Part 5
Guy très rapidement devina tout. Cette Allemande voulait remplacer la mère et elle y parviendrait. On tourmentait l'enfant; on la tourmenterait toujours davantage.... Pauvre mignonne, si jolie, si petite, si intéressante!... Il n'était pas avec François Mitry en des termes d'intimité qui lui permissent d'avoir sur ce sujet une conversation où il offrirait des conseils; mais il se souciait peu de déplaire à Mitry et même de ne plus le revoir....
Il pensa donc qu'il pouvait et devait faire à haute voix une réflexion destinée à éclairer le père, à protéger l'enfant.
--Mademoiselle Marthe, dit-il,--d'un ton si gracieux que seule la grâce en était frappante,--mademoiselle Marthe ne consentirait pas, j'en suis sûr, à déposséder l'enfant, qui paraît tenir à cette bonne place en face de son papa.... Et ma petite amie Nora, avec son air de petite reine, l'occupe, ma foi, très bien, cette bonne place.
Il ajouta en souriant:
--Je suis très fier, moi, d'être à sa droite....
François Mitry pensa qu'il avait trahi quelque chose d'un malheur qu'il voulait cacher, et ne répondit rien.
Mlle Marthe se promit bien de conquérir le plus tôt possible une place si disputée, et symbolique.
Quant à Nora... Guy sur son genou, sentit, sous la table, se glisser et s'appuyer sa main mignonne.... Un peu d'hypocrisie lui venait donc, que lui apprenait la terreur sous laquelle on la maintenait. Pour éviter les querelles, elle se mettait donc à se cacher, à mentir en action!
Guy, navré, prit cette main, la posa sur la table et, sans cesser de la presser sous la sienne, il dit en manière de réflexion générale:
--Il faut avoir le courage de montrer ce qu'on pense, toujours!
Sur le mot _toujours_, il regarda fixement Nora qui le regardait aussi. Elle baissa ses yeux hardis; il sentit un léger effort de la petite main pour fuir la sienne. L'enfant avait compris; il se sentit heureux et porta à ses lèvres la main mignonne, en ajoutant encore, sur le ton dont on parle aux tout petits:
--On est bien plus fier, après!
Comme Jupiter avait Nora pour maîtresse, l'indomptable petite Nora avait un maître.
* * * * *
Mais Guy partit huit jours plus tard, et Nora se retrouva seule. Et son cœur fut bien forcé d'être tout à Jupiter. Au moment où Guy lui dit adieu, elle fit de si grands efforts pour ne pas pleurer qu'elle y parvint. Il monta avec Mitry dans la charrette anglaise qui les emmenait à Hyères; et quand Guy disparut au tournant de la route, elle ne retrouva point de larmes. La révolte et la fierté l'endurcissaient toujours davantage. Dans ce cœur de diamant, teinté de sombre, il n'y avait point de molle tendresse, mais une étincelle d'amour, une flamme de regret et de désir,--inextinguible,--y veillait.
XXIII
Guy avait fort bien deviné. L'Allemande avançait sans trop de peine. Elle était même assez avancée.
De la confiance d'amour, des sentiments nobles, du désir de rester digne de ce qu'on aime, qui sont les fruits de la confiance, François Mitry, volontairement, n'avait rien gardé. Il s'était dit, après avoir appris la trahison de Thérèse: «Puisque c'est ainsi, puisque tout est mensonge et bassesse, vivons au hasard!» Il avait quelque chose du malheureux qui, pour se consoler d'un chagrin domestique, se fait ivrogne. Vivre en paix, chasser, boire, dormir, voir, pour soi-même, quelques amis avec leurs femmes, «oui, se répétait-il en ricanant, avec leurs femmes,»--voyager parfois, courir les hôtels et les pensions de famille dont les corridors, la nuit, en voient de si drôles;--rendre visite à Monaco, si voisin de Cavalaire,--c'était là son plan. Il avait même admis l'idée de faire venir de temps à autre à Cavalaire, si cela lui convenait, les Mimi-Bamboche du jour. Nora, il ne tarderait pas à la mettre en pension. Et Mlle Marthe s'en irait, ou bien, à sa guise, deviendrait définitivement son intendante. Elle avait des idées sur l'ordonnance d'une maison, Mlle Marthe; elle lui serait commode, et si elle se mettait, bien soignée comme elle l'était, à prendre un peu d'embonpoint, seulement un peu, eh bien, mon Dieu! pourquoi n'aurait-elle pas son heure?
