Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes

Chapter 11

Chapter 113,772 wordsPublic domain

Sa dernière tentative consistait en un alphabet merveilleusement illustré dans lequel chaque lettre coïncidait avec une image.

La lettre L, par exemple, était au coin d'une petite vignette représentant un lapin.

Cet aimable système n'a pu prévaloir contre l'incoercible indolence du jeune Fred.

--Quelle est cette lettre?

--Q.

--Pourquoi Q?

--Parce que c'est un _curé_ dans l'image.

--Non, ce n'est pas un curé; c'est un prêtre, et la lettre est un P.

--Ah! zut, alors! Un curé, un prêtre... Comment qu'tu veux que je m'y reconnaisse?

--D'ailleurs, alors même que l'image représenterait un curé, la lettre serait un C, et non pas un Q.

--Pourquoi ça?

--Parce que le mot _curé_ commence par un C.

--Ah ben, zut! Si le mot _curé_ commence par un C, qu'est-ce qui commencera par un Q alors?... Tiens, veux-tu que je te dise?... Si tu continues à m'embêter avec ces histoires-là, je sens que je vais attraper la scarlatine!

--Mets-y encore un peu de patience, mon chéri. Quelle est cette lettre?

--Un B.

--Pourquoi un B, puisque l'image représente un _vélocipède_? C'est un V.

--C'est grand'mère qu'appelle ça un _vélocipède_. Moi, j'appelle ça une _bicyclette_.

Devant l'impuissance notoire de l'album éducateur, et géniale par nécessité, la soeur de Fred imagina de composer, elle-même, un autre album où, selon l'esthétique de Fred, l'oreille jouât un rôle équivalent à celui de l'oeil, où, par exemple, le mot _curé_ répondît à la lettre _Q_.

La photographie, comme dans la plupart des industries modernes, vint apporter son précieux appoint à cette entreprise.

Et bientôt, on put assister à ce triomphe:

--Quelle est cette lettre, Fred?

Fred contemple la photo, reconnaît sa petite amie Emma, et répond sans hésiter:

--C'est un M!

--Très bien, Fred! Et celle-là?

Fred reconnaît sa petite amie Ernestine et répond, tout joyeux:

--C'est un R!

Car l'album est surtout composé d'instantanés de petites filles du pays, pour lesquelles le jeune Fred nourrit déjà une jolie passion d'amateur.

L'album ne s'est pas fait tout seul, bien entendu.

Pour certaines lettres, il y a eu du tirage.

Et, même, on a dû monter le coup à ce pauvre Fred, par exemple pour l'F, pour l'N.

Pour l'F, on lui a désigné une petite fille inconnue comme la propre fille de M. Eiffel, le touriste bien connu. Il apprit ainsi du même coup l'F et l'L.

Pour l'N, on a abusé du nom de M. Hennessy, et ainsi de suite.

La notion de l'X a été inculquée à Fred, grâce au portrait d'une petite fille voilée. Ce fut l'occasion d'ouvrir la jeune âme de notre héros au frisson de l'inconnu.

Et comme le comique se mêle toujours aux drames les plus lugubres, le W fut révélé à Fred par la photographie de la petite fille de la dame qui tient les _Water-Closet_.

PROPOSITION D'UN MALIN POLONAIS

M. Maurice Curnonsky, un jeune fantaisiste qui commence à se faire une place au soleil de la Littérature Souriante et qui publie de très vraiment réussies chroniques dans le _Chat-Noir_ (un journal dont je fus le directeur, au temps où ma situation dans le monde m'autorisait encore à tremper dans la confection des petits canards; comme c'est loin, tout ça!), m'adresse une lettre dont l'intégrale publication me paraît imposée par la plus élémentaire humanité.

Seulement, voulez-vous faire un pari avec moi?

Je gage que l'idée--si simple, pourtant, et si pratique du jeune Curnonsky--sera en pleine application chez les Anglais et les Américains, cependant que nous autres, fourneaux de Français, en serons encore à ricaner bêtement.

Parlez, mon petit Maurice, et soyez poli:

«Mon cher Maître,

»Tous ceux qui portent des chemises, et s'honorent d'être vos humbles admirateurs, s'accordent à reconnaître qu'un de vos plus grands titres de gloire aux yeux d'une postérité enthousiaste sera d'avoir continué la tradition de ces immortels génies auxquels rien d'humain ne reste étranger.

