Deux générations

Part 4

Chapter 43,923 wordsPublic domain

Vingt années se sont passées, beaucoup d’eau a coulé depuis, bien des gens sont morts, bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli, davantage encore de pensées sont nées et sont mortes; bien des choses nobles et détestables du temps passé ont disparu; bien des choses jeunes et belles ont apparu; davantage encore de caduques et d’infirmes se sont fait jour.

Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a bien longtemps, dans un duel avec un étranger qu’il avait frappé de son knout en pleine rue. Son fils, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent, est déjà un beau jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier dans la garde. Moralement, le jeune comte Tourbine ne ressemble pas du tout à son père. Il n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, passionnés et, à vrai dire, débauchés du siècle passé. En même temps que l’intelligence et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il avait héritée de son père, l’amour des convenances et de tout ce qui constitue le confort de la vie, le sens pratique des hommes et des circonstances, la sagesse et la prévoyance étaient ses facultés distinctives.

Il suivait sa carrière avec régularité. A vingt-trois ans il était déjà lieutenant... Quand vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour son avancement, était de passer dans l’armée active. Il entra donc dans un régiment de hussards avec un grâce immédiatement supérieur au sien, et ne tarda pas à recevoir le commandement d’un escadron.

Au mois de mai de l’année 1848, le régiment des hussards de S. traversait le gouvernement de K.; l’escadron commandé par le jeune Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, village appartenant à Anna Fedorovna.

Mme Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si peu jeune qu’elle ne se considérait plus comme jeune, ce qui est tout dire pour une femme. Elle était devenue très grosse. A ce qu’on dit, cela rajeunit une femme. Mais, sur ce visage bouffi et blanc, de grosses rides potelées avaient tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la ville et montait avec un effort dans son équipage, mais elle avait gardé sa bonté naïve.

Elle était toujours aussi sotte, on pouvait bien le dire à présent que sa beauté n’était plus là pour pallier cette imperfection.

Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté campagnarde russe de vingt-trois ans, et son frère, notre vieille connaissance le cavalier, qui avait mangé pour les autres tout son petit avoir et s’était réfugié chez sa sœur pour y finir ses jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa lèvre supérieure s’affaissait, mais ses moustaches restaient soigneusement noircies. Les rides couvraient non seulement son front et ses joues, mais encore son nez et son cou, et son dos se voûtait. Cependant ses jambes affaiblies restaient arquées et décelaient l’ancien cavalier.

La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans un petit salon de la vieille maison, dont une porte et les fenêtres à balcon donnaient sur un vieux jardin orné de grands tilleuls.

La maîtresse de la maison, en camisole lilas, était assise sur un divan devant une table d’acajou et se tirait les cartes. Son frère, vêtu d’un pantalon blanc et d’un veston bleu, était installé près de la fenêtre; il tressait du coton blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que lui avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait plus faire autre chose; ses yeux étaient trop affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps favori d’autrefois.

Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, répétait sa leçon sous les yeux de Liza qui tricotait en même temps, avec des aiguilles en bois, une paire de bas pour son oncle.

Les derniers rayons du soleil couchant jetaient à travers l’allée de tilleuls une clarté tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère qui se trouvait auprès du cavalier. Dans le jardin et dans la chambre il faisait si calme qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle voleter rapidement, ou, dans la chambre, le soupir léger d’Anna Fedorovna ou les toussotements du vieux cavalier qui posait ses pieds l’un sur l’autre et changeait de temps en temps de position.

--Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka?... J’oublie toujours, dit Anna Fedorovna en cessant de mêler ses cartes.

Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha de sa mère et regarda le jeu.

--Mais vous avez tout brouillé, ma chère petite maman, s’écria-t-elle en remettant les cartes en ordre.--A présent elles sont comme il faut... Mais cela tombe comme vous l’avez voulu! ajouta-t-elle en retirant furtivement une carte du jeu.

--Oh! tu me trompes toujours... Tu me dis toujours que cela réussit.

--Non, vraiment; la réussite est faite.

--C’est bon, c’est bon!... espiègle... N’est-il pas l’heure de prendre le thé?

--J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. Je vais y aller. Faut-il l’apporter ici?... Finis vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un peu.

Eliza sortit.