Il pensait tout cela rageusement. C'était sa vengeance contre Thérèse. Il s'abandonnait.
Quant à Mlle Marthe, il entrait aussi dans ses projets à elle de prendre quelque embonpoint, et, en quelques mois, elle y avait presque réussi, de sorte qu'un beau matin de printemps, après une nuit bien dormie, à la suite d'une chasse heureuse et excitante,--M. Mitry s'aperçut que la chaste poitrine allemande avait cessé de paraître anglaise.
Il communiqua ses réflexions à Mlle Marthe en personne, qui rougit, baissa les yeux, et s'en fut, comme Galatée, derrière le saule, où il la rattrapa sans peine.
A quelque temps de là elle lui disait: «Je vous aime» dans les trois langues, qui sont: l'allemand, le français, l'anglais,--et il put se griser à son aise de syntaxe, de pédantisme et de vulgarités. Il trouva, pour l'instant, cela plus commode, et s'y tint.
--Elle me trompera avec Antoine peut-être,--ricanait-il parfois, en se promenant solitaire sur la grève ou dans la colline,--mais si elle se fait pincer, vrai, ça sera amusant; je ne serais pas fâché de faire payer à l'une d'elles, fût-ce à une vulgaire institutrice allemande, la fausseté de toutes les autres!
Et il se rappelait avoir beaucoup ri jadis de la sottise romantique d'un étudiant, son camarade, qui, trompé par sa maîtresse, payait des filles pour leur faire souffrir ses insultes vengeresses.
--Il n'avait pas tort, cet idiot! Ça devait lui être un vrai plaisir!
Voilà à quelle ineptie de rage était tombé le beau, le puissant François Mitry d'autrefois. Voilà ce qu'avaient fait de lui quelques chiffons de papier liés d'une ficelle et vainement jetés au feu. Il faut croire aussi que la maladie avait, dans son cerveau, laissé quelque trace indéfinissable, mais agissante et amoindrissante... De loin en loin encore, il se surprenait à répéter, comme on répète un air obsédant, évocateur de tout un passé, ces mots incohérents: «... Les chiens courants, les chiens courants me l'ont prise!» Et, pendant une seconde, l'œil qu'il promenait alors sur les êtres et sur les choses, était celui d'un véritable fou.
XXIV
Guy n'est pas encore oublié, mais son image s'efface peu à peu dans la mémoire de la fillette. Il a traversé son petit enfer, comme une apparition secourable; puis, Nora est retombée à ses fantômes. Elle doit se défendre toute seule et, personne n'étant là pour lui faire sentir la noblesse de la sincérité, elle ruse afin d'échapper aux surveillances, elle les trompe par un mensonge, en fait ou en parole. On corrompt sa jolie nature. Sa faiblesse se défend par la fausseté.... Et véritablement est-elle coupable? Non, pour sûr, et Guy, s'il voyait cela, la reprendrait sans la gronder trop, la guiderait avec l'intelligence de la tendresse et de la pitié.
La grande consolation de Nora ce sont les promenades dans la colline ou sur la grève avec Jupiter.
Grâce à ces promenades elle a fini par connaître trois ou quatre enfants, garçons ou filles, avec qui on joue dans les sables, dans les herbes, dans les bois... Fréquentations dangereuses. Ce sont de petits paysans, il est vrai, au corps sain et robuste, et parlant avec naturel des choses de la nature, mais de toutes les choses; et deux ou trois d'entre eux, à l'âge où les sensualités s'éveillent décidément, enseignent leurs petits camarades.
Pour rejoindre en secret ses compagnons, aux rendez-vous fixés, tantôt sous le grand Chêne, tantôt sous le grand Pin, tantôt sous l'inextricable fouillis des plantes d'eau, dans le ravin profond, qui, descendu de la montagne aboutit à la grève même, Nora invente mille stratagèmes, et la parfaite pureté de son cœur se ternit déjà. Il y a sur le diamant, un peu de poussière, un peu de terre, et l'étincelle déjà n'apparaîtrait à Guy que sous le brouillard de ces légères souillures,--oh! très légères!--mais hélas! déjà graves par rapport à la petitesse et à l'âge de la triste et jolie enfant.