»Comme celle de Victor Hugo, votre âme

»Mise au centre de tout comme un écho sonore,

a vibré au diapason de tous les sentiments généreux, et Pascal eût salué en vous un de ceux _qui cherchent en gémissant_.

»Je suis donc sûr que vous serez heureux et fier de me prêter le concours de votre immense tribune pour révéler à la France, la solution d'un des grands problèmes qui intéressent l'humanité: je veux parler de _la suppression des tempêtes_.

»Quelque temps après Renan, vous êtes né _au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages_, et vous avez pu constater la fâcheuse influence des tempêtes sur la mortalité des navigateurs. Vous savez combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, dans le morne horizon se sont évanouis, et vous n'hésiteriez pas à offrir une absinthe-grenadine au monsieur qui viendrait vous dire: «J'ai trouvé le moyen d'en faire une bien bonne à tous les océans, en les forçant à se tenir tranquilles.»

»Eh bien! mon cher Maître, vous pouvez sans crainte commander un cocktail pour le Captain Cap et une absinthe-grenadine pour moi: car j'ai trouvé le moyen de supprimer les tempêtes ou plutôt, comme on dit dans le grand monde, je suis tout simplement

»Celui qui met un frein à la fureur des flots.

»L'idée de ce frein, aussi pratique qu'imprévu, m'est venue l'autre jour en écoutant notre illustre ami le docteur Pelet discuter, avec son habituelle autorité, la question de l'apaisement des tempêtes par le _filage de l'huile_. Le savant praticien, qu'aucun Boucher n'attendait ce jour-là, expliquait à deux jeunes demi-vierges qu'il suffit de répandre quelques litres d'huile sur la mer, autour d'un bâtiment en détresse, pour voir les plus fortes lames se changer en petites vagues inoffensives qui enveloppent de caresses très douces les flancs du navire naguère désemparé...

»L'idée avait germé en moi, et j'en vins à me demander s'il ne serait pas possible, non seulement d'_apaiser_ les tempêtes, mais de les _prévenir_ en répandant dans tous les océans assez d'huile pour recouvrir la surface des flots de la très mince couche oléagineuse qui suffit à les rendre inoffensifs... Et, après trois jours de réflexions, je viens vous poser cette question, dont il me semble, comme dirait M. Brunetière, que la poser c'est la résoudre.

»Puisqu'il est reconnu et prouvé par l'expérience que les tempêtes, ces coliques de la mer, ne résistent pas à l'application du plus mince cataplasme à base d'huile, pourquoi ne pas les traiter _par la méthode préventive_, et assurer pour jamais le calme aux océans, grâce à une très simple application de la pisciculture... _en les peuplant de sardines à l'huile_???

»Je vous laisse, mon cher Maître, le soin de développer cette idée géniale, mais féconde, et, certain que vous serez touché pur le ton (mariné) de ma requête, je vous prie de me croire,

»_Increvablement_,

»Votre fidèle MAURICE CURNONSKY.»

Pourquoi, mon cher Curnonsky, développerais-je votre idée, puisque vous vous en êtes si magistralement chargé?

Et puis, l'heure est l'heure. Il est moins le quart et j'avais promis d'être rue Lauriston à la demie.

UN BIEN BRAVE HOMME

C'était un homme bon, mais _bon_ dans toute l'énergie du terme.

Je dirais presque qu'il était bon comme la lune, si la mansuétude de ce pâle satellite ne se panachait d'une candeur--pour ne dire plus,--bien en passe de devenir légendaire.

Il était aussi bon que la lune, mais plus intelligent.

Chose étrange, les somptueuses catastrophes le remuaient moins profondément que les petites misères courantes.

Le rapide de Nice aurait rencontré l'express du Havre, au grand écrabouillement de tous ces messieurs et dames, que notre ami se fût moins ému qu'au spectacle champs-élyséens de chèvres traînant, en leur minuscule voiture, une potée de trop lourds gosses.

En ce dernier cas, et avec un air de rien, il poussait, de sa canne ou de son parapluie, le petit attelage, soulageant ainsi les maigres biques de quelques kilogrammètres.

À Yves Guédon, l'infatigable apôtre des voitures automobiles, qui lui disait:

--Vous devez être content! Avec la nouvelle locomotion, les canassons pourront se reposer!

--Oui, répondit-il, mais tout cet infortuné pétrole qu'il faudra brûler! Et tout ce malheureux coke!

