Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes

Chapter 8

Chapter 83,689 wordsPublic domain

Ça m'est toujours une bonne fortune de le rencontrer, certain que ma soif de nouveau trouvera son compte--un peu cruel, peut-être--au récit d'infortunes inédites.

--Quoi de nouveau, mon vieux? fais-je hypocritement. Toujours content?

--Content?... Tu te moques de moi, dis? Content!... Enfin, _je me fais une raison!_ Et toi?

--Parfaitement heureux, merci, plus heureux même que je mérite.

--Ça ne se mérite pas, le bonheur... malheureusement!... Car ça commencerait bien à être mon tour.

--Encore embêté?

--Bien sûr!... Imagine-toi que j'ai couché au poste, lundi dernier.

--Couché au poste, toi! le plus tranquille des hommes!

--Parfaitement! Moi, le plus tranquille des hommes!... j'ai couché au poste!

--Et pour quelle cause?

--Pour cause de soûlographie.

--Pour cause de soûlographie, toi! Le plus sobre des hommes!

--Parfaitement! Moi, le plus sobre des hommes! Couché au poste!... Pour cause de soûlographie!

--Mais, enfin...

--Oh! ça n'est pas bien compliqué, va!... Lundi dernier, je rencontre rue Royale, vers six heures, Cap (Martin), le cousin du Captain. Il me fait entrer à l'_Irish Bar_, et commande un _gin-soda_. Moi, qui ai la profonde horreur de toutes ces saloperies anglo-saxonnes, je demande un simple vermout-cassis... Une heure après, j'étais couché, ivre-mort au poste de l'Opéra.

--Ivre-mort? Avec un vermout-cassis?

--Parfaitement!... Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là! Voici ce qui s'était passé: Tu sais que chez Reynolds, on sert le gin dans de grandes carafes qu'on pose devant le client... Moi, prenant ça pour de l'eau, j'ai gorgé mon vermout de ce spiritueux.

--Tu ne t'es pas aperçu en buvant?

--Si... Je me disais: Voilà un vermout-cassis qui a un drôle de goût!... Ça doit être un vermout-cassis américain!... Tu vois ça d'ici!... En sortant, je me suis mis à sauter sur les bancs du boulevard, à embrasser les bonnes femmes dans les kiosques à journaux, et à raconter aux sergots que j'avais connu Félix Faure à la tête d'une maison mal famée de Châtellerault! Tu devines bien qu'à ce train je n'ai pas moisi à l'air libre!

--Mon pauvre vieux!

--Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!... Et la semaine dernière, donc!

--Quoi encore?

--Je me commande un complet chez un petit tailleur qu'on m'avait recommandé... Un complet à carreaux épatant! J'étrenne mon costume par une pluie torrentielle, sans parapluie, bien entendu (y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!). Bon! je vais me sécher à la Bibliothèque nationale, près d'un poêle. Voilà-t-il pas que mon complet, en séchant, se rétrécit, se rétrécit, au point que je semblait m'être vêtu avec le costume volé d'un petit garçon d'une douzaine d'années!

--Ça, ça peut arriver à tout le monde.

--Oui, mais ce qui ne peut arriver qu'à moi, c'est le raisonnement que m'a tenu le tailleur quand je suis allé lui faire des reproches. Comme cet industriel le prenait de haut, assurant que les _waterproofs_ n'étaient pas sa spécialité et que, moi, je lui disais simplement et souriant: «Pardon, monsieur, votre marchandise a perdu, sous l'averse, environ vingt pour cent de sa superficie, il serait de toute justice que vous tinssiez compte de cet incontestable déchet,» il me répondit, avec un toupet d'enfer: «Pardon, monsieur, si ma marchandise, au lieu de rétrécir, s'était allongée et élargie, seriez-vous venu de votre plein gré m'apporter une somme proportionnelle et supplémentaire?» Qu'est-ce que tu veux objecter à ça?

--Rien, mon pauvre ami.

--Je te le disais bien, mon vieux, y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!

--Et du côté du coeur, au moins, es-tu plus heureux?

--Ah! oui, parlons-en, il est chouette, mon coeur!... Jeudi dernier, je vais dîner dans la famille Crauck, et je tombe éperdument amoureux d'Odile, l'aînée des jeunes filles...

--Je la connais, la petite Crauck (Odile), charmante!