Jupiter est naturellement de toutes les parties. Et comme on ne laisserait pas sortir Nora sans Jupiter, elle l'aime un peu maintenant par intérêt, pour qu'il la conduise vers d'autres amis, et parce qu'il permet qu'on se trompe sur la vraie raison de ses sorties. Nora, dans sa solitude, a songé à toutes ces choses. Elle les a trouvées une à une, puis calculées et combinées. Oui le diamant noir est terni. L'affection de Nora pour Jupiter a d'autres intérêts qu'elle-même.
Hélas! hélas! si Nora se montre si aimable avec le brave chien, c'est surtout, maintenant, parce qu'il sert ses projets, ses jeux, ses petites intrigues.
XXV
Un matin Nora surprit Mlle Marthe en train de faire un coup d'État.
Après avoir insidieusement consulté M. Mitry, qui avait répondu: «Faites ce que vous voudrez,» Mlle Marthe était allée à la salle à manger, et elle retirait de leur place habituelle la timbale d'argent, le couvert et la serviette de Nora... L'heure, pensait-elle, était venue.
Mais Nora la surprit, et sans rien dire, nerveusement, courut remettre les choses en place.
--Eh bien, mademoiselle, que faites-vous! s'écria l'Allemande décontenancée à la fois et furieuse.
--Ce qui me plaît! dit Nora, d'une voix pétillante, l'œil étincelant, la bouche mince, les doigts crispés.
Et elle s'assit sur sa chaise, résolument.
--Ce n'est pas l'heure encore du déjeuner; on n'a pas sonné la cloche... Quittez la table tout de suite! ordonna l'institutrice en colère.
--Quand vous aurez quitté la salle à manger! dit l'enfant dont les pieds se crispèrent sur les barreaux de la chaise.
Jupiter, impassible, entra et vint se coucher à ses pieds.
Mlle Marthe osa prendre Nora par le bras et la tirer violemment à elle.
L'enfant s'accrocha à la nappe. Les verres et les carafes chancelèrent; deux assiettes glissèrent et se brisèrent à grand bruit sur le parquet.
--Laissez-moi, laissez-moi! criait Nora hors d'elle, toute crispée... Ne me touchez pas!
Elle trépignait. Et comme Mlle Marthe, perdant toute retenue, la saisissait enfin par les deux épaules:
--Jupiter! cria l'enfant éperdue, comme elle eût crié: «Maman!» ou bien encore comme elle eût crié: «Guy!»
Jupiter avait pris entre ses dents le bas de la robe neuve de Mlle Marthe, et il y pratiquait consciencieusement un trou raisonnable.
François Mitry, attiré par tout ce bruit, entra:
--Mademoiselle a ordonné à son chien de me mordre, grinça Mlle Marthe. Voyez plutôt!
Elle étalait sa robe.
François Mitry s'avança sur la petite. Le colosse leva la main. Devant lui, l'enfant, la tête haute, l'œil ardent, démesurément dilaté, jetant une flamme sombre, les pieds écartés et crispés, sa noire chevelure grésillante sur son dos, la narine frémissante et bien ouverte, se planta d'un air de défi.
--Bats-moi et tu verras! dit-elle héroïquement.
Elle ne tutoyait plus jamais son père. Dans ce petit visage enfantin, la figure de la femme faite, le visage de la morte, distinctement apparut. Le demi-fou vit rouge, il crut qu'il allait tuer!
Mais sa main folle ne put s'abattre. Jupiter, debout, aussi grand que l'homme, avait appuyé ses deux larges pattes sur les deux épaules du géant, et sa gueule ouverte, tout contre le visage, montrait toutes ses dents avec un grondement sourd.
L'homme, non sans raison, sentit la peur.
--A bas! gronda-t-il. A bas, Jupiter!