Un individu qui chérit à ce point les chèvres des Champs-Elysées et la gazoline ne peut demeurer indifférent, vous le devinez sans peine, au sort des pêcheurs à la ligne.

Il n'osait plus passer sur les quais, tellement la contemplation de ces pauvres êtres l'affligeait au plus creux du coeur.

Au fond, il en voulait beaucoup aux poissons de ne pas mettre plus d'entrain à mordre à la ligne des pêcheurs parisiens.

Il aimait mieux les pêcheurs que les poissons, voilà tout.

Un beau jour, n'y pouvant tenir, il alla trouver le Captain Cap.

--Captain, j'ai un gros service à vous demander?

--C'est déjà fait, répondit Cap avec sa bonne grâce coutumière.

--Prêtez-moi un scaphandre?

--Mousse, clama Cap de sa voix de commandement, apporte un scaphandre à monsieur.

(Le Captain Cap, qui fut longtemps président du conseil d'administration de la _Société métropolitaine des scaphandriers du Cantal_, détient encore un grand nombre de scaphandres, provenant sans doute de détournements.)

Et depuis ce moment, chaque matin, notre ami se rend aux Halles, acquiert une forte provision de poissons de toutes sortes, qu'il insère en un vaste bac, lesté de pierres.

Il revêt son scaphandre, et le voilà parti, passant sa journée à accrocher des carpes, des tanches, des brochets aux hameçons des pêcheurs étonnés et ravis.

Parfois, à l'idée du plaisir qu'il cause là-haut, des larmes de bonheur lui viennent aux yeux. Il s'essuie avec son mouchoir, sans réfléchir qu'on n'a pas besoin d'essuyer ses yeux quand on est au fond de l'eau.

L'autre jour, il connut le désappointement de ne trouver aux Halles aucune sorte de poisson ni d'eau douce, ni d'eau de mer.

Il en fut réduit à accrocher aux lignes de ses amis des sardines à l'huile et des harengs saurs, et détermina ainsi une pêche qui plongea tous les ichthyographes du quai de la Mégisserie dans une vive stupeur.

UNE SALE BLAGUE

Ce que je vais vous conter là, mes bons petits lecteurs chéris, n'est peut-être pas d'une cocasserie excessive.

Qu'importe, si c'est une bonne action, et c'en est une!

Vous permettrez bien à l'étincelant humoriste que je suis de se taire un jour pour donner la parole à l'honnête homme dont il a la prétention de me doubler.

Ma nature frivole, et parfois facétieuse, m'a conduit à commettre un désastre irréparable peut-être.

Fasse le ciel que l'immense publicité donnée à ce récit en amortisse les déplorables effets!

C'était hier.

J'avais pris, à la gare Saint-Lazare, un train qui devait me descendre à Maisons-Laffitte.

Notre compartiment s'emplit à vue d'oeil. On allait partir, quand, à la dernière minute, monta une petite femme blonde assez fraîche et d'allure comiquement cavalière.

Son regard tournant, tel le feu du phare de la Hève, inspecta les personnes et finit par s'arrêter sur moi.

Elle me sourit d'un petit air aimable, comme une vieille connaissance qu'on est enchanté de rencontrer.

Moi, ma foi, je lui adressai mon plus gracieux sourire et la saluai poliment.

Mais j'avais beau chercher au plus creux de ma mémoire, je ne la reconnaissais pas du tout, mais, là, pas du tout.

Et puis, par-dessus les genoux d'un gros monsieur, elle me tendit sa potelée petite main:

--Comment ça va? s'informa-t-elle.

J'étais perplexe.

Ma mémoire me trahissait-elle, ou bien si c'était une bonne femme qui me prenait pour un autre?

À tout hasard, je lui repondis que j'allais pas trop mal.

--Et vous-même? ajoutai-je.

--Assez bien... Vous avez un peu maigri.

--Peines de coeur, beaucoup. Ma maîtresse, tout le temps, dans les bras d'un autre.

--Et le papa?

--Pas plus mal, merci.

--Et la maman?

--Pas plus mal, non plus, merci.

--Et vos petites nièces, ça doit être des grandes filles, maintenant?

Là, je fus fixé! c'est la bonne femme qui se trompait.

J'ai deux petits neveux, très gentils, André et Jacques; mais encore pas l'ombre d'une nièce.

