offerts à Marthe, ne prouvaient pas seulement la générosité, mais surtout la reconnaissance de Mitry. Elle entendait fort bien que tout cet étalage de bijouterie répondait, comme un remerciement, à des services exceptionnels. Elle-même, Nora, ne portait jamais de parure. Elle n'en avait pas besoin dans ses courses à travers bois, et son goût de fillette pour ce qui brille se satisfaisait assez durant les heures qu'elle passait à contempler les bijoux de sa mère, étincelants et dormant derrière leur vitrine, et qui parlaient, ceux-là!... Le diamant noir, à lui tout seul, avait dit bien des choses déjà au cœur de la fillette, et il aurait fallu des joyaux vraiment singuliers, pour étonner Nora et pour la tenter.

Mitry, avec son riche cadeau, fut maladroit et il le fut logiquement parce qu'il n'aimait pas la pauvre petite.

Après les graves événements dont le souvenir était entre eux, il l'eût touchée à coup sûr, en lui offrant un rien, une fleur cueillie pour elle, une simple fleur sauvage... Il n'y songea point.

--Nora, dit-il, j'ai déposé tout à l'heure, en votre absence, dans votre chambre, un petit souvenir pour vous, que j'ai rapporté de Nice. C'est un bracelet qui n'est pas sans prix; il ne déparera pas votre boîte à bijoux quand vous serez une femme. J'espère qu'il vous fera plaisir.

Elle ouvrit des yeux étonnés et, à la fois, pleins d'indifférence.

--Un bracelet? dit-elle. Je n'en mets jamais.

Elle pensa aux parures nouvelles de Marthe, crut revoir une scène qu'elle n'oublia jamais, celle qui l'avait poussée à fuir la maison, à courir vers la mort,--et elle ajouta méchamment, pâle et les lèvres minces:

--C'est à mademoiselle Marthe qu'il faut donner ces souvenirs-là... Et, avec votre permission, je lui offrirai celui dont vous me parlez; il est vraiment trop riche pour une jeune fille et il lui ira mieux qu'à moi.

Mitry la regarda avec stupeur. Elle pensait bien faire acte de vengeance, mais elle ne se doutait pas de toute la portée de ses paroles.

La vengeance fut complète lorsqu'elle ajouta:

--J'ai, moi, les bijoux de maman!

Sur ce mot, François aurait pu s'attendrir. Il s'irrita au contraire:

--C'est bon, dit-il rudement, je vous autorise à offrir à mademoiselle Marthe, le bijou que vous trouverez dans votre chambre.

Nora pensait aussi que son père aurait pu lui remettre ce souvenir au lieu de lui annoncer qu'il l'avait déposé chez elle. Et lui, tout simplement, n'avait pas osé. Il avait senti, sans y croire, le refus possible.

Le soir, Mitry trouva sur sa table l'écrin que Nora lui avait rapporté... Il en éprouva une sorte d'humiliation et garda un ressentiment. La leçon était dure. Elle lui fut d'autant plus pénible, qu'il reconnut, après réflexion, l'avoir méritée de plusieurs manières. Il n'aurait pas dû traiter l'enfant tout juste comme il traitait sa maîtresse, et s'il désirait vraiment la reconquérir, le moindre témoignage de tendresse vraie aurait été plus efficace.... Il y songeait un peu tard! Ce pauvre Mitry, en devenant sceptique, était devenu grossier.

Bientôt il n'eut plus vis-à-vis de l'enfant terrible qu'un sentiment: la crainte. Il craignit ses impertinences, ses lubies, son intelligence, ses divinations. Il craignit qu'elle lui reprochât ouvertement un jour d'avoir donné à Marthe la place qu'en effet il avait laissé prendre à l'Allemande.

Il eut peur surtout, et à chaque instant, de pousser la révoltée à des résolutions extrêmes.

Pour bien des choses qui pouvaient la contrarier, il prit soin de se mieux cacher d'elle, ou de biaiser. Dans sa lutte avec la toute petite il était vaincu. Elle en abusa inexorablement, tous les jours un peu plus. La volonté de Nora devint souveraine en dépit de Mlle Marthe qui fut invitée à «ne pas faire attention»... Conseil d'ailleurs superflu. Et comme les communications affectueuses ne s'établirent pourtant pas entre Nora et son père ni aucune autre personne de la maison, il advint que la petite maîtresse du logis n'y commandait pas au nom de l'amour, mais de la crainte, une crainte vague et sans cesse pénétrante, qu'on avait de la violence de ses sentiments, de ses rancunes, de sa haine.

Elle fut l'enfant que l'on gâte mais qu'on n'aime pas. Bientôt rien ne résista à ses fantaisies, et elle fut libre.

