Deux générations

Part 8

Chapter 83,886 wordsPublic domain

Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment joyeux; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient sans butin; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs d’inhumation commencèrent.

Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe, sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un seul rang devant le mort.

En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit:

--Allah!

Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula ainsi. Personne ne bougeait.

Le mollah releva de nouveau la tête.

--Allah!

Tous répétèrent:

--Allah!

Et le silence se fit de nouveau.

Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des petites feuilles du platane qu’agitait le vent.

Le mollah fit une prière; on prit le mort et on le porta à bras vers une fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume, mais horizontalement, en forme de caveau.

On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre.

Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre.

Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux.

--Allah! Allah! Allah! firent-ils après une longue pause. Puis tous se levèrent.

Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois fois le front de son fouet et rentra dans sa maison.

Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument; Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta dans la saklia du roux.

Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort.

On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours. Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours.

Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle lune et les nuits étaient sombres.

«Ce soir, pensait Jiline, il faut partir.»

Il fit part de son projet à Kostiline.

Celui-ci s’effraya.

--Comment nous sauverons-nous?... Nous ne connaissons pas la route.

--Je la connais.

--La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte avant le jour.

--Eh bien! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici? Cela ira bien si on envoie de l’argent... Mais si on n’en réunit pas assez... Les Tartares sont irrités, les Russes ont tué un des leurs... Le bruit court que le même sort nous attend.

Kostiline réfléchit un moment et se décida.

--Eh bien! partons, dit-il.

V

Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul.

Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour, mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit.

Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme. Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent.

Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se tut.

De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir:

--Hait!... hait, Ouliachine!

Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux jambes de son ami en agitant la queue.

Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres.

La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le brouillard était blanc comme du lait.

Jiline se leva et dit à son compagnon.

--Eh bien! frère, aï-da![30]

[30] En Tartare: Allons!

Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret.

--Allah! Resmillah! Ilrakhman!

Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée.

Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau; ils s’assirent au pied d’un mur. Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence.

--Et maintenant, à la garde de Dieu!

Ils firent un signe de croix et partirent.

Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais et bas.

On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en consultant les étoiles.

Kostiline le suivait avec peine.

--Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds.

--Ote-les donc, tu marcheras mieux.

Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade.

Jiline lui dit alors:

--Ce n’est rien de t’écorcher les pieds... Tu guériras... tandis que si on nous rattrape...

Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines.

Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à leur droite.

Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.

Eh! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite. Il y a ici un autre aoul; je viens de le voir. Il nous faut revenir et aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt.

--Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout ensanglantés, gémit Kostiline.

--Hé! mon frère, cela guérira... Marche plus légèrement... Comme cela, tiens.

Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la montagne.

Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes ininterrompues.

Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt. Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.

Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent.

Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait point être un homme.

--Quel est ce miracle? se dit-il.

Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un ouragan avec un fracas de branches cassées.

Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui cria:

--C’est un cerf!... C’est un cerf!... entends-tu quel vacarme il fait avec ses bois?... Nous avons eu peur de lui, et lui de nous.

Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient savoir.

Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit.

--Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin... Mes jambes n’en peuvent plus.

Son compagnon l’exhorta.

--Non, reprit-il, je ne puis plus... je ne puis plus.

Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.

--Eh bien! je pars seul, adieu!

Kostiline se leva vivement et marcha.

Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi. On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.

Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha par terre et écouta.

--C’est bien cela... Un cavalier vient dans notre direction.

Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres. Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui chassait une vache devant lui en marmottant.

Le Tartare passa.

Jiline revint près de son compagnon.

--Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons.

Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt.

--Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de forces.

Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur que l’autre en blêmit.

--Ne crie pas... Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre.

Et il se dit, songeur:

«Il est tout affaibli, le malheureux... Je ne puis pas abandonner un camarade.»

Il reprit tout haut:

--Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux pas marcher.

Il mit Kostiline sur son dos.

--Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge.

Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit en marche.

Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit se fit derrière eux; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa langue.

Jiline se jeta dans un fourré; le Tartare tira un coup de fusil dans la direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au trot.

--Nous sommes perdus, frère, dit Jiline.--Ce chien va prévenir les autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite... Si nous ne nous éloignons de trois verstes, nous sommes perdus.

Il songea:

«Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais déjà loin.»

--Va-t’en seul, lui dit Kostiline.--Pourquoi te perdre pour moi?

--Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade.

Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline était exténué.

Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta et déposa Kostiline à terre.

--Laisse-moi me reposer un peu et boire... Puis nous mangerons notre galette... Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent.

Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et, après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens.

Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un chien en arrêt devant eux. L’animal aboya.

Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline, les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs chevaux.

Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares. Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le chemin de l’aoul.

