Part 6
«Je m’imagine», poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, «je m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien remarqué qu’elle t’a plu... Mais tu n’es pas capable de comprendre cette créature simple et honnête... Il te faut, à toi, une Mina et des épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu.»
Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui devenait chaque jour plus pénible et plus injuste.
--Où vas-tu? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se diriger vers la porte.
--Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre.
--C’est étrange, pensa Polozov.
Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur.
Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa fille adoptive, se retirait dans sa chambre.
Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit. Son chat préféré entra doucement dans la chambre; Anna Fedorovna se mit à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir.
«C’est le chat qui me tient éveillée», se dit-elle en chassant l’animal, qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre, apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils et la «préférence» qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme, puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte.
Oustiouchka se remit à ronfler...
«Non, ce n’est plus maintenant comme jadis... Ce ne sont plus les mêmes gens... L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi... et je le méritais bien... Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais... heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour... L’autre, par exemple, me disait à genoux:--Que veux-tu que je fasse? Je me tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais.--Et il se serait tué si je le lui eusse ordonné.»
Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza, pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère...
* * * * *
Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment, étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect: une vieille mère capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si douce, tout cela lui parut soudain n’être _pas tout à fait cela_. Cela devenait _ennuyeux_ et _inutile_. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit tout à coup:--Sotte, petite sotte!... Pendant vingt ans tu n’as vécu que de niaiseries; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur.
Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile, qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées? Ce n’était certes pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au contraire, il lui déplaisait; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée. Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte.
«Non, ce n’est pas cela», songeait-elle.
Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence augmentait encore la majesté introublée de la nature... Elle le voulait, cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et basses.
Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent, elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler avec joie et répandre sans compter.
Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les seuls possibles...
«Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus... plus jamais?... Est-ce réellement vrai?»
Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course vagabonde vers la lune.
«Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune, alors cela sera», pensa-t-elle.
Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit; le sommet des tilleuls restait éclairé; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres, apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la terre humide et des lilas en fleur.
«Non, ce n’est pas vrai», dit-elle pour se consoler. «Mais si le rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et il ne faudra pas me désespérer pour cela.»
Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée.
A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque fois le jardin dans l’obscurité.
Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la surface miroitante de l’étang.
Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine.
Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui étreignit la poitrine; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle s’endormit ainsi les yeux humides.
Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri, se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la lune, elle sortit en courant de la chambre.
VII
C’était bien le comte.
La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin.
«Quel sot je suis! répétait-il.--Je lui ai fait peur... Il fallait y aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit que je suis!»
Il s’arrêta et tendit l’oreille: Le gardien entra dans le jardin par une petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang.
Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer lui revint à la mémoire: ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche; à plusieurs reprises, en entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre; exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à venir au rendez-vous; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous.
Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir; aussi s’était-il décidé à s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau; et, au bout d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait touché la main.
Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en faisant crier la petite porte du jardin.
La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à présent de pouvoir recommencer; il n’eût plus agi si stupidement.
... «Quelle charmante fille!... tant de fraîcheur!... Charmante! charmante!... Et je l’ai laissée échapper... Animal que je suis!»
Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls.
Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants; une sorte de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son agitation.
L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les feuilles argentées murmuraient entre elles.
Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair.
«Dieu! quelle nuit! quelle belle nuit!» pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante du jardin.
«Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie... Quelle charmante fille!... Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée...»
Ses pensées s’entremêlèrent alors; il se voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la chère Mina.
«Quel imbécile je suis!... Il était si simple de la prendre par la taille et de l’embrasser!...»
Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre.
Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte.
--Tu ne dors pas? demanda celui-ci.
--Non...
--Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé?
--Eh bien?
--Non, mieux vaut ne rien te dire... ou plutôt, si!... recule-toi un peu.
Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en souriant sur le lit de son camarade.
--Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous.
--Que dis-tu? s’écria Polozov en sursautant.
--Écoute...
--Comment cela? Et quand?... C’est impossible!
--Voilà... Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique; tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais... Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit.
--Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention.
--Voilà ce que je ne sais pas... Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup... cela, je l’ignore... Mais il s’en est suivi une affaire très désagréable... J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte en souriant avec mépris lui-même.
--Mais où étais-tu donc?
Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses hésitations dans le jardin, sous la fenêtre.
--J’ai gâté moi-même mon affaire... J’aurais dû avoir plus d’audace... Elle a jeté un cri et s’est enfuie.
--Alors, elle a crié et s’est enfuie? interrogea le sous-lieutenant avec un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur lui une si forte influence.
--Oui... Et maintenant, il est temps de dormir.
Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance et la décision.
--Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.
--Rêves-tu? répondit tranquillement le comte.--Qu’y a-t-il? sous-lieutenant Polozov.
--Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme! cria Polozov en sautant à bas de son lit.
