Diamant noir

Part 6

Chapter 63,976 wordsPublic domain

A la suite des femmes mariées, il est venu des jeunes filles modernes. Elles ont souri de l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de la déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des «colles» sur le baiser, le sourire et le reste. On lui a raconté le fleurt de Gontran et de Berthe--un vrai scandale d'enfants. «Pincés par la grand'maman, ma chère! c'est exquis.» Les polissonneries de pensionnat ont pénétré dans le parc entouré de grilles où Nora aurait dû pousser comme une fleur sauvage, vierge du vent sali qui a traversé les villes... La saine nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, l'amour entier, mais tel que le connaissent les plantes et les bêtes, simple et grave. La voix des civilisées lui apprend comment on peut rire de ce qui fait souffrir et pleurer, naître et mourir....

Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» avant d'être vieille, accident qui arrive aux filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce qu'il faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite sagesse du monde des preuves trop vagissantes du goût qu'on a pour le plaisir.

Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs mamans, en route pour Monte-Carlo, ont amenées à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux commentaires sur bien des choses que les petits paysans du voisinage et les bêtes lui avaient sainement apprises. Elle sait aujourd'hui comment ces choses sont déshonorées par la vie artificielle des villes et les imaginations citadines. Les conversations des belles dames lui ont fait plus de mal que les livres lus en cachette sans choix, au fond de la bibliothèque où Mitry n'entre jamais et dont Nora, sournoisement, garde accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, une clef dérobée.

Elle a douze ans, et l'imagination vive et sombre, l'aspiration vers des bonheurs vagues qui puissent la payer d'une vie si triste et qui déjà lui semble longue! Elle a lu _Paul et Virginie_, elle a lu _Manon Lescaut_, elle a pleuré sur les malheurs de _René_; et les vastes mélancolies de Chateaubriand et de Lamartine chantent pour elle, le soir, dans le bruit des vagues éternellement entendu.

Avec ses petits compagnons rustiques, elle court les bois, elle grimpe au sommet des collines; et les genêts épineux mordent ses jambes. Un jour, comme une épine est restée sous son bas, au-dessus de sa cheville, il a fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit Maurin, le fils du braconnier, qui va sur ses quatorze ans, un joli gaillard, bien sain et bien fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu le sang de la plaie «pour empêcher le mal de s'envenimer». Un trouble délicieux a oppressé leur cœur à tous deux. L'existence sauvage qu'elle mène enseigne à Nora un désir d'aimer moins dangereux sans doute pour elle que les conversations des demoiselles «comme il faut», mais les deux enseignements rapprochés lui en disent, à son âge, beaucoup trop long sur la vie et l'amour.

Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse des choses, bien douce à l'enfant privée de caresses. Une volupté tendre lui vient des arbres, du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé de les serrer entre ses bras. Il y a, dans le verger, un pommier vénérable qui a reçu, lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres lèvres pâles. Les fleurs, elle y plonge ses narines palpitantes avec des appels de toute sa bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, un soir d'été, à demi nue, avec les garçons et les autres petites filles... C'était un bain pris en fraude. Donc point de costume. Elle a gardé seulement sa fine chemise. Elle a aimé beaucoup la fluidité de l'eau qui l'enveloppait d'une pression égale, câline et frissonnante. Les enfants ont comparé entre eux la force de leurs jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant, a renversé dans l'eau les fillettes. Les bras ont été pressés sous la bouche de l'adolescent, les nuques effleurées, parmi les éclaboussements d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la gagne, Nora, et la console....

... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on beaucoup trop l'enfant sans mère et sans amis; et peut-être serait-il temps de l'envoyer dans une «bonne pension».

C'est l'idée de Mlle Marthe, qui dit naïvement à M. Mitry:

--Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est pas trop tard!

S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est trop tard pour refaire cette âme. Rien n'y sera effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon qu'on s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et trop tôt elle appelle la vie. Et plus rien ne peut empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre la ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les libertés qu'elle se donne, l'amour pourrait la sauver encore--mais elle a sans doute oublié Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour elle.

