Part 4
D'un grand effort sur lui-même, il se dit et se répéta, plusieurs jours durant, que l'enfant était innocente, qu'il ne devait pas, lui, un homme d'expérience, d'intelligence et d'énergie, se laisser vaincre par la passion, jusqu'à en perdre tout sentiment de justice; que le mouvement involontaire par lequel, dans une demi-folie, il avait repoussé, blessé l'enfant, deviendrait criminel s'il ne la consolait pas, aujourd'hui qu'il était rendu à lui-même.. «Je serais dans mon droit en ne pardonnant point à Thérèse; certes, je pourrais, avec l'excuse de ma passion, la torturer même et me croire excusable;--mais cette petite... ce serait affreux! l'atteindre au lieu de la mère, quelle effroyable injustice!
Quand il arriva à la salle à manger:
--Il y a bien longtemps que je ne t'ai vue, ma pauvre petite, dit-il d'un air contraint, j'ai été bien malade, tu comprends, il ne faut pas m'en vouloir.
Ce n'était pas assez, ces paroles. L'enfant le sentit, et le père en fut gêné.
Nora tenait ses yeux baissés; il faut croire qu'il lui eût été pénible de regarder son père. De tous ses mouvements, aucun n'était voulu; ils étaient le résultat tel quel des impressions qu'elle subissait.
Elle ne pouvait pas répondre. Qu'aurait-elle dit? Il n'y aurait eu du reste, pour une grande fille, qu'à être froidement polie; ce n'était pas l'affaire d'une enfant.
Lui, n'était nullement attiré par elle en ce moment; il s'était monté l'imagination dans la solitude de sa chambre de malade. Il revoyait Nora avec la même contrainte qu'il eût ressentie vis-à-vis de Thérèse; il oubliait déjà ses réflexions de tout à l'heure en faveur de l'enfant; à ce moment, il la traitait en femme; il lui faisait porter les coups adressés à Thérèse..... C'était absurde, injuste et disproportionné, mais le propre des passions c'est d'être aveugles et d'être sourdes.
S'ils se fussent revus dès le lendemain de la grande scène, sans doute les choses se seraient passées autrement, mais ces deux mois sans communication avaient tout empiré. Il y avait, des deux côtés, une accumulation énorme de réflexions, de rêves, de rancunes, de parti pris; il y avait, des deux côtés, un endurcissement définitif. Tous deux le sentirent.
Ce sentiment pénible accrut l'irritation intime du cœur de François. Ses résolutions de bonté, ses raisonnements furent décidément oubliés.
A ce moment ses yeux tombèrent sur Jupiter, le chien favori de Thérèse.
Son cœur souffrit.
--Est-ce que Jupiter, dit-il tout à coup, a pris maintenant l'habitude de manger ici? Je laisse bien Junon dehors, moi.
Nora devint pâle. Ses petites lèvres frémirent imperceptiblement. Elle les mordit.
--Il est impossible de nous rendre maîtres de Jupiter, dit l'institutrice avec un peu d'aigreur. Il a refusé de quitter la chambre de mademoiselle l'autre jour encore. Antoine ne peut plus s'en faire obéir.
François Mitry, le sourcil froncé, marcha au chien, le prit par le collier et l'entraîna vers la porte. La lourde bête se fit pesante, refusant de mettre un pied devant l'autre, et, la queue basse, elle tournait la tête du côté de la petite maîtresse, attendant un signe pour échapper au poing du maître, d'une saccade, et reconquérir son droit de chien qui, possédant une petite amie, ne veut pas s'en séparer.
Nora ne bougea point. Elle baissa la tête et suivit Jupiter d'un regard en dessous, l'air farouche. Jupiter dut sortir. Nora, dont les yeux se gonflaient, ne voulut pas pleurer, et pour appuyer d'un signe sensible sa volonté contre elle-même, elle frappa du pied.
--Oh! oh! fit ironiquement Mitry, la regardant avec une étincelle de colère au fond des yeux. Oh!... la petite femme! Voyez-vous cela!... Allons, qu'on nous serve, Catri.
