Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes
Chapter 10
Vers six heures, ce soir, une jolie petite goélette nous a accostés, déposant à notre bord un bon vieux pilote, porteur d'une de ces bonnes vieilles physionomies, comme on n'en rencontre que sur les timbres-poste des United-States.
J'ai demandé au capitaine Masclet:
--Est-ce que vous ne pourriez pas vous passer de pilote?
Masclet a éclaté de rire, à cette idée qu'un pilote pouvait servir à quelque chose, et il m'a raconté qu'à l'un de leurs derniers voyages, le pilote s'était tellement saoulé avec les passagers, qu'il se croyait dans le golfe de Guinée.
Marche du navire: 502 milles. C'est M. Ernest Debiève, l'artilleur bien connu, qui a gagné la poule.
En rade de New-York.
_Samedi, 16 juin._--La brume de ce matin s'est dissipée. Nous apercevons les côtes. De grands voiliers nous croisent à chaque instant. Dans deux heures, nous serons amarrés au wharf.
On aperçoit, sur le pont de la _Touraine_, quantité de gens qu'on n'avait pas aperçus pendant la traversée.
D'étranges pirogues nous ont-elles apporté, cette nuit, ces mystérieux voyageurs, ou bien, plus simple explication, ces pauvres gens seraient-ils restés dans leur cabine pendant ces sept jours?
... Un vieux Canadien, fort brave homme d'ailleurs, se vantait l'autre jour de n'avoir jamais de sa vie prononcé un seul mot d'anglais. Il a une façon de nationaliser les inévitables expressions albionesque qui m'amuse beaucoup.
Il vient de me donner ce conseil:
--Puisque vous ne faites que passer à New-York, ne donnez pas vos bagages à visiter à la douane. Faites-les envoyer _en bonde_.
_En bonde_, traduction libre du _in bond_ anglais (en transit).
... Nous débarquons.
Ce soir, nous roulons dans les pires débauches à New-York, et, demain matin, en route pour Montréal.
GOSSERIES
Eh! non, je ne m'étais pas trompé! C'était bien mon jeune ami Pierre et sa maman qui remontaient l'avenue de Wagram.
Pierre avait passé son bras dans le bras de sa mère, et il semblait, plutôt que son fils, être le petit amoureux de sa petite maman.
Il racontait sûrement une histoire très cocasse, car je les voyais rire tous deux, tels de menus déments.
Je les rejoignis, et mon jeune ami Pierre voulut bien me mettre au courant.
--Tu sais bien, la femme de chambre à maman! Elle s'appelle Laure.
--J'ignorais ce détail.
--Il y a bien d'autres choses que tu ignores, mais ça ne fait rien: elle s'appelle Laure tout de même... Alors, comme on dit toujours: _l'or est une chimère_, ce matin, je l'ai appelée _Chimère_: «Ohé! _Chimère_, apportez-moi mes bottines jaunes!» Ce qu'elle est entrée dans une rogne, mon vieux!
--Eh bien! mais... je ne trouve pas ça très drôle.
--Attends donc un peu. Le plus rigolo dans tout ça, c'est qu'elle croit que _chimère_ c'est un vilain mot, tu comprends?... Rougis pas, maman? Alors, elle m'a menacé de le dire à papa, si je recommence... Tu penses si je vais me gêner.
--Et ton papa, que te dira-t-il?
--Papa? il ne me dira rien, pardine! Qu'est-ce que tu veux qu'il me dise pour appeler la femme de chambre _chimère_?
--Il ne te dit jamais rien, ton père?
--Oh! si, des fois... Ainsi, l'autre jour, il m'a appelé polichinelle, idiot, crétin, imbécile.
--Et toi, que dis-tu pendant ce temps-là?
--Moi? je ne dis rien... j'attends qu'il ait fini... Un jour qu'il me traitait de polichinelle, j'ai haussé les épaules; il m'a fichu une gifle, mon vieux, que la peau en fumait encore deux heures après!
--Mon pauvre ami!
--Oui, mais je sais bien ce que je ferai. Tiens, je donnerais bien dix sous pour être déjà un grand type, pour être en _philo_, par exemple.
--Et que feras-tu, quand tu seras en _philo_?
--Ce que je ferai? Eh ben! voilà ce que je ferai: un jour que papa me traitera de polichinelle, etc., je ne dirai rien, je n'aurai l'air de rien, seulement... (_Pierre se tord._)
--Seulement?