XXVIII

Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier fameux dans tout le pays, le fils de Maurin, dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son père l'a envoyé là pour qu'il «apprenne» chez un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien de marine, philanthrope aimable et polyglotte, qui enseigne à Jacques l'histoire, l'allemand et l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier, Jacques, grâce à toute cette science, pourra faire de grandes affaires.

Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», Jacques se loue en journée, et l'autre matin il est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de liège». A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand et l'anglais, et qui connaît La Vallière et Mme de Pompadour, est charmant, avec son ombre de moustache à peine marquée, ses vêtements de toile toujours bien propres et reprisés consciencieusement, ses jambières de toile à voile, son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette de leveur de liège.

--Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, d'avoir un petit lièvre vivant, que mon père a rencontré dans le bois?

--Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!

--Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du lait--mais il mange déjà du thym.

Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, peut-être un peu jaloux, n'en dit rien. Et puisqu'un petit lièvre vivant plaît à la maîtresse, il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez sur le petit nez mobile du levraut et tous deux s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, balance sa tête de haut en bas, de bas en haut, flairant; puis, tout à coup, ses longues oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos et il se rase contre terre: il craint un danger. Alors, avec des cris de joie, Nora le cache dans sa poitrine, sous ses deux bras.

--Vous allez l'étouffer, mademoiselle!

Elle le prend à deux mains, l'élève à elle comme un enfant et, à son tour, baise le joli museau mobile qui, doucement, se met à rendre la caresse... Une mignonne langue rose, chaude, tendre, court sur les lèvres de Nora.

--Eh bien!... Et moi? dit Jacques.

Et ils s'embrassent tous trois, frémissants d'aise, jusqu'à ce que Jupiter avance, d'un mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, sa grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.

XXIX

Voilà les plaisirs que Nora, victime d'une brusque décision de son père, a dû quitter pour aller à Hyères, au couvent Sainte-Mathilde, et dans quelle saison, hélas! au commencement du printemps! quand les rossignols arrivent!...

Au lieu de la plage et des bois, la cour; au lieu de la chambre où est cachée la clef de la bibliothèque, le dortoir aux lits de fer, froidement alignés; au lieu des caresses du petit lièvre, les bons points ou les pénitences.

La régularité de toute cette vie d'écolière l'exaspère. Pour la conduire ici, on a dû parlementer beaucoup. Elle a fini par se laisser convaincre lorsqu'on lui a promis de venir la chercher si elle n'était pas contente; elle a espéré que la nouveauté des choses lui serait agréable; elle s'est imaginée que ne plus voir Mlle Marthe serait le bonheur, et qu'elle laisserait là-bas, à Cavalaire, toutes ses peines.

Bien au contraire, elle les a emportées toutes avec le regret de ne pas les souffrir au lieu où elle a coutume, où l'habitude seule lui est une joie par elle-même.

Dès le moment où elle a passé la grille du couvent, elle a éprouvé une grande envie de pleurer et comme une détresse. Elle a examiné autour d'elle les choses, les êtres, les murailles, les visages, et trouvé aux uns comme aux autres un air de froideur qui lui a paru de l'hostilité. Tout le monde était pourtant aimable, poli, mais cette politesse, de la part de gens qu'elle n'a jamais vus, qu'elle ne connaît pas, ne l'a point touchée, lui a presque semblé moqueuse, et elle s'en est défiée. C'est une sauvage.

