Diamant noir

Part 3

Chapter 33,826 wordsPublic domain

--Faites ce qu'on vous dit, monsieur Antoine; c'est moi qui suis chargée de l'éducation de mademoiselle, n'est-ce pas?

Antoine s'avance et touche au collier de Jupiter. Alors la puissante tête de l'animal se retourne très doucement; les babines se retroussent. On aperçoit distinctement les volontés de Jupiter. Elles sont pointues et solides.

--J'en demande pardon à mademoiselle, réplique Antoine plein d'un grand respect pour le chien, mais mademoiselle fera sortir cette bête elle-même, si elle peut... Si mademoiselle est chargée de faire l'éducation de mademoiselle, je ne suis pas chargé, moi, de faire l'éducation des chiens.

D'un mouvement brusque de sa forte queue, Jupiter répète ces deux mots éloquents: «Sortir? jamais!»--Le valet s'en va et Mlle Marthe, qui est bonne:

--C'est bien, mademoiselle, on vous laissera votre chien... pour aujourd'hui.

Elle reprend sa broderie et le cours de ses pensées.

Nora est un peu consolée.

Elle vient en un seul jour d'apprendre que l'injustice existe et la lâcheté aussi, et combien la force est respectée. Voilà son éducation nouvelle bien commencée! Sans le chien, comment saurait-elle qu'une chose existe aussi, qui console de tout: la force, mise au service de l'amour fidèle et de la bonté.

Elle ne pourrait,--à huit ans,--rien se dire de tout cela, mais les faits agissent profondément sur les âmes sans être définis, et, si Jupiter n'était pas là, Nora serait désespérée, perdue pour toujours!

XII

Le soir tombe, tristement. Le long de l'immense grève déserte, la mer violacée est presque immobile, comme lasse de l'inutilité de ses efforts, de ses colères et de ses plaintes. Elle se lamente cependant encore, tout bas, résignée pour l'heure, mais toujours triste d'être éternellement seule. Les collines du fond de la baie, la regardent avec mélancolie; les plus lointaines semblent se hausser pour voir par-dessus les plus proches. Les bois de chênes et de pins sont drapés dans les vastes ombres du soir comme dans un deuil profond, où çà et là éclate encore une larme d'or, adieu du soleil qui, là-bas, expire.

Au milieu de ce paysage presque sinistre, la grande villa, entourée de son parc fermé de grilles, semble un château de légende. Nora ne se figure pas autrement les palais d'enchanteurs, dont parlent les contes de ses livres favoris.

Le médecin est accouru; il a apporté des remèdes, il ordonne avant tout une potion calmante.

--Comment cela est-il arrivé?

--Je suis tombée, réplique Nora, sans vouloir rien dire de plus.

Elle s'obstine à taire le reste. Elle n'a jamais menti. Elle se contente de répéter: «Je suis tombée... contre la porte!»

Dans ce cerveau d'enfant, il y a, de plus en plus, la résolution de cacher la chose affreuse, la colère inexplicable et la brutalité de son papa. Cela ne doit pas être connu. Elle ne veut pas qu'on devine. Et qu'elle ait cette volonté tout bas, sans savoir, c'est terrible. Et puis, elle a été offensée et elle ne l'avoue pas. L'offense qu'elle ne peut ni venger, ni oublier, la livre déjà tout entière aux exaltations solitaires de l'orgueil.

--Ce n'est rien de grave, dit le docteur.

Mais il ne voit que la blessure qu'un angle de porte a faite sur la petite tête protégée par les grands cheveux;--il ne peut pas voir dans ce cœur d'enfant, où quelque chose saignera toujours.

Le médecin va se retirer.

--Et monsieur Mitry? demande-t-il à Marthe, il n'est donc pas là? C'est lui peut-être qui pourrait m'expliquer... puisque vous ne pouvez rien me dire, vous, mademoiselle, sinon qu'il vous a appelée pour soigner l'enfant.

Alors seulement on s'aperçoit de l'absence de «Monsieur». On s'inquiète.

