Part 2
Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde; il faisait ses réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour mieux corner les cartes.
L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une belle écriture et cornait sa carte sur la table.
Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque chose.
Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait: «O sept! fais-moi gagner!» Il mordait ses moustaches en piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait.
[16] Le billet rouge vaut dix roubles.
Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote, posait ses cartes l’une après l’autre.
Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la plupart des cartes de celui-ci perdaient.
--Si seulement je tuais cette petite carte! dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise.
--Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait?
En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une autre en tremblant.
Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise; il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov.
--Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu le ****?... Tu ne sais pas jouer.
--N’importe comment on joue; c’est toujours la même chose.
--Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer.
--Non. Excuse-moi, je t’en prie; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu veux.
--Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi.
--C’est probablement mon mauvais sort.
Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains du banquier.
--Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant: Mauvais!
Loukhnov se tourna vers lui.
--Mauvais! mauvais! dit le comte en élevant la voix et en fixant Loukhnov dans les yeux.
Le jeu continuait.
--Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.
--Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte? demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.
--Vous donnez à Iliine un _simple_ et vous recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.
Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter au sort, et continua son jeu.
--Blücher! fiou! siffla le comte en se levant.--Mords-le! ajouta-t-il vivement.
Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé: qui est grossier ici?
Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.
--On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute.
--Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me semble, confirma l’officier de la garnison.
--Eh bien! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non? dit Loukhnov au maître du logis.
--Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à Tourbine.
--Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison.
De la table de jeu on entendait distinctement tout ce que disait le comte, qui pourtant parlait de son ton de voix accoutumé. Mais ce ton était tel qu’on eût entendu le hussard à travers trois cloisons.
--Es-tu fou?... Ou quoi? Tu ne vois donc pas que ce monsieur aux lunettes est un fripon de la pire espèce.
--Voyons, qu’est-ce que tu dis là?
--Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te dis-je... Pour moi, cela m’importe peu... En un autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. Mais, je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir perdre... Tu as peut-être encore de l’argent du Trésor?...
--Non. Où vois-tu cela?
--Frère, j’ai suivi moi-même cette voie... Je connais donc tous les procédés des joueurs de profession; celui aux lunettes, je te le répète, en est un... Lâche cela, je t’en prie... Je t’en prie en camarade.
--Eh bien! encore une partie, et ce sera tout.
--Je sais ce qu’il en est, de ces «dernières parties»... Enfin... nous verrons bien.
Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise sur un seul coup qu’il perdit énormément.
Tourbine posa sa main au milieu de la table et dit:
--Maintenant, halte! partons.
--Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine avec dépit en battant les cartes et sans regarder Tourbine.
--Eh! le diable t’emporte! perds à coup sûr si cela te plaît; moi, je m’en vais.--Zavalchevsky, dit le comte en s’adressant au cavalier, allons chez le predvoditel.
Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence et Loukhnov ne recommença le jeu que lorsque le bruit de leurs pas et celui des pattes de Blücher eut expiré dans le corridor.
--Quelle tête! dit le pomestchik en riant.
--Eh bien! maintenant, il ne nous ennuiera plus, dit d’une voix basse et brève l’officier de la garnison.
Et le jeu continua.
IV
Les musiciens, qui étaient au service du predvoditel, avaient été placés derrière le buffet aménagé pour la circonstance. Les manches de leurs habits retroussées, ils préludaient, sur le signal de leurs chef, à une polonaise du vieux temps (Alexandre-Elissavet). A la lumière égale et douce des bougies de cire, commençaient à s’ébranler en cadence sur le parquet du grand salon: un gouverneur-général du temps de Catherine, la poitrine ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre femme du predvoditel, la femme du gouverneur au bras du predvoditel, et, ainsi de suite, toutes les autorités du gouvernement dans différentes combinaisons, quand Zavalchevsky, serré dans un frac bleu à grand collet, le haut des manches plissé en forme d’épaulettes, finement chaussé de bas et de souliers, répandant autour de lui l’odeur de jasmin dont ses moustaches, son mouchoir et ses revers étaient inondés, entra dans le salon avec le beau hussard, vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un dolman rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues la croix de Vladimir et la médaille de 1812.