--Seulement, je lui enverrai mes témoins.
--Tu enverras des témoins à ton père?
--Parfaitement! j'irai trouver deux copains de ma classe, deux copains sérieux... Tu sais, en _philo_, il y a des types qui ont de la barbe. Alors, ils s'amèneront chez papa, en redingote, et ils lui diront gravement... (_Pierre se retord._)
--Ils lui diront?
--Ils lui diront: «Monsieur, nous venons de la part de monsieur votre fils vous demander rétractation des injures _que vous lui avez proférées_, ou une réparation par les armes.»
--Eh bien! à la bonne heure. Tu n'y vas pas de main morte, toi!
--Crois-tu qu'il en fera une bobine, papa?
--Je vois ça d'ici.
--Il sera plutôt un peu épaté, hein?
--Plutôt.
Nous échangeâmes encore quelques menus propos et je pris congé de mon jeune ami Pierre et de sa petite maman.
Quelques pas plus loin, je me retournai et je les vis tous les deux pâmés de joie à la seule idée de cette excellente plaisanterie qui aura lieu dans sept ou huit ans.
L'OISEUSE CORRESPONDANCE
Du flot montant de ma quotidienne correspondance, j'écume les suivantes communications tendant à démontrer que le record de la candeur est plus imbattable qu'on ne saurait croire.
J'ai adopté, pour la reproduction des susdites, la manière monomorphe, afin d'épargner quelque fatigue au lecteur surmené. (Depuis longtemps, j'ai remarqué que la semaine de Pâques surmène le lecteur plus qu'il ne convient.)
Première lettre:
«Cher monsieur,
»Permettrez-vous à un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?
»Voici:
»Il s'agit d'un jeune commis israélite, nommé Caen, qui entre dans la maison Duseigneur (_confections en tous genres_).
»Il fait l'affaire du patron qui l'associe, et de la fille du patron qu'il épouse.
»Aussitôt, il devient gros comme le bras M. Caen-Duseigneur.
»Dieu bénit leur union, et une petite fille arrive qu'on dénomme Rachel.
»Et, alors, cette petite fille s'appelle Rachel Caen-Duseigneur.
»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'oeuvre dont vous êtes coutumier.
»Agréez, etc.
»L'AUMÔNIER DE LA TOUR EIFFEL.»
Deuxième lettre:
«Cher monsieur,
»Permettrez-vous à deux de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?
»Voici:
»Il s'agit de deux messieurs qui voyagent sur le rapide de Paris au Havre: un petit monsieur malingre et menu, un gros individu robuste et corpulent.
»Pour tuer le temps, le gros individu robuste et corpulent pose des devinettes au petit monsieur malingre et menu.
»Malgré mille efforts, ce dernier n'arrive pas, et finalement:
»--Voyons, fait-il timidement, _mettez-moi sur la voie_.
»Le gros individu ne fait ni une, ni deux, et, prenant au pied de la lettre la proposition du petit monsieur, il le jette par la portière, sur les rails, brutalement.
»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'oeuvre dont vous êtes coutumier.
»Agréez, etc.
»SINON EVERO ET BEN TROVATO.»
Troisième lettre:
«Cher monsieur,
»Permettrez-vous à un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?
»Voici:
»Il s'agit de jeunes gens qui arrivent au café.
»Ils commandent deux verres de chartreuse.
»--De la jaune ou de la verte? demande le garçon.
»--De la violette! répond froidement l'un des jeunes gens.
»--De la violette! s'effare le garçon. Mais il n'y a pas de chartreuse violette!
»--Eh bien! et la _chartreuse de Parme_, donc?
»Le garçon arbore une tête qui montre combien embryonnaire son stendhalisme!
»Vous le voyez, cher monsieur, ce thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'oeuvre dont vous êtes coutumier.
»Agréez, etc.
»UN LECTEUR QUI TROUVE ÉNORMÉMENT DE CHIC À GOT.»
Quatrième lettre:
«Cher monsieur,
»Permettez-vous à une de vos nombreuses lectrices et admiratrices de vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?
»Voici:
»Il s'agit d'un jeune homme dont les trois seuls vrais frissons dans la vie consistent:
»1º En une invétérée passion pour sa bonne amie qu'on appelle Tonton;
»2º En un culte fervent pour l'oeuvre de M. Taine dont il possède, au meilleur de sa bibliothèque, tous les ouvrages;
»3º En un attachement presque maternel pour un jeune thon qu'il élève dans un aquarium avec des soins touchants.