Les domestiques s'interrogent. Antoine va sonner la cloche du repas, et c'est comme un tocsin, dans la tranquillité du crépuscule, dans le silence des collines, noires de chênes-lièges. Le jardinier a l'idée de tirer des coups de fusil. De divers côtés, on appelle à tue-tête. Et ces cris, ces bruits d'alarme, se détachent sur l'éternelle et monotone plainte de la mer. Par la croisée ouverte, Nora, de son lit, au moment où elle allait peut-être s'endormir, entend tout cela. La lampe n'est pas allumée encore. Une grande tristesse entre par cette fenêtre avec ces tons sinistres du soir, ces couleurs sombres traversées de lueurs rouges, avec ces longs cris d'appel, ces coups de fusil, ces sons de cloche qui se répètent,--toujours, toujours accompagnés en sourdine par le gémissement des vagues.

--Voilà qui est bien drôle! dit le médecin à demi-voix.

Il est descendu sur le perron où les domestiques l'entourent.

Tous les bruits, tous les appels se sont arrêtés enfin. Il semble qu'une voix lointaine ait répondu dans l'écho de la montagne.

Nora, dans sa chambre, frappée de terreur, ouvre sur la nuit croissante son œil toujours plus dilaté, aux paupières fixes; Mlle Marthe l'a quittée un moment, affolée tout à coup,--mais Jupiter est toujours là, debout maintenant sur ses quatre pieds, devant le petit lit.

Tout le monde écoute et attend.

--Oui! oui! on a répondu!

Chacun prête l'oreille et, en effet, une voix répond... oh! lamentable. C'est Junon qui, dans la montagne, a retrouvé son maître évanoui, et son huhulement emplit l'écho des vallons et de la grève. Elle hurle au perdu, elle aboie à la mort...

Nora se soulève dans son lit. Oh! cette voix!... Elle sait qu'on fait taire les chiens qui hurlent ainsi, car cela annonce un malheur. Sa petite imagination travaille et s'épouvante... Et comme si, à la plainte lassée et vague de la mer, la montagne voulait répondre par une lamentation précise, le hurlement de la bête devient distinct, prolongé et continu...

Jupiter, inquiet, est allé vers la fenêtre; il pose sur l'appui ses deux pattes de devant. Il a bien reconnu la voix de Junon. Il voudrait la rejoindre, mais il doit rester ici, et il fera son devoir. Sa queue pend à terre, immobile, toute triste. Sa tête monstrueuse se détache en sombre sur le ciel crépusculaire et sur la mer qui réfléchit le ciel.

Enfin, après avoir écouté longtemps et s'être longtemps dominé, Jupiter n'y tient plus, il lève lentement la tête, tend vers l'espace sa gueule ouverte, et répond au hurlement de Junon par un appel de détresse, infini...

Nora, folle, saute à bas de son lit, dans sa chemise longue, court à Jupiter et prend entre ses bras la grosse tête. A peine touché, le chien s'apaise. Son hurlement devient une plainte douce, brusquement expirante. Il retombe sur ses quatre pattes, et comme Nora, épuisée, s'assied sur le tapis, le chien se couche près d'elle, toujours gémissant d'un ton radouci, et l'enfant se blottit contre la bête qu'elle aime, se réchauffe au contact du gros corps velu, pose sa tête sur le cou puissant qu'elle tient à deux bras, puis, peu à peu, accablée par la fatigue de tant d'émotions, dans la rumeur sinistre de la maison inquiète et de la mer nocturne,--elle s'endort, parce qu'elle se sent protégée.

XIII

Pendant huit jours, François Mitry fut entre la vie et la mort.

Puis on craignit pour sa raison. Le délire le reprenait à tout instant. Quelques mots, qui demeuraient inexpliqués, revenaient à tout instant sur ses lèvres et, même guéri, plus tard, il devait lui arriver de les répéter encore entre ses dents... Il disait: «Les chiens courants... méfiez-vous des chiens courants... les chiens courants l'ont prise!...»

Junon, installée dans la chambre de son maître, n'en bougea pas plus que Jupiter de la chambre de Nora.

On insista auprès des deux chiens pour les décider à rentrer au chenil; ils refusèrent.