Une fois avérée l'erreur de la dame, je fus tout à fait à mon aise et je répondis avec un incroyable sang-froid:

--Mes petites nièces vont très bien. L'amputation a très bien réussi.

--L'amputation!... Quelle amputation?

--Comment, vous ne savez pas? On a coupé la jambe gauche à l'aînée, et le bras droit à la petite.

--Oh! les pauvres mignonnes! Et comment cela est-il arrivé?

--À la suite d'un coup de grisou survenu dans leur pension, une pension bien mal surveillée, entre parenthèses.

À mon tour, et avec une habileté diabolique, je m'enquis de la santé des siens.

Toute sa famille y passa: une tante catarrheuse, un père paralytique, une belle-soeur poussive, etc.

--Et vous allez sans doute à Evreux? poursuivit-elle.

--Oh! non, madame; je n'ai jamais refichu les pieds à Evreux depuis _mon affaire_.

Le ton de réelle affliction sur lequel je prononçai _mon affaire_ lui jeta un froid, mais un froid fortement mêlé de curiosité.

--Vous avez eu... _une affaire_?

--Comment, madame, vous ne savez pas?

--Mais non.

--Les journaux de Paris en ont pourtant assez parlé!

Une pause.

--Eh bien! madame, je puis vous le dire, à vous qui êtes une personne discrète... J'ai été condamné à six mois de prison pour détournement de mineure, proxénétisme, escroquerie, chantage, recel et gabegie.

* * * * *

--Maisons-Laffitte! cria l'employé de la gare.

Avant de débarquer, je tendis gracieusement ma main à la grosse dame et d'un petit air dégagé:

--Entre nous, n'est-ce pas?

Je n'avais pas mis le pied sur la terre ferme que j'étais désespéré de ma lugubre plaisanterie.

À l'heure qu'il est, tout Evreux sait qu'un de ses fils a failli à l'honneur.

Peut-être, des familles pleurent, des fiancées sanglotent, des pères se sont pendus dans leur grenier.

J'en adjure les directeurs des feuilles locales! Qu'ils fassent tirer (à mon compte) 10,000 (dix mille) numéros supplémentaires de leur journal relatant cette confession, et qu'ils les fassent répandre à profusion dans les grandes et petites artères d'Evreux.

Que le jeune Ebroïcien, si légèrement compromis, puisse rentrer, par la grande porte, dans l'estime de ses concitoyens.

Et alors, seulement, je pourrai dormir tranquille.

ARTISTES

Ce soir-là, je rentrai tard (ou tôt, si vous aimez mieux, car déjà pointait l'aurore).

Je m'apprêtais à exécuter la légère opération de serrurerie qui permet à chacun de pénétrer chez soi, quand, de l'escalier, me descendirent des voix:

--C'est très embêtant!... Il est à peine quatre heures: il nous faudra attendre deux heures avant qu'un serrurier ne soit ouvert.

--Pourquoi perds-tu la clef, aussi, espèce de serin?

Accablé sous le reproche, l'espèce de serin ne répondit point.

Les interlocuteurs descendaient et je les aperçus: deux jeunes gens sur la face desquels s'étendait un voile de lassitude inexprimable et dont les cheveux un peu longs figuraient une broussaille pas très bien tenue.

Je suis l'obligeance même:

--Messieurs, m'inclinai-je, je vois ce dont il s'agit. Voulez-vous me permettre de vous offrir l'hospitalité jusqu'à la venue du grand jour?

Consentirent les jeunes gens.

Je les introduisis dans mon petit salon rose et vert pomme, orgueil de mon logis, et m'enquis s'ils souhaitaient se désaltérer.

Ils voulaient bien.

Je débouchai une bouteille de cette excellente bière de Nuremberg que les barons de Tucher se font une allégresse de m'offrir, et nous causâmes.

Les jeunes hommes--je l'aurais gagé--se trouvaient être des artistes: un poète, un peintre.

Voici les termes du poète:

--Je suis du groupe _néo-agoniaque_, dont la séparation avec l'_école râleuse_ fit tant de tapage l'hiver dernier.

--Mes souvenirs ne sont pas précis à cet égard, répondis-je courtoisement. Vous êtes nombreux, dans le groupe _néo-agoniaque_?

--Moi d'abord, puis un petit jeune homme de Bruges. Et encore le petit jeune homme de Bruges décrit maintenant une arabesque d'évolution qui le disside de moi, sensiblement.