--Lizotchka!... Lizanka!... cria l’oncle, en regardant son travail avec attention; je crois avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi donc, ma chérie.

--Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais faire casser le sucre.

En effet, trois minutes après, elle revint, s’approcha de son oncle et le saisit par l’oreille.

--Voilà... cela vous apprendra à laisser échapper des mailles, dit-elle en riant.

--Cesse, cesse donc et répare le dégât. Vois, il y a là quelques nœuds.

Liza prit la tresse, ôta une épingle de son fichu, que le vent entr’ouvrit un instant, remit la maille, tira deux fois sur la tresse et la rendit à son oncle.

--Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en lui tendant sa joue rose et en rattachant son fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec du rhum, c’est aujourd’hui vendredi.

Elle sortit de nouveau.

--Petit oncle, venez donc voir!... Des hussards viennent ici! entendit-on de la chambre voisine.

Anna Fedorovna et son frère passèrent dans la salle où le thé était servi, et dont les fenêtres donnaient sur la rue. On voyait très peu; on distinguait seulement, à travers un nuage de poussière, une troupe qui s’avançait.

--Quel dommage, petite sœur, remarqua l’oncle. Quel dommage que nous soyons si à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit pas terminée! Nous aurions pu inviter les officiers. Les officiers de hussards, ce sont des jeunes gens si gais, si agréables!... J’aurais pu les contempler au moins encore un peu.

--J’en serais de même très contente; mais vous savez vous-même, mon frère, que nous n’avons pas de place: une chambre à coucher, celle d’Eliza, le salon et cette chambre, qui est la vôtre, et c’est tout. Où les loger?

Jugez-en vous-même... Mikhaïlo Matveïev a nettoyé pour eux l’isba du staroste; il dit que ce sera assez propre.

--Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, un brave hussard! dit l’oncle.

--Non, je ne veux pas d’un hussard... Je veux un uhlan... C’est dans les uhlans que vous avez servi, oncle, n’est-ce pas?... Je ne veux pas même connaître les hussards, on dit que ce sont des risque-tout.

Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de rire sonore.

--Voilà Oustiouchka qui court; il faut lui demander ce qu’elle a vu, dit la jeune fille.

Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.

--Elle ne peut pas rester à son travail... Il faut toujours qu’elle s’échappe pour aller voir les soldats, fit Anna Fedorovna.--Eh bien! où a-t-on logé les officiers? demanda-t-elle à Oustiouchka.

--Chez les Eremkine, Madame. Ils sont deux... Quels beaux cavaliers!... On dit qu’il y en a un qui est comte.

--Comment le nomme-t-on?

--C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev; je ne me rappelle plus, excusez-moi.

--Quelle sotte!... Elle ne sait même pas renseigner les gens... Tu aurais dû au moins retenir le nom.

--Eh bien! je vais y aller.

--Oh! je sais que tu en es très capable. Mais non, c’est Danilo qui ira... Dites-lui, mon frère, qu’il aille demander si les officiers ont besoin de quelque chose... Il faut toujours être convenable... Il faudra dire que c’est de ma part.

Le cavalier et sa sœur se remirent à leur thé. Liza passa à l’office pour mettre le sucre cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait des hussards.

--Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, ce comte! C’est tout simplement un chérubin aux cils noirs... Voilà le fiancé qu’il vous faudrait. Vous feriez tous deux un beau couple.

Les autres domestiques souriaient approbativement. La vieille bonne, qui tricotait un bas, près de la fenêtre, soupira et fit une prière pour que se réalisât ce vœu.

--Les hussards t’ont charmée à ce point! dit Liza.--Je sais que tu es experte à raconter... Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, Oustiouchka... Il faudra en offrir aux hussards.

Eliza prit le sucrier et sortit en riant.

«Je voudrais bien savoir comment est ce hussard. Est-il brun ou blond? Il serait sans doute content de faire notre connaissance... Mais il passera et ne saura même pas que j’ai pensé à lui... Combien ont déjà passé ainsi sans me voir... excepté mon oncle et Oustiouchka!... Qu’importent ma coiffure, les manchettes que je porte! personne ne me remarque», pensait-elle en soupirant. Et elle caressait son bras blanc et potelé.--«Il doit être de haute taille, avoir de grands yeux et probablement de petites moustaches noires... Non, vraiment, j’ai déjà vingt-deux ans passés, et personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais plus belle qu’à présent... C’est ainsi que ma jeunesse se passe sans joie... Oh! que je suis malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village!»

