Deux générations

Part 7

Chapter 73,943 wordsPublic domain

Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les nuits sont courtes en cette saison. Ayant aperçu le jour à travers une fente, il se leva, élargit cette fente avec ses doigts et regarda. Il vit une route qui descendait de la montagne, à droite une _saklia_[26] entre deux arbres; un chien noir était accroupi sur le seuil; une brebis, accompagnée de ses agneaux, se promenait en agitant la queue. Il vit descendre de la montagne une jeune Tartare vêtue d’une chemise de couleur, d’un pantalon et d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête était recouverte d’un caftan sur lequel était posée une cruche en fer étamé.

[26] Hutte tartare.

Elle marchait en se dandinant et tenait par la main un tout petit Tartare à la tête rasée, recouvert seulement d’une chemise.

La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare roux de la veille en sortait précisément. Un _bechmett_[27] de soie l’enveloppait. Son poignard était attaché à une ceinture d’argent. Ses pieds étaient nus dans des souliers. Il était coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.

[27] Long manteau oriental.

L’homme s’étira, caressa sa courte barbe rousse, resta un instant immobile, donna un ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.

Deux enfants à cheval se dirigeaient vers l’abreuvoir. D’autres enfants, le crâne également rasé et également vêtus d’une unique chemise, se rassemblèrent et s’approchèrent du hangar.

Ils prirent un long bâton et le passèrent par la fente du mur. Jiline poussa un «ouh!»; les enfants se dispersèrent à toutes jambes en criant. Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.

Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. Il songea:

«Pourquoi ne vient-on pas?...»

Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.

Le Tartare entra accompagné d’un autre, petit et brun, celui-ci.

Les yeux du petit brun étaient noirs et clairs, son teint coloré, sa barbe bien taillée et son air riant. Il était vêtu plus richement que son compagnon. Son bechmett en soie bleue était galonné de passementeries. A sa ceinture était suspendu un grand poignard en argent. Ses souliers étaient rouges et ornés de broderies en argent. Ces souliers, très fins, étaient enveloppés d’autres moins fins. Son grand bonnet d’astrakan était blanc.

Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner comme s’il proférait des injures. Il s’accota au mur et, tourmentant son poignard, il attacha sur Jiline un regard de loup. Le petit brun, vif comme s’il eût été tout en ressorts, s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, sourit, lui tapota l’épaule, baragouina quelques mots en son langage. Tout en clignant de l’œil, et en clappant la langue, il lui disait à chaque instant:

--Un brave _Ourous_[28]!

[28] «Un russe» en tartare.

Jiline ne comprit pas. Il dit:

--A boire... donnez-moi à boire.

Le petit brun continua de rire et de répéter son:

--Un brave Ourous!...

Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de ses lèvres, et fit entendre qu’il avait soif.

Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la la porte et appela:

--Dina!

Une jeune fille accourut. Elle était mince, maigre même, et pouvait avoir treize ans. A sa ressemblance frappante avec le petit brun, on voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle avait les mêmes yeux noirs et clairs et son visage était agréable. Elle était vêtue d’une longue chemise bleue à larges manches et n’avait pas de ceinture. Aux pans, à la poitrine et aux manches, une garniture rouge. Elle portait un pantalon, et ses souliers fins étaient enveloppés d’autres souliers à hauts talons. Un collier entièrement composé de demi-roubles russes ornait son cou. Sa tête était découverte et une longue tresse noire, nouée par un ruban, descendait sur son dos. Au ruban étaient attachés quelques ornements en métal et un rouble d’argent.

Son père lui dit quelques mots; elle partit et revint avec une petite cruche eu fer étamé.

Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula en s’accroupissant de telle manière que ses genoux dépassèrent ses épaules; elle le regardait boire en ouvrant de grands yeux, comme devant une bête fauve.

Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre la cruche, elle fit un bond en arrière comme une chevrette sauvage. Son père éclata de rire et lui donna un ordre. Elle prit la cruche et sortit du hangar en courant. Elle revint presque aussitôt, rapportant du pain sans levain posé sur un plateau de bois. Elle s’accroupit de nouveau et se remit à fixer le prisonnier.

Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant la porte sur Jiline.

Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline:

--Aï-da! patron, aï-da!...

Il ne savait pas le russe non plus.

Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se lever et de le suivre. Il sortit en boitant à cause de l’entrave qu’il avait aux jambes; il vit devant lui un village tartare d’une dizaine de huttes, avec son minaret en forme de tour.

Trois chevaux sellés étaient tenus en bride par des enfants auprès d’une hutte. Le Tartare brun sortit de cette hutte et, de la main, fit signe à Jiline d’entrer.

Toujours souriant et baragouinant, il franchit le seuil et Jiline le suivit.

La salle dans laquelle ils entrèrent était fort convenable. Les murs en étaient badigeonnés d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de couleurs diverses, étaient entassés au fond de la pièce et de riches tapis étaient suspendus aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés des sabres, des fusils, des pistolets, tous en argent. Une niche pratiquée dans un coin de la salle laissait voir un petit poêle au niveau du sol.

La terre battue qui servait de parquet était d’une propreté extrême; un coin de la salle était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient posés des tapis et sur ces tapis des coussins de plume. Cinq Tartares, parmi lesquels le petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, adossés à des coussins de plume; devant eux, étaient placés des plateaux de bois de forme ronde, supportant des crêpes de millet, dans des tasses du beurre fondu, et, dans une cruche, de la bière tartare, de la _bouza_. Ils mangeaient avec leurs doigts.

Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se mettre à l’écart, non sur un tapis, mais sur la terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes à prendre des crêpes et de la bouza.

Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était indiquée, ôta ses souliers, les rangea à la porte à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur le feutre près de son maître qu’il regarda manger avec une bave de désir aux lèvres.

Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, une femme, vêtue comme Dina, entra et emporta le beurre. Elle revint avec un grand baquet et une cruche à goulot étroit. Les hommes lavèrent leurs mains grasses de beurre, puis se mirent à genoux en soufflant de tous côtés et commencèrent à dire leur prière. Ils baragouinèrent ensuite un moment entre eux, et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit en Russe:

--C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant le roux, qui t’a pris... Il t’a donné à Abdoul-Mourad.

Et, indiquant le petit brun, il ajouta:

--C’est lui qui est ton maître, à présent.

Jiline garda le silence.

Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son langage, puis répéta plusieurs fois:

--Bon Ourous?... Soldat ourous...

L’interprète traduisit:

--Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on envoie ici ta rançon. Sitôt l’argent arrivé, tu seras libre.

Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua:

--La rançon est-elle forte?... A combien se monte-t-elle?

Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux et l’interprète traduisit leur réponse:

--Trois mille pièces, dit-il.

--Non, répondit Jiline. Il m’est impossible de payer cette somme.

Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, parla à Jiline comme si celui-ci eût pu le comprendre.

L’interprète reprit:

--Combien peux-tu donner?

Jiline répondit, après avoir réfléchi:

--Cinq cents roubles.

Les Tartares, à cette réponse, se mirent à parler tous ensemble. Abdoul s’emportait contre le roux et criait si fort que l’écume lui en venait aux lèvres.

Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux en clappant de la langue.

Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant de nouveau à Jiline, lui dit:

--Ce n’est pas assez... Abdoul, ton maître, ne s’en contente pas... Il t’a payé deux cents roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait... Il ne peut te mettre en liberté à moins de trois mille roubles... Si tu n’écris pas, on te mettra dans un trou et tu seras fouetté à coups de knout.

«Eh!» pensa Jiline, «avec eux, plus on a peur, pires ils sont.»

Il se dressa vivement sur ses jambes et dit:

--Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut me faire peur, il n’aura pas un seul kopek, car je n’écrirai pas... Je ne vous crains pas, chiens que vous êtes, et je ne vous craindrai jamais.

L’interprète transmit ces paroles aux Tartares qui se remirent à parler tous à la fois.

Après avoir longtemps baragouiné, le petit brun se leva de nouveau et s’approcha de Jiline:

--Ourous, dit-il.--Djiguit, djiguit, Ourous.

En Tartare, djiguit signifie brave.

Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à l’interprète, qui traduisit:

--Donne mille roubles.

Jiline tint bon.

--Je ne donnerai rien de plus que cinq cents roubles... Si vous me tuez, vous n’aurez rien.

La conversation reprit entre les Tartares; ils donnèrent un ordre au Nogaï, qui sortit. Ils continuaient de parler en regardant alternativement la porte et Jiline.