Nora s'est aperçue alors que les objets qui nous semblent indifférents nous tiennent parfois fortement au cœur. Elle se rappelle la _figure_ de certains arbres du parc. Elle revoit dans sa pensée leur physionomie particulière, avec tel trait, tel détail auquel, paraît-il, son affection était attachée. Elle regarde le grand platane de la cour du couvent, et il lui fait l'effet d'un méchant étranger. C'est un intrus dans sa vie. Pourquoi est-il là, vraiment? Il a l'air bien sot; elle ne l'aime pas.... Il y a une sœur converse qui vient lui parler, lui donner certains renseignements. Nora la regarde et pense à Catri et même à Marthe. Il faut donc qu'elle les aime l'une et l'autre, au fond, même Marthe, pour que le visage inconnu de la sœur renouvelle en son cœur cette affreuse impression d'être abandonnée de tout et de tous, qui l'a saisie dès l'entrée au couvent.... Pourtant, là-bas, à la maison, Marthe et Catri, oui, Catri elle-même, ne lui semblaient pas tendres, ne s'occupaient pas beaucoup d'elle; comment se fait-il qu'elle les regrette?... Et tour à tour, les choses, les visages de là-bas, repassent dans son imagination. Elle voit Antoine et le jardinier, les remises et l'office, le perron, le corridor, le salon de la villa, et elle s'aperçoit que les pierres mêmes de sa maison sont toutes dans son cœur, vivantes et parlantes.... Oh! le salon où est le portrait de sa maman! Elle ne pourra donc pas le revoir tout à l'heure, si elle en a envie! Et la chambre mortuaire où sont les chers objets qui ont appartenu à sa mère, le lit, la broderie, les livres, et ce diamant noir, le joyau rare devant lequel elle est restée souvent en extase, tristement rêveuse,..... quoi! elle ne peut plus revoir tout cela quand elle le veut! Cette pensée, qui lui est intolérable, se présente à elle avec violence, ne la quitte plus, lui devient une persécution. Elle regrette jusqu'à la figure froide, ironique, dure, de son père.... Elle s'aperçoit qu'elle espérait toujours quelque chose de lui,--un changement brusque, un retour aux tendresses passées. Il reste, malgré tout, celui qui a tant pleuré sa mère, qui a voulu la lui montrer morte, qui, toute petite, la tint dans ses bras pour l'incliner sur le visage glacé.... Oh! mon Dieu! sa vie d'enfant misérable, pourvu qu'elle s'écoulât parmi les choses accoutumées, près des êtres mêmes qui la font souffrir, son existence de martyre maudite, c'était donc du bonheur,--pourvu que le nid, que la maison fussent proches!

Souffrir aux endroits qu'on aime, et dont il semble qu'on soit aimé, c'est peut-être tout le bonheur possible!

Où es-tu maintenant, bon petit Jacques? Quel animal sauvage as-tu capturé?

--Il y a si longtemps que tu m'as promis un écureuil, Jacques, avait dit Nora en partant,... je ne l'aurai donc pas!

Il s'agit bien d'écureuil, ici! une élève, des petites, vient d'être punie sévèrement parce qu'on a trouvé dans son pupitre un jeune moineau apprivoisé, qui pépiait et troublait la classe....

Et Jupiter! il s'agit bien de Jupiter, maintenant! Un chien s'est glissé l'autre jour dans la cour, on ne sait pas comment,--un bel épagneul blanc.... on lui a donné la chasse à coups de balai.... Oh! Jupiter! mon Jupiter! qui me rendra tes bons grands yeux toujours tournés vers les miens!... Tu t'es échappé un jour, toi, de chez tes nouveaux maîtres, lorsqu'on avait voulu te séparer de moi pour toujours..., mais sois tranquille, mon Jupiter, je vais demander à te rejoindre. Je veux te retrouver... Sans doute, tu passes tes journées assis sur le perron de la villa ou bien devant la grille du parc, à regarder le chemin par où je suis partie, par où tu penses que je vais revenir... Il avait fallu t'enchaîner le jour de mon départ.... Tes hurlements de douleur me fendaient l'âme.... Comment ai-je pu accepter une heure seulement l'idée de te quitter... mais patience!... je vais écrire à la maison.... Et l'on viendra me chercher, avant dimanche.

Nora écrit, en effet, lettres sur lettres, mais on ne lui répond pas. Elle pleure et pâlit, et maigrit de jour en jour. Elle est ici comme une hirondelle en cage. Elle ne peut ni voler, ni marcher. Elle manque d'espace, d'air, d'horizon, de terre même.

Enfin, au bout d'un mois, comme on ne vient pas la chercher, Nora ne songe plus qu'à s'évader. Elle veut aller souffrir encore aux lieux où elle a souffert et qu'elle aime à cause de cela. Surtout, elle veut revoir Jupiter.