La voix de sa mère, qui l’appelait pour verser le thé, tira la demoiselle de village de sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et rejoignit sa mère.

Les meilleures choses arrivent par hasard. Plus on prend de souci et moins l’on réussit. Dans les campagnes, on s’inquiète rarement de donner une bonne éducation aux enfants; donc, pour la plupart, les enfants éduqués au hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout pour Liza.

Anna Fedorovna, avec son intelligence bornée et son caractère insouciant, n’avait donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui avait fait apprendre ni la musique, ni le français, cette langue si utile; mais le hasard fit que son mari lui donna une fille douée d’une santé robuste. Une nourrice et une bonne se chargèrent de l’enfant, la nourrirent, l’habillèrent de petites robes d’indienne et de souliers en peau de bélier; elles l’envoyaient se promener et ramasser des champignons et des framboises dans la forêt. Un séminariste lui enseigna la lecture et l’arithmétique, et, à seize ans, Liza se trouva être pour sa mère une amie toujours gaie et une active ménagère.

Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours des filles adoptives, serves ou enfants trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait déjà d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, les conduisait à l’église et réprimait leurs espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, qu’on dut soigner comme un enfant. Puis, les moujiks et les domestiques s’adressaient à la jeune demoiselle pour avoir des remèdes dans leurs maladies; elle leur donnait du sureau, de la menthe et de l’alcool camphré. Puis, le ménage dont le soin, par hasard, passa dans ses mains; ensuite l’amour qu’elle avait en elle se satisfit en s’épanchant dans la nature et dans la religion. Spontanément Liza était devenue une femme active, bonne, gaie, indépendante, pure et profondément religieuse. Il est vrai qu’elle éprouvait des petites souffrances de vanité quand elle voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux à la mode, qu’on faisait venir de K.; qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit à propos de sa mère, devenue, en vieillissant, grognon et capricieuse; qu’elle était envahie parfois par les rêves d’amour les plus irréalisables et aussi les moins immatériels; mais l’activité saine et utile qui lui était devenue indispensable avait dissipé tout cela et, à vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache; pas un reproche ne troublait l’âme sereine et tranquille de cette jeune fille radieuse de beauté physique et morale.

Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette; ses yeux étaient gris, plutôt petits, avivés d’une ombre légère à la paupière inférieure; ses cheveux descendaient en une lourde et longue natte blonde; sa démarche était grave et avait quelque nonchalance qui lui imprimait un balancement _en canard_, comme on dit. L’expression de son visage, quand elle s’occupait de quelque chose sans que son esprit fût agité, paraissait dire à ceux qui la regardaient: «Il fait bon de vivre sur terre à qui a la conscience pure et le cœur aimant.» Même dans ses moments de dépit, de trouble ou de tristesse, à travers les larmes, et malgré le froncement de son sourcil gauche et le pincement de ses lèvres, se trahissait comme malgré elle dans les fossettes de ses joues, au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués à sourire à la vie, un cœur foncièrement bon et que l’esprit ne faussait point.

II

Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant.

A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine; l’autre, un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se nommait Polozov.

De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été. Otant sa casquette, il s’approcha des officiers.

--Où est le logement qui nous est réservé? demanda le comte.

--Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en sursautant.--Ici, chez le starosta... Il a nettoyé son isba. J’ai demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en avait pas... Elle est si méchante...

--C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses jambes engourdies.--Ma voiture est-elle arrivée?

--Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse en cuir sous la porte cochère.

Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis s’écarta pour laisser passer le comte.

La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle; il installait un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il mit la malle du comte en ordre.

--Fi! quel logement dégoûtant! s’écria le comte dépité.--Eh! Diadenko, ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik?

--Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit Diadenko.--Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.

--Inutile, alors... tu peux t’en aller.

Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête.

--Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit comme il faut?

Johann s’approcha pour réparer le dommage.

--Non, c’est inutile... Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix mécontente.

Le domestique lui apporta sa robe de chambre.

Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans.

