Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes

Chapter 12

Chapter 123,849 wordsPublic domain

--Ne riez pas, je vous prie, mon cher, dit la dame vexée... Ah! ces enfants! Plus on est gentil avec eux, plus ils sont ingrats.

La petite fille devient dure.

--Gentils avec eux, tu dis?... T'as la prétention d'être gentille avec moi, toi? Alors, pourquoi tu m'as laissée à la pension pendant Noël et pendant le jour de l'An?

--Parce que j'avais autre chose à faire.

--Autre chose à faire? Je sais bien, moi, ce que t'avais à faire... T'avais à faire de boulotter des dindes truffées avec des types!

--Avec des... quoi?

Car toute l'indignation de la mère est déclanchée par le mot: _types_.

--Avec des quoi?

Et la petite regarde sa mère bien dans les yeux et répète:

--Avec des types, je dis!

V'lan! Une gifle!

L'enfant n'a pas bronché, seulement sa petite bouche s'est pincée plus fort, et ses grands yeux sont devenus troubles de mauvaises pensées et de haine.

Le pauvre monsieur n'ose pas intervenir, mais il est très évidemment peiné de cette scène.

Après un silence:

--Tout de même, dit la petite, en jetant à sa mère un regard de défi, tu ne faisais pas tant la maline avec moi, du temps de mon autre papa, de mon vrai!

Le monsieur se lève et, s'excusant brièvement, sort.

Bientôt il revient avec une grande boîte, probablement acquise au bazar de la rue d'Amsterdam.

--Tenez, ma petite fille, voilà pour vous!

--Pour moi!

--Mais, oui, pour vous! Regardez, c'est une cuisine avec _tout ce qu'il faut_.

La petite ouvre la boîte et se pétrifie d'admiration.

Et puis, tout d'un coup, sa figure de révolte se détend. De grosses larmes emplissent ses yeux.

À ce moment, elle devient follement jolie.

Elle tombe dans les bras du monsieur, l'embrasse et sanglote, rageant de ne pas trouver des mots assez câlins pour lui dire toute sa reconnaissance:

--Merci, monsieur! Merci, mon cher bon monsieur! Merci, mon cher bon petit monsieur chéri!

Et, Dieu me pardonne, le _cher bon petit monsieur chéri_ a aussi des larmes dans les yeux.

Mais la mère, trouvant cette histoire extraordinairement ridicule, frappe la table avec la pomme d'or de son parapluie pour que le garçon vienne, qu'on paye et qu'on file.

C'est égal, il y a des femmes qui sont rudement chameau!

MALDONNE

--Quant à moi, ajoutai-je, il y a bien longtemps, bien longtemps que je n'ai passé le premier de l'An à Paris.

--Vous regrettez de vous y trouver, cette année?

Un regard--mais quel regard!--fut ma réponse.

--Où étiez-vous l'année dernière?

--À Cannes.

--Et l'autre année dernière!

--L'autre année dernière!... j'étais à Anvers.

--À Anvers!... Que faisiez-vous donc à Anvers?

--Ah! voilà! je ne saurais pas vous narrer cette histoire à la fois comique follement et sinistrement ridicule... D'ailleurs, à proprement parler, ce n'est pas à Anvers que j'ai passé le premier de l'An, mais à Bruxelles. Seulement, j'étais parti de Paris à destination d'Anvers; je vous raconterai ça un de ces jours.

Ne faisons point poser davantage ma sympathique interlocutrice et disons-lui tout de suite ma pénible mésaventure.

C'était le 30 décembre 1892.

Il pouvait être dix heures.

Je procédais aux premiers détails de ma toilette, quand un coup de sonnette déchira l'air de mon vestibule.

Ma femme de chambre était profondément endormie.

Mon groom, complètement ivre, ronflait dans les bras de la cuisinière, très prise de boisson elle-même.

Quant à mon cocher et mon valet de pied, j'avais perdu l'habitude de leur commander quoi que ce fût, tant ils recevaient grossièrement la plus pâle de mes suppliques.