Le serviteur revint, accompagné d’un gros homme. Cet homme était pieds nus et avait les jambes entravées comme celles de Jiline. Celui-ci reconnut immédiatement Kostiline.

On plaça Kostiline à côté de son camarade. Ils se racontèrent leurs aventures. Les Tartares les regardaient silencieux.

Kostiline raconta que son cheval s’était arrêté et que son fusil avait raté. C’était ce même Abdoul qui l’avait capturé.

Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra quelques paroles, que transmit l’interprète.

--Vous appartenez tous deux au même maître; celui qui donnera le premier rançon sera libre le premier.

L’interprète poursuivit, en s’adressant à Jiline:

--Tu t’emportes toujours; ton compagnon est plus sage... Il a écrit chez lui pour qu’on envoyât cinq mille pièces... Aussi sera-t-il bien traité.

Jiline répondit:

--Mon compagnon agit comme il l’entend... Peut-être est-il riche; moi, je ne le suis pas. Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si vous le voulez, tuez-moi; mais alors vous n’aurez rien... Je ne veux pas demander plus de cinq cents roubles.

Un silence.

Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une petite cassette, en tira une plume, du papier et de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait les cinq cents roubles.

--Attends, fit Jiline à l’interprète.--Dis-lui d’abord que nous entendons bien manger, être bien vêtus, demeurer ensemble afin de moins nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser de ces morceaux de bois, conclut-il en montrant ses entraves.

Il regarda Abdoul et sourit.

Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta la réponse de Jiline, et dit:

--Je vais vous faire donner une tcherkeska[29] et des bottes. Vous serez comme des mariés. Je vous nourrirai comme des princes. Si vous désirez vivre ensemble, soit; on vous logera dans le même hangar... Mais je ne puis vous enlever vos entraves, car vous vous enfuiriez. On ne vous les ôtera que pendant la nuit.

[29] Longue redingote à taille.

Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de nouveau l’épaule.

--Toi bon, dit-il.--Moi bon.

Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse afin que la lettre ne parvînt pas.

«Je me tirerai bien d’ici», pensa-t-il.

On emmena les captifs dans le hangar. On leur apporta de la paille de maïs, de l’eau, du pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées prises sans doute sur quelque soldat tué.

A la tombée de la nuit, on leur retira les entraves et on ferma le hangar.

III

Jiline vécut ainsi pendant un mois avec son compagnon de captivité. Leur maître ne cessait de rire en venant les voir.

--Toi, Ivan, bon; moi, Abdoul, bon, répétait-il, tout en continuant à nourrir très mal ses prisonniers. Il ne leur donnait que du pain sans levain fait avec de la farine de millet et cuit en galettes. Souvent, même, la pâte n’était pas durcie par le feu.

Kostiline avait écrit de nouveau chez lui. Il attendait son argent et s’ennuyait. Il restait des journées entières, sans bouger du hangar, à dormir ou à compter le temps.

Jiline, sachant fort bien que sa lettre n’était pas parvenue à son adresse, n’avait pas récrit.

«Où ma mère prendrait-elle l’argent de ma rançon?» pensait-il... «Elle qui vivait plutôt de l’argent que je lui envoyais. Si elle me donnait ces cinq cents roubles, elle serait totalement ruinée... Avec l’aide de Dieu, j’espère m’en tirer.»

En attendant, il se promenait dans l’aoul, examinait, questionnait, cherchant un moyen d’évasion. Le reste du temps, il l’employait à siffloter, à faire des poupées d’argile ou à tresser des brindilles, car il savait tout faire.

Il sculpta un jour une poupée qu’il vêtit d’une chemise de Tartare et la campa sur le toit. Dina aperçut cette poupée; elle appela des jeunes filles qui allaient chercher de l’eau. Elles posèrent leurs cruches et admirèrent avec des rires. Jiline descendit la poupée et la leur tendit. Elles continuaient à rire sans oser s’approcher. Il laissa la poupée à terre et rentra dans le hangar, pour voir ce qu’il adviendrait.

Dina accourut, regarde autour d’elle, saisit la poupée et s’enfuit.

