Diamant noir

Part 2

Chapter 23,932 wordsPublic domain

Il lut tout, pendant une heure, et relut tout, pendant une autre heure, avec le sentiment de l'ineptie de tout cela, si profond en lui que rien ne s'émut dans son cœur. Il se disait bien qu'il fallait relire et qu'il fallait être convaincu, puisque tout cela était écrit et signé et affirmé cent fois, mais les affirmations qui sortaient de ces papiers à demi noircis étaient si absurdes en regard de l'affirmation contraire que lui donnaient les moindres objets autour de lui, les moindres paroles, les moindres gestes de la morte, inscrits en lui, les traits du visage de Thérèse, le regard des yeux de Thérèse, et aussi son propre amour pour leur fille,--qu'il continuait à être insensible, comme un homme, frappé de la foudre, meurt sans le savoir, et reste, étant mort, dans l'attitude de la vie, sans étonnement ni douleur. Cela était comme si cela n'était pas.

Enfin, las de l'immobilité de sa pensée, il se décida au mouvement, il se leva. Et aussitôt, comme si ce mouvement physique eût déclanché un ressort dans son esprit, il se rappela nettement le ton affectueux avec lequel elle lui parlait de ce Lucien, à l'époque où il avait exigé qu'elle cessât de le voir. Elle disait: «Ce pauvre Lucien!» Et dans son cœur, la voix de la morte, cette voix que nulle oreille ne pourrait plus entendre, dont les vibrations ne pouvaient plus se reproduire, plus jamais, jamais,--cette voix, dans le silence de ce cœur d'homme, résonna comme au temps où l'oreille pouvait en percevoir le son, toute pareille, comme un air musical qui s'éveillerait, juste et précis, dans la mémoire d'un muet, et il entendit les mots: «Ce pauvre Lucien,» si distinctement prononcés, qu'il ressentit, dans les profondeurs de son être, cette vive piqûre, suivie d'un brusque sentiment de détresse,--qui est l'annonce de la jalousie. Il la ressentit comme aux jours où il exigeait de Thérèse l'abandon de son ami Lucien. Et en même temps toute la confiance sortit de son cœur. Son involontaire et mystérieuse résistance aux affirmations répétées des horribles lettres tomba d'un seul coup. Les années d'amour qui protégeaient Thérèse contre tout soupçon--furent oubliées. Son cœur à lui, qui était enveloppé et protégé par ce souvenir comme par une armure, se trouva nu, et le soupçon y entra comme une pointe de fer empoisonnée.

Alors, il lui vint, du fond de la mort, un trouble qui, semble-t-il, ne peut être donné que par la vie. Il éprouva une envie sauvage de voir Thérèse pour l'interroger et la tourmenter, pour l'insulter, pour la frapper peut-être! Mais elle était derrière le grand voile, sauvée dans l'invisible, trompeuse dans l'éternité, à l'abri de lui, hors des passions. Il arrivait trop tard. Elle était dans le lieu où toutes les âmes ont droit d'asile. Il se heurtait à la muraille des tombes. Il n'avait plus qu'à se taire, à subir l'horreur. La morte saisissait le vif, mais lui, il ne pouvait plus rien contre elle. Sa tendresse l'avait accompagnée, caressée par-delà la mort,--mais sa fureur, devant la mort, s'arrêtait impuissante... Le châtiment était impossible!... Et il n'y avait pas à douter; tout n'était-il pas écrit, signé, répété? ici: «je vous aime...», là: «notre faute...», ailleurs: «notre chère enfant, la chère petite», et encore: «ce pauvre diable de mari...», et plus loin: «que voulez-vous! nous étions forcés à cela.» Et les explications suivaient, claires, formelles, abondantes.... Oh! mon Dieu!

Tout à coup, il poussa un hurlement de loup, mit sa tête entre ses deux poings crispés qui arrachaient des touffes de cheveux; ses dents claquèrent; et celui qui avait été fort devant la mort se trouva anéanti devant la trahison.

Son cœur crevait, se regonflait et crevait encore. Il montait, du fond de sa poitrine, d'horribles râles de colosse terrassé. Dans ses yeux tuméfiés, les larmes venaient et ne sortaient pas, comme si elles se fussent brûlées elles-mêmes, et tout à coup elles jaillirent comme jaillit le sang d'une blessure brusquement ouverte....

