Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes
Chapter 9
--Encore plus beaucoup que ça?
--Encore plus beaucoup que ça!
--Alors, comme quoi qu'il l'aime, sa petite Nini?
--Comme un carme! répondit-il en souriant.
* * * * *
Parisienne à bord.
Après un flirt assez écourté, elle a consenti à le venir voir en sa cabine.
--Tiens, vous ne tirez pas le rideau sur votre hublot?
--À quoi bon! Ce hublot donne sur la mer immense. Nous sommes à pas mal de milles de la plus prochaine terre. Dieu seul nous voit et ce ne serait pas un pauvre petit rideau qui arrêterait le regard du Tout-Puissant.
Après cette tirade, il enlaça la jeune personne.
Mais elle:
--Non, je vous en prie, tirez le rideau.
--Pourquoi?
--Quelquefois qu'il passerait des canotiers! répondit-elle en souriant.
LE FERRAGE DES CHEVAUX DANS LES PAMPAS D'AUSTRALIE
(_Si tant est qu'il soit des Pampas en Australie_)
--Et vous, Cap, qu'est-ce que vous pensez de tout ça?
--Tout ça... quoi?
--Tout ça, tout ça...
--Ah oui, tout ça! Eh bien, je ne pense qu'une chose, une seule!
--Laquelle?
--Oh! rien.
Le dialogue dura longtemps sur ce ton. Moi, je me sentais un peu déprimé, cependant que le d'habitude vaillant Captain Cap était totalement aboli.
Cap bâilla, s'étira comme un grand chat fatigué, et je devinai tout de suite ce qu'il allait me proposer: l'inévitable _corpse reviver_ en quelque bar saxon du voisinage. Je répondis par ces deux monosyllabes froidement émises:
--Non, Cap!
Cap aurait reçu sur la tête tout le Mont-Valérien, lancé d'une main sûre, qu'il ne se serait pas plus formellement écroulé.
--Comment, bégaya-t-il, avez-vous dit?
--J'ai dit: _Non, Cap_.
--Alors, je ne comprends plus.
--C'est pourtant bien simple, Cap. Désormais, la débauche, sous quelque forme qu'elle se présente, me cause une indicible horreur. J'ai trouvé mon chemin de Damas. Plus d'excès! À nous, la norme! Vivons à même la nature! Or, la nature ne comporte ni breuvages fermentés, ni spiritueux. Si on n'avait pas inventé l'alcool, mon bien cher Captain, on n'aurait pas été contraint d'imaginer la douche.
Ce pauvre Cap m'affligeait positivement. Ces propos le déconcertaient tant, émis par moi!
De désespoir, il crut à une plaisanterie.
--Non, Cap, vraiment! insistai-je de pied ferme.
Pauvre Cap!
Je perçus qu'il éprouva la sensation _froide et noire_ que lui échappait un camarade.
Rassurez-vous, Cap! Si vous évade le camarade, l'ami vous demeure et pour jamais, car, _moi_, j'ai su voir derrière la soi-disant inextricable barrière de votre extériorisation le coeur d'or pur qui frissonne en vous.
Et, timidement, Cap reprit:
--Vous n'avez rien à faire cet après-midi?
--Rien, jusqu'à six heures.
--Qu'est-ce que vous diriez qu'on aille faire un tour jusqu'au tourne-bride de la Celle-Saint-Cloud?
--Pourquoi non?
Cap et moi, nous avons tout un passé dans ce tourne-bride.
Que de fois le petit vin tout clair et tout léger qu'on y dégustait trancha drôlement et gaiement sur les redoutables _American drinks_ de la veille!
Comme c'est loin, tout ça! et à jamais parti! Et tant mieux!
Il régnait tout le froid sec désirable pour une excursion dans les environs Ouest de Paris.
Notre petit tricycle à pétrole de la maison X... (_case à louer_) roulait crânement sur la route.
Nous avions à peine franchi les fortifications qu'au cours de je ne sais quelle causerie, le Captain Cap crut devoir comparer son gosier à une râpe, à une râpe digne de ce nom.
J'eus pitié.
Le caboulot où nous stoppâmes s'avoisinait d'une ferrante maréchalerie.
Des odeurs de corne brûlée nous venaient aux narines, et nos tympans s'affligeaient des trop proches et trop vacarmeuses enclumes.
Il y avait trop longtemps que Cap n'avait piétiné l'Europe. Je le laissai dire:
--Il faut vraiment venir dans ce sale pays pour voir ferrer les chevaux aussi ridiculement.