Le lendemain matin, de bonne heure, Dina parut sur le seuil de la saklia de son père; elle tenait sa poupée dans ses bras, elle l’avait vêtue de chiffons de couleurs criardes et la berçait. Une vieille femme sortit en grondant, lui arracha la poupée, la brisa et envoya Dina au travail.

Jiline, alors, confectionna une autre poupée, plus belle que la première, et l’offrit à Dina.

Un jour Dina lui apporta une petite cruche, s’accroupit devant lui et, souriant, lui désignait le récipient.

«Pourquoi est-elle si gaie?» songea Jiline.

Il but, pensant que c’était de l’eau. C’était du lait. Quand il eut fini de boire, il dit:

--C’est bien.

Dina fut transportée de joie.

--C’est bien, Ivan, c’est bien, cria-t-elle.

Elle se leva vivement, battit des mains, lui arracha la cruche et se sauva.

A dater de ce jour, elle lui apportait quotidiennement du lait en cachette. Parfois les Tartares faisaient des fromages avec le lait de leurs brebis. Alors elle en donnait quelques-uns à son nouvel ami.

Un jour que le maître avait tué un mouton, elle lui en apporta un morceau dans sa manche. Elle le jeta devant le jeune homme et se sauva.

Un autre jour, un orage violent se déclara et la pluie fit rage pendant une heure. Les petits ruisseaux se troublèrent, s’enflèrent, tellement qu’aux endroits où, auparavant, l’on passait facilement, l’eau montait jusqu’à trois archines. Le courant était d’une telle force qu’il charriait de grosses pierres. Les torrents s’écoulaient avec un bruit centuplé par les échos de la montagne.

Quand l’orage fut passé, il restait plusieurs flaques d’eau dans le village. Jiline demanda un couteau au patron, tailla un petit bateau dans un morceau de bois, y adapta une roue de plumes et campa deux poupées sur le bateau.

Les petites filles lui apportèrent des chiffons et il habilla les poupées. L’une était un moujik et l’autre une baba. Il posa son bateau sur un ruisseau, la roue se mit à tourner et les poupées à sursauter.

Tout le village fut vite réuni: des enfants, des babas, des hommes accoururent, et tous, clappant de la langue, répétaient:

--Aï, Ourous! aï, Ivan!

Jiline avait vu chez Abdoul une montre de fabrication russe, toute détraquée. Il dit à son maître:

--Donne, je te l’arrangerai.

Il démonta la montre en s’aidant d’un canif, puis il la remonta et la montre marcha.

Abdoul en fut si content qu’il lui donna son vieux bechmett, qui était tout en loques. Jiline n’avait rien de mieux à faire que d’accepter.

«Ce sera toujours bon pour me couvrir la nuit», dit-il.

Jiline eut bientôt la renommée d’un homme universel. On venait le voir des villages les plus lointains. L’un lui apportait un fusil ou un pistolet à réparer, un autre une montre. Son maître lui donna une tenaille, une vrille et une lime.

Une fois même, un Tartare étant tombé malade, on vint à Jiline pour lui demander son assistance. Celui-ci, qui ne savait pas un traître mot de médecine, ne refusa point.

«Peut-être», se disait-il, «le malade s’en tirera-t-il tout seul.»

Il entra dans son hangar, prit de la terre, de la cendre, jeta de l’eau dessus et se mit à pétrir. Il murmura quelques paroles et donna cette boue au malade, qui la but. Par le plus grand des hasards, le Tartare guérit.

Jiline commençait à comprendre un peu la langue du pays, et ceux des Tartares qui étaient déjà habitués à lui l’appelaient tout simplement:

«Ivan! Ivan!»

Les autres continuaient à le regarder de travers.

Le Tartare roux n’aimait pas Jiline. Dès qu’il apercevait celui-ci, son front se rembrunissait et il se détournait ou bien l’injuriait. Il y avait aussi, parmi les Tartares, un vieillard. Cet homme n’habitait pas l’aoul; sa saklia était bâtie au pied de la montagne, et Jiline ne le voyait que quand il se rendait à la mosquée pour prier. Ce vieillard était de petite taille; son bonnet était enveloppé d’une bande de toile blanche; sa barbiche et ses moustaches, coupées court, étaient blanches comme du duvet; son visage était tout ridé et d’un rouge de brique. Son nez était recourbé comme le bec d’un milan, et ses yeux gris étaient méchants. De ses dents il ne restait que deux grosses canines.