Je me décidai donc à ouvrir ma porte de mes propres mains.

Le sonneur était un monsieur dont le rôle épisodique en cette histoire est trop mince pour que je m'étale longuement sur la description de son aspect physique et de sa valeur morale.

Du reste, je l'ai si peu aperçu, que si j'écrivais seulement quatre mots sur lui, ce seraient autant de mensonges.

--Monsieur Alphonse A...? fit-il.

--C'est moi, monsieur.

--Eh bien! voilà, je suis chargé par Madame Charlotte de vous remettre une lettre...

--Madame Charlotte? m'inquiétai-je.

--Oui, monsieur, Madame Charlotte, une ancienne petite amie à vous, de laquelle ma femme et moi sommes les voisins. Cette dame, ignorant votre adresse actuelle, m'a prié de vous retrouver coûte que coûte et de vous remettre cette missive.

Je pris la lettre, remerciai le monsieur et fermai ma porte.

Charlotte! Était-ce possible que Charlotte pensât encore à moi! Oh! cette Charlotte, comme je l'avais aimée! Et--ne faisons pas notre malin--comme je l'aimais encore!

(Pas un de mot vrai dans cette passion, uniquement mise là pour dramatiser le récit.)

Charlotte! Ce ne fut pas sans un gros battement de coeur que je reconnus son écriture, une anglaise terriblement cursive, virile, presque illisible, mais si distinguée!

_«Mon chéri, disait-elle, mon toujours chéri, mon jamais oublié, je m'embête tellement dans ce sale cochon de pays que la plus mince diversion, fût-ce une visite de toi, me ferait plaisir. Viens donc enterrer cette niaise année 93 avec moi. Nous boirons à la santé de nos souvenirs; j'ai comme un pressentiment qu'on ne s'embêtera pas._

_»Celle qui n'arrêtera jamais d'être Ta_

»CHARLOTTE. »158, rue de Pontoise, Anvers.»

--Anvers! me récriai-je. Qu'est-ce qu'elle peut bien fiche à Anvers, cette pauvre Charlotte? À la suite de quelles ténébreuses aventures s'est-elle exilée dans les Flandres?

Oui, mais faut-il qu'elle m'adore tout de même, pour n'hésiter point à me faire exécuter cette longue route, dans sa joie de me revoir!

Le lendemain, à midi quarante, je m'installais dans un excellent _boulotting-car_ du train de Bruxelles.

À sept heures trente-neuf, je débarquais à Anvers, salué par l'unanime rugissement des fauves du Zoologique, sans doute avisés de ma venue par l'indiscrétion d'un garçon.

--Cocher, 158, rue de Pontoise!

Après un court silence, le cocher me pria de réitérer mon ordre:

--158, rue de Pontoise.

Une mimique expressive m'avertit de l'ignorance où croupissait l'automédon anversois relativement à la rue de Pontoise. Et même il ajouta:

--Ça existe pas!

Ses collègues, consultés, branlèrent le chef d'un air qui ne me laissa aucun doute.

Un garde-ville (c'est leur façon de baptiser là-bas les gens de police), m'assura que la rue de Pontoise n'existait pas à Anvers, ou que, si elle existait, elle n'avait jamais porté ce nom-là, et alors, c'est comme si, pour moi, elle n'existait pas, savez-vous!

Moi, je m'entêtais! Pourquoi la rue de Pontoise n'existerait-elle pas à Anvers? Nous avons bien, à Paris, la place d'Anvers et la rue de Bruxelles.

Il fallut bientôt me rendre à la cruelle réalité, et je réintégrai le train de Bruxelles, métropole où je comptais, à ce moment, plus d'amis qu'à Anvers. (Mes relations anversoises se sont, depuis lors, singulièrement accrues.)

Pas plutôt débarqué à Bruxelles, voilà que je tombe sur les frères Lynen, les braves et charmants qui m'emmènent chez l'un d'eux, où nous dînâmes et soupâmes en tant bonne et cordiale compagnie, jusqu'au petit jour. Cette nuit demeure un de mes bons souvenirs.