Le comte était de taille moyenne, mais très bien prise. Ses grands yeux bleu clair, très brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui ondulaient en anneaux épais donnaient à sa beauté un caractère remarquable.
L’arrivée du comte était attendue. Le beau jeune homme qu’il avait vu à l’hôtel avait averti le predvoditel.
«Ce gamin va peut-être se moquer de nous», se disaient les vieilles dames et les hommes.
«Qu’arriverait-il s’il m’enlevait?» pensaient plus ou moins les jeunes femmes et les demoiselles.
Aussitôt que la polonaise fut finie et que les salutations d’usage furent échangées entre les couples, les femmes se groupèrent ensemble, et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, alors, plein d’orgueil et de bonheur, s’approcha de la maîtresse de la maison. Celle-ci, avec la crainte intérieure que ce hussard ne lui fît quelque algarade devant tout le monde, dit en se retournant d’un air méprisant: «J’en suis bien aise... J’espère que vous danserez» et jeta sur le comte un regard qui semblait dire: «Si tu offenses une femme, tu seras un parfait gredin.»
Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette prévention par son amabilité, par ses attentions et par l’air souriant et gracieux de son heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes après, l’expression du visage de la femme du predvoditel exprimait clairement à tous: «Je sais comment il faut mener ces messieurs. Il a vite compris à qui il avait affaire... Et voilà... Il sera aimable avec moi toute la soirée.»
Le gouverneur, qui connaissait le père du jeune homme, s’approcha de celui-ci et, d’un air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia conversation avec lui.
Cela rassura davantage les invités et releva le comte dans leur estime. Puis Zavalchevsky le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, qui, depuis l’arrivée du comte, le fixait de ses grands yeux noirs. Tourbine invita la jeune veuve pour la valse, dont les musiciens attaquaient les premières mesures, et détruisit alors définitivement, par l’art qu’il montra comme valseur, la prévention de tous ces gens.
--Mais il danse artistement! dit une grosse femme de pomestchik en suivant de l’œil le mouvement rythmique des jambes du hussard et en comptant mentalement: «une, deux, trois; une, deux, trois... un artiste!»
--On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit une invitée, de passage à K. et que l’on considérait comme une femme de mauvais ton dans la société locale.--Comment se fait-il que ses éperons n’aient encore accroché personne?... Étonnant!... Très habile.
Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs du gouvernement: et le blond fadasse, aide de camp du gouvernement, qui se distingue par la vitesse de sa danse et par la manière dont il tient sa danseuse serrée contre lui; et le cavalier renommé par son balancement gracieux pendant la valse et par le battement, fréquent mais léger, de son talon; et un autre, en civil, dont on dit que, bien que doué d’une faible intelligence, il est excellent danseur et l’âme de tous les bals. En effet, ce civil, du commencement à la fin du bal, invite toutes les dames à tour de rôle, et, dans l’ordre où elles sont placées, ne cesse pas un seul instant de danser et ne s’arrête que rarement pour essuyer, de son mouchoir de baptiste qu’il trempe, son visage fatigué mais rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il danse avec les trois dames les plus en vue: avec la grande, riche, belle et sotte; avec la moyenne, maigre, pas trop jolie mais qui s’habille bien; avec la petite, pas jolie, mais très intelligente. Il danse aussi avec les autres, avec toutes les jolies femmes, et il y en a un assez grand nombre.
Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus à Tourbine. Ils dansaient ensemble quadrille, écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il lui fit force compliments, la comparant à Vénus, à Diane, à une rose, enfin à une autre fleur. A tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky ne répondait qu’en inclinant son cou blanc et flexible, en baissant les yeux sur sa robe de mousseline blanche et en passant d’une main à l’autre son éventail. Quand elle lui disait:--«Finissez donc, comte, vous plaisantez»,--et ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait une bonhomie si naïve qu’elle prêtait à rire, si bien qu’on pouvait penser qu’elle fût non une femme mais une fleur, point une rose mais une exubérante fleur sauvage d’un rose tendre et sans odeur qui aurait poussé seule sur un petit tertre de neige vierge en quelque lointain pays.
Cet ensemble de naïveté et de naturel joint à la beauté fraîche de la jeune veuve produisit une si étrange impression sur le comte que, plusieurs fois pendant la conversation, quand il se mirait silencieusement dans ses yeux, ou quand son regard se posait sur les jolis contours de ses bras et de son cou, il lui passait par la tête une si forte envie de l’enlever soudain dans ses bras et de l’embrasser partout, qu’il devait faire de sérieux efforts pour ne pas contenter son envie. La jeune femme remarqua avec plaisir l’impression qu’elle produisait, mais quelque chose commençait à l’inquiéter, à l’effrayer dans l’attitude du comte, malgré que le jeune hussard, cependant très aimable, demeurât dans les limites d’un respect poussé jusqu’à l’exagération.
Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait son mouchoir; il arracha même, afin de l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait auprès de la jeune femme, et ainsi de suite.
Mais s’apercevant que les amabilités mondaines usitées en ce temps avaient peu d’influence sur la dame, il tenta de l’égayer en lui racontant diverses anecdotes amusantes. Il affirmait que, si elle le lui ordonnait, il se mettrait incontinent la tête en bas et les jambes en l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait par la fenêtre ou dans un trou pratiqué dans la glace. Cela lui réussit complètement. La jeune veuve devint très gaie. Elle riait à gorge déployée en découvrant ses dents merveilleusement blanches; elle fut dès lors tout à fait contente de son cavalier. Quant au comte, il sentait qu’elle lui plaisait de plus en plus, si bien qu’à la fin du quadrille il était franchement amoureux.
Quand, après le quadrille, la jeune femme vit s’approcher son vieil admirateur de dix-huit ans, fils d’un très riche pomestchik, le même jeune homme scrofuleux, le même auquel Tourbine avait arraché la chaise des mains, elle le reçut très froidement, et on ne remarqua pas en elle le dixième de la confusion qu’elle montrait quand elle était avec le comte.
--Vous êtes aimable!--dit-elle au jeune pomestchik, en regardant sans cesse le dos de Tourbine, et en calculant inconsciemment combien d’archines de passementerie d’or avaient dû être employées pour son dolman.
--Vous êtes aimable! vous m’aviez promis de venir me chercher pour la promenade, et vous deviez m’apporter des bonbons.
--Mais je suis venu, Anna Fedorovna. Vous n’étiez plus chez vous et je vous ai laissé les meilleurs bonbons, dit le jeune homme d’une voix trop exiguë pour sa haute taille.
--Vous trouvez toujours des explications... Je n’ai pas besoin de vos bonbons et je vous prie de ne pas penser...
--Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi vous êtes changée à mon égard... Seulement, ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. Mais il n’acheva pas son discours, empêché visiblement par une forte agitation intérieure qui se trahissait par le tremblement inusité et violent de ses lèvres.
Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait de suivre Tourbine des yeux.
Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement gros, s’approcha du comte, le prit par la main et l’emmena dans son cabinet pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt que Tourbine fut sorti, Anna Fedorovna sentit qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon; elle prit une vieille et sèche demoiselle, son amie, par le bras et l’entraîna dans un boudoir.
--Eh bien! il te plaît? demanda la vieille demoiselle.
--Seulement, il est terriblement pressant, répondit Anna Fedorovna en s’approchant de la glace et s’y mirant.
Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, elle rougit légèrement et, tout à coup, imitant les danseuses de ballet qu’elle avait vues à l’occasion des fêtes organisées pour les élections, elle tournoya sur un pied, puis se mit à rire de son rire guttural, mais charmant, et sauta en pliant les genoux.