--Au secours!... Jupiter! hurlait Mlle Marthe devant la porte ouverte, par où elle se décida à fuir, sous couleur d'appeler plus utilement...
--A bas, Jupiter! répéta, de sa plus forte voix, François Mitry tout pâle, les deux bras tendus, les deux mains crispées vainement sur la gorge du terre-neuve qui ne reculait pas d'un pouce.
Cela dura quelques secondes, qui furent longues.
Alors, la voix fluette et radoucie de Nora murmura: «Ici, Jupiter!» et la lourde bête, retombant paisible sur ses quatre pieds, vint reprendre sa place derrière l'enfant.
Trois jours après, Jupiter fut offert en cadeau, par François Mitry, à des amis qui habitaient Cannes et qui demandaient depuis longtemps un fils de Junon et de Jupiter. Un matin, en s'éveillant, Nora appela son chien et ne le trouva plus.
On lui expliqua son absence. Ce fut une crise terrible. Elle versa, disait Catri, toutes les larmes de son corps. Elle frappa du pied, poussa des cris aigus, s'égratigna le visage et les mains, finalement tomba en convulsions.
--Cela passera, dit François Mitry. Je ne pouvais pourtant pas me laisser dévorer par un animal enragé, pour faire plaisir à cette enfant!
Après tout, il fut approuvé. Et Nora dut se calmer. Honteuse d'avoir donné à tout le monde le spectacle de sa douleur et de son humiliation, elle devint plus farouche, plus sombre que jamais. Elle chercha les coins les plus obscurs du parc, car on ne la laissait plus sortir dans la libre campagne, sinon accompagnée. Il naissait en elle, contre tout le monde, une sourde haine.
Ainsi Nora, sans mère, sans père, et sans chien,--pensait à Guy quelquefois encore et pensait souvent à mourir.
XXVI
Trois semaines plus tard, un matin, Nora trouvait grand'ouverte la porte du parc et s'esquivait. Elle s'assura que personne ne la guettait, et quand elle en fut certaine, elle se mit à courir tout d'un trait, afin de mettre beaucoup d'espace entre elle et les grilles de ce parc qui lui était devenu une prison.
Elle courait sur la plage, heureuse d'échapper à la leçon de la matinée et à la vue de sa gouvernante; insouciante des reproches que devait lui attirer son escapade, puisque, sage ou non, elle avait toujours à subir les mêmes remontrances.
Essoufflée, elle s'arrêta enfin, et promena ses regards sur la mer, sur les collines les plus lointaines, afin de reprendre possession du monde qui n'était plus à elle depuis qu'elle avait perdu Jupiter.
Tout à coup, en reportant ses yeux sur la grève, elle aperçut, au loin, courant vers elle, un grand chien...--«Junon», pensa-t-elle. Junon, en effet, se mêlait, depuis le départ de Jupiter, d'être aimable parfois avec Nora qui, par distraction sans doute, la caressait un peu, puis retirait sa main brusquement et la renvoyait.
... «Mais Junon est à la maison, couchée en travers de la porte de mon père... Je viens de la voir là, il n'y a qu'un instant... On dirait Jupiter?... Non, ce n'est pas possible!... mais si, c'est Jupiter!»
Elle appelle à tue-tête:
--Jupiter!
Le chien est maintenant tout proche. Un bout de grosse corde traîne à son collier... c'est un indice clair. «Jupiter! mon Jupiter!»... Il est sept heures du matin. Le chien a dû courir toute la nuit, il a profité de la pleine lune, il a suivi la mer dans la direction opposée à celle qu'on lui a fait prendre pour l'emmener, il s'est dit qu'en suivant toujours, toujours, le bord des vagues, il retrouverait la plage chérie où marche sans doute, triste et pensant à lui, et l'appelant, sa petite maîtresse. Il a songé trois semaines à cette évasion. Dans le sommeil il en rêvait, et ses nouveaux maîtres le voyaient, alors, pris de petits tressaillements, aboyer tout bas, répondre à la voix aimée et plaintive qui répétait: «Jupiter! mon Jupiter!» Il ne s'était donc pas trompé! Elle l'appelait en effet, la voix frêle qu'il entendait sans cesse dans son cœur de chien! Il a fait plus de trente lieues; il est pantelant. Sa langue pendante palpite et sue. Qui l'aurait vu, de jour, courir ainsi, l'aurait arrêté sans doute d'un coup de fusil, comme un animal enragé... Enfin, la voilà!