Nora occupait la place de Thérèse, en face de son père, Mlle Marthe à sa droite. Cette disposition aviva encore les souvenirs poignants du malheureux homme. Depuis sa maladie, c'était leur premier repas en commun. Et c'est là, autour de la table, à l'heure gaie du déjeuner, dans la lumière des cristaux, dans l'éclat des fleurs, sous le rayon de midi,--c'est là qu'on s'aperçoit le plus cruellement de l'absence des morts chéris. L'habitude les cherche à la place aimée, à l'endroit où l'heure les ramenait, où les fixait le repas... C'est la minute où l'on ne peut fuir le souvenir.
On déjeuna. Le silence ne fut interrompu que par les offres obligeantes, les indications de service que formulait avec précision et méthode Mlle Marthe.
François Mitry réfléchissait. De temps à autre il regardait Nora à la dérobée.
Au dessert, l'enfant refusa des fruits.
--Je n'ai plus faim, merci.
C'était le moment où, d'ordinaire, Nora, à demi levée sur sa chaise, prête à courir au dehors, disait à sa mère: «Est-ce que je peux, maman?»
Thérèse l'attirait à elle, l'embrassait et répondait: «Va!» Et l'enfant courait, s'élançait vers son père, lui jetait les bras autour du cou, et s'enfuyait dans le parc.
Aujourd'hui, elle restait là, clouée....
Mitry l'examina attentivement. Il vit sur son petit visage le ravage de ces quelques semaines de tourmente. Il comprit combien elle avait souffert. Elle regardait fixement, par la fenêtre, la mer, le vague, rien, sa vision. Il remarqua la fixité bizarre de cet œil si noir, si grand, le petit cercle sous les yeux qui disait des fatigues, des insomnies, à l'âge des insouciances. Alors, un sentiment tendre gonfla son cœur, une pitié qui n'était qu'humaine, et cette pitié ressemblait à l'amour paternel comme la Nora d'aujourd'hui ressemblait encore, malgré tout, à la fille qu'il avait hier. Il se leva, alla à l'enfant, la prit sur ses genoux, mit sa main sur la petite épaule.
--Eh bien, Nora? dit-il tout embarrassé, eh bien?
Ce n'était pas assez, non plus, ces mots incertains.
D'un mouvement lent et invincible, l'enfant offensée roidit ses jambes, les allongea, et toute droite, sans que ses pieds touchassent le sol, elle glissa irrésistiblement à terre. Il la reprit. Elle fit sans rien dire le même mouvement, farouche, blessée jusqu'au fond de l'âme, toute révoltée....
Pour effacer le souvenir de la grande injustice, il eût fallu à cette enfant une scène aussi saisissante d'excuse ou de repentir, de tendresse, mais lui, qui songeait à la mère,--ne pouvait pas.
Il la reprit une troisième fois, plein de la volonté réfléchie d'être bon. Elle lui échappa de nouveau, et de la même manière. Alors impatienté:
--C'est bien, dit-il brusquement, d'une voix sèche. On est entêtée? on boude!... Allez jouer!
On boude! mot absurde, en regard du grand sentiment confus qui était au cœur de la toute petite, plus grand, plus beau, plus respectable que s'il eût été précis et formulé dans un cœur de femme.
François Mitry ne le comprit pas. Il ne comprenait qu'une chose: il avait voulu être héroïque; il avait essayé d'être bon,--beaucoup plus que ne le comportait sa situation,--envers la fille de Thérèse et de Lucien. L'enfant s'y était refusée.
Il partit pour Paris où il passa deux mois, seul. Il liquida toutes ses affaires, mit toute sa fortune en portefeuille et revint à Cavalaire pour réfléchir à ce qu'il pourrait bien faire de sa vie gâtée... Il voulait encore sinon du bonheur, du moins du plaisir.
XVIII
On leur donnait depuis quelque temps fort à penser, à Junon et à Jupiter, et leur cervelle de chien était en grand travail.
Jupiter autrefois s'était donné plutôt à Thérèse et Junon à François,--mais quand il eut compris que sa maîtresse était partie pour toujours, Jupiter avait adopté Nora et ne l'avait plus quittée, surtout à partir du moment où il l'avait vue brutalisée par son père, et blessée. Au fond, il y a lieu de croire qu'il garda contre François Mitry une sourde rancune, sous une indifférence apparente, de convenance, parfaitement simulée, peut-être politique.