Nora ne demanda pas une seule fois des nouvelles de son père. L'horreur du traitement qu'elle avait subi la laissait consternée; elle demeura repliée sur elle-même, farouche; quelque chose avait été tué en elle, du coup. Si son père était revenu tout de suite, tendre, repentant, caressant comme Jupiter, peut-être eût-il ressuscité ce je ne sais quoi d'heureux qui se mourait, qui était mort en elle; mais la maladie rejeta François Mitry dans l'inconscience, l'éloigna de sa fille. Des pires violences de la colère, de la jalousie, de la passion, il tombait à l'indifférence égoïste du malade. Son grand corps appelait la guérison et le repos. Tout le bon de lui-même sombra dans cette tourmente morale, suivie de ce chaos de sensations morbides. Quand il revint à lui, la terreur, l'horreur, la solitude avaient changé aussi la petite Nora. Un fossé, ouvert brusquement, avait séparé le père de la fille. Lui, il n'aimait plus rien que l'ombre détestée de Thérèse. Nora, elle, n'aimait plus que Jupiter.

XIV

Quant à Mlle Marthe, elle pressentait le drame. Sur les indices qu'elle avait; sur la coïncidence de la chute de Nora et de la maladie de M. Mitry, son esprit avait travaillé. Elle devinait tout, et s'en alla à la découverte. Elle visita la chambre funèbre, la chambre de Thérèse, où était tombée Nora. La place où la pauvre petite tête avait heurté la porte était marquée d'une tache sanglante. Mlle Marthe n'eut aucune peine à voir que le feu avait été allumé, puis éteint et, sur les bûches, elle trouva un fragment de lettre qui en disait assez long. Madame avait trompé monsieur. Monsieur savait tout. Il doutait maintenant que Nora fût sa fille!

--Ah! la pauvre petite! songea la bonne Marthe, et elle ajouta: le pauvre homme!

Elle songea encore: Maintenant il détestera sa fille et le souvenir de sa femme.... C'est un homme jeune encore... Je suis dans la place... Il faut s'y maintenir--et qui sait? Dieu est si bon, il m'aidera sans doute... On pourrait faire venir ici mon frère, le professeur.

Déjà elle envahissait tout, l'étrangère. La maison était confortable, le parc admirable, les bois d'alentour et la vigne très productifs.

--Mon frère a vingt-trois ans, Nora en a huit. Cela fait quinze ans de différence. J'en ai moi vingt-cinq et monsieur Mitry trente-cinq. Tout cela va très bien... Toutes ces circonstances si pénibles sont, il en faut convenir, des plus heureuses pour moi!

Et elle plaignait ces pauvres gens avec sincérité, mais avec un sourire.

--Voulez-vous boire encore un peu, monsieur?

--Merci, mademoiselle, cela va mieux.

--Je vais voir Nora, monsieur.

--Ah! répondit-il d'un ton dur, involontaire.

--Et que dois-je dire à mademoiselle, de la part de monsieur?

--Rien, mademoiselle, merci.

--Monsieur veut-il la voir? Mademoiselle va tout à fait bien, maintenant. Elle a eu si peur... le soir où l'on a rapporté monsieur...

C'est à dessein qu'elle lui parlait à la troisième personne, en servante; cela dissimulait mieux ses intentions, d'ailleurs bien naturelles, n'est-ce pas?... Qu'on se mette à sa place.

--Je suis fort aise qu'elle aille bien, cette pauvre enfant, disait François Mitry...

Et il soupirait:

--Oui, c'est une pauvre petite... A-t-elle été longtemps malade?

--De sa chute, oh non, mais de la peur, à cause de monsieur. Et puis les chiens hurlaient, la cloche sonnait... il y avait de grands cris. Elle a été impressionnée affreusement, et au lendemain même de la mort de madame... ah! tout cela est bien triste!

--Assez, assez, mademoiselle Marthe, j'ai besoin d'un peu de repos.

Mlle Marthe arrangeait les oreillers, allumait la veilleuse, rendait sa présence douce.

--Catherine est auprès de mademoiselle Nora, monsieur; je peux rester auprès de vous, sans parler.

--C'est bien, c'est bien, merci...

Et de sa voix sourde qui sonnait encore le délire lointain:

--Ah! les chiens courants! les chiens courants! les voilà qui passent... C'est eux qui l'ont prise!