Oui, mais Charlotte!

Charlotte, je la revis quelques mois plus tard, au vernissage du Champ-de-Mars.

Une Charlotte méprisante, hautaine, mauvaise et pas contente.

--Vous auriez pu m'écrire, au moins, mon cher.

--Mais pourquoi écrire, puisque je suis venu?

--Vous êtes venu, vous?

--Bien sûr, je suis venu, et personne ne connaissait la rue de Pontoise.

--Personne ne connaissait la rue de Pontoise?

--Personne! J'ai demandé à tous les cochers d'Anvers...

--À tous les cochers... d'où?

--À tous les cochers d'Anvers.

Je n'avais pas fini de prononcer ces mots, que j'éprouvai une réelle frayeur.

Charlotte s'appuya contre une statue de Meunier et devint la proie d'un spasme.

Et ce ne fut que bien longtemps par la suite qu'elle put articuler:

--Alors, espèce de grand serin, tu es allé à Anvers, en Belgique?

--Dame!

--Et moi qui t'attendais à Auvers, à Auvers-sur-Oise, à une heure de Paris!

Elle ajouta, narquoise:

--Tu as eu tort de ne pas venir, tu sais!... Tu ne te serais pas embêté une minute!

Si jamais je remplace mon vieux camarade Leygues à l'Instruction publique, j'insisterai pour que, dans les maisons d'éducation de jeunes filles, on leur apprenne à faire dès _u_ qui ne ressemblent pas à des _n_.

CONTRE NATURE OU LA MÉSAVENTURE DU DOCTEUR P...

--Bonjour, vieux!

--Bonjour, docteur!

Et comme nous étions pressés, nous ne nous arrêtâmes point même au plus furtif shake-hand et nous poursuivîmes notre route, le docteur vers la Bastille, moi dans la direction de la Madeleine.

Le monsieur avec qui j'étais avait manifesté un réel dégoût à l'aspect du docteur et je sentais qu'il mijotait en lui une terrible révélation.

--Vous connaissez cet individu? fit-il au bout d'une minute de silence, longue comme un siècle ou deux.

--Qui ça? Le docteur P...? je crois bien, que je le connais!

--Eh bien! mon cher ami, je ne vous en fais pas mon compliment!

--Pourquoi donc?

--Parce que cet individu est un rude salaud!

--Ah bah!

--Un rude salaud et, j'ajouterai, un cynique comme on n'en rencontre pas souvent!

Certes, le docteur P... n'est pas parfait. Il se bat pour la vie un peu avec les armes qui lui tombent sous la main (tout le monde n'hérite pas d'un arsenal tout fait), mais entre ça et être un rude salaud et un dégoûtant cynique, il s'interpose quelques nuances.

D'abord, il est à peu près docteur comme vous et moi. Il n'a même avec la plus élémentaire thérapeutique que des rapports extrêmement lointains.

On l'appelle _docteur_, comme on en appelle d'autres _commandant_, parce que certaines allures imposent certains titres, sans qu'on puisse jamais préciser pourquoi.

L'amusant de la situation, c'est que P... s'imagine parfois être un véritable morticole, et qu'il n'est pas rare de le surprendre gravement occupé à donner au pauvre monde des consultations gratuites, mais ne reposant sur aucun travail scientifique réellement sérieux.

Le docteur P... (conservons-lui ce titre qui ne fait de tort à personne) supplée à l'absence de quelques grandes vertus par mille petites qualités qui les remplacent très suffisamment, ma foi.

Un des grands reproches que je formulerais à son égard, si je m'en reconnaissais le droit, c'est de se livrer au culte d'une foule de jeunes femmes successives, rapidement successives.