Quant à l'indolente Junon, elle n'eut pas à modifier ses habitudes et cela lui convint assez, mais elle aussi, et en même temps que Jupiter, elle s'aperçut que de grands changements s'étaient accomplis dans le cœur du maître, dont elle parut se déclarer le partisan à outrance. Et comme les rencontres devinrent rares ou plutôt brèves entre Nora et son père, les deux chiens se voyaient peu, et passaient l'un près de l'autre avec de superbes airs d'indifférence et de dédain.
XIX
Mlle Marthe plaignait de tout son cœur Mlle Nora. «La pauvre enfant, songeait-elle, est dans une épouvantable situation. Elle est innocente, il est vrai, pauvre ange! mais d'un autre côté, il est bien naturel que monsieur Mitry ne puisse plus la voir de sang-froid... Oh! c'est bien naturel.»
Quand la bonté de Mlle Marthe avait déploré les sentiments de M. Mitry pour Nora, l'égoïsme de Mlle Marthe se mettait aussitôt à examiner les avantages qu'elle en pouvait retirer pour elle-même. Quels avantages? Tous. Et elle se gardait bien de rien faire pour mettre fin à un dissentiment gros de tant d'espérances. Et cependant, à la seule idée des souffrances qu'enduraient certainement le père et la fille, il arrivait que Mlle Marthe, même lorsqu'elle était seule, fondait en larmes, mais c'était surtout quand elle causait de ces choses avec Catherine, parce que, alors, elle avait un témoin, suffisamment bavard, de la bonté, d'ailleurs réelle, de son cœur.
M. Mitry, à son retour de Paris, annonça qu'il avait convié, pour novembre et décembre, trois ou quatre amis à venir, à tour de rôle, chasser la bécasse à Cavalaire. Il pria Mlle Marthe de s'occuper de ces réceptions. Il en faisait une sorte d'intendante. Elle y avait bien compté... Elle s'était même proposée.
Un jour où M. Mitry avait appelé à grands cris Antoine et lui avait reproché l'état fâcheux où il trouvait son linge, Mlle Marthe, pendant le déjeuner, dit doucement, d'un ton qu'on sentait plaintif:
--Monsieur a dû se fâcher ce matin?...
--Ah? vous avez entendu, mademoiselle?
--J'ai tout entendu, monsieur. Et s'il vous plaisait que ce qui vous a fâché aujourd'hui ne se renouvelle plus...
--Parbleu! dit M. Mitry... que faudra-t-il faire?
--M'autoriser à m'en occuper.
--De tout mon cœur. Mais... ce sont de nouvelles fonctions, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur! j'aime assez la maison aujourd'hui pour vous prier d'accepter simplement le service que j'offre.
Le sentiment qui dictait ces paroles parut de bon aloi à M. Mitry. Depuis la terrible aventure des lettres, il était devenu, pensait-il, un de ces hommes qu'on ne peut plus tromper; il eût reconnu un mensonge d'âme au seul son de la voix... Naturellement on lui aurait fait prendre une poutre pour un fétu, avec d'autant plus de facilité qu'il se croyait plus sûr de sa clairvoyance.
Il songea qu'il trouverait mille moyens de récompenser Mlle Marthe et la présenta aux domestiques comme chargée désormais de les diriger.
Ils s'inquiétèrent d'abord, puis comprirent bien vite qu'elle paraissait sévère pour mettre M. Mitry en confiance et qu'elle leur serait indulgente pour ne pas se les rendre hostiles... Et cela fit une excellente maison.
M. Mitry ne s'informait de rien, ne s'occupait de rien. Pourvu que sa chambre fût en ordre, son linge en place, ses vêtements sous la main, ses chiens d'arrêt pansés et ses armes en bon état, il se montrait satisfait, indifférent à tout le reste.
Contre Nora, il exerçait involontairement une sorte de persécution méticuleuse.
Depuis que sa fureur impuissante, exaspérée de se sentir inutile, l'avait jeté à terre dans des convulsions, frappé de congestion cérébrale, il ne sentait plus de grands emportements, mais il avait pris l'habitude d'exercer contre sa fille de petites et incessantes vengeances. Il se croyait si digne de pitié qu'il aurait trouvé naturel que l'ignorante petite fille le devinât, vînt au-devant de son désespoir, s'excusât d'avoir été maltraitée, s'écrasât devant lui, se reconnût coupable d'être la fille d'une telle mère!