--Éperdument amoureux! Le lendemain, je la rencontre dans une soirée, et je lui annonce ma visite pour le lendemain. Elle semble un peu étonnée et me demande la cause de cette démarche... Tu sais comme on est bête quand on est très amoureux?

--Je sais.

--Alors, je lui dis: «Mademoiselle, c'est que j'ai laissé quelque chose chez vous.--Quoi donc? demande-t-elle.--Mon coeur!...» Ça n'était pas, évidemment, très spirituel, mais quand on est sincère...

--Et que t'a-t-elle répondu?

--Jamais tu ne t'en douterais, et si froidement: «Monsieur, a-t-elle dit, je n'ai pas trouvé l'objet dont vous parlez, mais ce soir, en rentrant, je dirai à la bonne de regarder... _Il est peut-être dans les balayures!_»

--Mon pauvre garçon!

--Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!

HOMMAGE À UN GÉNÉRAL FRANÇAIS

Je viens de recevoir le _Temps_, un numéro du _Temps_, vieux pour vous, ô Parisiens altérés d'actualité, mais frais encore pour le relégué que je suis en une sorte de Thébaïde lointaine et méridionale.

Vais-je lire le _Temps_?

Ma foi, non! Pourquoi lirais-je le _Temps_?

Et je jette sur les massives colonnes de cet organe crépusculaire un regard distrait.

Mais soudain mon oeil s'allume et voilà qu'une vive liesse embrasse mon vieux coeur.

C'est que j'ai aperçu le nom prestigieux de notre brave général Poilloüe de Saint-Mars, commandant en chef le 12e corps, à Limoges.

Il s'agit cette fois d'une circulaire de ce guerrier pittoresque sur les droits et les devoirs des gardes d'écurie.

Je commence par déclarer, très sérieusement et sans permettre à personne d'en douter, que j'adore le général Poilloüe de Saint-Mars. Il est un des rares généraux français qui mêlent profondément aux choses du service un tout paternel souci d'humanité.

On peut dire de lui que c'est un littérateur rigolo, mais on ne saura jamais prétendre qu'il ne soit pas un brave homme.

Et puis, _littérateur rigolo_, pourquoi?

Allons, mettons qu'il soit un poète bien personnel, et nous serons dans le vrai.

Est-ce pas d'un poète exquis, ce mot: LA GUÉRITE, CET ÉCRIN DE LA SENTINELLE!

Sa sollicitude pour ses troupes amène, parfois, des épisodes réjouissants, témoin cette histoire que me contait, récemment, un officier du 12e corps.

L'année dernière, le général Poilloüe, entre mille autres circulaires, en consacrait une aux droits et aux devoirs des _plantons aux cuisines_.

Les plantons devaient s'occuper de ceci et de cela; mais, par contre, ils avaient droit à ceci et à cela. Principalement, le cuisinier en pied devait remettre au planton, à chaque repas, une large tartine de moelle.

Or, il arriva qu'un planton éprouvait pour la moelle une aversion insurmontable. Mais, fort de la circulaire du général en chef, le cuisinier força l'infortuné à ingurgiter l'horrible corps gras.

Voyez-vous d'ici la scène racontée par Courteline?

Cette fois, comme je l'ai dit, il s'agit des gardes d'écurie.

Je ne puis publier intégralement cette page magistrale, mais je vais en détacher les deux phrases types, celle du brave homme et celle du poète pittoresque.

Celle du brave homme:

_«Les écuries doivent être aménagées pour le plus grand bien-être des chevaux, mais avant tout, il faut organiser dans ces écuries l'installation confortable des soldats chargés de les surveiller et dont l'existence est plus précieuse que celle de tous les animaux réunis.»_

Bravo, mon général, et très chic!

Combien différent ce langage de celui que tint (_historique_) un colonel de chasseurs, lors des dernières manoeuvres:

Un médecin du régiment avait obtenu une permission de quarante-huit heures. Fort de cet exemple, un vétérinaire demanda audit colonel la même faveur qu'on lui refusa avec un entrain non dissimulé.

Et sur l'insistance du vétérinaire:

--Pardon, riposta le colonel, un médecin, ça, on peut toujours s'en passer; tandis qu'un vétérinaire!...