--C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache... Peut-on plus mal servir que toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre et en s’en revêtant.--Dis-moi, le fais-tu exprès?... Le thé est-il préparé?...

--Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann.

--Imbécile!

Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun.

--Johann! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville?

Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de mécontentement à propos de la cherté des provisions.

--Apporte du rhum pour le thé.

--Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann.

--C’est superbe... Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum.

--Che n’afais bas assez l’archent.

--Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté... Tu aurais dû emprunter à son domestique.

--Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu sucre.

--Animal!... va-t’en!... Tu es le seul être sur terre capable de me mettre hors de moi... Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le thé avec du rhum.

--Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor... Elles fiennent t’arrifer, dit le valet de chambre.

Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut.

A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra.

Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron.

--Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble... Il a fait si chaud... J’avoue que je me sens fatigué.

--Ah! oui, il fait bon... une sordide et puante isba... et, grâce à toi, pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté; celui-ci non plus... Tu aurais dû le lui dire au moins.

Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta par terre.

--Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum? demanda à voix basse le sous-lieutenant à son ordonnance.--Tu avais de l’argent.

--Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter?... Je dépense déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa pipe, et voilà tout.

La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le comte souriait en la lisant.

--De qui est-ce? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle.

--De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune homme.--Veux-tu la lire?... Quelle charmante femme!... Quelle charmante femme!... Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles... Que d’esprit et de sentiment dans cette lettre! La seule chose qui n’aille pas, c’est qu’elle me demande de l’argent.

--En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant.

--Il est vrai que je lui en ai promis... Mais, tu sais, cette campagne... Du reste, si je dois être encore trois mois à commander l’escadron, je lui en enverrai... Ce ne serait vraiment pas à regretter... Qu’elle est charmante, eh! dit-il en souriant et suivant des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre.

--C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant... Il me semble que tu es aimé.

--Hum!... Comment donc!... Il n’y a que ces femmes-là qui aiment véritablement... quand elles aiment.

--Et cette autre lettre, de qui? demanda Polozov en tendant au comte celle qu’il venait de lire.

--Euh! rien... Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois... C’est une dette de jeu.

--Voilà trois fois qu’il me la rappelle... je ne puis pas la payer maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par ce souvenir.

Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte, buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre la conversation.

--Qu’en penses-tu?... Cela peut très bien se faire!... s’écria soudain le comte en secouant joyeusement la tête.--Si nous avons une promotion cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde.

La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs.

Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa propre part:

--Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a beaucoup connu.

--C’était mon père... Dis à ta maîtresse que je lui suis très reconnaissant, que je n’ai besoin de rien... Seulement je lui demanderai si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre... dans sa maison ou ailleurs.

--Pourquoi avez-vous dit cela? dit Polozov dès que Danilo fut sorti.--Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit?... Quel dérangement vous allez leur causer!

--En voici bien d’une autre encore!... N’avons-nous pas assez erré d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales?... On voit tout de suite que tu n’es pas pratique... Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit, nous pouvons nous loger comme des hommes... Ils en seront enchantés, au contraire... Il y a une seule chose qui ne m’aille pas... Si cette dame a en effet connu mon père... ajouta le comte en souriant.--J’éprouve toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon _papa_; il y a toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette... Et c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de mon père... Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa mine sérieuse.

--J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te voir... Il a un véritable culte pour ton père.

--Cet Iliine me parait être une vieille croûte... Tous ces messieurs qui ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses que j’ai honte à entendre... Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu risquées... Mais, encore une fois, il était de son temps... Dans notre siècle, peut-être serait-il un homme très distingué; car il avait de grandes facultés, il faut lui rendre cette justice.

Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit dans sa maison.

III

Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.

--Ah! mes aïeux! Danilo, cours vite; dis-lui que je le demande ici, cria-t-elle en proie à la plus vive agitation; et, s’élançant vers la chambre des bonnes:--Lizanka!... Oustiouchka!... il faut arranger ta chambre, Liza... Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous, mon frère... Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule nuit.

--Ce n’est rien, petite sœur... Je coucherai par terre.

--Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie, au moins, ce cher enfant... Tu le verras, Liza... Son père était un beau garçon... Où portes-tu la table?... Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se démenant.--Fais apporter deux lits... Empruntes-en un chez le gérant... Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.

Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans la chambre de son oncle.