»Or, un jour, ce jeune homme est forcé de s'absenter pendant quelques semaines pour (_... trop long_).
»Quand il revient, un de ses amis l'attend à la gare, avec des yeux de funérailles.
»--Mon pauvre vieux, dit cet homme triste, tu vas trouver ta maison bien vide...
»--Pourquoi donc?
»--Gustave a profité de ton absence pour s'introduire chez toi et t'enlever Tonton, ton Taine et ton thon.
»Vous le voyez, cher monsieur, le thème est un peu mince, mais avec votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de ces petits chefs-d'oeuvre dont vous êtes coutumier.
»Agréez, etc.
»UNE GARDEUSE DE HANNETONS.»
Je passe sous silence, entre autres correspondances, une lettre roulant entièrement sur les localités de la banlieue de Paris, et dans laquelle on se demande, non sans angoisses, ce que les _bougies valent_. «D'ailleurs, ajoute mon correspondant, est-on bien fixé sur la question de savoir si _Levallois paierait_...» Charmant, n'est-ce pas?
Dans un autre ordre d'idées, j'ai également reçu une lettre de M. Pierre Louys, un jeune littérateur de beaucoup de talent, qui veut bien m'informer du brevet qu'il vient de prendre pour se garantir la propriété de sa nouvelle invention, le _Tabac sans fumée_.
La chose vaut la peine qu'on en reparle.
J'y reviendrai, comme dit Sarcey, dans une de mes prochaines causeries.
L'INTERVIEW FALLACIEUSE
Le roi Humbert fait son malin, depuis quelques jours, parce qu'il fut interviewé par notre camarade Calmette.
Il faut pourtant bien qu'il se dise qu'il n'est pas le seul à avoir été interviewé par Calmette ou par un autre, par un autre surtout.
Moi, c'est par un autre que j'ai été interviewé, pas plus tard qu'hier soir, sur le coup de cinq heures et demie ou six heures, à la terrasse du Café Julien, où je dégustais un de ces bons petits apéritifs qui vous coupent l'appétit comme avec un rasoir.
Le jeune homme (c'était un jeune homme) s'approcha de moi, le chapeau (un chapeau haut de forme) à la main et de la politesse plein les yeux (des yeux gris bleu).
Les présentations faites, je le priai de s'asseoir, m'enquis de ce qu'il _prenait_, commandai ledit breuvage au garçon (un excellent garçon que nous appelons Montauban, parce qu'il est de Dunkerque) et nous causâmes.
Après avoir abordé différents sujets dont la sèche nomenclature indifférerait le lecteur:
--Je crois me souvenir, cher maître, dit le jeune homme, que M. Antoine, le directeur du Théâtre-Libre, avait annoncé, dans les spectacles à jouer cet hiver, une pièce de vous en collaboration avec M. Raoul Ponchon et intitulée _la Table_.
--Le fait est parfaitement exact, mais la pièce ne pourra passer qu'au cours de la saison prochaine.
--Pas finie, probablement?
--Si, elle est finie, mais avant de la livrer, nous avons besoin de nous mettre d'accord.
--Avec M. Antoine, peut-être?
--Oh! non, nous sommes du dernier bien avec M. Antoine. Nous avons besoin de nous mettre d'accord, M. Raoul Ponchon et moi.
--Question de droits d'auteurs?
--Non pas! Nous sommes parfaitement d'accord, M. Raoul Ponchon et moi, sur cette question. M. Raoul Ponchon entend toucher la totalité des droits, et c'est aussi ma prétention de toucher tout. Vous voyez que, sur ce point, nous ne différons pas sensiblement.
--Mais alors?
--Voici: notre pièce comporte deux personnages, Victor et Gustave. Nous nous partageâmes la besogne: M. Raoul Ponchon écrirait le rôle de Victor et moi le rôle de Gustave. Malheureusement, nous ne songeâmes point, avant de nous mettre à l'ouvrage, à nous entendre sur le choix du sujet, de sorte que notre pièce, telle qu'elle est, présente de rares qualités d'incohérence qui semblent la désigner au théâtre national de la Ville-Evrard.
--Oh! comme c'est curieux, ce que vous racontez là!
