Part 3
A peine avait-il eu le temps de relever la vitre du vasistas que la voiture se balança plus fort, puis s’arrêta.
Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint sa respiration et ferma même un instant les yeux, tellement il se sentait effrayé de ce que peut-être son espoir passionné ne se réaliserait pas.
La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, une robe de femme bruit et dans l’atmosphère âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin; de petits pieds agiles montèrent les degrés, et Anna Fedorovna, de sa fourrure entr’ouverte frôlant la jambe du comte, s’affaissa silencieuse et suffoquée près de lui.
Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, pas même Anna Fedorovna. Mais quand il prit sa main et lui dit: «Je baiserai donc quand même votre petite main», elle montra très peu d’effroi, ne répondit rien et lui abandonna son bras, qu’il couvrit de baisers plus haut que le gant. La voiture roula.
--Dis-moi donc quelque chose... tu n’es pas fâchée? murmura-t-il.
Elle se blottit silencieusement dans son coin, mais tout à coup, sans savoir pourquoi, elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
VI
L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers, écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret, quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.
--Petit père Votre Excellence! Nous vous attendons depuis longtemps! lui dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba.
--Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane... ajouta-t-il, Stiochka en a été malade d’ennui.
Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la rencontre du comte.
--Ah! mon petit comte, mon adoré! Quel bonheur! s’écria-t-elle avec un joyeux rire.
Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le nouveau venu.
Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche; les vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main; les nobles se montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons étaient chantées; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait plus rien d’amusant.
L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un état d’abrutissement indescriptible; il agita ses jambes et cria:
--Du champagne!... le comte est arrivé!... du champagne!... arrivé!... eh bien! du champagne!... Je voudrais un bain de champagne pour m’y plonger... Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien nés... Stiochka, chante la «petite Route...»
Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec lui quelque part.
Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été très drôle; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban.
--Hourra! cria le cavalier lorsque le comte entra.
Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux; d’un pas saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs de la _Révolte au Sérail_[18].
[18] Traduction littérale. Peut-être est-il question de l’_Enlèvement au Sérail_.
Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point aller, était étendu sur le divan; il s’était affalé là dès son entrée, et personne ne faisait plus attention à lui.
Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac.
Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la grande vie.
Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la fête.
Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et commanda du champagne.
Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants commencèrent: «Quand je marche dans la rue»; «Eh! vous, les hussards...»; «Entends-tu, comprends-tu?», etc.
Stiochka chantait très bien; sa voix de contralto, pleine, sonore et flexible, sortait avec aisance de sa poitrine; son sourire, ses yeux riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être était au chant.
Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il l’eût entendue pour la première fois.
Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde, orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps, du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres... Vingt voix énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le cou, mugissaient derrière les chaises.
Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie: «C’est en bémol! Les bémols entrent en jeu.»
A la _pliasovaïa_[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son collant bleu, se mit à danser avec emportement; il faisait des bonds si étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent.
[19] Danse nationale russe.
L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de poing et cria: «Vivat!» Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui permettrait.
Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir; on l’en empêcha. Le beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier, voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et serra Tourbine dans ses bras.
--Ah! mon cher! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis?
Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose.
--Ou es-tu allé? Ah! comte? ah! coquin, je sais où tu es allé.
Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait prendre cette offense.
Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques.
On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième; on dansa encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas. Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le chœur et Stiochka quand elle chanta «l’émotion tendre de l’amitié!»
Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer, car il était plus de deux heures du matin.
Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi; puis, à la risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier.
Le jour commençait à poindre; tous étaient pâles et fatigués, excepté le comte.
--Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se levant.--Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons le thé.
Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan.
On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit pour l’hôtel.
VII
--Attelez! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie, y compris les tziganes.--Sachka! pas le tzigane Sachka, le mien!... Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses chevaux ne sont pas bons... Ensuite, tu nous donneras du thé... Zavalchevsky, prépare le thé... Je monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan.
Iliine venait de terminer la partie; ayant perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui passaient à travers les vitres.
Aucune pensée n’agitait le jeune homme.
Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant de songer à ce qu’il devait faire à présent; comment pourrait-il partir, étant sans un kopek? Comment rendrait-il les quinze mille roubles au Trésor? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades?... Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que, voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre, tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails du jeu lui revinrent à la mémoire: Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau--et tout était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le _p_ et eût alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore?... Enfin, ç’aurait été une chose excellente.
Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins.
«Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il.--C’est sans doute chez Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup!»
A ce moment le comte entra.
--Eh bien! tu as tout perdu, frère, hé! lui cria-t-il.
«Faisons semblant de dormir» pensa Iliine.--«Autrement, il faudrait lui parler, et je veux dormir.»
Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa.
--Eh bien! mon ami, tu as tout perdu... Parle donc...
Iliine ne répondait pas.
Le comte le tira par la manche.
--Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait? fit Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent, endormi et indifférent.
--Tout?
--Eh bien! oui... Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te fait?
--Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui, sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la vérité... Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il serait trop tard... C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas?
Iliine se leva vivement.
--Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas, car... Je t’en prie, ne me questionne pas... Il ne me reste à présent qu’à me brûler la cervelle!... s’écria Iliine avec un véritable désespoir.
Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux.
--Quelle jeune fille tu es!... Mais à qui cela n’arrive-t-il pas?... Ce n’est pas un malheur... Nous pourrons peut-être y remédier... Attends-moi ici.
Le comte sortit.
--Où demeure Loukhnov, le pomestchik? demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.
Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.
Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de Loukhnov.
Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui.
Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait ce plaisir.
Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il ne le connaissait pas.
--Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé vers la table.
Loukhnov reconnut alors le comte et dit:
--Que voulez-vous?
--Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan.
--A cette heure?
--Oui.
--Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je suis fatigué et je voudrais dormir... Accepterez-vous un peu de vin... Il est très bon.
--Et moi, je veux jouer maintenant.
--Je ne suis plus disposé... Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte... excusez-moi, je vous prie.
--Alors, vous ne voulez pas?
Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le comte.
--Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer?
Même geste de la part de Loukhnov.
--Je vous en prie... Voulez-vous jouer?
Silence de Loukhnov.
--Jouerez-vous? réitéra Tourbine. Prenez garde...
Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir.
--Jouerez-vous! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se répandit.--Vous avez triché au jeu, tantôt... Pour la troisième fois, voulez-vous jouer?
--Je vous ai dit que non... Il est vraiment étrange, comte, et pas du tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux.
Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait poussé.
Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement de la chambre.
--Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres... Je serai encore pendant une demi-heure au nº 7, dit le comte en franchissant la porte.
--Coquin!... Voleur!... entendit-on. Je te ferai un procès criminel.
Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des souvenirs qui avaient envahi son âme.
Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais.
La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus son attention.
A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure; ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une lueur de bonté et de contentement.
--Prends!... tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets de banque sur la table.--Regarde si tu as ton compte et viens au plus vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante, qu’exprimait le visage du uhlan.
Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane.
VIII
Sachka se serra les flancs de sa courroie et annonça que les chevaux étaient prêts. Il demanda qu’on le laissât aller chercher le manteau du comte qui, avec le col, valait au moins 300 roubles, disait-il. Il reporterait cette mauvaise chouba bleue que ces gredins de chez le predvoditel avaient donnée à son maître à la place de son beau manteau. Le comte dit que c’était inutile et monta dans sa chambre pour changer de vêtements.
Le cavalier hoquetait sans cesse, assis auprès de sa tzigane. L’ispravnik demandait de la vodka et priait la compagnie de venir de ce pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme elle-même danserait avec les tziganes. Le beau jeune homme expliquait d’un air profond que le piano est l’instrument qui a le plus d’âme et qu’on ne peut rendre les bémols sur la guitare. Le tchinovnik prenait son thé d’un air triste; le jour naissant semblait lui faire honte de sa débauche. Les tziganes discutaient entre eux dans leur langue, et voulaient encore chanter: mais Stiochka s’y opposa en disant que le _baroraï_[20] se fâcherait. En résumé, tous étaient las de cette nuit d’orgie.
[20] En tzigane, comte ou prince, ou plus exactement grand seigneur.
--Hé bien! une chanson pour les adieux, et puis chacun chez soi, dit le comte, frais et gai, toujours beau, en entrant revêtu de ses habits de voyage.
Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. Ils se préparaient à commencer leur chanson quand Iliine entra tenant dans sa main un paquet de billets de banque. Il prit le comte à part.
