Deux générations

Part 5

Chapter 53,868 wordsPublic domain

Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes, mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé et demeura pensive.

«Ah! comme le temps, comme le temps passe», se disait-elle à voix basse.--«Y a-t-il donc si longtemps de cela... Je le vois à présent comme autrefois... Quel espiègle il était!»

Des larmes lui montèrent aux yeux.

«Voici Lizanka, à présent... Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais à son âge... Elle est jolie, mais ce n’est pas cela...»

--Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de _mousseline de laine_.

--Est-ce que vous les invitez, maman?... Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la pensée de voir les officiers la troublait...--Mieux vaut ne pas les inviter, maman, répéta-t-elle.

En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.

--Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en caressant les cheveux de sa fille. Elle songea:

«Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps... Non, Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi!...»

En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa fille... Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage avec le comte... Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer beaucoup, beaucoup pour sa fille... Elle eût voulu revivre encore une fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.

Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée aux hôtes.

--Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur... Le feu comte était un véritable hussard... Nous allons voir... nous allons voir.

Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur chambre.

--Eh bien! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards?

--Évidemment nous sommes mieux ici... mais nous sommes les obligés des maîtres de cette maison...

--Quelle bêtise!... Il faut partout se conduire d’une manière pratique... Ils sont charmés, j’en suis sûr... Garçon! cria le comte, demande quelque chose pour voiler cette fenêtre; sans quoi il y aura ici un courant d’air cette nuit.

A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou qu’il l’avait injurié? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.

Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le logement qu’on lui avait fait donner.

--Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte...

Il allait dire: «Votre Excellence», ayant perdu l’habitude de parler à des personnages. Il reprit.

--La maison de ma sœur est petite... Pour ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.

Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune officier, il sortit de la chambre.

La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa maîtresse; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne prendraient pas volontiers du thé.

Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y en avait dans la maison, du xérès.

L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine; il chantait les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.

Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir; elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que «pour vous, mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui... Seulement, il ne s’occupait que de moi... Vous voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi des gens du monde».

A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.

--Eh! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna... Liza, occupe-t-en, ma chérie.

Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du beurre frais; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes hachées.

--Et pour le xérès, comment faire?... Vous en reste-t-il, mon frère?

--Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.

--Comment, non! Que buvez-vous donc avec le thé?

--Du rhum, Anna Fedorovna.

--N’est-ce pas la même chose?... Donnez de votre rhum... C’est toujours la même chose... Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère; ce serait préférable... Ils ne s’en offenseront pas, je pense.

Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de l’amener.

Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de _gros-gros_ et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle était très agitée; il lui semblait que quelque chose d’inattendu l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son âme.

Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.

Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant; elle n’en doutait pas.

S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché, tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.

Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.

Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.

--Viens-tu? dit-il à Polozov.

--Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant.--_Ils feront des frais pour nous recevoir[22]._

[22] En français, dans le texte.

--Sottises!... Au contraire, cela les rendra heureux... D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements... La demoiselle est jolie... Viens, dit le comte en français.

--_Je vous en prie, messieurs_[23], dit le cavalier pour faire entendre que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient les officiers.

[23] En français, dans le texte.

IV

Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance extraordinaire avec son père; puis elle lui présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.

Personne ne faisait attention au sous-lieutenant; dans sa timidité, il s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.

L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en prenant le thé, fumait son cigare; Liza se retenait à grand’peine de tousser; il était très aimable et causait avec animation. Il interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs: il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.

Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les posait tout près des hôtes; elle n’était pas encore remise de son agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.

Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait; et, même, à la troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés, mais rien de plus, rien d’exceptionnel.

Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve; alors elle sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta un peu.

«Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là», pensait-elle.

V

Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle et reprit sa place habituelle.

--Vous voudriez peut-être vous reposer, comte? demanda-t-elle.

Sur une réponse négative elle reprit:

--Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes?... Jouez-vous aux cartes, comte? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie...

--Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier... Faisons donc la partie ensemble... Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur?

Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs aimables hôtes.

Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui servaient à Anna Fedorovna.

--Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes? demanda l’oncle.--Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie. Elle nous gagne toujours.

--Comme il vous plaira... dit le comte.

--Eh bien! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes... Qu’ils me gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.

«Peut-être vais-je gagner», pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir joueuse passionnée.

--Voulez-vous?... Je vais vous apprendre à jouer avec les _petits tableaux_, avec _misère_, c’est très amusant.

Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le monde.

L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près comme le boston... Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que tout cela était parfaitement clair pour elle.

Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi, déclara _misère_! et resta avec six. Elle se troubla, sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée. Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte, grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs grossières que commettait le jeune officier.

Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes marinées; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.