* * * * *

J'en étais là de mes réflexions sur le docteur P..., quand le monsieur qui l'avait traité de _rude salaud_ crut devoir insister:

--Oh! oui, un rude salaud! Savez-vous ce qu'il a fait, l'autre soir, en pleine brasserie, devant une trentaine de personnes?

--Oh! mon Dieu! vous me faites peur!

--Cet individu s'est levé, a serré la main de ses amis, s'excusant de les quitter si tôt, mais il avait, disait-il, rendez-vous chez lui avec un jeune garçon boucher...

--Quelle blague!

--Pas du tout, mon cher, c'est très sérieux. Il donnait même des détails: _un jeune garçon boucher qui n'était pas dans une musette!_ Et en disant ces mots, le docteur faisait le geste d'envoyer des baisers imaginaires, comme pour exprimer un idéal échappant à toute description. Voilà ce que c'est que votre docteur P...

Ai-je besoin de disculper mon vieux docteur?

Cette accusation reposait sur les bases d'argile du simple malentendu,

D'un simple coup d'éventail, je renversai le fragile édifice.

Le docteur P..., qui fréquente beaucoup les artistes, a pris l'habitude de désigner les dames en général et particulièrement ses maîtresses en les affublant du nom du peintre qui les aurait représentées le plus volontiers.

Sa bonne amie a-t-elle une mine candide avec de grands yeux bleus, c'est un petit Greuze.

Sa bonne amie a-t-elle, etc., etc., c'est autre chose.

(Cette nomenclature m'entraînerait un peu loin.)

Bref, chaque jour, on entend le docteur P...:

--J'ai fait connaissance, hier, d'un petit Fragonard épatant!

Ou bien:

--Je vais dîner ce soir avec un petit Forain tout ce qu'il y a de plus rigolo!

Ou bien:

--Vous ne m'avez pas vu ces jours-ci, parce que je suis en train de filer le parfait amour avec un petit Boticelli de derrière les fagots!

À nous qui le connaissons, ces déclarations ne nous étonnent plus.

Mais du monsieur qui entendit, un soir, en pleine brasserie, cette phrase cynique:

--Excusez-moi de vous lâcher si tôt, mais j'ai rendez-vous chez moi avec un petit Boucher qui n'est pas dans une musette!

La stupeur est parfaitement légitime.

Et le monde est si rosse, à Paris, et si prêt à propager les plus invraisemblables calomnies, que le docteur P..., à l'heure qu'il est, passe, aux yeux de bien des gens, pour un sale monsieur auquel on ne donne pas la main, et qui n'y couperait pas, en Angleterre.

UNE DRÔLE DE LETTRE

Cannes. Décembre 1893.

Un jeune garçon de mes amis, M. Gabriel de Lautrec, m'envoie une lettre de conception tourmentée et de forme--dirai-je?--incohérente.

L'idée m'est venue, un instant, de ne la publier point. Mais, au seul horizon de la remplacer par une vague littérature de mon cru, le sang ne m'a fait qu'un tour, un seul, et encore!

Il fait du soleil sur la promenade de la Croisette, comme s'il en pleuvait. La tournée Saint-Omer est dans nos murs, dans le but évident de jouer ce soir _le Sous-préfet de Château-Gandillot_, par notre sympathique camarade, le jeune et déjà célèbre auteur dramatique Ernest Buzard. Je ne voudrais pas manquer la _petite pièce_ qui sert de lever de rideau. Alors, quoi? je n'ai qu'à me dépêcher.

La seule ressource me demeure donc d'insérer dans nos colonnes la missive de ce Gabriel de Lautrec, qui ne sera jamais, décidément, sérieux:

«Mon cher Allais,

»Je couvre mes yeux de ma main, un instant; je rejette en arrière, d'un mouvement convulsif, mes cheveux où mes doigts amaigris mettent un désordre voulu; je ranime la flamme jaune des bougies dans les chandeliers d'ébène, en cuir de Russie, qui sont le plus bel ornement de mon intérieur; j'envoie un sourire voluptueux et morne à l'image de la seule aimée, et, après avoir disposé sur mes genoux, symétriquement, les plis du suaire à larmes d'argent qui me sert de robe de chambre, je vous écris--c'est à cette circonstance bien personnelle que la lettre qui va suivre emprunte son intérêt (avec l'intention formelle de ne jamais le lui rembourser).