Et dans l'ombre, Mlle Marthe,--tristement impressionnée, elle aussi,--sourit à son avenir.

XV

François Mitry aurait dû peut-être demander à la fièvre des affaires la guérison de sa fièvre de jalousie; il n'en fit rien. Au contraire, il conçut l'idée de renoncer à la vie active, de s'enfermer dans sa villa de Cavalaire, de mourir à tout ce qui est la vie commune. Pour qui travaillait-il tant, autrefois? Pour Thérèse et pour Nora. Alors, maintenant, à quoi bon? Pour lui-même, certes, il était bien assez riche! Et il ne se souciait guère de gagner une dot princière à la fille de l'autre... Il rumina longtemps toutes ces choses, durant sa convalescence, et quand il fut sur pied, sa résolution était arrêtée, ferme.

Pas une seule fois il ne s'était fait amener Nora dans sa chambre. Elle n'avait rien demandé de son papa, se contentant des nouvelles qu'échangeaient entre eux les domestiques et de ce que lui disait Mlle Marthe. La fierté en elle s'était éveillée entière, incapable de fléchissement, devant le miracle d'injustice dont elle avait été victime.

On lui avait fait vaguement comprendre la mort ou le départ de sa mère comme un événement auquel personne ne pouvait rien changer. Préparée par la fatalité de la mort, elle accepta l'abandon du père comme une seconde chose fatale qui suivait l'autre. Écrasée, elle subissait pour l'instant les deux malheurs comme une catastrophe unique. Seulement elle avait déjà oublié son père, à force de penser à sa maman.

Durant de longues heures, assise sur le tapis de sa chambre, à côté de Jupiter qui, le menton sur ses pattes, la suivait de son œil mobile, sans remuer la tête, et ne la perdait pas de vue un instant,--elle rêvait à sa maman. Ses paupières, à force d'être ouvertes fixement sur sa vision, prenaient l'habitude de ne plus battre jamais; ses prunelles noires demeuraient très dilatées, et, au-dessus de l'iris brun, le blanc de l'œil apparaissait quelquefois. Ce tout petit visage prenait ainsi quelque chose de tragique, qu'il devait garder. Il y avait déjà un saisissant contraste entre la gravité, la tristesse, la réflexion de ce regard noir, immuable, dans ce visage pâle, et la grâce enfantine, légère, des mouvements de l'enfant. Le masque d'étonnement et d'effroi douloureux qu'elle avait pris brusquement le jour où son père l'avait repoussée, et où elle s'était vue tomber en arrière, dans un abîme,--ce masque d'une minute d'horreur stupéfaite avait laissé pour toujours son empreinte sur le visage. Si petite, elle avait senti passer déjà autour d'elle et sur elle, les éclats d'une passion d'homme, et tout de suite elle avait eu sur son visage quelque chose de la femme. Cela était pénible à voir, douloureux, autant qu'inattendu, mais qui donc y songeait?

François Mitry jugeait que le mieux pour elle était qu'il essayât de l'oublier, car il se sentait prêt à lui être cruel.

L'institutrice se livrait toute à ses grands projets d'avenir, et son égoïsme ambitieux était en train d'étouffer l'espèce de bonté réelle et banale qui était la sienne.

Catri était la femme d'Antoine. Elle avait assez à faire de s'occuper de son mari et des soins de la maison. Elle plaignait Nora, mais ne la voyait que rarement. Et que pouvait-elle? Recoller un jouet cassé, chercher un jouet perdu... Et c'était tout.

Les jouets ne l'intéressaient presque plus, la petite Nora. Elle avait de trop grands chagrins. Elle se nourrissait de sa peine, sans qu'on fît rien pour la distraire. Quand on a près de huit ans, songez donc! on pense, et même beaucoup!

A cet âge-là, en effet, un petit incident est un événement très gros, comme un arbuste paraît un arbre et une prairie haute une forêt. Dans les petits faits, l'esprit se perd comme les petites jambes dans les grandes herbes. Qu'est-ce donc lorsqu'on est, comme le Petit Poucet, dans la forêt véritable ou dans les vrais événements, en face des choses de la vie qui déconcertent les grandes personnes, et qui s'appellent la douleur, l'amour, la mort?