Nora et lui, chacun se considérant comme l'offensé, gardaient leurs positions respectives. On eût dit que le malheureux fou ne comptait avec l'enfance de Nora que pour attendre d'elle plus de pénétration, plus de sagesse, plus de direction d'elle-même qu'il n'en eût exigé d'une grande personne.
Il lui arrivait cependant encore de tirer brusquement de sa poche le portrait de Thérèse, et de le contempler longtemps.
--Elle est si belle, avec un air si noble et si pur!... Et tout cela, c'était fausseté!...
Puis, en la regardant attentivement, il glissait aux souvenirs de la tendresse, et tout à coup baisait l'image avec frénésie, le cœur tordu de désespoir, de regrets, de jalousie, d'amour enfin.
Un jour, comme il venait de presser ainsi sur ses lèvres le portrait chéri et détesté, Nora passa près de là. Il courut à elle sans rien dire. Elle eut peur et se sauva. Il la saisit par la taille, l'enleva de terre et l'embrassa follement, sur son cou, sur ses cheveux, sur ses joues, sur ses lèvres pâles. Toute effarée, elle le laissa faire avec une sorte d'épouvante, puis, à peine remise à terre, elle s'enfuit à toutes jambes. Ces caresses-là ne lui avaient pas semblé plus tendres que la colère et les coups. Elle avait raison. Ce n'était pas son père qui venait de l'embrasser, non pas même le mari, mais l'amant de Thérèse. Si elle eût pu le comprendre, cela lui aurait fait moins mal. Mais elle n'était qu'une enfant et chacune de ces impressions déformait son âme. C'est un amour viril qui l'éclaboussait à l'âge où elle aurait dû, le soir, bien bordée dans son petit lit, redemander l'histoire de Cendrillon.
Le père, enveloppé des ardeurs de sa passion noire, ne songeait à rien de tout cela.
Il eût voulu atteindre Thérèse, mais elle n'était plus qu'un fantôme. Le fantôme était traversé et tous les coups tombaient sur l'enfant.
XX
Apprendre à lire, à écrire, à compter, un peu d'histoire sainte et pas beaucoup de géographie, et à se tenir droite à table,--voilà le programme d'études de Mlle Nora.
Ce programme n'est pas chargé et comme on a du temps devant soi pour le réaliser, comme son institutrice n'est pas pressée d'en finir, Mlle Nora a beaucoup de temps pour jouer.
Elle ne joue guère. C'est «une enfant maussade,» dit l'institutrice. A la vérité, c'est une enfant rêveuse, aimante, fière, et qui a eu, à huit ans, le plus grand chagrin possible. Elle a été trahie, puis abandonnée par un homme, qui est son père.
Elle n'a de plaisir qu'en la compagnie de Jupiter... Comme on compte sur Jupiter, on permet à Nora de courir seule dans le parc et même un peu au dehors. On sait très bien que Jupiter ne la laisserait pas se perdre dans la montagne ou se noyer dans la mer. A preuve qu'un jour où elle était tombée, le nez contre terre, il l'a saisie dans sa gueule, et l'a tranquillement rapportée à la maison. C'était si drôle qu'elle en riait aux éclats. Car elle rit encore parfois, sans que jamais son œil perde sa fixité ni sa noirceur de rêve, d'au delà.
Elle se promène dans les bois de chênes-lièges aux troncs rougeâtres; elle écoute, durant des heures, assise près de Jupiter, la grande plainte ondulante des pins, qui répond au bruit de la mer; elle regarde la grève immense et triste, où vient mourir la vague roulée sur elle-même; elle suit des yeux les barques lointaines, voiles éployées, qui s'en vont tout là-bas, elle ne sait où, dans des pays que nomme très bien Mlle Marthe quand elle ouvre un atlas... Le vent passe, les arbres chantent, la mer murmure, les voiles disparaissent, et la petite fille est toujours là, l'œil grand ouvert sur le vide, tout noir sans doute, où vont les mamans, quand elles sont mortes....
XXI
Un jour, un invité arrive. Il s'appelle Guy de Fresnay. Il a trente-six ans. C'est un diplomate. Il est riche, il aime les femmes.. Il en est aimé. Il ne les a jamais trahies, ne leur ayant jamais rien promis. Et à travers sa double carrière, de diplomate et d'amoureux, il a sauvé en lui une douce bonté, élégante et forte, qu'il a héritée de sa mère.