--Quel homme! sais-tu. Il m’a demandé un souvenir, fit-elle.--Seulement il-n’au-ra-rien, chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa main gantée jusqu’au coude...
Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit Tourbine se trouvaient rangées des bouteilles de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des viandes froides et du champagne. Au milieu d’un nuage de fumée étaient assis ou se promenaient plusieurs nobles; tous causaient des élections.
--Quand toute la haute noblesse d’un autre district l’a honoré par son élection, disait l’ispravnik nouvellement élu et déjà suffisamment gris,--alors il ne doit pas faire défaut à toute la société... Il n’eût jamais dû...
L’entrée du comte interrompit la conversation. On fit connaissance; l’ispravnik prit la main du comte dans les siennes, la pressa longuement et pria, à plusieurs reprises, le jeune homme de ne point refuser de l’accompagner, après le bal, dans un nouveau cabaret où il devait régaler toute la compagnie et où les tziganes chanteraient. Le comte promit et but plusieurs coupes de champagne avec l’ispravnik.
--Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs? demanda-t-il avant de quitter le cabinet du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.
--Nous ne sommes pas des danseurs, répondit l’ispravnik en riant. Nous préférons le vin, comte... D’ailleurs j’ai vu grandir toutes ces demoiselles, comte... Parfois, je fais aussi quelques tours d’écossaise, comte... Je le puis, comte...
--Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous un peu avant d’aller entendre les tziganes.
--Eh bien! allons, messieurs, égayons un peu le maître.
Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, depuis le commencement du bal, buvaient dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui étaient, les uns noirs, les autres en soie; ils s’apprêtaient à entrer avec le comte dans la salle de bal, quand ils furent arrêtés par le jeune homme scrofuleux qui, tout pâle et contenant à peine ses larmes, s’avança vers Tourbine.
--Peut-être pensez-vous, comte, que vous avez le droit de bousculer les gens comme dans une foire, dit-il en respirant avec peine.--Car ce n’est pas convenable...
De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent malgré lui ses paroles au passage.
--Quoi! s’écria Tourbine soudain assombri.--Quoi!... Un gamin, s’écria-t-il en saisissant le bras du jeune homme et le serrant d’une telle force que le sang monta au visage de celui-ci, non de dépit mais d’effroi.--Vous voulez vous battre?... Je suis à vos ordres.
A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il tenait si fortement que déjà deux gentilshommes avaient saisi le jeune scrofuleux sous les aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant sur le derrière.
--Vous êtes fou, ou probablement vous avez bu... Voilà... Nous allons tout dire à votre père; il n’y a pas de discussion possible avec vous.
--Non je n’ai pas bu... Il bouscule et ne s’excuse pas... C’est un cochon, et voilà! glapit le jeune homme tout en larmes.
Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena chez lui.
--Ne faites pas attention, comte, disaient de leur côté l’ispravnik et Zavalchevsky.--Ce n’est qu’un enfant, on le fustige encore... Il n’a que seize ans.
--Qu’est-ce qui lui a pris?... C’est incompréhensible... Quelle mouche l’a piqué?... Son père est un homme si honorable... C’est notre candidat.
--Eh! que le diable l’emporte, s’il refuse de...
Et le comte rentra dans le salon et, de même qu’avant, dansa l’écossaise avec la jolie veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas de ces messieurs sortis en même temps que lui du cabinet. Son hilarité fut plus bruyante encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de tout son long au milieu des danseurs.
V
Pendant que le comte était dans le cabinet du predvoditel, Anna Fedorovna s’était approchée de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air de s’occuper d’un jeune homme, elle n’avait pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel ami.
--Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, dites-moi, mon frère?
Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur quel personnage d’importance était ce hussard et lui raconta de plus que le comte s’était arrêté à K. parce qu’on lui avait volé son argent en route, qu’il lui avait prêté lui-même cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne pouvait-elle lui en prêter encore deux cents? Il lui recommanda de ne le dire à personne, surtout au comte.
Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme le soir même et de tenir la chose secrète. Mais pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie d’offrir elle-même au comte autant d’argent qu’il en voudrait. Elle s’apprêtait longuement et rougissait; enfin, faisant un effort, elle commença ainsi:
--Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous était arrivé un malheur en route et que vous n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, voulez-vous être mon débiteur? j’en serai très flattée.
Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya tout à coup et rougit. Toute gaîté avait subitement disparu du visage du comte.
--Votre frère est un imbécile, dit-il d’un ton tranchant.--Vous savez que quand un homme en offense un autre, on se bat; mais quand une femme offense un homme, que fait celui-ci, le savez-vous?
La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux oreilles. Elle baissa les yeux et ne répondit pas.
--Une jeune femme, on l’embrasse devant tout le monde, fit doucement le comte en se penchant vers l’oreille de la jeune veuve.--Permettez-moi au moins de baiser votre petite main, ajouta-t-il après un silence et prenant en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.
--Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec effort.
--Quand, alors? Je pars demain au point du jour... et, pourtant, vous me devez cela.
--Par conséquent, cela ne se peut pas, dit Anna Fedorovna en souriant.
--Eh bien, permettez-moi seulement de trouver une occasion aujourd’hui; je me charge ensuite de la trouver, cette occasion.
--Et comment la trouverez-vous?
--Cela ne vous regarde pas; pour vous voir tout m’est possible... Donc c’est entendu?
--C’est entendu.
L’écossaise finissait, on dansa encore la mazurka, pendant laquelle le comte exécuta des merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, en se tenant sur un seul genou et frappant des éperons à la varsovienne, de telle manière que les vieillards quittèrent le boston et que les meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.
On soupa, puis on dansa encore le _grossvater_ et, petit à petit, la foule se dispersa.
Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve des yeux. Il était sincère quand il lui offrait de se jeter pour elle dans un trou de glace.
Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement? Pendant toute cette soirée, sa pensée fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer. Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse de la maison, il courut à la salle du laquais et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient rangés les équipages.
--La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova! cria-t-il.
Une grande voiture à quatre places, garnie de lanternes, se dirigea vers le perron.
--Arrête! cria le comte en courant vers la voiture, sans s’inquiéter de la neige, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux.
--Qu’y a-t-il? demanda le cocher.
--Il faut que je monte dans la voiture, fit le comte qui ouvrit la portière et s’efforça de monter.--Arrête donc, diable d’imbécile!
--Vaska[17], arrête! cria le cocher au laquais; et il arrêta ses chevaux.--Mais pourquoi montez-vous dans cette voiture qui n’est pas la vôtre? C’est celle d’Anna Fedorovna et non celle de Votre Noblesse.
[17] Diminutif de Vassili.
--Mais tais-toi donc, animal! Voilà un rouble... Descends pour fermer la portière, dit le comte.
Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine abaissa la vitre et ferma la portière.
A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles voitures, surtout celles tapissées de passementerie jaune, on sentait une odeur fétide de crin brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux genoux de neige fondue, gelaient dans ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout son corps était transi de froid. Le cocher grognait sur son siège et semblait vouloir descendre, mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. Son visage était enflammé et son cœur battait violemment. Il saisit avec force la courroie jaune, passa la tête à travers la portière et tout son être se concentra dans l’attente. Cette attente ne dura pas longtemps. Une voix cria du perron:
--La voiture de madame Zaïtsova.
Le cocher manœuvra ses guides, la caisse de la voiture se balança sur ses hauts ressorts et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent l’une après l’autre devant Tourbine.
--Fais bien attention, drôle; si tu dis aux laquais que je suis ici, dit-il au cocher en passant sa tête par le vasistas de devant,--je te rosserai... Si tu te tais, tu auras dix roubles.