Il bondit au cou de l'enfant, qui est toute pâle et toute tremblante. Il la renverse sur le sable, elle l'a saisi par le cou. Les petits doigts crispés d'amour tiennent les grands poils fauves de la bête. Le petit visage amaigri, si menu, si blanc, sent le souffle ardent de l'énorme gueule toute rouge, la chaleur humide de la langue qui l'enveloppe. Il lèche le cou délicat. Elle baise le museau noir. Les dents redoutables, prennent, dans une caresse, les cheveux, épais, tout épars, et les pressent, les mâchent, les mordillent. Le nez de la bête fouille dans la chevelure et la respire. Un grand bonheur d'aimer secoue ces deux êtres, l'humble animal et la fille des hommes, qui, dans cette seconde, ont deux cœurs tout pareils, fondus, gonflés et crevant d'une émotion toute semblable. L'enfant qui s'est relevée retombe sous une nouvelle poussée de l'animal. De nouveau ils s'enlacent et se roulent ensemble. Mlle Marthe accourue s'effraie à voir, de loin, se tordre sur la grève une masse bizarre, bondissante et grouillante, où deux petites jambes fines, deux petits pieds noirs, qui battent l'air, apparaissent parfois, mêlés aux quatre énormes pattes fauves de Jupiter qui, se relevant à la fin, jappe,--vers le ciel et vers la mer,--sa joie retrouvée.
Alors, Mlle Marthe approche, et comprend tout. Elle aide Nora à enlever le bout de corde rompue que Jupiter traîne à son cou.
Ce bout de corde, Nora veut le garder...
--Ça, c'est un souvenir, dit-elle gravement.
Mlle Marthe comprend qu'en présence de Jupiter la prudence est commandée, aujourd'hui plus que jamais.
Elle se contente de prier Mlle Nora d'être bien sage, maintenant qu'elle a retrouvé son chien, et de venir changer de vêtements, car les siens sont tout souillés, déchirés çà et là par la dent du brave animal...
Tous trois s'acheminent vers la villa, et, en route, Mlle Marthe raconte plusieurs histoires de chien, vraiment extraordinaires et parfaitement authentiques. Elle s'étonne, au fond, de cette puissance d'amour. Elle n'y comprend rien, dit-elle, car enfin, «les bêtes sont des bêtes et l'instinct n'est pas la raison».
Mlle Marthe est persuadée qu'elle est un être supérieur à Jupiter. Des livres le lui ont dit. Elle l'a cru.
* * * * *
A midi, quand François Mitry revient de la chasse, Catri accourt lui dire, à la grille du parc:
--Mademoiselle Nora est à l'office avec Jupiter.
--Je sais que Jupiter est revenu; les douaniers m'ont conté la scène, dit François Mitry désarmé, et qui, depuis plusieurs jours, s'inquiète enfin de voir Nora maigrir, dépérir si rapidement...
--Mademoiselle refuse de quitter l'office. Elle dit qu'elle ne se mettra à table avec monsieur que si monsieur accepte Jupiter, dès aujourd'hui et pour toujours, dans la salle à manger.
François Mitry ne peut s'empêcher de sourire tristement.
--Pauvre petite! dit-il... Alors, c'est un ultimatum?
--Je ne sais pas si c'est ça, monsieur, dit Catri, mais nous connaissons tous mademoiselle, et si on la contrarie encore aujourd'hui, pour sûr elle aura des convulsions comme le jour où Jupiter est parti...
--C'est bon, répond Mitry, ne la contrariez pas.
Et comme il a besoin d'approbation pour le passé:
--Je ne pouvais pas garder un chien qui voulait me dévorer, n'est-ce pas Catri?
--Oh certes, non! monsieur!
--Mais puisqu'il a eu sa leçon... c'est une bête intelligente... il aura compris. Dites à mademoiselle que je le pardonne...