C'est un ancien condisciple de Mitry. Mitry l'a rencontré à Paris dernièrement et s'est dit tout bas: «Tiens! une distraction!» Il a ajouté tout haut:--Aimes-tu la chasse à la bécasse, toi?
--C'est la seule chasse honorable.
--Alors, viens me voir à Cavalaire, fin novembre.
Voilà pourquoi Guy est à Cavalaire aujourd'hui.
Il est bien fait de sa personne, ni trop grand ni trop petit, avec une barbe brune, légère, naturellement courte et très souple, sous laquelle on aperçoit la fermeté de sa joue très blanche. Il n'a pas de monocle, et pas d'épingle à ses cravates. Rien dans son costume ne le distingue d'un autre homme bien mis. Seulement il y a dans sa démarche on ne sait quelle grâce ferme qui révèle sa nature essentielle. On devine que cet homme fut élevé par des femmes et que, aimé des femmes, il a su les aimer sans les faire trop souffrir. Il est sensuel sans rien de brutal.
Il est arrivé le soir, quand Nora était couchée. Le matin il est parti pour la chasse avec Mitry. Nora le voit pour la première fois au retour de la chasse, un peu avant le déjeuner, dans le grand hall. Il a des guêtres de cuir, boutonnées exactement. Une blouse serre sa taille, pas trop. Son chapeau de feutre souple est posé sur la table près de lui. Son fusil est au râtelier au-dessus de sa tête. Nora entre, suivie, comme toujours, de Jupiter et de Mlle Marthe.
--Ta fille? interroge Guy.
François Mitry devient pâle... Mlle Marthe voit toujours ces choses-là.
--Oui, dit-il, ma fille.
Guy regarde Nora.... Et déjà, tous deux, ils s'aiment bien.
Nora s'est arrêtée. Elle regarde Guy et le trouve à son goût. Il n'a pas l'air d'un monsieur des villes, d'abord. Son costume va bien avec tout ce qui entoure Nora, avec tout ce qu'elle aime, avec les bois, les rochers, les chiens.
Guy tend ses deux mains. Nora s'avance, et tend les deux siennes, toutes petites, aussitôt saisies et comme perdues dans les deux mains, fines pourtant, de son grand ami de tout de suite.
--Et vous vous appelez, mademoiselle?...
--Nora... Et toi? dit Nora avec une assurance pleine de fierté.
--Oh! mademoiselle! s'exclame Mlle Marthe d'un ton de sanglant reproche. Est-ce qu'on tutoie les messieurs, comme ça, sans même les connaître?
--S'ils le veulent bien! réplique effrontément Nora.
--Je m'appelle Guy, petite Nora.
--C'est un nom qui me plaît, dit Nora, toujours assurée.
Et elle répète plusieurs fois: «Guy! Guy! Guy!...» On dirait un gazouillement.
Guy se met à rire de bon cœur. Son rire découvre de belles dents, aussi blanches que celles de Jupiter.... Nora se met à rire également, avec abandon. Depuis longtemps, longtemps, elle n'a pas été aussi heureuse.... Mon Dieu oui! elle riait ainsi avec sa mère--mais pas depuis....
Guy trouve Nora charmante; il regarde ses beaux yeux, passe sa main sur ses beaux cheveux, embrasse ses joues pâles... il voudrait bien que Nora fût sa fille.
--Tu es heureux toi, dit-il avec émotion, d'avoir à toi ce petit diamant noir....
Et il la prend sur ses genoux.
François Mitry fronce les sourcils.... Que Guy ait retrouvé cette expression pleine de tant de souvenirs, et dans laquelle se confondent pour lui la fille et la mère, cela le blesse.
--Voyons, voyons! cette enfant t'ennuie... dit-il. Nora, laissez monsieur!... Allez, laissez-nous, Nora!
Mais elle ne bouge pas, et Guy la retient avec force.
--Laisse-la-moi un peu, dit-il, j'adore les beaux enfants... quand ils sont sages, corrige-t-il bien vite.
Mais Nora comprend très bien que la sagesse des enfants, ce n'est pas la même chose pour Guy et pour Mlle Marthe.
Elle est occupée en ce moment, Mlle Marthe, à attirer Jupiter au dehors. Elle a renoncé depuis longtemps à lui donner des ordres. Elle lui offre des friandises pour le mettre à la porte avec sécurité.
Guy s'aperçoit de ce manège.