--Vous connaissez d'autres moyens, vous, Cap?
--D'autres moyens?... Mille autres moyens, plus expéditifs, plus pratiques et plus élégants.
--Entre autres?
--Entre autres, celui-ci, couramment employé dans les prairies du centre d'Australie, quand il s'agit de ferrer des chevaux sauvages, des chevaux tellement sauvages qu'il est impossible de les approcher.
--Vous avez vu ferrer des chevaux à distance?
--Mais, mon pauvre ami, c'est là un jeu d'enfant.
--Je ne suis pas curieux, mais...
--Rien de moins compliqué pourtant. Les maréchaux-ferrants de ce pays se servent d'un petit canon à tir rapide (assez semblable au canon Canet dont on devrait bien armer plus vite notre flotte, entre parenthèses). Au lieu d'un obus, ces armes sont chargées de fers à cheval garnis de leurs clous. Avec un peu d'entraînement, quelque application, un coup d'oeil sûr, c'est simple comme bonjour. Vous attendez que le cheval galope dans votre axe et vous montre les talons, si j'ose m'exprimer ainsi... À ce moment, pan, pan, pan, pan! vous tirez vos quatre coups, si j'ose encore m'exprimer ainsi, et voilà votre _mustang_ ferré. Alors, il est tellement épaté, ce pauvre animal, qu'il se laisse approcher aussi facilement que le ferait un gigot de mouton aux haricots.
* * * * *
Pauvre Cap! Dire que je ne le verrai plus qu'à des intervalles séculaires!
À MONSIEUR OUSQUÉMONT-HYATT, À GAND
Votre lettre, cher monsieur, m'a touché aux larmes, dirais-je, si je ne craignais de me faire railler par mes sceptiques lecteurs et mes gausseuses lectrices.
Et puis, je mentirais en parlant de mes larmes. Votre lettre m'a fait plaisir, bien plaisir, et c'est encore très gentil.
Vous avez la bonté de vous informer de mes travaux, de mes amours, de mes espoirs.
_Les Confessions d'un enfant du cycle_ vont-elles bientôt paraître? demandez-vous.
Et ma fameuse _Légende des cycles_, à quand sa mise en vente? Entre parenthèses, j'ai ajouté à cette publication le sous-titre suivant, à la portée des plus humbles méninges: _ou le Vélo à travers les âges_.
Car le vélo, cher monsieur, n'est pas d'invention aussi récente que vous semblez le croire.
Des morceaux de silex me tombèrent sous la main dernièrement qui sont les fragments de vélocipèdes préhistoriques.
Sans remonter si haut, le _tandem_, ce fameux _tandem_ dont vous faites votre Dieu, était une machine courante (_courante_ est le mot) à l'époque de la vieille Rome.
Une des marques les plus appréciées alors était le _Quousque tandem_ dont se servait, à l'exclusion de tout autre, l'équipe des frères Catilina.
Quand Cicéron (voyez la première _Catilinaire_) avait parlé du _Quousque tandem aux Catilina_, il avait tout dit.
Et il ajoutait, ce Marcus Tullius, _abutere patientia nostra_, ce qui signifiait: Est-ce que l'équipe des frères Catilina ne nous fichera pas bientôt la paix avec leur dangereux _Quousque tandem_?
Allusion transparente au _recordium_ Roma-Tusculum établi, la veille, par les frères Catilina, _recordium_ fertile en accidents de toute sorte: écrasement d'un _puer_ en train d'abiger _muscas_, le cheval effrayé d'un vieux _magister equitum_, fraîchement débarqué des guerres puniques, etc., etc.
(De ces frères Catilina, l'histoire a conservé le nom d'un seul, Lucien, que les courtisanes appelaient familièrement _Lulu_.)
Cicéron, d'ailleurs, se couvrit de ridicule dans cette affaire. Il y mêla des noms qui n'avaient rien à y voir. _Ô Tempora! Ô Mores!_
Le marquis de Morès--est-il nécessaire de l'ajouter?--ne connaissait même pas Catilina de vue.
Le plus comique, c'est que Cicéron invectivait ainsi le _Quousque tandem_ des frères Catilina... en hémicycle, lequel, ainsi que l'indique son nom, était une sorte de vélocipède composé de la moitié d'une roue. (Comme ça devait être commode de rouler là-dessus!)