Malheur à l'enfant qu'on a laissé seul en présence de ces mots redoutables. Sa pensée s'étonne, s'effare, revient sur elle-même pour repartir encore à la découverte. Elle se heurte à tous ces murs d'airain derrière lesquels il y a le Mystère, elle s'y meurtrit, et retombe consternée de son impuissance et de sa solitude... «Oh! maman!»

Maman! disait Nora.... Mais il n'y avait plus de maman pour la rassurer d'une caresse, contre tous les infinis.... Les fantômes passaient et repassaient autour de Nora terrifiée, mais elle ne pouvait plus jeter son visage dans la tiède poitrine toujours prête à la recevoir; elle ne pouvait plus sentir sur ses paupières la douceur du corsage finement parfumé, et connu... Et le chaste buste de Mlle Marthe n'inspirait à personne l'envie de s'y réfugier. C'est dans l'oreiller du petit lit que Nora cachait son visage et ses yeux, mais la tiédeur et la souplesse des coussins ne vivaient pas, ne répondaient pas.

Hélas! d'un côté la vie, le monde, l'univers tout entier avec ses nuits, ses jours, ses mystères, ses monstres,--de l'autre une petite fille, mignonne et toute seule....--«Oh! maman, pourquoi es-tu morte?»

Question profonde et légitime. Pourquoi, en effet, est-il permis aux mères de mourir? où iront-ils, de leur pas incertain, les enfants qu'on laisse seuls? comment aborderont-ils, eux si petits, les douleurs, les terreurs de la vie, celles qui rendent faibles les hommes eux-mêmes? Tous les petits abandonnés réfléchissent bien plus que les hommes, car leur pensée naissante, désarmée, n'a pas l'énergie encore et, devant elle, contre elle, se dresse le même univers, aussi terrible et plus menaçant que pour les grandes personnes. Ce drame des petites consciences en formation aux prises avec le mal, le bien, le juste et l'injuste, l'amour et la haine, avec les fantômes qui montent dans les crépuscules, avec ceux qui sortent des tombes,--personne n'y songe, quand les mères n'y songent pas. Les hommes transmettent aux enfants des formules faites pour des hommes, mais la langue intermédiaire qui ferait passer les petits bien doucement d'un âge à l'autre, elle n'est pas inventée encore. Nous laissons les enfants tout seuls.

Seule, elle l'était, Nora; seule dans la maison où l'institutrice la négligeait chaque jour davantage, seule dans le parc, où Jupiter la suivait de son pas large qu'il raccourcissait de son mieux pour demeurer dans les petits pas de l'enfant. Ah! oui, sans Jupiter, il n'y aurait eu que terreur dans le monde pour Nora,--mais la présence de l'amour, même sous la forme d'une bête, suffit à faire contrepoids à toutes les menaces de la nature et de la vie.

Seule aussi, elle allait parfois, au bord de la mer, quand le portail ouvert lui permettait de s'échapper. Elle marchait regardant le sable, y cherchant, de tous ses yeux, de menues coquilles, lançant parfois à la vague un morceau d'écorce de liège que Jupiter lui rapportait avec des bonds de joie et d'orgueil.

Cette plage de Cavalaire est admirable, mélancolique un peu par l'étendue, surtout aux heures du soir. L'arc de la plage sablonneuse n'a pas moins d'une lieue. Ce golfe sans profondeur regarde la pleine mer inexorablement vaste et vide. Au milieu de la plage, la petite caserne des douaniers surveille le large et la côte. La terre, tout de suite, se relève en plaine montueuse, puis en collines superposées, chargées de bois de pins, et surtout de chênes-lièges dont les feuillages sombres, les troncs dépouillés d'écorce, comme ensanglantés, répondent tristement à la solitude, au désert de la plage et de la mer. Cela est mélancolique avec grâce et magnificence. Et l'enfant subissait le charme pénétrant de ces beautés. Un soir elle se trouva loin de la villa; entraînée à la recherche des coquilles, elle arriva jusqu'à la maison de douane. Lorsqu'elle s'aperçut que la nuit descendait, elle revint, en courant presque tout le temps, le long de la mer qui bondissait contre elle. Les petits pieds à chaque pas entraient dans le sable élastique, s'y marquaient, et elle les retirait avec peine. Il semblait que le sable voulait la retenir, l'attacher, pour que la mer puisse la prendre! Elle semblait méchante, la mer; elle sautait, sautait, et elle grondait.... Ah! sans Jupiter!... mais Jupiter était toujours là.