--Attendez, ce n'est pas tout. M. Raoul Ponchon s'était dit: «M. Alphonse Allais a l'habitude d'écrire en prose, je vais donc écrire le rôle de Victor en prose.» Moi, de mon côté, je n'avais pas manqué de me faire cette réflexion: «M. Raoul Ponchon parle la langue des dieux aussi bien que si c'était la sienne propre (_as well as if it is his own_); il ne manquera de la faire parler à son héros, faisons de même.» Et je mis dans la bouche de Gustave mes plus lapidaires alexandrins. Il se trouva donc que nous nous étions trompés tous les deux. D'où mille remaniements à opérer, portant sur le fonds de notre oeuvre et aussi sur sa forme.
Le petit reporter crut comprendre que notre entrevue avait assez longtemps duré. Il tira de sa poche une pièce de 2 francs, dont il frappa, à coups saccadés, le marbre de la table, dans le but évident d'appeler, sur lui, l'attention du garçon et de lui verser le montant de son vermout.
Je le conjurai de n'en rien faire.
--C'est ma tournée, ajoutai-je en souriant finement.
MAUVAIS VERNIS
--Comment, vous saluez ce type-là? me demanda le personnage sérieux qui m'accompagnait.
--Mais parfaitement! Je salue ce type-là, qui est un de nos bons amis.
--Eh bien! vous n'avez pas la trouille!
(La _trouille_ sera l'objet, sur l'instigation d'un de nos lecteurs, d'une prochaine causerie.)
--La trouille! Pourquoi aurais-je la trouille? Ce type-là, comme vous le traitez un peu dédaigneusement, est mon camarade Henry Bryois, que je connus au quartier Latin, où nous faisons partie de la vacarmeuse jeunesse des Écoles, voilà une belle pièce de quinze ans.
--Ce type-là, je vais vous dire qui c'est.
Et après un léger silence, assez analogue au recul de l'acrobate pour mieux sauter, le personnage sérieux ajouta:
--Ce type-là, c'est un individu payé par l'Angleterre pour jeter un mauvais vernis sur les hautes sphères diplomatiques françaises!
--Allons donc! m'atterrai-je.
--C'est comme je vous le dis.
Et je demeurai là, fou d'épouvante et muet d'horreur.
Au jour d'aujourd'hui, comme dit ma femme de ménage, l'homme ne doit s'effrayer de rien, même des pires délations... Mais Bryois, mon vieux Bryois, à la solde de l'Angleterre! Proh pudor lui-même s'en serait voilé la face!
... C'est avec Bryois que, jadis, nous organisâmes, rue Cujas, une grande représentation au bénéfice des rimes pauvres du poète X...
Encore avec Bryois, nous fondâmes la _Société protectrice des minéraux_, en vue d'assurer une petite situation aux cailloux, lesquels, ainsi que chacun sait, sont malheureux comme les pierres.
Toujours avec Bryois, nous menâmes à bien le fameux concours de circonstances qui se tint, bien entendu, dans le champ des Conjectures, et avec, on s'en souvient, quel éclat!
Renier un tel passé pour un peu d'or anglais! Shame!
Et durant ma stupeur, le personnage sérieux semblait se gargariser encore des derniers glouglous de sa révélation.
--Alors vraiment, me cramponnai-je, Bryois est payé par l'Angleterre...
--... Pour jeter un mauvais vernis...
--... Sur les hautes sphères...
--... Diplomatiques.
--... Françaises... Ah, la crapule!
Sur mon geste pourtant de vague dénégation, le personnage sérieux insista:
--Demain, trouvez-vous, à neuf heures, au _Horse-Shoe_, près de la gare du Nord, et vous serez fixé sur la complexion de votre ami.
Je n'eus garde de manquer un tel rendez vous.
Muni d'une fausse barbe et d'un manteau couleur muraille, à l'heure et à l'endroit indiqués, je dégustais un soigneux _John Collins_.
Un couple pénétra.
Je reconnus tout de suite les étranges personnages dont il me fut donné l'occasion de causer naguère:
Miss Jane Dark et Henry Katt.
Puis, peu après, l'incriminé Bryois.
Tous les trois, ils eurent une conversation de fantômes en un grand parc solitaire et glacé.
Et Bryois sortit.
Nous le suivîmes.
Il se dirigea vers l'enclos bien parisien où gît la douane de la gare du Nord.