Je travaille également à la reconstitution du célèbre _Pôdâsocus Akilleus_, d'Homère, et je compte bien démontrer que si cet _Akilleus_ était, à ce point, _pôdâsocus_, c'est qu'il avait une bonne bécane entre les jambes.
De là, je remonterai aux ailes, dont la mythologie grecque affublait les pieds de Mercure.
Ce sera un jeu d'enfant pour moi d'établir que ces ailes sont la représentation symbolique de la _pédale_.
Rude tâche, monsieur, que de dissiper ces brumes!
J'y travaille sans relâche, ne m'interrompant que pour prier.
Au revoir, cher Ousquémont-Hyatt, et bon appétit.
Si vous avez l'heur de rencontrer, par les rues de Gand, notre excellent Maurice Maeterlinck, décrochez-lui, de ma part, mille marques d'estime et de cordialité.
LES ARBRES QUI ONT PEUR DES MOUTONS
Du ponant, du couchant, du septentrion, du midi, du zénith et du nadir m'adviennent mille sanglants reproches pour le lâche abandon que j'ai commis envers la question si poignante de ces pèlerins passionnés que sont les végétaux.
Certes, quand Mirbeau écrivit l'histoire de son _Concombre fugitif_, il n'espérait point faire couler tant d'encre, susciter d'incomptables correspondances, inquiéter tant d'âmes frétillantes.
Et de toutes parts me pleuvent des communications touchant la sensibilité, l'ambulativité des plantes et la part réellement psychique qu'elles prennent à la vie.
Dans le lot des aimables lecteurs (et aussi lectrices) qui s'intéressent à la question, se trouvent d'agréables fantaisistes, d'effrénés convaincus et d'autres plus difficiles à classer.
Un lieutenant d'infanterie qui signe Guy de Surlaligne (très probablement un pseudonyme) m'affirme que dans les environs de sa garnison, à Tulle, pousse une espèce de violette, à laquelle on peut, sans sourciller, attribuer le record de la modestie.
«Vous cueillez, assure ce militaire, un bouquet de violettes, vous le posez sur une feuille de papier blanc, et vous vous reculez en fixant indiscrètement les pauvres fleurettes.
»Aussitôt, et de lui-même, le bouquet s'enroule dans le papier blanc, comme ferait un mort dans son linceul, et aussi rapidement (car on sait que les morts vont vite).
»Si vous avez laissé quelques épingles à la portée du bouquet, ces menus ustensiles se trouvent immédiatement attirés et fichés dans le papier, comme pompés par la force vive de l'incoercible pudeur.»
Quelle leçon pour les jeunes filles américaines qui se trouvaient cet été à Burlington!
À la Faculté de droit de Paris, immeuble qui ne passe certainement pas pour le refuge des rigolades fin de siècle, fut, le mois dernier, abordée la question des forêts baladeuses.
M. Ducrocq, le très aimable professeur de droit administratif, proféra ces paroles textuelles:
«À cette époque, messieurs (vers 1872, 1873), les forêts nationales se sont promenées de ministère en ministère, de l'Agriculture aux Finances, des Finances à l'Agriculture, etc., etc.»
Hein, mon vieux Shakespeare, les voilà bien les forêts qui marchent, les voilà bien!
Sans nous arrêter à la légitime stupeur du flâneur rencontrant la forêt de Compiègne dans la rue de Rivoli, passons à une troisième communication qui ne fut pas sans me bouleverser:
«Il y a des arbres, m'écrit M. le vicomte de Maleyssie, notamment les bouleaux et les chênes, qui éprouvent un trac abominable quand passe, non loin d'eux, un troupeau de moutons. Et cette frayeur se traduit par un retrait immédiat de la sève dans l'arbre, au point qu'il n'est plus possible de détacher l'écorce de l'aubier.»
Un peu, ce me semble, comme lorsque nous éprouvons un sentiment de constriction à la gorge.
Et, à l'appui de son dire, M. le vicomte de Maleyssie m'adressa des documents, dont quelques-uns assez précieux; entre autres, le numéro d'avril 1833 du _Cultivateur_.
À la page 210 de ce vieil organe, je trouve le récit suivant dû à la plume du grand-père même de M. de Maleyssie:
«Des ouvriers étaient employés à écorcer des chênes sur l'un des penchants d'un coteau situé entre deux vallées, dans la propriété que j'habite. Le temps était très favorable à ce genre de travail; aussi avançait-il assez vite, lorsque peu à peu il devint moins aisé. L'écorce ne se souleva plus qu'avec peine, et bientôt il fut impossible de l'enlever autrement que par petits morceaux.