Toute sa puissance de penser, de comprendre, de sentir, était concentrée sur une chose unique, nouvelle, dont il souffrait éperdument: l'horreur d'avoir cru au mensonge permanent, l'abomination d'avoir fait une idole vénérée, d'une misérable femme....

Il n'y avait plus qu'un mot pour sa douleur, et c'était: «oh! oh!» le monosyllabe triomphant qui exprime les angoisses inexprimables, les terreurs et les stupeurs; «oh! oh! oh!» et pendant une heure il le répéta jusqu'à ce que, par épuisement de ses forces physiques, il ne le laissa plus sortir de ses lèvres qu'à de rares intervalles et sur un ton qui allait s'affaiblissant, se perdant dans les profondeurs innommées de sa conscience....

IX

A ce moment, Nora entra, des fleurs et des verdures tenues à pleins bras. Elle s'arrêta sur le seuil. Derrière elle, apparaissait la bonne grosse tête de Jupiter. Elle regardait son papa et elle vit bien qu'il pleurait. Alors, doucement, elle s'avança vers lui, bien doucement, pour «lui faire peur,» pour lui offrir par surprise tout ce qu'elle avait cueilli dans le parc.... Elle le surprit en effet!.... Elle se jeta contre lui avec le mot caressant murmuré très bas: «papa!» Et lui, croyant s'adresser à l'un des fantômes de son cauchemar, la repoussa, de son bras détendu, si rudement, qu'elle refit en arrière, sur ses petits talons, tout le chemin qu'elle venait de faire dans la chambre.... Elle fut rejetée par une force quasi-surnaturelle.... En reculant, elle voyait son papa, qui s'était mis debout, la regarder d'un œil méchant, et il lui semblait que la distance, toujours augmentée, les séparait pour toujours comme dans les mauvais rêves. Les fleurs, les feuillages, tombaient de ses bras ouverts, de ses mains crispées, jonchant son chemin douloureux dans cette chambre toute pleine encore des affres de la mort; et enfin elle s'abattit contre l'angle de la porte, et resta là sur le parquet, évanouie, le sang coulant de sa pauvre tête, dans ses longs cheveux noirs; et ses yeux s'étaient fermés, et, sur sa bouche ouverte, ce mot expirait: «maman!»

Le colosse, debout, contemplait, avec un œil plein de folie, ce spectacle sans nom.... Jupiter s'était couché près de la petite et léchait son doux visage...

François Mitry frissonna de la tête aux pieds, ramassa l'enfant évanouie, et avec toutes sortes de précautions tendres et de caresses de pitié, la porta dans son petit lit,--mais ce retour à la tendresse était inutile parce qu'elle ne le sentait pas. En revenant à la vie, hors de la présence de son père, elle ne se rappela de lui, et pour jamais, que ce coup, mortel à son âme, avec lequel, au lendemain de la mort de sa mère, il l'avait repoussée de lui, sans qu'elle pût en comprendre la raison.

X

Il avait appelé l'Allemande.

--Faites chercher le médecin.

Et dès que Mlle Marthe fut installée au chevet de l'enfant, il sortit, impatient de retrouver son martyre, d'examiner sa plaie, d'en sonder la profondeur, de l'irriter à loisir dans la solitude. Il s'en alla errer dans les bois et les rochers des alentours.

Hélas! il reconnut qu'il aimait Thérèse morte comme si elle eût été vivante, et même d'un amour plus impérieux, irrité par l'absence. Toutes les tortures de la jalousie, il les éprouvait, exaspéré par la rage de ne pouvoir en faire subir le contre-coup à la disparue. Il lui en voulait maintenant d'être morte, de lui avoir échappé! Cet étrange sentiment lui donnait la peur de devenir fou, mais il ne pouvait s'en défaire. Vivante, il aurait pu la tuer! Elle lui ôtait cet horrible plaisir, et il croyait la voir avec un visage tout changé, avec ce visage que les hypocrites portent sous leur masque et qui sourit en silence d'un air de raillerie et de joie triomphantes. Il la voyait ainsi, dévoilée dans la mort, malignement heureuse d'avoir su tromper si bien jusqu'au bout et d'être hors de son atteinte, au fond du tombeau. Cauchemar sans nom, lutte vaine et terrifiante avec un spectre immobile qui se défend par l'inertie et le silence, par la toute-puissance de l'insaisissable et de la mort!