Pour clore cette série d'exercices, lisons, relisons, méditons et apprenons par coeur cette phrase, dans la même circulaire du général Poilloüe, qui fera tressaillir d'aise en sa tombe notre vieux Buffon:

_«Les chevaux sont intelligents et observateurs. Quand ils voient leurs gardes d'écurie déguenillés et grelottants, ils savent que les coups vont pleuvoir sur leur dos et que leurs pauvres couvertures vont leur être dérobées par ceux-là mêmes qui ont mission de les soigner. Ils sont craintifs, ne se reposent pas, dépérissent et maudissent avec raison le numéro de leur régiment.»_

Ah! si l'esprit militaire disparaît, même de l'âme des chevaux!

Pauvre France!

L'ANTIFILTRE DU CAPTAIN CAP OU UN NOUVEAU MOYEN DE TRAITER LES MICROBES COMME ILS LE MÉRITENT

--Y aurait-il indiscrétion, mon cher Cap, à vous demander en quoi consiste le paquet que vous tenez sous le bras?

--Nullement, cher ami, nullement.

Et avec une complaisance digne des temps chevaleresques, Cap déballa son petit paquet et m'en présenta le contenu, un objet cylindrique, composé de cristal et de nickel, recélant quelques détails assez ténébreux.

--Que pensez-vous que ce soit? interrogea Cap.

--Ça, c'est un filtre dans le genre du filtre Pasteur.

--Bravo! s'écria Cap! vous avez deviné! vous avez parfaitement deviné, à part ce léger détail, toutefois, qu'au lieu d'être un filtre, cet objet est un antifiltre.

Une vive stupeur muette se peignit sur ma face, et c'est à grand'peine que je pus articuler:

--Un antifiltre, Cap! Un antifiltre!

--Oui, répondit froidement le Captain, un antifiltre.

--Qu'ès aco?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Grâce à cet appareil, vous pouvez immédiatement muer l'onde la plus pure en un liquide jaunâtre et saturé de microbes. Vous voyez d'ici les avantages de mon ustensile?

--Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien.

--Enfant que vous êtes! Vous croyez à l'antiseptie?

--Dame!

--Et à l'aseptie?

--Dame aussi!

--Pauvre niais! Vous êtes de la force du major Heitner, lequel ne considère potable que l'eau d'abord transformée en glace, puis longuement bouillie dans une marmite autoclave, cela dans l'espoir que tous les microbes disponibles seront morts d'un chaud et froid.

--D'un froid et chaud, vous voulez plutôt dire, Captain?

--Tiens, c'est vrai, je n'y avais point songé. Ce major Heitner est encore plus inconséquent que je ne croyais.

Et pour chasser la mauvaise impression de l'inconséquence excessive du major, nous pénétrâmes, Cap et moi, dans un de ces petits _american bars_, qui sont le plus bel ornement de la baie de Villefranche.

Cap reprit:

--La guerre stupide que l'homme fait aux microbes va, d'ici peu de temps, coûter cher à l'humanité.

--Dieu nous garde, Cap!

--On tue les microbes, c'est vrai, mais on ne les tue pas tous! Et comment appelez-vous ceux qui résistent?

--Je ne les appelle pas, Cap; ils viennent bien tout seuls.

--Ah! vous ne les appelez pas? Eh bien, moi, je les appelle de _rudes lapins_! Ceux-là sortent de leurs épreuves plus vigoureux qu'avant et terriblement trempés pour la lutte. Dans la bataille pour la vie, les individus qui ne succombent pas gagnent un entraînement et une vigueur qu'ils transmettent à leur espèce. Gare à nous, bientôt!

--À genoux, Cap, et prions!

--Laissons la prière aux enfants et aux femmes. Nous autres, hommes, colletons-nous avec la vérité. Voici ma théorie relative aux microbes: au lieu de combattre ces petits êtres, endormons-les dans l'oisiveté et le bien-être. Offrons-leur des milieux de culture favorables et charmants. Que notre corps devienne la Capoue de ces Annibaux microscopiques.

--Très drôle ça, Cap, les _Annibaux microscopiques_!

--Alors, qu'arrivera-t-il? Les microbes s'habitueront à cette fausse sécurité. Ils pulluleront à l'envi; mais plus ils seront nombreux moins ils seront dangereux. Bientôt, ils tomberont en pleine dégénérescence...

--Et Max Nordau fera un livre sur eux. Ce sera très rigolo.

--Hein! Que dites-vous de ma théorie?

--Épatante, Cap! Paix à tous les microbes de bonne volonté! Et, pour commencer la mise en pratique de votre idée, les microbes aiment-ils l'_irish whiskey cock tail_?