»Les ouvriers, n'ayant aperçu aucune variation dans l'état de l'atmosphère, attribuèrent unanimement ce phénomène au voisinage de quelque troupeau de moutons.
»En effet, j'avais donné l'ordre au berger d'amener le sien sur le revers du coteau où travaillaient les ouvriers.
»Cela bien constaté, je fis retirer les moutons, et à mesure qu'ils s'éloignaient, le pelage des arbres devenait plus aisé. Néanmoins, la sève, pendant toute la journée, ne reprit pas sa circulation avec la même activité qu'auparavant.
»Cette expérience, répétée deux années de suite, a produit le même effet.»
Les _Annales de la Société d'Horticulture de Paris_ (tome XII, page 322), s'occupent également de cet étrange phénomène et citent un cas analogue constaté dans les pépinières royales de Versailles en 1817.
L'auteur de la communication conclut ainsi:
«Quoique je sois très porté à chercher une explication, bonne ou mauvaise, à tous les phénomènes de la végétation, je ne suis jamais arrivé à expliquer celui-là. C'est sans doute le plus délicat de tous ceux que nous offrent les végétaux. M. de Candolle n'en a rien dit dans sa _Physiologie générale_.»
Vous pensez bien que si M. de Candolle n'a rien trouvé à dire sur cette question, ce n'est pas un pauvre petit gas comme moi qui éclairera les masses botanisantes.
Seulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse énorme qu'un simple mouton peut infliger à
Celui de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts,
il rirait bien, le souple et charmant roseau.
PHÉNOMÈNE NATUREL DES PLUS CURIEUX
Les commentaires que j'ai publiés, naguère, relatifs à une saisissante chronique de Mirbeau, où il était question d'un vieux jardinier qui jouait du piston pour embêter son hibiscus et de concombres qui s'enfuyaient dès qu'on les appelait, m'ont valu mille communications diverses et des plus intéressantes, émanant d'horticulteurs et grands propriétaires fonciers.
Le cas d'un arbuste musicophobe et celui d'un potiron vadrouilleur sont loin, paraît-il, d'être des cas isolés.
Impossible, malheureusement, de citer tous ceux que me communiquent mes aimables correspondants.
Je n'en veux retenir qu'un seul dont je fus témoin.
J'avais reçu, la semaine dernière, un mot de M. Edmond Deschaumes, m'invitant à me rendre compte, par moi-même, d'un fait insignalé jusqu'alors par les botanistes.
_«C'est surtout le lundi matin que mon expérience réussit le mieux, _ajoutait Deschaumes_; viens donc dès dimanche, dans l'après-midi, tu pourras ainsi assister à l'évolution complète du phénomène.»_
Je n'eus garde de manquer à cette piquante invitation.
Edmond Deschaumes est un de mes plus vieux camarades du Quartier Latin. Il fonda même en ces parages une revue littéraire où j'abritai mes jeunes essais. Tout ça ne nous rajeunit pas, mon vieux Deschaumes!
Sans être _palatiale_, comme disent les Américains, la résidence, à Marly-le-Roi, de M. Deschaumes est vaste, bien aérée et lotie de tout l'appareil du confort moderne.
Pour l'instant, nous n'avons à nous occuper que du jardin.
Dès mon arrivée, Deschaumes me mena devant un magnifique _antirrhinum_ ou _muflier_ couvert de fleurs.
La fleur de l'_antirrhinum_ se nomme vulgairement _gueule de loup_, chacun sait ça.
Or, Deschaumes se mit à arroser son _antirrhinum_ avec des mélanges d'absinthe, de bitter, de vermouth, etc.
Après quoi, ce fut avec des bouteilles de vin, et même des litres.
Puis ensuite, après notre dîner, du cognac, de la chartreuse, etc.
Enfin, et jusqu'à assez tard dans la nuit, avec des canettes de bière.
Après quoi, nous allâmes vers nos couches goûter un repos que nous n'avions point dérobé.
Le lendemain, dès l'aube (chef-lieu Troyes), tous nous étions réunis devant l'_antirrhinum_.
Et nous constations, ô miracle! que les gueules de loup étaient devenues des gueules de bois.
À telle enseigne que M. Jules Bois lui-même s'y serait trompé.