Il se mit à évoquer tous les souvenirs de leur belle jeunesse, mais il eut beau faire, il n'en reconnut pas deux qui lui permissent le soupçon. Il était forcé d'en revenir aux premiers temps de leur mariage, au goût qu'elle montrait pour ce Lucien, à l'énergie qu'il dut avoir pour éloigner le jeune homme.. «Je t'assure, lui disait-elle, qu'il ne faut pas; c'est pour moi un petit camarade d'enfance. Je l'aime beaucoup, beaucoup.»

... Ah! perfidie féminine! Elle osait prononcer ce mot «_je l'aime_,» le déguiser en le faisant suivre du mot beaucoup, qu'elle répétait comme par complaisance pour le mensonge!... Et Mitry s'exaltait toujours. Et toujours la voix morte revivait dans le vaste silence de son cœur vide, avec des intonations particulières et des nuances qui le faisaient tressaillir... Comment la voix de Thérèse lui survivait-elle ainsi? Cette voix, il l'avait gardée en son cœur bien plus que la forme de la morte. Souvent il ne revoyait le visage qu'imprécis, comme éloigné, fondu déjà dans le vague éternel,--tandis que la voix restait jeune, juste, fixée au contraire pour l'éternité et par elle.

--Ah oui! si au moins elle vivait!... oui, je la tuerais!... mais avant, avant, j'interrogerais, j'entendrais, je verrais, je saurais tout, tout!

L'affreuse curiosité des jaloux le tenaillait. Un chien tirant sur des entrailles de bête dont la peau résiste, s'agite avec des reculs de tout son corps, des saccades et des secouements de tête, pour arracher sa proie par lambeaux. La curiosité jalouse le mordait, l'arrachait ainsi à lui-même, le dépeçait âme et chair. C'était une souffrance atroce de tout son être; le corps se crispait; les orteils se tordaient; un poids étouffait sa poitrine; ses mains contractées s'enlaçaient, se quittaient pour se reprendre. Et, par moment, fermant ses grands poings, il donnait sur son crâne des coups retentissants comme pour fendre sa tête, en faire sortir la bête monstrueuse qui y était entrée et s'y installait. Tout à l'heure, il avait eu un jaillissement de larmes. Les larmes ne venaient plus. Les yeux dilatés s'ouvraient sur un spectacle invisible et, distinctement, voyaient le couple coupable. Impuissante à saisir, dans la réalité, ce qu'il voulait voir, sa curiosité le créait à nouveau, le lui montrait, comme vivant, dans un songe plus cruel que la réalité... Jusqu'à la veille de son mariage, ils l'avaient donc trompé, avec des mots de moquerie comme il y en avait dans ces lettres... On s'embrassait dans l'ombre des corridors, derrière les massifs du jardin de Thérèse,--pendant que lui, le fiancé, était là, à quelques pas, ignorant et naïf, attendant qu'elle revînt, gracieuse, légère, comme empressée, l'œil bien ouvert et bien clair, et, sur les joues, la paix de l'innocence; la pureté dans la ligne suave des paupières abaissées; un sourire d'enfant, oui, d'enfant ignorante de tout, au coin de ses lèvres sur lesquelles l'autre, tout à l'heure, appuyait son baiser... Les baisers, pourquoi cela ne laisse-t-il aucune trace?... Elle les lui apportait invisibles sur sa bouche, mais la sensation de ces baisers devait la suivre! C'est eux qu'elle reprenait, qu'elle aspirait en mordant sa lèvre d'un mouvement habituel, si joli, qu'elle avait... Et telle il l'avait épousée!

Il se rappelait maintenant que ce Lucien était sans fortune, joueur du reste, gaspilleur, viveur,--et les théories de la famille de Thérèse sur la nécessité pour une fille riche d'épouser la fortune. Que lui importaient, alors, des théories qui ne le gênaient en rien? Mais maintenant des paroles lui revenaient qui expliquaient tout..... oui, oui, Lucien était allé jusqu'à lui dire un jour, à lui, François Mitry: «Je suis bien malheureux. J'aime une jeune fille dont je suis aimé. Les parents s'opposent au mariage et les conditions sont telles de part et d'autre, qu'il faudra faire ce qu'ils veulent.» Alors, lui, François, avait répondu qu'une jeune fille qui se laisse marier contre son gré n'est pas digne d'être regrettée.

Et cette jeune fille, voilà que c'était sa Thérèse, à présent! ah! l'horreur, l'horreur! quelle horreur!