--Ils l'adorent, Alphonse, n'en doutez point!

--Alors, garçon, deux _irish whishey cock tails_! Et préparez-nous-les, _carefully_, vous savez?

--Et _largefully_, ajouta le Captain Cap avec son bon sourire.

Si, vraiment, les microbes adorent les boissons américaines, ce fut une bonne journée pour eux.

PATRIOTISME ÉCONOMIQUE

_Lettre à Paul Déroulède_

Mon cher Paul,

Vous permettez, n'est-ce pas, que je vous appelle _Mon cher Paul_, bien que je n'aie jamais eu l'honneur de vous être présenté, pas plus que vous n'eûtes l'avantage de faire ma connaissance?

Je vous ai rencontré plusieurs fois, drapé d'espérance (laissez-moi poétiser ainsi votre longue redingote verte). Les pans de cette redingote claquaient au vent, tel un drapeau, et vous me plûtes.

Et puis, qu'importent les présentations? Entre certaines natures, on se comprend tout de suite; on essuie une larme furtive, on réprime un geste d'espérance et on s'appelle _Mon cher Paul_.

Comme vous, mon cher Paul, je n'ai rien oublié. Comme vous, je ronge le frein de l'espoir.

J'ai les yeux constamment tournés vers l'Est, au point que cela est très ennuyeux quand je dîne en ville.

Si la maîtresse de la maison n'a pas eu la bonne idée de me donner une place exposée à l'Est, je me sens extrêmement gêné.

Passe encore si la place est au Nord ou au Midi; j'en suis quitte pour diriger mes yeux à droite ou à gauche.

Mais quand on me place en plein Ouest, me voilà contraint de regarder derrière moi, comme si mes voisins me dégoûtaient!

Ah! c'est une virile attitude que d'avoir les yeux tournés vers l'Est, mais c'est bien gênant, des fois!

Enfin, et pour que vous n'ayez aucun doute à mon égard, j'ajouterai que, selon la prescription du grand Patriote, je n'EN parle jamais, mais j'Y pense toujours.

Cela posé, entrons dans le vif de la question.

Vous devez bien comprendre, mon cher Paul, qu'avec le caractère ci-dessus décrit, j'ai la plus vive impatience de voir Français et Allemands se tuer, s'étriper, s'égueuler comme il sied à la dignité nationale de deux grands peuples voisins.

Il n'y a qu'une chose qui m'embête dans la guerre, c'est sa cherté vraiment incroyable.

On n'a pas idée des milliards dépensés depuis vingt-cinq ans, à nourrir, à armer, à équiper les militaires, à construire des casernes, à blinder des forts, à brûler des poudres avec ou sans fumée.

Tenez, moi qui vous parle, j'ai vu dernièrement, à Toulon, un canon de marine dont chaque coup représente la modique somme de 1,800 fr. (_dix-huit cents francs_). Il faut que le peuple français soit un miché bougrement sérieux pour se payer de pareils coups.

Vous l'avouerai-je, mon cher Paul, ces dépenses me déchirent le coeur!

Pauvre France, j'aimerais tant la voir riche et victorieuse à la fois!

Et l'idée m'est venue d'utiliser la science moderne pour faire la guerre dans des conditions plus économiques.

Pourquoi employer la poudre sans fumée, qui coûte un prix fou, quand on a le microbe pour rien?

Intelligent comme je vous sais, vous avez déjà compris.

On licencierait l'armée, on ferait des casinos dans les casernes, on vendrait les canons à la ferraille. On liquiderait, quoi!

Au lieu de tout cet attirail coûteux et tumultueux, on installerait discrètement de petits laboratoires où l'on cultiverait les microbes les plus virulents, les plus pathogènes, dans des milieux appropriés.

À nous les bacilles virgule, à nous les microbes point d'exclamation, sans oublier les spirilles de la fièvre récurrente!

Et allez donc!... Le jour où l'Allemagne nous embêtera, au lieu de lui déclarer la guerre, on lui déclarera le choléra, ou la variole, ou toutes ces maladies à la fois.

Le ministère de la guerre sera remplacé, bien entendu, par le ministère des maladies infectieuses.

Comme ce sera simple! Des gens sûrs se répandront sur tous les points de la nation abhorrée et distribueront, aux meilleurs endroits, le contenu de leurs tubes.