--Alors, vous ne vous battrez pas dans votre groupe. Et, dites-moi--excusez ma crasse ignorance--quelles sont les doctrines du groupe _néo-agoniaque_ dissident de l'_école râleuse_?

--Voici: il n'y a pas à se le dissimuler, notre pauvre dix-neuvième siècle tire à sa fin. Il râle, il agonise. Sa littérature doit donc consister en un râle, un rauque râle à peine perceptible.

--Alors, vos vers?

--Sont de rauques râles à peine perceptibles.

--C'est parfait! Vous publiez où?

--Nulle part! Ma littérature se cabre à être traduite typographiquement par le brutal blanc et noir. Je ne publierai ma poésie qu'au jour où existera une revue composée, au moyen de caractères éculés, sur du papier mauve clair, avec de l'encre héliotrope pâle.

--Diable! vous risquez d'attendre encore quelque temps!

--Toutes les heures viennent!

Une objection me vint que je ne sus point garder pour moi.

--Mais si la littérature d'une fin de siècle doit être gâteuse, agoniaque et râlante, alors, dans cinq ans, en 1901, vous devrez, dans les revues littéraires et les livres, pousser des vagissements inarticulés?

Pour toute réponse, le _néo-agoniaque_ déboucha une deuxième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg.

Ce fut au tour du peintre:

--Moi, je fais de la peinture _furtivo-momentiste_.

--De la peinture?...

--_Furtivo-momentiste_... j'évoque sur la toile la furtive impression du moment qui passe.

--Ça doit être intéressant, cette machine-là.

--Pas le moins du monde! Le moment qui passe passe si vite, qu'il est tout de suite tombé dans le gouffre du passé.

--Peignez l'avenir, alors.

--Pas plus intéressant! L'avenir est séparé du présent par rien du tout, puisque le mot que je vais dire est déjà dit.

--Comme l'a chanté ce vieux Boileau, notre maître à tous:

Le moment où je parle est déjà loin de nous.

Cet alexandrin de Boileau jeta comme un froid, duquel profita une troisième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg pour se faire déboucher par le _furtivo-momentiste_.

Cependant, la grande ville s'éveillait. On entendait s'ouvrir, claquant fort, la devanture des fruitiers, et déjà les actifs serruriers s'apprêtaient à leur tâche du jour.

Le _néo-agoniaque_ en ramena bientôt un, et sur la gracieuse invitation de ces messieurs, je pénétrai dans leur domicile, non sans m'être loti de trois autres bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg. (Il est des matins où l'homme le plus sobre assécherait des citernes.)

Dans le logis de ces messieurs, le confortable était remplacé par une poussière copieuse et probablement invétérée.

Des hardes, d'un ton plutôt pisseux, gisaient sur les meubles les moins faits pour les recueillir.

Sur une table, traînait tout ce qu'il faut pour ne pas écrire.

Dans un autre coin, se trouvait assemblé l'attirail nécessaire pour ne pas peindre; de vieilles toiles informément ébauchées, des palettes dont la sécheresse semblait dater de la Renaissance, des brosses qu'on aurait juré sorties de chez Dusser, des tubes d'où s'étaient évadés, sans espoir de retour, les riches cobalts et les lumineux cadmiums...

--C'est là votre atelier? fis-je au peintre.

--Mon atelier? Quel atelier?

--Eh bien, là où vous travaillez, parbleu!

--Là où je travaille, moi? Mais est-ce que je travaille, moi? Est-ce qu'un sincère _furtivo-momentiste_ peut travailler?... Dans le temps, oui, j'ai travaillé... Le matin, je me mettais à peindre une bonne femme... j'allais déjeuner... je revenais... Eh bien, ça n'y était plus... En une heure, devenu vieux jeu, ridicule, périmé! Alors, j'ai renoncé à peindre.

Et pour marquer son inexprimable lassitude, le _furtivo-momentiste_ déboucha la cinquième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg. (J'ai oublié de faire mention de la quatrième: je serai reconnaissant au lecteur de me pardonner ce petit oubli.)

Sur la cheminée de ces messieurs s'étalait la photographie d'un jeune homme chevelu portant cette dédicace: «_À Loys Job' Har._»

--Loys Job' Har, c'est moi, fit le poète.

--Tous mes compliments! C'est un fort joli nom. Vous êtes d'origine chaldéenne, sans doute?