Et tout de suite après ce dialogue, peut-être, il était allé, ce Lucien, «ce pauvre Lucien» qu'elle plaignait tant de sa voix chantante,--la saisir dans ses bras, lui dire: «Marie-toi, donne-lui mon enfant, et prends-lui tout; nous nous retrouverons toujours, toujours!...» Mais ils avaient compté sans sa perspicacité! Il n'avait pu, certes, deviner la hideuse vérité antérieure, mais, à peine marié, il avait eu comme un pressentiment, il avait éloigné cet homme..... Le fiancé, oui, on l'avait trompé,--mais le mari, non pas! c'était toujours ça.... oh! les infâmes, oh! les lâches! la hideuse! la gueuse!

Ah! s'il y avait un moyen de douter!..... mais il n'y en a pas, non, pas l'ombre! rien, rien où se reprendre, et cela est vrai!.. Et Nora... croyez donc à quelque chose! Ce petit visage si pur est lui-même un mensonge, un mensonge vivant. J'ai cru y entrevoir parfois--imbécile!--mes propres traits; et il est fait, composé, pétri, avec la chair et le sang de l'autre, avec les baisers de l'autre sur les lèvres de Thérèse!... Misère de nous! Sainte vérité, où te saisir? j'ai pu aimer comme ma chair la chair d'un autre, la presser contre mon cœur comme une part du mien, et c'était le cœur d'un autre! on ne reconnaît pas son sang... Et je l'aimais! et qu'est-elle pour moi? moins qu'une étrangère! une bête d'une autre race qui doit sa vie à la volonté définie de me tromper et d'en rire! Et maintenant, mon existence, ma fortune seront à elle!...

Lucien Houzelot, maître Houzelot.... (Où est-il celui-là? ah! oui, en Amérique depuis huit ans... Encore une preuve!) Maître Houzelot m'a volé ma fiancée, il me volera désormais, tous les jours, ma fortune pour sa fille, l'homme de loi, l'homme de bagne! Voilà pourtant le train du monde; on ne prendrait pas dix sous dans la poche de son voisin,--mais on lui vole sa vie, son travail, son héritage. Le bon jobard, dix ans, vingt ans, toute sa vie, travaille pour l'enfant de l'autre,--mais il reste, cet autre, l'amant, aux yeux du monde, un honnête homme; il n'est pas un voleur, non, il n'est pas au bagne, non, il reste impuni... on le reçoit; les femmes lui sourient encore,--et le mari trime, bûche pour l'enfant de l'autre... Sale race, voleurs! voleurs lâches! voleurs cachés et masqués!... Et toi, l'homme de loi, avocat ou magistrat, tu condamnes, après cela, un voleur pauvre, un affamé qui a eu le courage de voler à ses risques et périls, en pleine rue!... Mais ils la feront sauter, les révoltés, cette société de honte, de lâcheté, d'ordures, de mensonge! Et qu'est-ce que ça peut me faire à moi, maintenant, puisque je n'ai plus d'enfant, plus d'enfant, plus d'enfant!

François Mitry se laissa tomber à la renverse sur les cailloux de la colline, sur les racines nues des grands pins ou des chênes-lièges, et, tout à coup, dans son imagination allumée, il vit Thérèse et Lucien... enlacés....

--Où étaient-ils? où sont-ils? où était-ce? Chez qui, où avaient-ils leurs rendez-vous?...

Et sa pensée s'acheva ainsi:

--Où a-t-elle été conçue, l'enfant, leur enfant que j'ai crue mienne?

En quel lieu étaient les amants, il ne pouvait s'en rendre compte. L'horrible vision ne lui présentait qu'une atmosphère lumineuse, phosphorescente, au milieu de laquelle les amants, couchés, se cherchaient des lèvres....

Alors François se tordit sur la terre rude, sur les cailloux, et son grand corps puissant, secoué de rage et tout sursautant, se mit à rouler la pente de la colline, comme une chose morte ou comme une bête blessée. Çà et là il s'arrêtait, retenu par un tronc d'arbre, par une racine saillante; un sursaut nouveau le rejetait de côté, car il voulait aider cette descente, éprouver longtemps la sensation folle de s'en aller dans un abîme, au fond de la mort peut-être, où il retrouverait ceux qu'il cherchait pour les châtier... sinon ce serait la paix, le repos, l'oubli définitif.

Cette chute affreuse s'arrêta enfin. Elle lui avait fait du bien. Tout meurtri, déchiré, piqué de ronces sur tout son corps, il était ramené par la douleur physique au monde réel; il était forcé de donner malgré lui une part d'attention, même inconsciente, à ses blessures; il avait moins de force pour se créer des chimères. Il se releva un peu calmé.