À BORD DE LA «TOURAINE» (BLOCK-NOTES)
_Samedi, 9 juin._--Le pilote qui a sorti la _Touraine_ du port du Havre s'appelle Ravaut. C'est un grand et fort gaillard comme ses tumultueux homonymes de Paris. Un moment, j'ai eu peur qu'à leur image, il ne cherchât à nous faire une bonne blague, en nous collant, par exemple, sur le banc d'Amphard.
(Les frères Ravaut--je donne ce détail pour les gens de Winnipeg--sont des drilles dont le sport favori est d'ahurir la clientèle paisible des établissements publics ou autres.)
Par bonheur, il n'en fut rien.
Nous sommes sortis triomphalement des jetées du Havre, très garnies de gens agitant les mouchoirs d'adieu. À toute vitesse, nous avons gagné le large. Derrière nous, les côtes se sont enfoncées dans l'horizon.
Cette nuit, nous allons apercevoir les feux du Cap Lizard et d'Aurigny. Et puis, bonsoir la terre! On n'en verra plus que dans huit jours, là-bas, en Amérique.
... Nous dînons à la table du docteur, lequel me parait être un joyeux thérapeute prenant la vie par le bon bout. Excellente idée de nous avoir placés, mes amis et moi, à la table de ce gai praticien flottant.
Longitude: 12° 58'. Latitude: 49° 39'.
_Dimanche, 10 juin._--Mon _home, sweet home_, consiste en la cabine 72, sise à l'avant et à tribord. Je l'occupe sans compagnon--chouette!--et sans compagne--hélas!--avec un bon petit hublot pour moi tout seul.
À propos de hublot, il y a, à la table voisine de la nôtre, un amour de toute petite fille qui n'arrive pas à se faire une raison de ce qu'une table à manger aussi fastueuse prenne jour par de si exiguës ouvertures. Au déjeuner, elle s'est écriée d'un gros air chagrin tout à fait comique:
--_Dis donc, maman, comme i sont péti, les fenêtes, ici!_
Cette petite fille s'appelle, d'ailleurs, Marguerite.
... On a eu du gros temps, aujourd'hui. Beaucoup de dames ne sont point sorties de leurs cabines. D'autres, sur le pont, jonchent leur fauteuil long, telles des loques.
On n'a pas eu beaucoup le temps de faire connaissance. Ça ne va pas tarder, je pense, et tant mieux, car quelques très jolies jeunes filles américaines n'apparaissent point comme d'une grande faroucherie.
Marche du navire, 419 milles.
Longitude: 24° 14'. Latitude: 48° 56'.
_Lundi, 11 juin._--J'ai gagné la poule sur la marche du navire. Voici comment on procède: On est dix gentlemen qui mettent chacun un louis et qui s'affublent, chacun, par voie de tirage au sort, d'un numéro différent, de 0 à 9. Celui qui a le numéro qui correspond au chiffre des unités du nombre de milles parcourus dans les vingt-quatre heures a gagné la poule. Un exemple pour les esprits obtus: J'avais le numéro 3, et le navire a fait 443 milles. C'est donc moi qui ai gagné les dix louis. Inutile d'ajouter que cette somme s'est rapidement volatilisée dans la fumée d'un succulent petit extra-dry qu'ils ont à bord.
... On a encore pas mal roulé et langué aujourd'hui. La majorité des dames demeure à l'état loquoïdal.
... Un vieux monsieur très bien me demande ce que je vais faire en Amérique. Comme, en somme, je n'ai pas l'ombre d'une parole raisonnable à dire, je lui réponds, d'un air détaché, que je vais me livrer à la culture en grand du topinambour dans le Haut-Labrador. Le vieux monsieur me répond qu'avec du travail et de la conduite, on arrive à tout, dans n'importe quelle partie.
Longitude: 35° 16'. Latitude: 47° 29.
_Mardi, 12 juin._--Du beau temps, ce matin. Plus de roulis ni de tangage, mais de la gîte à tribord, énormément, au moins vingt degrés (j'entends par ces mots que le plan du pont faisait avec l'horizon un angle d'au moins vingt degrés). Très commode, la gîte à tribord. Précisément, il y avait des asperges à l'huile et au vinaigre. L'inclinaison des tables nous évita la peine de caler notre assiette pour que notre sauce se réfugiât dans un coin (si tant est qu'il soit un coin aux circulaires assiettes).