Elle eut une petite voiture attelée d'un âne d'Alger, pas plus grand que Jupiter, et qui l'emmenait seule, à droite, à gauche, sur les chemins déserts et charmants qui suivent les caprices de la côte. Elle eut un petit cheval arabe, nerveux et souple, qui, enjambant bruyères et romarins, grimpait les sentiers rocailleux de la montagne les plus ardus ou qui, le long de l'immense plage de sable, l'emportait en des galops effrénés, sa longue crinière et sa queue noires battant son col et son flanc d'un gris rosé et doré, ses sabots faisant rejaillir l'écume des vagues... Elle eut une petite embarcation à elle, qu'elle apprit à manier et qui lui donnait pour empire tous les creux des rochers jusqu'au Lavandou dans l'ouest et à Camarat dans l'est.

Elle avait treize ans; elle était de taille exiguë, très bien proportionnée, ce qui faisait son charme et toute sa grâce;--et, si petite et si jeunette, elle avait le train d'existence d'une orpheline riche, qui échappe au tuteur amoureux et faible.

Les leçons de cheval, c'était Jacques Maurin qui les lui avait données.

Né à deux lieues de là, dans la plaine de Grimaud, fameuse dans toute la Provence pour les chevaux qu'on y élève et pour ses courses annuelles, le petit Maurin, dès l'enfance, avait gardé les poulains; il montait à cheval comme un Maure. Que de fois, il conduisit au bain le cheval de «Mademoiselle!» Tout nu sur le cheval nu, il le poussait dans les vagues, et il parlait avec tant d'enthousiasme de ses impressions sur la bête lancée à la nage, que Nora voulut les connaître par elle-même. Et il lui arriva dans un coin désert du rivage, de quitter tous ses vêtements et, à cheval à la manière d'un homme, les genoux serrés, les jambes pendantes de-ci de-là, sa petite poitrine, à peine naissante, frémissante au souffle du grand large, ses cheveux flottant sur ses épaules et noirs comme la crinière de sa bête, elle avait goûté la volupté d'être libre et nue au plein air, et d'entrer ainsi dans les vagues qui les enveloppaient tous deux de caresses fluides, fuyantes et rapides. La bête, sous elle, ondulait comme la vague même, et, dirigée vers l'horizon, donnait à Nora la sensation d'une fuite réalisée vers les infinis perdus, par un chemin que ne peuvent suivre que les navires et les monstres marins. Parfois la bête capricieuse, pour se débarrasser de l'enfant, baissait brusquement sa tête enfoncée sous les eaux, plongeait tout entière, et Nora regagnait la terre à la nage, seule, heureuse et comme fière d'être semblable à une bête des eaux ou à quelque fée marine des _Mille et une Nuits_.

On lui avait dit que parfois les chevaux qu'on pousse obstinément, malgré eux, vers le large, s'affolent d'avoir perdu pied, oublient le rivage et s'emportent jusqu'à la haute mer, jusqu'à la mort..... Elle espérait toujours, vaguement, cette folie. Et, en attendant, elle en réalisait d'autres. C'est ainsi qu'un jour, saisissant de son petit poing la queue de son cheval qui, après s'être débarrassé d'elle, retournait au rivage, elle se fit traîner dans l'eau derrière lui, dans son sillage, roulée cent fois sur elle-même dans les grondements de l'écume...

A ces jeux, elle apprenait, plus sûrement que par des caresses, la volupté de vivre et de rêver.

L'imprécis de désir qu'elle rapportait de ces aventures, lui mettait au cœur et dans l'esprit un rêve d'impossible entrevu, effleuré, qui l'accompagnait sans cesse. Elle aimait le vent qui passe et elle voulait le suivre; l'hirondelle de mer et la mouette qui rasent la crête des vagues, y trempent l'aile et remontent; le bruit de baisers que fait la feuille froissée contre la feuille et le grésillement des galets que la vague apporte, remporte, en les choquant par milliers l'un contre l'autre... Elle devenait plus sensible aux printemps, aux étés, au rythme des saisons, aux variations des heures, sons et couleurs, plus prompte à s'émouvoir des nuances du temps, qu'une divinité des bois ou des eaux. Son cœur se creusait pour ainsi dire; un vide sans fond s'y faisait qui déjà appelait des joies plus qu'humaines. Apaisée un peu tout d'abord, mais non consolée par les choses que Mlle Marthe appelait ses distractions, Nora conçut bien vite un dégoût définitif pour ce qu'il y a de nécessaire et de respectable dans les humbles occupations des existences ordinaires. Elle gardait au cœur sa plaie d'enfant, un sourd désespoir, un éternel regret, et, en même temps, elle avivait en elle une joie de vivre perpétuelle, un bonheur purement physique, sans fin, recommencé avec les matins et les soirs.

XXXIV