--Est-ce pour moi, mademoiselle, qu'on veut renvoyer Jupiter? Laissez-le là, je vous en prie. Mes chiens, à la campagne, ont toujours leur place près de ma chaise... Il n'y a rien de meilleur qu'un chien.
Tandis que parle Guy, Nora le regarde avec une surprise ravie.... Il y a donc au monde quelqu'un pour dire ce qu'elle pense, ce qu'elle souhaite entendre,--et quelqu'un d'assez fort pour le faire écouter!
Mlle Marthe, découragée, laisse Jupiter tranquille....
--Voyons, Nora! dit François Mitry, nous voulons causer!
Le ton est si impérieux que Guy n'ose protester. Il sait que les parents veulent être seuls maîtres de leurs enfants. Il pose Nora à terre,--et les deux hommes se lancent dans une conversation à perte de vue sur les qualités comparées du gordon-setter et du pointer.
Tout à coup, Mlle Marthe pousse un cri d'horreur.
--Est-il possible!... Nora!--Nora, finissez!
Nora est allée prendre, dans la grande coupe, toutes les violettes fraîches que le jardinier a cueillies ce matin, et, hissée sur un escabeau, derrière Guy, elle les fait glisser une à une dans le col du jeune homme, sous sa nuque.... Cela dure depuis un moment et Guy ne dit rien. Il reçoit en souriant cette caresse de fleurs parfumées. Cela l'empêche bien un peu d'écouter François Mitry, mais cahin-caha il répond.
En entendant crier Mlle Marthe, Nora se dépêche et une grande poignée de violettes disparaît tout entière dans le cou de son grand ami nouveau.
--Laissez-la! dit M. de Fresnay... Je vous assure, ajoute-t-il en souriant, que cela ne m'a fait aucun mal.
Et, se retournant, il saisit la mignonne par la taille dans ses deux mains, la soulève et l'embrasse sur ses grands yeux qui se ferment.... Et la petite tête cherche l'épaule de l'homme, elle s'y appuie; elle y retrouve l'impression des caresses paternelles perdues; la petite joue cherche la barbe, la frôle, s'y caresse un peu; et tout contre l'oreille de cet étranger qui plaît à son cœur, l'enfant, un peu rusée, de façon à n'être entendue que de lui, a murmuré:
--Je vous aime bien, vous!
--Ah! fait Guy, charmé de ce diminutif de tendresse féminine.
Et, par une coquetterie d'habitude, il ajoute, un peu bas, lui aussi, sans y prendre garde:
--Et pourquoi?
--Parce que vous êtes bon! répond-elle d'une voix fondue dans la joie d'aimer encore.
* * * * *
Larmes de la morte,--où coulez-vous maintenant?
XXII
On passa dans la salle à manger. Nora, à sa place habituelle, celle de sa mère, avait Guy de Fresnay à sa droite et Marthe à sa gauche.
C'était la première fois, depuis la mort de Thérèse, qu'un étranger s'asseyait à cette table. François Mitry fut surpris de l'importance que donnait à Nora la présence de Guy à sa droite. Nora avait pris d'ailleurs, ce jour-là, on ne sait quel air de grande personne fière, un peu hautaine même. Mitry se sentit piqué. Elle n'était donc plus la petite fille écrasée sous les justes sévérités du père outragé! Il sembla à Mitry que Thérèse relevait la tête avec audace. La coquetterie et l'orgueil le bravaient donc en face! Le mensonge de Thérèse cessait d'avoir honte!
--Je ne suis pas sûr, mademoiselle, dit-il à Marthe tandis que le service commençait, je ne suis vraiment pas sûr qu'il faille sitôt donner à une enfant une place de femme....
Tout de suite Nora comprit. Elle fronça le sourcil, et attendit. Guy fut frappé de son côté et devint attentif.
François Mitry poursuivait:
--Surtout quand nous avons des invités, il me paraîtrait naturel autant qu'utile, mademoiselle, que vous fussiez à la place de Nora, puisque, maintenant, c'est vous qui dirigez la maison.
Nora, que Guy regardait, avait gratté du pied, comme un petit cheval en colère. Elle avait, d'un mouvement imperceptible qui devenait une insolence d'habitude, haussé son épaule droite, ou plutôt tressailli de l'épaule, bien malgré elle. Elle ne regardait ni son père ni personne, mais le vide; et ses yeux fixes dardaient son regard noir.