XXX

Nora veut revoir Jupiter, et Jacques,--et le triste sanctuaire où sa mère est morte.... Elle profite d'une promenade pour se cacher derrière une haie et elle s'enfuit. Elle a quelque argent. Elle prend tout simplement une voiture et se fait conduire à Cavalaire. A chaque tour de roue, son cœur bat plus vite. Des choses de sa maison, elle voit tout en beau, maintenant. Elle n'est pas loin de trouver quelques bonnes qualités à Mlle Marthe et même de pardonner à son père.... Ce qu'elle lui pardonne le moins, c'est de garder Marthe. Pourtant elle ne croit pas encore que la rusée Allemande ait pris la place qu'elle a paru désirer.... Après tout, Nora, là-dessus, s'est peut-être trompée....

La voiture arrive au bord de la mer, au Lavandou, et Nora s'exalte tout de suite au bruit des vagues. Du Lavandou à Cavalaire, la route suit exactement la mer, les dentelures du rivage. Dans ce voyage, seule, en voiture, Nora de plus en plus s'excite. Elle a commencé son roman. Elle agit. Elle veut. Elle réalise. Et toujours le bruit de la mer, battant contre le pied des montagnes des Maures, du Cap Noir au Dattier, l'accompagne, berce son rêve, l'enchante. La liberté la grise. L'oiseau a retrouvé l'espace, et, à chaque tournant de route, Nora croit découvrir sa maison... Chaque fois son cœur lui échappe pour voler au-devant d'elle-même.

Elle débouche enfin en vue de la plage de Cavalaire. Il est tard, neuf heures du soir, et Nora n'a pas dîné.... La lune éclaire tout d'une clarté prestigieuse.

A son cocher, que cette enfant si petite et si sûre d'elle-même n'a pas cessé d'étonner, Nora donne le prix convenu, et gagne à pied le portail du parc. Pourquoi tout ce mystère? Elle n'en sait rien. Le mystère lui plaît. Elle veut surprendre la maison, jouir des étonnements, des colères peut-être, ou qui sait?... non, en vérité, elle ne sait pas ce qu'elle espère....

Elle rencontre une ombre.

--C'est vous, mademoiselle Nora?

--C'est toi, Jacques! Qu'y a-t-il de nouveau, ici?... Oui, me voilà, je suis bien contente. Qu'y a-t-il de nouveau? répète-t-elle.

--Ah! mademoiselle....

Jacques ne peut achever. Nora entend un sanglot....

--Qu'y a-t-il? dit-elle anxieusement.

Et Jacques, suffoqué:

--Jupiter est mort!

Nora croit mourir elle-même, tout debout. Elle chancelle, cherche un appui, n'en trouve pas et s'assied par terre.

Et Jacques raconte. Des chiens enragés ont passé. Jupiter a été mordu. Il a fallu l'abattre... Et Junon aussi.

--Mais c'est horrible, Jacques!

--C'est comme ça, mademoiselle, et il n'y a rien à dire. Les chiens fous, c'est comme ça. Monsieur Mitry l'a fusillé! Moi, j'ai refusé!

--Tu as refusé, toi, Jacques!

--Oui, mademoiselle. Personne n'avait voulu. Alors, on m'a demandé à moi. Monsieur Mitry m'offrait de l'argent. Mais je ne pouvais pas: vous l'aimiez tant! Non, vrai de vrai, je n'aurais pas pu.

--Oh! Jacques!

--Mademoiselle?

--Adieu, je rentre à la maison. Je suis malheureuse, Jacques.

--Je comprends bien, mademoiselle.

--Il faudra venir me voir, dis, souvent?

--Le plus souvent que je pourrai, mademoiselle.

Elle se lève: il la cherche dans l'ombre et il l'embrasse.

--Adieu.