VIII
Le lendemain l’escadron quittait le village. Les officiers partirent sans avoir fait leurs adieux aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient pas. A la première halte, on décida de se battre; mais le capitaine Schultz, un bon camarade, un excellent cavalier, aimé de tout le régiment, choisi par le comte comme témoin, arrangea cette affaire de telle façon que non seulement on ne se battit pas et que tout le monde au régiment ignora ce qui s’était passé, mais qu’encore Tourbine et Polozov, sans continuer d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, se tutoyèrent comme par le passé et se virent aussi fréquemment qu’auparavant à table et au jeu.
LE PRISONNIER DU CAUCASE
I
Un officier servait dans l’armée du Caucase, il se nommait Jiline.
Un jour il reçut une lettre de sa vieille mère.
«Je suis déjà vieille, lui écrivait-elle, et je voudrais, avant de mourir, revoir mon fils chéri. Viens me faire tes adieux, m’enterrer et, avec l’aide de Dieu, tu retourneras à ton service. Je t’ai trouvé une fiancée. Elle est intelligente et bonne, et l’argent ne lui manque pas; si elle te plaît, tu pourras démissionner et rester avec nous ici pour le restant de tes jours.»
Jiline réfléchit:
«En effet, ma mère décline... Peut-être ne la reverrai-je plus... Allons donc la voir et, si celle qu’elle a choisie me plaît, je l’épouserai... Pourquoi pas?...»
Il obtint un congé de son colonel, fit ses adieux à ses camarades, offrit à ses soldats quatre seaux de vodka et fit ses préparatifs de départ.
On était alors en guerre au Caucase. Les routes étaient dangereuses, non seulement la nuit, mais encore le jour. Si quelque Russe s’éloignait de la forteresse, les Tartares le tuaient ou l’emmenaient dans la montagne. Deux fois par semaine, les voyageurs, escortés par des soldats, franchissaient la distance qui séparait les forteresses russes; on plaçait les voyageurs au milieu de l’escorte.
C’était en été. Le convoi se réunit hors des fortifications; les soldats chargés de l’accompagner vinrent se placer en avant et en arrière des voitures et l’on se mit en route.
Jiline était à cheval, et la voiture contenant ses effets faisait partie du convoi.
L’étape était de vingt-cinq verstes. L’_oboze_[24] marchait avec lenteur: tantôt c’étaient les soldats qui faisaient une halte, tantôt une roue se détachait, tantôt c’était un cheval rétif qu’il fallait contraindre à marcher, et tous s’arrêtaient et attendaient.
[24] Convoi de charrettes.
Le soleil avait accompli déjà la moitié de sa course et l’oboze n’était guère qu’à mi-chemin. La poussière et la chaleur étaient excessives et les voyageurs n’avaient rien qui pût les abriter ou les rafraîchir: une steppe complètement dénudée; pas un seul arbre, pas même un arbuste sur la route.
Jiline, qui était en avant de l’oboze, s’arrêtait de temps en temps pour permettre à ses compagnons de route de le rejoindre. A la fin, il perdit patience, et, en présence de ces arrêts répétés trop fréquemment, il se demanda s’il ne ferait pas mieux d’atteindre l’étape tout seul.
«J’ai un bon cheval», pensait-il. «Si je rencontrais des Tartares, je pourrais toujours leur échapper.»
Il arrêta sa monture et se prit à réfléchir. Irait-il seul ou continuerait-il à s’impatienter en avant de l’oboze?
Un officier, également à cheval, piqua des deux et rejoignit le jeune homme. Cet officier se nommait Kostiline; il avait un fusil en bandoulière. Quand il fut auprès de Jiline, il lui dit:
--Partons seuls, Jiline. Je suis à bout de forces, tant j’ai faim et tant la chaleur m’accable.
Il faut dire que Kostiline était un homme lourd, gros, rougeaud. La sueur l’inondait.
Jiline réfléchit un instant puis répondit:
--Ton fusil est-il chargé?
--Oui.
--Eh bien! allons... Mais à une condition... C’est que nous ne nous séparerons pas.
Ils partirent en avant. Ils allaient sur la steppe en devisant, non sans jeter des regards autour d’eux. On voyait de très loin.
Mais quand ils eurent quitté la steppe, la route s’encaissa entre deux montagnes.
Jiline dit à son compagnon:
--Il faudrait escalader cette montagne et explorer les environs. Autrement, on pourrait nous surprendre à un détour.
--Qu’y a-t-il à regarder? fit Kostiline.--Allons toujours.
Jiline ne l’écouta pas.
--Non, dit-il. Attends-moi ici, je vais jeter un coup d’œil.
Il monta au sommet. Son cheval, acheté cent roubles dans un troupeau de poulains, était un vrai coursier de chasse. Dressé par son maître, il était plein de fougue; il fut en quelques instants sur la crête de la montagne.
A peine Jiline y était-il qu’à la distance d’une déciatine à peine, surgirent une trentaine de Tartares à cheval.
Il tourna bride aussitôt. Mais les Tartares l’avaient aperçu. Ils se mirent à sa poursuite en brandissant leurs fusils.
Jiline descendit la montagne de toute la vitesse de son cheval en criant à Kostiline:
--Arme ton fusil!... vite!...