De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle acheta jusqu’au sept; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait désorientée.

--Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour dégager sa mère de cette situation risible.

--Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard effaré sur sa fille.--Je m’y perds...

--Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement ce que sa mère avait dû perdre.--Vous perdrez beaucoup si vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.

--Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier conversation avec elle.

--Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque? demanda Anna Fedorovna en regardant tout le monde.

--Je ne sais pas comment nous jouons... Je ne sais pas compter en roubles de banque, dit le comte.--Quelle somme fait un rouble de banque?

--Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se sentait en veine.

Anna Fedorovna ordonna d’apporter _du mousseux_, but elle-même deux verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied sous la table; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle laissait voir des pertes qu’elle avait faites; on constata, à la fin de la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.

--Cela fait neuf roubles en billets de banque? demanda-t-elle à plusieurs reprises.

Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes; il fallut que son frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.

Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il faisait.

Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.

--Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme pour dire quelque chose.--J’en suis honteux.

--Vous avez inventé des tableaux et des misères... Je ne connais pas cela. En billets de banque, combien ai-je perdu? demanda-t-elle encore.

--Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur.--Payez donc, ma petite sœur... payez donc.

--Je vous les donnerai... mais vous ne m’y prendrez plus... Je ne les regagnerai de ma vie.

Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en billets de banque.

Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle avait perdu.

Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre ouverte.

Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute différente de celle qui venait de la maison.

La pleine lune avait perdu ses teintes dorées; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang, dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les grenouilles coassaient; quelques oiseaux, voltigeant de branche en branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un lilas planté juste sous la fenêtre.

--Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.

Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.

--Vous vous promenez beaucoup, je pense? reprit-il.

--Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun embarras de causer avec le comte.--Tous les matins, à sept heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.

--C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et Liza.--Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois?

--Non... mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits à la clarté de la lune... Il avait une étrange maladie... des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin; la lune l’éclaire en plein.

--C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la vôtre?

--Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.

--Vraiment!... Oh! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son monocle.--Si j’avais su...

--Au contraire, j’en suis très contente... La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre en est basse... Je m’installerai ici avant de m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.

«Quelle appétissante fillette!» pensait le comte, qui replaça son monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune fille.

«Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre!»

Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes, tant la conquête en semblait facile.

--Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.

Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.

--Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.

Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.

--Quelle belle nuit! dit-il.

«Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait», pensa Liza.

--Quelle belle vue! poursuivit Polozov.--Seulement, toujours la même chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en disant cela il choquait les idées des autres; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.

--Pourquoi pensez-vous cela?... Toujours le même mois de mai, toujours la même robe, cela peut ennuyer à la longue... Mais un beau jardin, jamais... surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune... De la chambre de mon oncle on voit tout l’étang... Je compte bien le contempler à mon aise cette nuit.

--Vous n’avez pas de rossignols? demanda le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus positive les conditions du rendez-vous.

--Au contraire, nous en avons toujours... L’an dernier les chasseurs en ont capturé un... la semaine dernière, il y en avait un qui chantait admirablement... Malheureusement le commissaire de police, en passant avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti... Il y a trois ans, à mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux heures sous une allée couverte.

--Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde? dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens.--Vous sentez-vous faim?

Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur chambre.

Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard embarrassa la jeune fille.

«Il est beau», pensait-elle. «Mais il s’occupe trop de lui.»

VI

--Eh bien! n’as-tu pas honte! fit Polozov, quand les officiers se trouvèrent seuls dans leur chambre... Je tâchais de perdre, je te faisais signe de m’imiter... Tu n’as donc pas honte!... La vieille dame en était toute chagrinée.

Le comte rit à gorge déployée.

--Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée! Il se remit à rire de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna pour pouvoir partager son hilarité.

--En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en s’esclafant. Ah! ah! ah!

--Non, vraiment, ce n’est pas bien... J’ai eu pitié d’elle, fit le sous-lieutenant.

--Des bêtises!... Tu es encore jeune... Tu voulais donc que je perdisse!... Et pourquoi? Je perdais aussi quand je ne savais pas jouer... Dix roubles, frère, c’est toujours cela... Il faut voir la vie par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot.

Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza, qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait préparé pour lui.

«Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire»! pensait-il en regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle filtraient les pâles rayons de la lune. «Le bonheur serait de vivre dans un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple... Voilà le vrai et durable bonheur.»

Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain qu’elle occupait également la pensée du comte.

--Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui marchait à travers la chambre.

--Je n’ai pas encore sommeil... Éteins la bougie si tu veux... Je me coucherai sans lumière.

Il continua sa promenade.

«Je n’ai pas encore sommeil», répéta mentalement Polozov, plus que jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à se révolter contre cette influence.