Elle rentre dans le parc. Oh! elle n'a plus faim. Elle est stupéfaite. La nouvelle est si terrible qu'elle en demeure consternée, muette. Nora renonce pour ainsi dire à souffrir davantage. Vraiment, c'est trop, c'est trop de malheur. Elle ne veut plus réfléchir à rien. La fatigue est trop forte. Elle voudrait seulement un peu de repos et d'oubli. Et l'idée lui vient d'éviter, ce soir, toute scène de reproches, de rentrer dans sa chambre sans être vue, et de dormir, si c'est possible, jusqu'au lendemain, sans pensée et sans rêve.

Voici le perron de la villa, tout blanc sous la lune. La porte est grand'ouverte. Nora s'approche des fenêtres du sous-sol qui brillent au ras de terre, voilées de rhododendrons. Elle regarde. Les domestiques sont tous à table. Le moment est donc favorable pour n'être pas aperçue. La petite ombre de l'enfant monte furtivement le perron.... Il n'y a de clarté qu'aux fenêtres du premier étage, celles de son père. Dans le corridor, elle s'arrête, se baisse; que fait-elle donc? Elle retire ses chaussures, afin de marcher sans faire de bruit, et les laisse là, dans un coin. Elle monte, la main sur la rampe.

D'un pas assuré, Nora monte dans les ténèbres; elle connaît si bien la chère maison, la maison où sa mère est morte!

La voici au premier étage. La porte de la chambre où elle a vu, d'en bas, la lumière, est fermée. Le trou de la serrure, dans l'angle obscur du palier, brille comme une étincelle.... Elle a la curiosité de regarder, par ce trou lumineux qui s'offre.... Elle approche lentement, à pas muets, s'incline à peine, car elle est petite pour son âge, Nora... Qu'a-t-elle donc vu, bon Dieu, pour qu'elle ait fléchi sur ses deux jarrets où elle a ressenti une douleur vive comme si on les eût fouettés brusquement d'un coup de tranchant de hache? En regardant la hachette de Jacques Maurin frapper le tronc des arbres, elle a, de terreur, éprouvé parfois ce coup de douleur nerveuse. Elle chancelle et se retient au mur. En même temps, quelque chose, dans son cœur, se tord, se déroule, se replie, et tous ces mouvements intérieurs, c'est de la douleur déroulée, repliée, tordue sur elle-même. C'est un mal physique, atroce. C'est le mal que François Mitry connaît trop, celui qu'éprouverait Thérèse si elle voyait ce qu'a vu Nora... et qu'elle éprouve peut-être, car peut-être la morte est-elle présente et souffrante au cœur de l'enfant. Nora souffre comme une épouse trahie. Qu'a-t-elle donc vu? Elle a vu Mlle Marthe et son père ensemble.... Et ils s'embrassaient! Elle a donc pris enfin la place de Nora, à table, la place de la maîtresse de maison, «celle de maman»! Une rage horrible secoue Nora. Elle va crier, frapper du pied, pousser des cris aigus, se rouler à terre, se meurtrir, rouler du haut de l'escalier jusqu'en bas, les forcer à la secourir; elle veut leur donner à tous deux le remords de la voir souffrir ainsi... de la voir mourir peut-être... «Oh! mourir, pourquoi pas mourir?... Maman, quand je l'ai embrassée morte, semblait si calme, si reposée, presque heureuse... Pourquoi pas mourir?» Nora a lu des livres où l'on meurt pour fuir les peines insupportables, pour oublier, et aussi, quelquefois, pour désespérer ceux qu'on laisse.. Elle s'incline encore et de nouveau regarde l'affreuse vision qui lui fait horreur et qui l'attire. Non, non, elle ne s'est pas trompée.... Il l'a prise entre ses bras... et il l'embrasse!... et Nora s'enfuit. Elle descend le plus vite qu'elle peut le large escalier de marbre blanc. Ses petits pieds déchaussés courent vite et en silence. Sous la clarté lunaire, fantastique, elle descend le perron, toujours courant. Elle veut mourir, retrouver sa mère.... La mort est vaste sans doute, et peuplée, mais sa mère la voit, bien sûr, et va venir à sa rencontre.... Comme la grève est longue!... on dirait une route, qui ne mène nulle part! Comme la mer semble froide sous le scintillement diamanté du reflet de la lune!... Voici le sable, où tant de fois elle a joué, Nora, avec Jupiter.... «Mon Jupiter»!... Alors seulement, comme si elle venait de l'apprendre, Nora souffre de la mort de son chien aimé; alors seulement elle comprend qu'il l'a laissée seule, toute seule... Comment se fait-il que là-bas, au couvent, elle ait pu croire un jour, une heure, une minute, à la bonté de Marthe, et qu'elle ait regretté Catri? «Non, non! personne ne m'aime plus, puisque Jupiter est mort!» Et Nora pense que si elle survit, chaque jour sera désormais un supplice pareil à celui qu'elle a éprouvé tout à l'heure, devant cette porte. L'image de son père embrassant Marthe surgit de nouveau dans son esprit, comme en pleine lumière; de nouveau quelque chose de mauvais, au plus profond de son cœur, éclate, s'ouvre, se détend, se referme. Le tenaillement de la jalousie crispe sa chair, la rend folle.... Oui, c'est cela: mourir! il faut mourir.