Lui, ne comptait que sur son cheval:
«Ma petite mère», fit-il mentalement, «porte-moi et ne fais pas de faux-pas, ou je suis perdu... Si j’arrive à temps au fusil de Kostiline, ils ne m’auront pas.»
Mais Kostiline, au lieu d’attendre son camarade, fila de toute la vitesse de son cheval dans la direction de la forteresse. Il fouettait sa bête à tel point, de l’un et de l’autre côté, qu’on ne distinguait, dans la poussière qui l’enveloppait qu’une croupe fuyante et qu’une queue ondoyante.
Jiline vit alors que son affaire se gâtait. Le fusil étant parti, il ne lui restait pas grand chose à tenter avec un sabre. Il tourna son cheval dans la direction du convoi et essaya de s’échapper par la fuite. Mais six Tartares prirent la colline en biais et vinrent lui couper la retraite. San cheval était bon, mais les leurs étaient meilleurs; de plus ils avaient gagné de l’avance en coupant à travers la pente de la montagne. Il voulut tourner bride, mais son cheval était si lancé qu’il refusa la manœuvre et vint donner droit sur les Tartares.
L’un d’eux, porteur d’une barbe rousse, montait un cheval gris. Il se tenait en avant de ses compagnons. Il hurla en montrant ses dents et arma son fusil.
«Je vous connais, démons... Si vous me prenez, vous me mettrez dans un trou et vous me fouetterez de vos knouts... Mais vous ne m’aurez pas vivant...»
Jiline était petit, mais brave. Il tira son sabre et lança son cheval sur le Tartare roux en pensant:
«Ou je t’écraserai de mon cheval, ou je te hacherai de mon sabre.»
Mais à ce moment plusieurs coups de fusils retentirent. Le cheval de Jiline tomba et la jambe du jeune officier se trouva prise sous le corps de l’animal.
Jiline voulut se relever, mais déjà deux Tartares puants étaient sur lui et lui maintenaient les mains derrière le dos. Il fit un soubresaut et renversa les deux Tartares. Mais les trois autres étaient descendus de cheval et l’assommaient à coups de crosses sur la tête. Sa vue se troubla; il chancela. Ils le saisirent alors, tirèrent des cordes de leur selle, lui attachèrent les mains et l’entraînèrent vers les chevaux. On lui arracha sa casquette, on lui retira ses bottes, on le fouilla, on lui prit son argent et sa montre et on lui déchira ses habits. Jiline regarda du côté de son cheval; il vit le pauvre animal étendu sur le côté, gigotant sans pouvoir faire reprendre le sol à ses pieds. Un sang noir coulait à torrents d’un énorme trou au front, la poussière en était trempée sur une archine de surface.
Un Tartare s’approcha du cheval et lui ôta sa selle. La pauvre bête se débattait toujours. L’homme tira son poignard et lui coupa la gorge. Un sifflement se fit entendre, le cheval tressaillit, se raidit et demeura immobile. Les Tartares enlevèrent le reste du harnachement.
On hissa Jiline en croupe du Tartare roux à la ceinture duquel, pour qu’il ne tombât pas, on l’attacha avec une courroie de cuir, et on l’emmena dans la montagne.
Jiline se balançait et heurtait à chaque instant de son visage le dos puant du Tartare. Il ne voyait devant lui que ce dos large, surmonté d’un cou musculeux et d’une nuque rasée, bleuie, sous le bonnet en peau de mouton.
Le crâne de Jiline était tout meurtri et le sang lui coulait sur les yeux. Il ne pouvait s’asseoir plus commodément sur le cheval ni essuyer le sang qui l’aveuglait. Ses mains étaient liées si étroitement qu’il en avait les clavicules endolories.
On alla ainsi de montagne en montagne; on traversa une rivière à gué, puis on déboucha sur la grande route entre deux collines.
Jiline tâcha de voir où on le menait, mais ses paupières étaient collées par le sang et tout mouvement lui était interdit.
La nuit vint. On traversa encore un ruisseau et l’on gravit une montagne pierreuse. Alors on vit une fumée et un aboiement se fit entendre.
On était arrivé dans un aoul[25].
[25] Village tartare.
Les Tartares descendirent de cheval. Des enfants se rassemblèrent et entourèrent Jiline. Ils lui jetaient des pierres en poussant des cris joyeux.
Les Tartares dispersèrent les enfants, descendirent Jiline et appelèrent un serviteur.
Il vint. C’était un Nogaï aux pommettes saillantes, vêtu seulement d’un pantalon et d’une chemise toute déchirée qui laissait voir sa poitrine. Le Tartare lui dit quelque chose. Le Nogaï disparut et rapporta presque aussitôt deux morceaux de bois munis d’anneaux de fer s’ouvrant à clé.
On délia Jiline, on passa ses jambes dans les anneaux, qu’on referma à clé, et on le poussa dans un hangar dont on ferma la porte sur lui.
Le jeune homme tomba sur la litière des chevaux. Il resta quelque temps immobile, tâta dans l’obscurité et, trouvant une place mieux garnie de fourrage, il s’y étendit.
II