--On le dit toujours, je n'y voulais pas croire, que toutes les femmes trompent. En bien cherchant, on trouvera toujours le mensonge, la duplicité de la plus pure. Vous voyez cette vierge? (il se mit à rire) _Guarda e passa!_

Il riait méchamment.

--Je vais leur en donner de l'amour, moi, à présent! Elles peuvent être tranquilles.... Ah! elles s'amusent? On s'amusera aussi, à l'occasion!... saletés! saletés!... Et j'en ai une à élever, de ces bêtes malfaisantes! Ça sera du propre, la fille à Lucien!... En voilà une qui saura vite où le diable a fait son feu!

Mais il l'aimait encore, par une douce et vieille habitude... Ses yeux se voilèrent.

--Pauvre petite, murmura-t-il. Ah! la pauvre enfant!...

Alors, il crut l'entendre dire: «Papa!»

Et il rugit en lui-même:

--Non! non! ton père, c'est l'autre. Ce n'est plus moi! Va trouver l'autre!... oh! oh! poursuivit-il parlant tout haut, oh! Thérèse! ma Thérèse! ce n'était donc pas assez d'être morte! tu pouvais donc mourir davantage! je ne t'avais pas perdue par la mort, je le vois bien à présent!... C'est à présent que je te perds! oh! ma Thérèse! ma Thérèse! Oh! Dieu! que tu me fais souffrir, morte!

Il tira de sa poche un portefeuille où il prit le portrait de Thérèse. Il le regarda longuement sans plus penser ni à Lucien, ni à rien d'autre qu'à elle, et tout à coup, lentement,--l'esprit vidé de tout ce qui n'était pas la bonne, la douce, la fidèle Thérèse,--il baisa le portrait en fermant les yeux.

--C'est impossible! murmura-t-il, c'est impossible.

--Et pourtant cela est! reprit-il après un silence.

Alors son esprit s'enveloppa d'un nuage et il s'abattit de tout son long, sans un cri, frappé de congestion cérébrale.

XI

Le médecin avait été appelé de Cogolin, en toute hâte, pour Nora. Il n'arrivait pas.

Dans la chambre de Nora, Mlle Marthe, assise, travaillait. Jupiter était couché sur le tapis, auprès du petit lit où Nora, très pâle, une compresse posée en couronne sur ses grands cheveux, rêvait, attentive à sa pensée embrouillée.

L'enfant, la tête relevée par l'oreiller, regardait d'un œil fixe, démesurément agrandi, dont la paupière ne battait pas. Elle regardait, par la fenêtre ouverte, l'espace bleu, la ligne lointaine où la mer semble finir et recommence invisible. Elle entendait, à travers son rêve, le bourdonnement doux et rythmique de la mer, la respiration des vagues terribles, qui avait moins d'importance pour elle que les grands soupirs du terre-neuve.

La pauvre petite était là, étonnée, vaincue, devant l'incompréhensible: «Papa m'a repoussée de lui. Pourquoi? Jamais je ne l'ai vu avec cet air méchant! qu'est-ce qu'il y a? que va-t-il m'arriver maintenant? est-ce que je suis une petite fille qu'on n'aime plus?»

Quand elle se fut bien répété ces questions, elle cessa de les entendre en elle-même, mais elle demeura dans l'état d'étonnement et d'incertitude que ces questions représentent; et, vaguement, ce qu'il y a de tragique dans les histoires du Chaperon Rouge ou du Petit Poucet, hantait sa mémoire et son cœur.

Pourtant elle ne disait rien. Sans doute, avec ce sentiment de la justice si profond au cœur des petits, elle condamnait son papa et ne voulait pas le trahir, mais si cette idée agissait en elle, c'était dans le mystère de son inconscience enfantine. Sous son farouche silence, il y avait surtout la rage et la fierté du faible injustement frappé. En s'éveillant de l'évanouissement qui avait suivi la chute, elle n'avait pas pleuré.

--Avez-vous mal, Nora? avait dit l'institutrice.

--Oui.

--Où cela?

--Ici.

Et elle portait sur la blessure sa petite main.

--Comment cela est-il arrivé?

L'enfant ne répondit pas. Ses lèvres s'étaient pincées.

--Eh bien?

--J'ai mal, dit Nora.

Mlle Marthe avait pansé l'enfant.