Une grande tartane, sur l'eau, près de la grève, sommeille, haute, profilée en noir sur le ciel de nuit, un peu pâlissant. De la tartane à terre, les _lesteurs_, les ramasseurs de sable, ont établi un pont volant fait de longues planches ajoutées bout à bout, qui portent, au point de raccord, sur des barriques posées debout dans la mer... Nora sait que, sur la plage de Cavalaire, la mer, peu profonde tout au bord, le devient tout à coup à quelques mètres du rivage, parce que ces tartanes enlèvent beaucoup de sable chaque jour.

A l'endroit où la tartane est mouillée, il y aura assez d'eau sans doute, pour noyer une enfant, petite... Elle s'engage sur la passerelle étroite. Les longues planches fléchissent et grincent un peu... Ne va-t-on pas la voir, du bord? Non, le temps est calme. L'homme qui devrait veiller, à bord du bateau, s'est endormi. Personne, pas un douanier sur la plage. La pauvre enfant s'avance au-dessus de l'eau. Arrivée au bout du petit pont, elle a peur... mais le souvenir lui revient brusquement de tout ce qu'elle a souffert jusqu'ici... Et maintenant Jupiter est mort!... La fillette de douze ans se répète la phrase toute faite: «J'ai tant souffert dans ma vie!» Elle ne conçoit pas qu'on puisse souffrir davantage, et elle a raison. Des douleurs de femme au cœur d'une enfant sont plus poignantes, puisque les cœurs d'enfant sont plus petits, plus tendres, et que les douleurs sont les mêmes. Et puis, quand Nora est résolue à quelque chose, elle l'accomplit; un dernier scrupule, un regret tardif, ne l'arrêtent jamais. L'élan initial la mène jusqu'au bout de ses résolutions. Elle a fermé les yeux et s'est laissée aller dans la mer, par côté, comme une chose rigide qu'on a poussée... et qui tombe.

Ne sait-elle pas nager, Nora? oui, mais sous ce vertige de terreur,--Nora, qui depuis le matin n'a pris aucune nourriture,--Nora, au contact de l'eau, au toucher de la mort, qu'elle a cru reconnaître--si froide!--Nora s'est évanouie.

La grande vague paisible la prend aussitôt, la soulève, maintient, à la surface, son petit visage pâle tourné vers les étoiles, l'enveloppe de sa volute écumeuse comme d'une grande caresse, et la pousse, d'un seul élan, au rivage qui est tout proche. La mer, qui la connaît, a refusé de lui faire aucun mal... Il faudra vivre encore, petite Nora. La mort ne veut pas de toi. Les enfants ne savent pas bien se tuer; c'est déjà une chose difficile aux hommes... Et, dans sa robe de deuil, dans sa robe noire de couvent, qui colle sur son petit corps grêle et nerveux, Nora, les mains ouvertes, les bras inégalement étendus, ses noirs cheveux dénoués gardant autour de sa tête l'ondulation de l'eau qui lentement se retire, Nora dort sous la lune...