--Pas du tout... La vérité m'oblige à vous avouer que mon vrai nom est Louis Jobard. J'ai cru pouvoir prendre sur moi de l'esthétiser légèrement.

--Vos aïeux ont dû tressaillir en leur sépulcre.

--Qu'ils tressaillent à leur aise! Quand ils auront bien tressailli, ils ne tressailleront plus.

À mon tour, je me nommai.

Une très visible moue vint aux lèvres de Job' Har.

--Votre nom ne m'est point ignoré; mais je n'ai rien lu de vous... Cependant, dans les crémeries où nous passions, j'ai parfois entendu des gens de basse culture intellectuelle qui s'éjouissaient de vos facéties.

Je n'eus l'air de rien, mais je me sentis abominablement vexé.

Et sur les six bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg, j'en regrettai quatre, sincèrement.

SIMPLE CROQUIS D'APRÈS NATURE

Je viens du Havre par le train qui arrive à 11 h. 5.

J'ai donné, par dépêche, un rendez-vous à un de mes amis au café Terminus. Nous devons déjeuner ensemble et je l'attends.

Il n'arrive pas vite. Peut-être s'imagine-t-il, cet idiot, que je n'ai d'autre mission en la vie que l'attendre.

--Garçon, de quoi écrire! commandé-je pour tuer le temps.

Je vais écrire.

Je vais écrire quoi? N'importe quoi?

Ça n'a aucune importance que j'écrive une chose ou une autre, puisque c'est uniquement pour tuer le temps.

(Comme si, pauvre niais que je suis, ce n'était pas le temps qui nous tuait.)

Alors, je vais écrire ce qui vient de se passer à la table voisine de celle que j'occupe.

Trois personnes, débarquant sans doute d'un train de banlieue quelconque, sont entrées: une dame, un monsieur, une petite fille.

La dame: une trentaine d'années, plutôt jolie, mais l'air un peu grue et surtout très dinde.

Le monsieur: dans les mêmes âges, très chic, une physionomie à n'avoir pas inventé la mélinite, mais d'aspect très brave homme.

La gosse: en grand deuil, tout un petit poème. Pas plus de cinq ou six ans. On ne sait pas si elle est jolie. Elle semble être déjà une petite femme qui connaît la vie et qui _en a vu bien d'autres_. Sa bouche se pince en un arc morose et las. Dans ses grands yeux secs très intelligents passent des lueurs de révolte. Une pauvre petite sûrement pas heureuse!

Le monsieur et la dame ont demandé chacun un porto.

--Et moi? dit la gosse. Alors, je vais sucer mon pouce?

--Tu veux boire? dit la maman.

--Tiens, c'te blague! Pourquoi que je boirais pas? Tu bois bien, toi.

Le monsieur intervient.

--Que désirez-vous boire, ma petite fille?

--Moi, je veux boire un verre de _gronfignan_.

--Un verre de?...

--Du _gronfignan_... Tu sais bien, maman, du _gronfignan_ comme il y a chez grand'mère.

--Ah! du frontignan!

--Oui, du _gronfignan_, avec deux biscuits.

--Des biscuits, petite gourmande?

--Mais oui, pardi, des biscuits! Je suis pas gourmande parce que je demande des biscuits. J'ai faim, v'là tout! Avec ça, des fois, que t'as pas faim, toi! Et tout le monde aussi, des fois, a faim. D'abord, chaque fois que je vais en chemin de fer, moi, j'ai faim.

Le _gronfignan_ et les biscuits sont apportés.

--Fais donc attention, Blanche, tu manges comme un petit cochon!

--Comment, je mange comme un petit cochon!

--Bien sûr, tu mets du vin sur ta robe.

--Alors, les petits cochons, ça met du vin sur sa robe?

Et les yeux de la petite semblent hausser les épaules.

La mère s'impatiente visiblement.

--Et puis, quand tu auras fini d'essuyer la table avec tes manches.

--Avec quoi donc que tu veux que je l'essuie, la table? Avec mon chapeau à plumes qu'est dans ton armoire?

--Oh! cette petite fille est d'un mal élevé! Si tu continues, je te mettrai dans une maison de correction!

--Pas dans celle où qu'on t'a mise, toi, hein! Parce que ça ne t'a pas beaucoup profité, c'te correction-là, à toi.

Le monsieur ne peut s'empêcher de beaucoup rire.