Et c'est pourquoi, à table, aux côtés de Nora qui a su défendre et garder la place d'honneur, celle de sa mère, le grand terre-neuve désormais, majestueusement assis sur son derrière,--sa queue frappant le parquet à petits coups heureux,--attend la bouchée de pain, mouillée de sauce odorante, que lui offre de temps en temps sa petite maîtresse,--satisfaite de n'être plus assise à côté de Mlle Marthe, puisqu'elle en est séparée par l'imposante figure de Jupiter.
Seulement François Mitry, à sa droite, fait asseoir Junon tous les jours. Et, de la sorte, Mlle Nora trône, d'un air triste et hautain, entre les deux chiens, qui sont, se dit-elle sans y mettre malice, «les deux personnes que j'aime le mieux».
XXVII
Le programme qu'il s'est tracé, François Mitry l'a suivi. Depuis trois ou quatre ans il reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de tous les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes visites à Monaco; il joue, gagne ou perd, va revoir Paris où il passe un mois, six semaines, dans les cafés, les théâtres et les restaurants de nuit. Sa villa de Cavalaire est son quartier général; il vient s'y refaire. Un bruit de bouchons de champagne le suit, ici et là-bas. Mlle Marthe est gouvernante-maîtresse et compte bien se pousser jusqu'au mariage,--mais la présence de Nora la gêne.
Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit trop de choses, au gré de la gouvernante générale. On rencontre ses yeux dans tous les coins, et il y a des moments où cela est désagréable. De plus il est nuisible à la bonne éducation d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies des grandes personnes. Mlle Marthe le pense et le dit ingénument. M. Mitry répond qu'il réfléchira.
Mettre Nora en pension, il y a beau temps que cette question a été débattue; il y songea tout de suite après sa terrible découverte, mais un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de l'image vivante de Thérèse, aimée à la fois et haïe. Puis, peu à peu, à mesure que la brouille sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a tout de même gardé et désiré garder l'habitude de voir dans sa maison cette petite figure blanche et brune, douloureuse et froide, aux grands yeux. Elle est sa douleur chérie, il la fait souffrir souvent et c'est avec délices. Sa vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous deux tiennent à leur peine, parce qu'elle fait revivre en eux une morte qui si longtemps les rendit heureux.
Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait à Nora: on lui a appris à aimer la douleur, les lancinements des blessures, les vains élancements vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque le désir des consolations, toutes les images de volupté qui apparaissent si blanches, comme éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie commune lui est insipide. Le monde, déjà, lui paraît bête. Elle se sent une petite héroïne de souffrance et d'amour. Elle appelle le drame autour d'elle. Elle le fait rêver, elle l'inspire. Elle fera naître des fatalités sitôt que la vie se mettra à la traiter banalement. Son âme est un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans la tempête, parce qu'ils l'accompagnent. On peut croire qu'ils l'annoncent. Allez dire au courlis de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage éclate, lorsque le feu du ciel raye les eaux partout ruisselantes; il ouvre son aile, au contraire, et tous les horizons déchirés connaissent sa longue plainte qui est un cri d'amour.
François Mitry n'entre plus dans la chambre mortuaire, mais Nora y va bien souvent. Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette chambre, quels dialogues peuvent s'échanger, on ne sait, mais ils durent longtemps. Et Catri a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup mademoiselle aujourd'hui. Elle est chez madame.
Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, la plupart du temps, disparaît; sauf à l'heure des repas, on ne la voit guère ces jours-là; elle est chez madame. Mais, à table, elle continue à occuper fièrement sa place de maîtresse de maison.
Hélas! elle y entend des choses étranges. Sous prétexte que les enfants ne peuvent pas comprendre, on raconte en sa présence, à mots à peine couverts, avec de bons rires, le scandale à la mode. Et l'amertume de Mitry, son scepticisme bête formulent souvent des conclusions comme celle-ci: «Toutes les femmes sont menteuses, infidèles, intrigantes; la meilleure ne vaut rien.» Il se tourne vers Mlle Marthe avec une galanterie de sous-officier pour ajouter platement: «Sauf, bien entendu, celles qui sont présentes.»
Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», que Nora devine; les promenades dans les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous des vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. La petite baronne voisine avec le vicomte, le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur avec la colonelle.