Abdoul ne soufflait mot; son éternel sourire avait disparu. Ils arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue.

Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet.

Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la montagne, et commencèrent à délibérer.

Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.

Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et n’entendait pas perdre son argent.

Le vieux répliqua:

--Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car c’est un péché que de nourrir des Russes... Il faut les tuer.

Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit:

--Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai mourir tous deux sous le fouet... Et si tu te hasardes encore une fois à fuir, je te tue comme un chien... Écris une lettre, et écris-la bien.

On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.

On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit.

VI

A partir de ce jour, la vie leur fut rendue beaucoup plus dure. On ne leur ôtait plus leurs entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On leur jetait de la pâte crue comme à des chiens et on leur descendait de l’eau dans une cruche.

Leur fossé était puant et humide: Kostiline en tomba tout à fait malade, son corps enfla et des douleurs lui vinrent. Il passait son temps à dormir et à gémir.

Jiline était triste. Il voyait que cela tournait mal et ne voyait guère comment il sortirait de là.

Il avait commencé à creuser la terre, mais, outre qu’il ne savait où cacher ses déblais, Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.

Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la liberté, une galette lui tomba inopinément sur les genoux, puis un autre, puis des cerises. Il leva la tête et aperçut Dina. Elle le regarda en souriant et se sauva.

Jiline songea:

«Si Dina pouvait m’aider à fuir...»

Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile et se mit à modeler des poupées. Il fabriqua des hommes, des chevaux, des chiens, et se dit:

«Quand elle viendra, je les lui jetterai.»

Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline entendit un bruit de chevaux; il vit les Tartares réunis près de la mosquée et discutant avec animation. Ils parlaient des Russes. La voix du vieil hadji dominait les autres. Jiline ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, mais il devina que les Russes étaient tout près, que les Tartares délibéraient de défendre l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs prisonniers.

Le bruit des discussions cessa tout à coup. Puis un léger frôlement se fit entendre. Jiline leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête enfoncée entre ses genoux, penchée de manière que son collier pendait au-dessus de la fosse. Ses petits yeux brillaient comme des étoiles. Elle retira de sa manche deux galettes au fromage et les jeta à l’officier.

--Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt? lui demanda Jiline. J’avais fait des jouets pour toi... Tiens, les voilà.

Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines qu’il avait confectionnées pour elle.

Mais elle fit de la tête un signe négatif.

--Je n’en veux pas, dit-elle.

Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit:

--Ivan, on veut te tuer.

Et elle esquissa les gestes de couper la gorge de quelqu’un.

--Qui veut me tuer?

--Mon père; les vieux le lui ont ordonné... Moi, je te plains.

--Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi un long bâton.

Elle fit signe que c’était impossible.

Jiline joignit les mains comme pour la supplier.

--Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi un bâton.

--Non. On s’en apercevrait à la maison.

Et elle disparut.

Jiline fut songeur toute la soirée.

«Que vais-je devenir?» se disait-il.

Il regarda le ciel; tout était calme. Les étoiles pointaient déjà, mais la lune n’avait pas encore apparu. Le mollah monta au minaret et lança son appel.

Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant plus que la jeune fille revînt.

Quelques morceaux d’argile lui tombèrent sur la tête et le réveillèrent en sursaut. Il jeta les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre une longue perche.

Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers lui. La perche était solide; il l’avait vue quelques jours auparavant sur le toit d’Abdoul.

Il leva la tête: Les étoiles étincelaient très haut dans le ciel. Au bord du fossé, les yeux de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle se pencha davantage et lui dit à voix basse:

--Ivan, Ivan!

Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur à parler doucement.

--Qu’y a-t-il?

--Tous sont partis. Il ne reste que deux hommes dans l’aoul.

--Eh bien! Kostiline, dit le jeune homme à son compagnon, essayons pour la dernière fois... Je vais t’aider.

Kostiline ne voulut même pas entendre parler d’une nouvelle évasion.

--Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de sortir d’ici... Où irais-je, moi qui n’ai même plus la force de me retourner?

--Eh bien! adieu, alors.

Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la perche, recommanda à Dina de la tenir solidement, et se mit à grimper. Deux fois il retomba, gêné par ses entraves. Kostiline lui fit la courte échelle et, enfin, il atteignit le bord de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa chemise de toute la force de ses petits poignets en riant de contentement.

Jiline attira la perche à lui et dit à Dina:

--Reporte-la à sa place, car si on la trouvait ici, tu serais battue.

Dina partit, en traînant la perche, et Jiline descendit la montagne. Quand il fut dans le vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le cadenas était solide et il ne put en venir à bout.

Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant la montagne. C’était Dina.

--Donne-moi la pierre, dit-elle.

Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas à coups redoublés. Mais ses petits doigts étaient minces comme des brindilles. Elle jeta la pierre et fondit en larmes.

Le jeune homme frappa de nouveau avec une énergie désespérée. Dina, penchée sur lui, lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme une lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune qui se levait.

«Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné la forêt avant le lever de la lune», pensa-t-il.

Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses entraves.

--Adieu, Dinouchka, dit-il.--Je ne t’oublierai de ma vie.

Dina le retint et chercha les poches du jeune homme pour y mettre quelques galettes.

--Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te fera des poupées, à présent? ajouta-t-il en caressant la tête de l’enfant.

Dina, cachant son visage en pleurs dans ses mains, monta la colline avec l’agilité d’une chevrette. On n’entendait, dans l’obscurité, que le tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient parmi ses cheveux épars.

Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas et le tint dans sa main pour éviter de faire du bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque instant du côté où la lune allait se lever. Il reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à aller droit devant lui l’espace de huit verstes. Seulement, il lui fallait être arrivé à la forêt avant que la lune parût. Comme il traversait le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. Un côté de la vallée s’éclairait de plus en plus et l’ombre de la montagne se retirait de plus en plus vers lui.

Jiline marchait toujours dans l’ombre; il se hâtait, mais la lune allait plus vite que lui. Il la voyait déjà poindre au sommet de la montagne. Il était sur le point d’atteindre la forêt quand la lune émergea complètement. Tout devint clair comme pendant le jour. On distinguait toutes les feuilles sur les arbres. Il faisait calme et clair dans la montagne; un silence de mort régnait. On n’entendait que le petit ruisseau murmurer au fond de la vallée.

Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré personne. Il choisit un endroit bien sombre et se reposa un instant en mangeant une galette. Il chercha ensuite une pierre et se mit de nouveau à frapper sur son cadenas. Il se meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors il se leva et poursuivit sa route. Au bout d’une verste, il était déjà exténué, bien qu’il se fût arrêté tous les dix pas.

«Que faire»? pensait-il. «Je me traînerai tant que j’aurai de forces... Car, si je m’assieds, je ne me relèverai plus... Certes, je n’atteindrai pas la forteresse cette nuit... Dans la journée je me reposerai et, à la tombée de la nuit, je me remettrai en route.

Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra que deux Tartares à cheval. Mais, les ayant entendus venir de loin, il eut le temps de les éviter.

Cependant la lune pâlissait, le brouillard du matin tombait et le jour n’allait pas tarder, et Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.

«Eh bien!» se dit-il, «je ferai encore une trentaine de pas... Je m’installerai dans un fourré et je m’y reposerai.»

Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il était à la lisière de la forêt.

Le jour était venu. Devant lui se voyaient, comme sur la paume, et les steppes et la forteresse. A gauche, tout près de la montagne, étaient allumés des feux autour desquels se tenaient des gens.

Jiline regarda plus attentivement et vit luire des fusils de Cosaques et de soldats russes.

Transporté, il rassembla ses forces et commença à descendre de la montagne.

«Que Dieu me garde!» fit-il. «Si dans cet endroit découvert un Tartare à cheval m’apercevait, bien que je sois près des nôtres, je ne lui échapperais pas!»

Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à sa gauche, sur une colline, trois Tartares. Ils étaient à deux déciatines de lui. En l’apercevant, ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui battit. Il agita ses mains au-dessus de sa tête et cria de toutes ses forces:

--Frères, au secours! frères!

Les Russes l’entendirent et des Cosaques à cheval partirent au grand galop pour couper la route aux Tartares.

Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares s’approchaient de plus en plus.

Jiline rassemblant ce qui lui restait de force et tenant ses entraves dans sa main, courut tout éperdu dans la direction des Cosaques en multipliant les signes de croix.

--Frères! frères! frères!

Les Cosaques étaient une quinzaine environ. Les Tartares eurent peur. Ils s’arrêtèrent et Jiline atteignit enfin les cavaliers.

Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il était et d’où il venait.

Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait en répétant:

--Frères! frères!

Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, l’autre du kacha[31], un troisième de la vodka.

[31] Gruau cuit.

On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir brisé ses entraves.

Les officiers le reconnurent et l’amenèrent à la forteresse. Les soldats, joyeux, se réunirent chez Jiline.

Il leur raconta comment il avait été pris par les Tartares et termina son récit en disant:

--Voici fini mon voyage chez moi--et mon mariage. Décidément, ce n’était pas ma destinée.

Et il resta à l’armée du Caucase.

Kostiline fut racheté, un mois après, pour cinq mille roubles. Quand il revint, il était mourant.

1056.--Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (BLAIS, ROY et Cie), 7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13.