Quand il passait, coiffé de son _tchalma_ et s’appuyant sur un gros bâton, il jetait autour de lui des regards de loup affamé. Quand il apercevait Jiline, il grognait et se détournait.

Un jour, Jiline alla se promener vers la montagne pour voir la retraite du vieux. Il descendait un sentier, quand il aperçut un petit jardin enclos d’un mur de pierre. Derrière ce mur, des cerisiers, des pêchers, des abricotiers, et une saklia recouverte d’un toit plat.

Il s’approcha davantage et vit des ruches en paille autour desquelles des abeilles bourdonnaient. Il se haussa sur la pointe des pieds pour mieux voir et ses entraves s’entrechoquèrent avec bruit.

Le vieux, qui était dans son jardin, se retourna. En apercevant Jiline, il poussa un hurlement et, tirant son pistolet de sa ceinture, il fit feu sur l’officier. Celui-ci n’eut que le temps de s’abriter derrière une grosse pierre.

Furieux, le vieillard courut se plaindre chez le maître de Jiline. Abdoul fit appeler le prisonnier et, toujours souriant, lui demanda pourquoi il était allé regarder par-dessus le mur.

--Je ne voulais pas faire de mal à ce vieillard... Je voulais simplement voir comment il vit.

Le vieux, très irrité et montrant ses canines, baragouina quelques paroles d’une voix sifflante et désigna Jiline de la main.

Le jeune homme comprit que le vieux demandait à Abdoul de tuer son prisonnier ou de l’éloigner de l’aoul.

Après avoir bien exhalé sa colère, le vieux s’en fut chez lui.

Le jeune officier demanda à son maître qui était cet homme si fort en colère.

--C’est un grand personnage, répondit Abdoul.--Il était notre premier djiguit... Il a tué jadis beaucoup de Russes. Ç’a été un homme très riche... Il avait trois femmes et huit fils... Ils vivaient tous ensemble dans le même aoul... Un jour les Russes sont venus, ont détruit le village et tué sept de ses fils. Le survivant passa aux Russes... Le vieux se rendit chez les ennemis, fit semblant de se soumettre, vécut pendant trois mois au milieu d’eux, trouva enfin son fils, le tua et se sauva... Depuis, il cessa de guerroyer. Il alla à la Mecque prier Allah. Voilà pourquoi il a le droit de se coiffer du tchalma, car celui qui est allé à la Mecque est hadji et porte le tchalma... Il ne vous aime pas, vous autres... Il m’a demandé de te tuer... Mais je ne le peux pas... J’ai donné de l’argent pour t’avoir... D’ailleurs, je t’ai pris en affection, Ivan, et non seulement je ne voudrais pas te tuer, mais même je ne consentirais pas à te laisser partir si je ne t’avais engagé ma parole.

Il se mit à rire et répéta en russe à plusieurs reprises:

--Toi, Ivan, bon; moi Abdoul, bon.

IV

Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail était très pénible à cause des pierres; il devait souvent les user avec sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large pour donner passage à un homme.

«Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de quel côté me diriger... Mais personne ne voudrait me renseigner.» Un jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit quelle direction l’officier avait prise, il lui cria:

--Ne va pas là!... Mon père l’a défendu... N’y va pas ou j’appelle les gens.

Jiline voulut lui faire entendre raison.

--Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là... Je cherche une herbe pour guérir... Viens avec moi... Avec mes entraves je ne puis pas me sauver... Je te ferai demain un arc et des flèches.

L’enfant accepta et ils partirent ensemble.

A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de peine.

Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi, derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines; un troupeau de chevaux suivait cette route; tout en bas, on voyait un autre aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient dans les nuages.

Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet, dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif.

A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà et là, la fumée des aouls montait.

«Je suis en plein pays ennemi», pensa-t-il.

Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite rivière, un village entouré de jardins; des babas, que l’éloignement rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière.

Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait comme une nappe de fumée étendue sur le sol.

Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine. C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il devait se diriger.

Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la forteresse était bien dans cette direction.

Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles. Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient; l’enfant avait prié Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne pouvait s’arracher à sa contemplation.

Enfin il se décida à rentrer.

«Je sais maintenant par où fuir», songeait Jiline.