Puis elle avait voulu reprendre la conversation. Mais Catri était survenue.

--Oh! notre petite maîtresse! oh! mademoiselle Nora! Elle est tombée, la pauvre petite!... il ne faut pas la faire causer pour l'instant, mademoiselle Marthe, il faut qu'elle se repose et, si c'est possible, qu'elle dorme.

Mlle Marthe, qui était bonne, et qui était avisée, pensa qu'en effet Nora devait demeurer bien tranquille et que la vérité sur l'aventure serait connue nécessairement. Il n'y avait pas à s'inquiéter là-dessus et sa patience allemande l'engagea à reprendre son ouvrage de broderie.

Nora, sa tête brune sur l'oreiller bien blanc, rêve toujours. Ses paupières ne battent pas. Son œil est toujours fixe. Elle regarde loin, très loin, beaucoup plus loin que la ligne de l'horizon... «Oh! maman!» Elle voudrait tant la revoir, sa mère, mais elle est morte, partie. Morte, elle ne sait pas bien ce que c'est, sinon qu'elle est abandonnée, elle, Nora. Sa mère l'a quittée.... son père aussi. Mais sa mère, mourante, l'embrassait. Et elle a embrassé sa mère morte, tandis que lui, son père..... «Oh! maman!» Et dans les yeux noirs, grands ouverts, de la pâle petite fille, des larmes roulent en silence. C'est en silence qu'elle pleure, afin que Mlle Marthe n'entende pas... Elle est vilaine, Mlle Marthe! L'institutrice, perdue dans sa pensée, est loin de Nora en ce moment. Elle n'entend pas le léger bruit que font, malgré tout, dans le petit lit, le chagrin de Nora, les sanglots qu'elle étouffe, son effort même pour n'être pas entendue. Mais Jupiter comprend, lui, parce qu'il sait aimer.... «On pleure, ici!...» Oui, oui, on ne le trompera pas, Jupiter... La petite maîtresse pleure. Elle est tombée, tout à l'heure, et cela ne s'oublie pas!--Alors, il se soulève, et très lentement il remue sa queue pour dire: «Je suis là, courage!» Puis il se dresse, appuie ses pattes de devant, le plus doucement qu'il peut, sur l'oreiller où il pose enfin sa lourde tête, un peu de côté, avec un air humain, toujours sans rien dire.

--A bas, Jupiter! s'écrie Mlle Marthe d'un ton sévère, presque indigné, lorsqu'elle aperçoit ce spectacle.

Mais Jupiter ne bouge pas. On est si bien là, près de ce qu'on aime!

--A bas, Jupiter!

Nora s'assied sur son lit:

--Non! dit-elle, de sa voix pétillante! Non, je le veux!

Elle étend vers la tête énorme sa petite main, si petite! Et, sous cette main, l'énorme tête ferme les yeux avec un air de ravissement.

--Il faut renvoyer le chien, mademoiselle Nora. Sa place n'est pas dans votre chambre, surtout quand vous êtes malade.

Mlle Marthe est une personne pleine d'ordre et de méthode. Tous les bons principes d'éducation sont formulés, classés, étiquetés, dans sa chaste cervelle.

Elle prononce:

--Les chiens doivent vivre au chenil.

Et elle ajoute:

--Dehors, Jupiter!

--Je le veux, moi! répète Nora, toute vibrante, toute armée pour la résistance.

Une rancune s'éveille chez l'enfant. Elle a été maltraitée. Un besoin de riposte, de colère, de vengeance, gronde dans son petit cœur.

--Je désire ne pas vous contrarier, mademoiselle, surtout dans l'état où vous êtes, mais il faut pourtant m'obéir, insiste Mlle Marthe. Je vais appeler Antoine qui prendra le chien.

--Eh bien, Jupiter le mordra! dit Nora, l'air farouche.

--Comme c'est dans votre intérêt, poursuit la pédante fille, je vais faire ce que j'ai dit.

Elle sonne le valet de chambre.

Antoine arrive.

--Faites sortir Jupiter, commande Mlle Marthe avec beaucoup de dignité.

--Ici, Jupiter! réplique la voix menue de Nora.

Et la queue du chien bat plus vite. Et, sachant très bien ce qui le menace, il fait semblant de ne pas s'en douter; il avance au contraire sa tête sur l'oreiller, seulement un peu, par glissement insensible, comme s'il ne le faisait pas exprès.

--Si mademoiselle Nora ne veut pas... observe Antoine, gêné.