Et puis encore, quand on ne la voyait pas, Nora s'introduisait dans la chambre de sa mère. Elle regardait un à un tous les objets qui avaient appartenu à la morte; elle y touchait, les retournait en tous sens, les baisait. Elle ouvrait la vitrine et elle connaissait tous les trésors de cette chambre. Elle baisait les fleurs desséchées,--levait vers le grand christ un œil plein de questions--faisait revivre en elle le visage de la morte dont le portrait était dans le salon. Et puis aussi, quelquefois, elle regardait--fixement toujours,--cet angle de porte contre lequel elle était tombée... «Oh! maman!»

XVI

Depuis deux mois le père et la fille ne se sont pas vus, et deux mois, pour un petit être, c'est un très long temps. Il y a des semaines que Nora vit, pour ainsi dire, seule. Elle a commencé sa vie à elle. Comme elle sait très bien qu'elle est la petite maîtresse, comme elle se rappelle très bien les intonations avec lesquelles sa maman donnait des ordres à Catri et même à Marthe, elle a pris, en l'absence de son père, un petit ton de commandement et un petit air de supériorité. Elle a entendu une fois Catri la plaindre avec des expressions qui lui ont paru humiliantes: «Cette pauvre enfant, la voilà bien abandonnée, à présent!...» et, pour montrer qu'elle n'est pas à plaindre autant que cela, elle a affecté de l'indifférence avec tout le monde, sauf avec Jupiter qu'elle fait asseoir près de sa chaise, à table. Là, durant les repas, elle a cessé de demander la permission de manger ceci ou cela. Elle dit simplement, nettement: «Donnez-moi des pommes de terre; donnez-moi encore du poulet, Catri;» ou: «Catri, vous oubliez toujours quelque chose: je ne vois pas les salières, aujourd'hui!»

Mlle Marthe, très absorbée par ses perpétuelles réflexions sur l'avenir qu'elle entend se faire à elle-même, a laissé l'enfant, d'ailleurs difficile à gouverner, gagner tout ce terrain presque sans lutte.

--Mais, mademoiselle Nora, lui arrive-t-il de déclarer, on ne fait pas, on ne dit pas ceci ou cela....

--Je veux, moi! réplique Nora.

Et elle continue à faire ce qu'on lui reproche, ou elle répète ce qu'elle disait.

C'est à table surtout que l'air d'importance et d'orgueil de la petite Nora éclate curieusement. Elle occupe la place de sa mère. La place de son père demeure vide, et l'enfant y jette parfois un coup d'œil étrange, vite détourné. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait demander depuis si longtemps? Qu'est-ce que cela veut dire? Il est certain qu'il ne l'aime plus... Pourquoi? C'est injuste... Il est méchant.... Ah! si maman était encore vivante,... elle saurait le lui dire, elle ferait rendre justice à sa petite fille... Eh! bien, Nora se défendra toute seule... Il lui semble quelquefois que sa mère est par là, tout près d'elle, et lui parle et la soutient.....

--Ne trouvez-vous pas, Catri, que Mademoiselle Nora ressemble toujours plus à sa mère?

--En effet, mademoiselle Marthe, cela m'a frappée depuis plusieurs jours... Il y a surtout des moments... Et tenez, en ce moment même...

Nora trône à table, d'un air de petite femme. Jupiter, assis près d'elle, est toujours tourné vers elle, comme l'aimant vers le pôle, et le mouvement continu de sa grosse tête signifie qu'il suit attentivement de l'œil chaque morceau que l'enfant porte de son assiette à sa bouche... Du reste, il n'y tient pas. Pourvu qu'on l'aime, il est satisfait. A la cuisine, il déjeunerait mieux...

XVII

Ce fut deux longs mois après la mort de sa femme, que François Mitry, faible encore, prit, à la salle à manger, son premier repas de convalescent. Depuis quelques jours, il s'efforçait de se faire, comme on dit, «une raison».