Ce procédé, mon cher Paul, a l'avantage de s'adresser à toutes les classes de la société, à tous les âges, à tous les sexes.

L'ancienne guerre était une bonne chose, mais un peu spéciale, malheureusement: car on n'avait l'occasion que de tuer des hommes de vingt à quarante-cinq ans.

Les gens à qui cela suffit sont de bien étranges patriotes.

Moi, je hais les Allemands; mais je les hais tous, tous, tous!

Je hais la petite Bavaroise de huit mois et demi, le centenaire Poméranien, la vieille dame de Francfort-sur-le-Mein et le galopin de Koenigsberg.

Avec mon système, tous y passeront. Quel rêve!

Voyez-vous enfin les chères soeurs reconquises?

Peut-être que, grâce à mes microbes, les chères soeurs seront dénudées de leurs habitants?

Qu'importe! Le résultat important sera obtenu: On n'EN parlera jamais et on n'Y pensera plus!

Enchanté, mon cher Paul, d'avoir fait votre connaissance, et bien du mieux chez vous.

PROPOSITION INGÉNIEUSE

Que le correspondant dont je publie ici la lettre ne s'y trompe pas une minute! Je sais parfaitement quelle personnalité cache sa modeste signature.

Mais aussi, qu'il se rassure! je ne la dévoilerai point, cette personnalité.

Détenteur d'une haute situation dans l'État (on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'il est chef de service), mon correspondant ne relève pas, comme on dit, du domaine de la petite bière.

Sa lettre est l'aimable délassement d'un esprit d'élite et digne, en tous points, du poste important qu'on lui a confié.

Le sort que je fais à sa fantaisie pourra peut-être le déterminer à--si la conversation vient à tomber là-dessus--m'offrir un bureau de tabac ou deux.

Ce que j'en dis, c'est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne répondant jamais aux lettres que je reçois, les timbres-poste m'indiffèrent.

«Monsieur le rédacteur,

»Vous êtes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps. Vos articles sont des lumières.

»C'est ce qui m'incite à vous soumettre une idée qui m'est venue et dont je souhaiterais que vous vous fissiez l'ardent zélateur.

»N'êtes-vous pas frappé comme moi--oui, n'est-ce pas?--du profond discrédit dans lequel est tombée la croix de commandeur de la Légion d'honneur?

»Ce discrédit, je voudrais le voir disparaître.

»Comment? En attachant à cette haute distinction une faveur qui la rendrait plus désirable.

»Je voudrais qu'une loi intervînt aux termes de laquelle tout haut dignitaire de la Légion d'honneur ne pourrait plus jamais être cocu.

»Entendons-nous, les femmes de ces dignitaires pourraient continuer de brancher l'os frontal de leur époux; _mais cela ne compterait pas_.

»Qui pourrait faire obstacle à ma proposition? Assurément pas les femmes de ces derniers. Elles recouvreraient ainsi plus de liberté pour donner cours aux élans de leur coeur et faire un plus grand nombre d'heureux. Quant aux maris, puisque la loi les déclarerait indemnes, ils auraient la double satisfaction de faire plaisir à leurs femmes, et de trouver là, avec un surcroît d'honneur, un surcroît de profits.

»Car d'où leur viendrait, je vous prie, le scrupule qui arrête encore un petit nombre d'entre eux à tirer des charmes de leurs épouses de nouvelles ressources, toujours les bienvenues dans tous les ménages, quels qu'ils soient?

»Comme la question économique prime tout aujourd'hui, j'ai tenu à prendre l'avis des deux représentants les plus autorisés des écoles actuellement aux prises.

»M. Leroy-Beaulieu craint qu'une pareille loi ne nous attire encore des représailles de l'étranger.

»M. Domergue, à qui j'ai confié les craintes de son éminent adversaire, m'a répondu textuellement:

«Les représailles de l'étranger? Je m'en f...! Mais, comme dans tout pays civilisé il faut, pour la bonne tenue des statistiques, qu'il y ait une moyenne de cocus déterminée, assez imposante pour que nous ne soyons pas dans une situation inférieure vis-à-vis des autres nations, je vous conseillerais de compléter votre proposition en disant que, pour parfaire les manquants, le titre de cocu serait attribué d'office à tous les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, et, si cela ne suffit pas, à tous les membres de la Société d'économie politique.»