Familièrement et comme d'habitude, il tendit un petit papier, une menue somme convenue d'avance; alors, un employé lui délivra une bonbonne jaugeant deux ou trois gallons et dont l'étiquette portait ces mots: _English Bad Varnish_ (mauvais vernis anglais).
Deux heures après, nous étions quai d'Orsay, au ministère des affaires étrangères.
À la suite de Bryois (qui ne s'en doutait guère), nous gravissions des degrés sans nombre et nous arrivions jusqu'en un vaste hall, situé sous les combles, entièrement garni d'assez gros ballons à tendances ambassadrices.
--Les voilà bien, nos hautes sphères diplomatiques! ricana le personnage sérieux.
Cependant Bryois, se croyant seul, aspergeait, grâce à une sorte de vaporisateur, le contenu de sa dame-jeanne sur les ballons tricolores.
Quand nous redescendîmes, mon ancien camarade du quartier Latin était attablé à je ne sais quelle terrasse de marchand de vins, sur le quai, en compagnie de Jane Dark et de Henry Katt qui le gorgeaient d'or.
Je ne crus point devoir saluer ces gens.
LA QUESTION DES OURS BLANCS DEVANT LE CAPTAIN CAP
Il faudrait le crayon de Callot, doublé de la plume de Pierre Maël, pour donner une faible idée de l'émotion qui nous étreignit tous deux, le Captain Cap et moi, en nous retrouvant, après ces trois longs mois de séparation.
Nos mains s'abattirent l'une dans l'autre, mutuel étau, et demeurèrent enserrées longtemps. Nous avions peine à contenir nos larmes.
Cap rompit le silence, et sa première phrase fut pour me plaindre de revenir en cette bureaucrateuse et méphitique Europe, surtout dans cette burlesque France où, selon la forte parole du Captain, _il est interdit d'être soi-même_.
Cap parlait, parlait autant pour cacher sa très réelle émotion que pour exprimer, en verbes définitifs, ses légitimes revendications.
C'est ainsi que nous arrivâmes tout doucement devant l'_Australian Wine Store_, de l'avenue d'Eylau; là, où il y a une petite patronne qui ressemble à un gros et frais baby anglais.
Notre émotion devait avoir laissé des traces visibles sur notre physionomie, car le garçon du bar nous prépara, sans qu'il fût besoin de lui en intimer l'ordre, deux _Corpse revivers_, breuvage qui s'indiqua de lui-même en ces circonstances.
Un gentleman se trouvait déjà installé au bar devant une copieuse rasade d'_irish wiskey_, arrosé d'un tout petit peu d'eau. (L'_irish wiskey_ avec trop d'eau n'a presque plus de goût.)
Cap connaissait ce gentleman: il me le présenta:
--Monsieur le baron Labitte de Montripier.
J'adore les différentes relations de Cap. Presque toujours, avec elles, j'éprouve une sensation de pittoresque, rarement trouvée ailleurs.
Je dois à Cap la connaissance du chef de musique du _Goubet_, de l'aumônier de la Tour Eiffel, d'un fabricant de trombones à coulisse en osier, etc.
Le baron Labitte de Montripier est digne à tous points de vue de figurer dans une collection aussi flatteuse.
Le baron vient, paraît-il, de prendre un brevet sur lequel il compte édifier une fortune princière.
Grâce à des procédés tenus secrets jusqu'à présent, le baron a réussi à enlever au caoutchouc cette élasticité qui le fait impropre à tant d'usages. Au besoin, il le rend fragile comme du verre. Où l'industrie moderne s'arrêtera-t-elle, mon Dieu? Où s'arrêtera-t-elle?
Quand nous eûmes épuisé la question du caoutchouc cassant, la conversation roula sur le tapis de l'hygiène.
Le baron contempla notre _corpse reviver_ et fit cette réflexion, qui projeta Cap dans une soudaine et sombre ire:
--Vous savez, Captain, c'est très mauvais pour l'estomac, de boire tant de glace que ça.
--Mauvais pour l'estomac, la glace? Mais vous êtes ivre-mort, baron, ou dénué de tout sens moral, pour avancer une telle absurdité, aussi blasphématoire qu'irrationnelle!
--Mais...
--Mais... rien du tout! Connaissez vous dans la nature un animal aussi vigoureux et aussi bien portant que l'ours blanc des régions polaires?
--???