»Si j'ai tardé à vous répondre, c'est que j'ai fait ces jours derniers un petit voyage,--en chemin de fer.

»En chemin de fer! direz-vous--mon cher ami! Oh oui! je suis bien revenu de mes idées arriérées. Les chemins de fer ont leur avantage; il faut faire quelques concessions à son siècle. La vie est faite de concessions--à perpétuité.

»Lorsque votre lettre m'est parvenue, je relisais les épreuves de mon volume sur _l'Adaptation des Caves glacières à la conservation des hypothèques pendant les chaleurs de l'été_; j'ai suspendu aussitôt tout travail, ai-je besoin de le dire? et tout en regrettant de la recevoir si tard, je l'ai lue attentivement.

»Votre idée de la montre-revolver est très séduisante, à première vue. Elle est, en outre, pratique, ce qui ne gâte rien. Le mécanisme, tel que vous me le décrivez, avec trois dessins à l'appui (les dessins, entre parenthèses, sont assez mal faits), cette double détente de la montre et du revolver, ingénieusement reliée par l'ancre d'échappement, tout cela est merveilleusement trouvé.

»Tout le jour, vous portez votre montre dans la poche de votre gilet. Vous la regardez, vous savez l'heure, c'est très commode.

»Le soir venu, quelqu'un vous attaque, sous le prétexte fallacieux de demander l'heure, précisément. Vous exhibez votre montre, vous tirez dix ou douze coups, et voilà des enfants orphelins (ou du moins dangereusement blessé, le père).

»Et cependant, à voir l'objet, c'est une simple montre, comme vous et moi.

»C'est merveilleux, voilà tout.

»Je sais bien qu'il y a un inconvénient.

»Toutes les fois que l'on tire un coup de revolver, la montre s'arrête.

»Je trouve cela très naturel.

»Il serait difficile qu'il en fût autrement.

»Vous avouez, d'ailleurs, cet inconvénient au lieu d'en chercher le remède, et combien vous avez raison!

»Car un inconvénient auquel on remédie n'en est plus un.

»Est-il nécessaire, d'ailleurs, d'y remédier?

»Pour ma part, je vois là, tout au contraire, un grand avantage.

»Je pense que si l'on pouvait faire adopter votre modèle de montre-revolver par les assassins, au moyen d'une remise de la force de plusieurs chevaux, ce serait d'une sérieuse utilité pour les constatations judiciaires.

»On serait immédiatement fixé, rien qu'en regardant l'instrument du crime, sur l'heure précise de la mort.

»L'expression usuelle: l'_Heure de la Mort_ cesserait dès lors d'être une vaine métaphore, pour devenir une palpable réalité.

»Or, je vous le demande: toutes les fois qu'on a l'occasion de réaliser une métaphore, doit-on hésiter un seul instant?

»... Au moment de terminer ma lettre, un remords vient me visiter. Je lui offre un siège et des cigares, courtoisement.

»Ce que je vous ai dit, en commençant, au sujet des chemins de fer, vous a peut-être fait croire que j'étais un partisan résolu de ce nouveau moyen de transport: il n'en est rien.

»Les désagréments qu'il présente sont nombreux.

»Pourquoi, par exemple, placer les gares, toujours, et exactement, sur la ligne du chemin de fer?

»Le train s'arrête, vous descendez; il y a cent contre un à parier que vous trouverez une gare devant vous.

»Et le pittoresque, et l'imprévu, qu'en fait-on?

»Au point de vue du décor, ne vaudrait il pas mieux disséminer les gares, loin du railway, dans la campagne, au hasard du paysage? On les apercevrait de loin en passant, sur une montagne, à l'extrémité d'une vallée--le décor y gagnerait, et le voyage offrirait bien plus d'agrément.