»Comme j'ai infiniment plus de confiance dans le porte-parole de M. Méline que dans le représentant des vieilles doctrines économiques, j'incline à croire que M. Leroy-Beaulieu est hanté de craintes déraisonnablement chimériques.

»Ce qui me courbe à cette conclusion, c'est que toutes les hautes personnalités politiques et sociales consultées par moi approuvent chaudement ma proposition. Le moindre avantage qu'elles y trouvent, c'est d'augmenter les joies du foyer et le bien-être national, ce à quoi tous les bons esprits doivent tendre et s'employer.

»Mais voilà! Tant vaut l'homme qui lance une idée, tant vaut cette idée; et, dans toute la presse, je ne vois que vous de capable de donner à la mienne assez de relief et d'autorité pour l'imposer à l'attention d'un Parlement qui a tant de votes inutiles à se faire pardonner.

»Veuillez agréer, Monsieur et cher Maître, l'expression de mes sentiments les plus cordialement formulés.

»FÉLIX.»

Et voilà!

Merci, mon vieux Félix, et à la revoyure!

(Plaisanterie d'un ordre plutôt intime, étant donné le rang social de mon correspondant.)

SIX HISTOIRES DANS LE MÊME CORNET OU TOUJOURS LE SOURIRE SUR LES LÈVRES

Moeurs américaines.

Dans le parc de _Rouse's point_. Le soir, assez tard. On entend au loin les accords entraînants de _Washington Post_.

(_Washington Post_ est une _new dance_ qui fera fureur à Paris cet hiver, vous pouvez m'en croire. Pour s'en procurer la musique avec les instructions, s'adresser à mon vieux camarade Whaley Royce, 158, Yonge street, Toronto. Les personnes qui voudraient éviter les frais de poste toujours coûteux, peuvent aller se procurer elles-mêmes ce morceau. En ce cas, ne pas quitter Toronto sans jeter un coup d'oeil sur les chutes d'eau du Niagara, un assez curieux phénomène naturel situé non loin de là.)

Fermons la parenthèse.

--Et vous, miss, vous ne dansez pas, ce soir?

--Non, pas ce soir.

--Pourquoi cela, miss?

--Parce que j'ai des chaussettes et pas de pantalon.

--Quelle blague!

--Voyez plutôt, répondit-elle en souriant.

* * * * *

Toulouse-Lautrec, le jeune peintre bien connu, a prêté un pantalon à M. Pascalis, le monarchiste célèbre, momentanément gêné.

Bien que le sol fût totalement anhydre et Phoebus aveuglant, Pascalis a relevé le bas du pantalon.

--Pourquoi? fis-je.

--Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est trop court, répondit-il en souriant.

* * * * *

Sa femme est gentille comme tout et, pourtant, il la trompe avec une grande bringue d'Anglaise, miss Aline, pas jolie pour un sou, mais dont le nom seul indique assez l'irréductible tendance à la luxure et à la sensualité.

(Miss Aline pourrait arborer la devise de sa vieille homonyme romaine, _Lassata non satiata_, en supprimant, toutefois, _lassata_, car, au contraire, _ça_ la repose, elle.)

Il a pu découcher, l'autre jour (_l'autre nuit_ serait plus exact, mais le temps me manque pour rectifier).

Sous le fallacieux prétexte qu'il est vélocipédiste territorial, il a prétendu devoir assister à une manoeuvre de nuit du côté de Vaujours, blague infecte dans laquelle sa pauvre petite femme a coupé comme dans du beurre.

Inutile de révéler en quoi consistèrent ces manoeuvres de nuit dont la rue Bernouilli fut le théâtre. (Elle en a vu bien d'autres, la rue Bernouilli.)

Et, au retour, la petite femme:

--Ça s'est bien passé?

--On ne peut mieux.

--Ton pneu ne s'est pas dégonflé?

--Si, huit fois! répondit-il en souriant.

* * * * *

Lune de miel.

--Dis-moi, ma chérie, à quel moment t'es-tu aperçue, pour la première fois, que tu m'aimais?

--C'est quand je me suis sentie toute chagrine chaque fois qu'on te traitait d'idiot devant moi, répondit-elle en souriant.

* * * * *

Autre lune de miel.

Lui, ardent et tendre.

Elle, bébête.

ELLE.--Alors, c'est bien vrai? Son petit Jujules aime bien sa petite Nini?

LUI.--Mais oui, je t'aime bien!

--Beaucoup, beaucoup?

--Beaucoup, beaucoup!