--Non, n'est-ce pas, vous n'en connaissez pas? Eh bien, croyez-vous que l'ours blanc s'abreuve trois fois par jour de thé bouillant?... Du thé bouillant sur les banquises? Mais vous êtes fou, mon cher baron!
--Pardon, Captain, je n'ai jamais dit...
--Et vous avez bien fait, car vous seriez la risée de tous les gens de bon sens. Les ours blancs des régions polaires ne boivent que de l'eau frappée et il s'en trouvent admirablement, puisque leur robustesse est passée à l'état de légende. Ne dit-on point: _Fort comme un ours blanc?_
--Évidemment.
--Et, puisque nous en sommes sur cette question des ours blancs, voulez-vous me permettre, mon cher Allais, et vous aussi, mon cher Labitte de Montripier, de vous révéler un fait d'autant moins connu des naturalistes que je n'en ai encore fait part à personne?
--C'est une bonne fortune pour nous, Captain, et un honneur.
--Savez-vous pourquoi les ours blancs sont blancs?
--Dam!
--Les ours blancs sont blancs parce que ce sont de vieux ours.
--Mais, pourtant, les jeunes?
--Il n'y a pas de jeunes ours blancs! Tous les ours blancs sont de vieux ours, comme les hommes qui ont les cheveux blancs sont de vieux hommes.
--Êtes-vous bien sûr, Captain?
--Je l'ai expérimenté moi-même. L'ours, en général, est un plantigrade extrêmement avisé et fort entendu pour tout ce qui concerne l'hygiène et la santé. Dès qu'un ours quelconque, brun, noir, gris, se sent veillir, dès qu'il aperçoit dans sa fourrure les premiers poils blancs, oh! alors, il ne fait ni une, ni deux: il file dans la direction du Nord, sachant parfaitement qu'il n'y a qu'un procédé pour allonger ses jours, c'est l'eau frappée. Vous entendez bien, Montripier, l'eau frappée!
--C'est très curieux ce que vous nous contez là, Captain!
--Et cela est si vrai, qu'on ne rencontre jamais de vieux ours, ou des squelettes d'ours dans aucun pays du monde. Vous êtes-vous parfois promené dans les Pyrénées?
--Assez souvent.
--Eh bien! la main sur la conscience, avez-vous jamais rencontré un vieux ours ou un cadavre d'ours sur votre chemin?
--Jamais.
--Ah! vous voyez bien. Tous les ours viennent vieillir et mourir doucement dans les régions arctiques.
--De sorte qu'on aurait droit d'appeler ce pays l'_arctique_ de la mort.
--Montripier, vous êtes très bête!... On pourrait élever une objection à ma théorie de l'ours blanc: c'est la forme de ces animaux, différente de celle des autres ours.
--Ah! oui.
--Cette objection n'en est pas une. L'ours blanc ne prend cette forme allongée que grâce à son régime exclusivement ichtyophagique.
À ce moment, Cap affecta une attitude si triomphale, que nous tînmes pour parole d'Évangile cette dernière assertion, d'une logique pourtant peu aveuglante.
Et nous reprîmes un autre _corpse reviver_, avec énormément de glace dedans, pour nous assurer une vieillesse vigoureuse.
NOUVEAU SYSTÈME DE PÉDAGOGIE PAR VOIE SIMULTANÉMENT OPTIQUE ET PHONÉTIQUE
Le record de la paresse ingénieuse (pour champions âgés de moins de sept ans) peut se vanter d'être détenu par mon jeune et nouvel ami Alfred, plus connu sous le nom de Freddy, et même, simplement, de Fred.
Voyez plutôt cette performance:
MOI.--Pourquoi, mon petit Fred, te coupes-tu les ongles avant de te laver les mains?
FRED.--Parce que... je vais te dire... toutes ces petites rognures que j'enlève... eh bien...
MOI.--Eh bien?
FRED.--Eh bien... c'est autant de moins à nettoyer!
Fred apporte un égal parti pris de non-effort aux choses de l'éducation.
Bien qu'il commence déjà à être un grand garçon, il ne _connaissait_ pas encore ses lettres, voilà quinze jours.
Sa soeur aînée, qui s'est chargée de ce début d'éducation, dissimulait mal ses déboires et son imminente désespérance.
La pauvre jeune fille avait épuisé tous les moyens pédagogiques connus jusqu'à ce jour. En vain!