--J’avais en tout quinze mille roubles du Trésor, et tu m’en as donné seize mille trois cents. L’excédent te revient, par conséquent.
--Bonne affaire! Donne.
Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement; il ouvrit la bouche comme pour parler, mais il rougit, des larmes montèrent à ses yeux; il saisit la main du comte et la serra.
--Va-t’en, Iliouchka!... Écoute-moi, voici de l’argent pour toi, mais il faut que tu me conduises jusqu’au rempart.
Et le comte jeta sur la guitare du tzigane les treize cents roubles qu’Iliine venait de lui rapporter, sans même songer aux cent roubles qu’il avait empruntés la veille au cavalier.
Il était déjà dix heures du matin. Le soleil dépassait les toits; la foule circulait dans les rues; les marchands avaient ouvert leurs boutiques depuis longtemps; les gentilshommes, les tchinovniks roulaient dans les équipages et les dames visitaient les magasins, quand la bande des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau jeune homme, Iliine et le comte, enveloppé dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent le perron de l’hôtel.
Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas de poste, à la queue nouée très court, piaffaient dans la boue liquide; ils s’approchèrent du perron et toute la compagnie monta dans les traîneaux.
Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka l’ordonnance, montèrent dans le premier traîneau. Blücher, fou de joie, aboyait à la tête du cheval du milieu en fouettant l’air de sa queue. Les autres prirent place dans le second traîneau avec des tziganes des deux sexes. Les traîneaux se mirent à la file, et les tziganes entamèrent un chœur.
Les chevaux, excités par un bruit infernal de chansons et de sonnettes, traversèrent toute la ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger en toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.
Les marchands et les passants, dont beaucoup connaissaient quelques-unes des personnes qui accompagnaient le comte, ne pouvaient cacher leur étonnement de voir des nobles passer en plein jour dans des traîneaux où chantaient des bohémiennes et des tziganes ivres.
Quand on fut hors de la ville, les troïkas s’arrêtèrent et les adieux commencèrent.
Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même les chevaux, devint triste tout à coup; il se mit à supplier le comte de demeurer encore un jour. Mais quand Tourbine l’eut convaincu que cela était impossible, il sauta au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit de demander son changement de corps pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci était extraordinairement gai. Il s’amusait à envoyer rouler dans la neige le cavalier, qui, depuis le matin, avait enfin conquis la faveur de le tutoyer, il lançait son chien aux mollets de l’ispravnik, prenait Stiochka dans ses bras et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, il monta dans le traîneau et installa Blücher à côté de lui. Sachka demanda encore une fois au cavalier de prendre chez eux le manteau de son maître et de le lui envoyer à Moscou, et monta sur le siège.
Le comte cria: «En route!» ôta sa casquette, l’agita au-dessus de sa tête, siffla les chevaux comme un véritable cocher de poste, et les troïkas se séparèrent.
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Au loin s’étendait la plaine unie couverte de neige, sur laquelle la route serpentait en une bande d’un jaune sale. Un soleil ardent étincelait sur la neige fondante, couverte d’une mince écorce transparente, et réchauffait agréablement le visage et le dos.
Des chevaux en sueur montait une vapeur. Les sonnettes tintaient. Un moujik passa, conduisant une charge de paille sur un traîneau branlant; il tira à plusieurs reprises sur les guides de corde en courant avec ses lapti[21] dans la neige fondue et parvint à se garer à temps.
[21] Chaussure en corde tressée.
Une baba, grosse et rouge, avec un enfant enveloppé dans son touloupe de mouton, était assise sur le second traîneau; elle guidait, ou plutôt battait du bout des guides, une pauvre rosse blanche.
Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna Fedorovna.
--Retournons! cria-t-il.
Le cocher ne comprit pas d’abord.
--Retournons à K., et vivement.
La troïka fit volte-face, franchit de nouveau le rempart et stoppa devant le perron en planches de la maison de madame Zaïtsova.
Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa le vestibule et le salon.
La jeune veuve était encore endormie, il alla à son lit, la souleva dans ses bras, baisa ses yeux clos et sortit vivement.
Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda ce qui venait de lui arriver.
Le comte remonta dans son traîneau, cria d’aller vite et sans s’arrêter. Il ne se souvenait même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, ni de Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui l’attendait à Moscou, il partit de la ville de K.
SECONDE PARTIE
I