Quand je serai décidé à faire construire mon petit cottage, je prierai Henri Guillaume, mon architecte ordinaire, de donner à ma salle à manger vingt degrés de gîte à tribord, rapport aux sauces.
Marche du navire: 455 milles.
C'est l'ami Berthier qui a gagné la poule.
Longitude: 45° 44'. Latitude: 44° 41'.
_Mercredi, 13 juin._--Ce Berthier, dont je parlais hier, est le plus distrait garçon du globe. Depuis notre départ du Havre, nous ne cessons de lui faire le même genre de plaisanteries, dans lesquelles il coupe sempiternellement:
--Berthier, on te demande au téléphone!
Ou bien:
--Berthier, le chasseur de Perroncel a remis une lettre pour toi à la caisse!
Sursautant de son rêve, l'infortuné Berthier cherche à s'orienter dans la direction du téléphone ou de la «caisse».
... Le vieux monsieur très bien à qui j'ai conté mon histoire de culture de topinambours dans le Haut-Labrador, commence à devenir très rasant. Il s'intéresse prodigieusement trop à mes faux projets et ne rate pas une occasion de me procurer des tuyaux sur ma future industrie. J'étais, ce soir, sur le pont, en grande conversation avec la toute charmante Miss Maud Victoria P..., quand il est venu me quérir en grande hâte pour me présenter à un passager, dont la seconde femme a un gendre qui va se remarier avec une jeune veuve du Labrador, et très susceptible, par conséquent (le passager), de me donner des renseignements de la plus haute importance sur l'agriculture en ces parages.
C'est bien fait pour moi. Ça m'apprendra à faire des blagues!
Marche du navire: 472 milles. C'est M. Deering qui a gagné la poule.
Longitude: 36° 10'. Latitude: 42° 23'.
_Jeudi, 14 juin._--C'est généralement le jeudi que je choisis pour, selon le cas, l'éloge ou le blâme à distribuer aux officiers des bâtiments sur lesquels je vogue.
Aujourd'hui, de l'éloge seulement:
À notre commandant, l'excellent capitaine Santelli, un marin consommé, doublé d'un homme du monde, très épris de toutes les choses d'art et d'esprit.
Au capitaine en second Masclet, un rude loup de mer, fertile en anecdotes dont quelques-unes n'hésiteraient pas à se faire adopter par le Captain Cap lui-même.
Au commissaire, M. Treyvoux, l'urbanité et la courtoisie personnifiées.
Au docteur Marion (deux fois nommé), à la table duquel les natures les plus moroses ne sauraient s'embêter une seule seconde.
Un conseil: si vous allez en Amérique par la _Touraine_, sans femmes, tâchez d'être à la table du docteur Marion: je dis _sans femmes_, parce qu'avec ce bougre-là...
Marche du navire: 487 milles. C'est Paul Fabre, le fils du très sympathique commissaire général du Canada à Paris, qui a gagné la poule.
Longitude: 66° 50'. Latitude: 40° 57'.
_Vendredi, 15 juin._--Je suis détenteur d'une montre en acier oxydé qui, depuis le jour de son acquisition par moi, a mis une touchante obstination (complexion naturelle, atavisme, tendance acquise? sais-je?) à retarder de cinquante minutes par jour.
Or, ce retard correspond précisément à notre changement journalier de longitude, en sorte que mon chronomètre (que j'ai fichtre bien payé vingt-cinq francs), parti du Havre avec l'heure du Havre, va arriver à New-York avec l'heure de New-York.
Très fier de ce phénomène, j'en ai fait part au plus grand nombre, expliquant la chose à ma manière.
Des doutes se sont élevés dans l'entourage, relativement à la véracité de ce fait. On m'accusait de régler ma montre moi-même. J'ai dû, pour démontrer ma parfaite bonne foi, remettre l'objet ès-mains de M. Mac Lane, qui n'est pas un blagueur, lui, ayant représenté les États Unis en France. La montre fut séquestrée durant vingt-quatre heures et sortit triomphale de l'épreuve.
Miss Olga Smith (la plus belle passagère, de même que M. Dyer est le plus joli homme du bord) m'a demandé:
--Alors, quand vous reviendrez en Europe, cette montre retardera de cinquante minutes par jour?
--Comme de juste, ai-je répondu froidement.
Et tout le monde m'a demandé l'adresse du fabricant.
... On ne voit pas encore les côtes, mais nous avons néanmoins pris contact avec la libre Amérique.