»Sur ce, mon cher Allais, je vous quitte. Je vais allumer ma pipe à la pompe, comme disait l'autre, et la fumer à votre santé.

»GABRIEL DE LAUTREC.»

Notez bien que je n'ai jamais parlé à Gabriel de la moindre idée de montre-revolver.

Ou bien, alors, étais-je gris, telle la feue Pologne, à moins que ce fût lui qui eût bu plus que de raison?

Mais, cette jolie conception de semer les gares par le travers des horizons!

Vous croyez bonnement que les grandes Compagnies s'y arrêteront une minute!

Alors, je le vois bien, vous êtes comme les autres: vous ne connaissez pas les grandes Compagnies.

FRAGMENT D'ENTRETIEN ENTRE MON JEUNE AMI PIERRE ET MOI SUR LA PLAGE DE CABOURG

--Alors, comme ça, te v'là revenu?

--Mais oui.

--T'as bien rigolé en route? Les peaux-rouges t'ont pas scalpé? Fais voir.

--Contemple. (_Je me découvre._)

--Non, t'as encore tes douilles. À Washington, as-tu rencontré le petit O'Kelly?

--D'abord, je ne suis pas allé à Washington, et puis, je ne connais pas le petit O'Kelly.

--C'est un gosse américain que j'ai joué avec, cet hiver, à Cannes.

--Et toi, mon vieux Pierre, que fais-tu de bon? Travailles-tu un peu?

--Travailler pendant les vacances! Eh ben, mon vieux, t'as pas la trouille! surtout c't' année qu'il va me mettre au lycée.

--Qui ça, _il_?

--Papa, donc.

--Tu me sembles bien irrévérencieux pour l'auteur présumé de ton existence.

--Tu trouves? Pourquoi donc que je serais révérencieux avec un bonhomme à qui que j'ai jamais rien fait et qui me boucle dans un bahut comme si j'étais une sale fripouille? Aussi, pour les devoirs de vacances qu'il m'a donnés à faire, il peut s'taper.

--Mais quand il s'apercevra que tu n'as rien fait...

--Il s'apercevra de rien. Maman et moi, nous lui montons le coup. Tous les samedis, il s'amène:--Pierre est convenable? qu'il fait.--Mais oui, que maman répond.--Il fait bien ses devoirs!--Mais oui.--Il sait bien ses leçons!--Mais oui, mon ami.

--Elle a du toupet, ta maman!

--Ça, tu peux le dire! Un vrai culot! On le dirait pas, hein, avec son petit air! Quand elle fiche des blagues comme ça à papa, j'ai envie de l'embrasser comme du pain... On dit que c'est vilain, le mensonge; mais y a des fois où que c'est p'us chouette que la vérité, pas?

--Je suis tout à fait de ton avis, et Ibsen aussi, dans le _Canard sauvage_.

--Ça doit être rigolo, c'te pièce-là. Est-ce que le canard dit des blagues ou la vérité?

--Ce serait trop long à t'expliquer... Et, alors, tu t'amuses bien?

--J'arrête pas; et puis, tu sais, je fais de la bicyclette, maintenant.

--Tous mes compliments.

--Oui, même hier, j'ai fichu par terre un curé sur le sable: j'avais pourtant bien corné, mais il n'avait pas entendu.

--Qu'a-t-il dit, le digne ecclésiastique?

--Le digne ecclésiastique? Il n'a rien dit. Tout de suite, je suis descendu et j'y ai aidé à secouer le sable qu'y avait sur sa soutane. Je pouvais pas m'empêcher de rigoler, surtout quand il m'a demandé quelle machine que j'avais: «C'est une Clément, m'sieu le curé», que j'ai dit. Alors, il m'a répondu: «Votre Clément me fut inclémente.» Au fond, c'était idiot, mais comme je l'avais fichu par terre, j'ai fait mine de trouver son mot très rigolo.

--Et, en dehors du renversement des prêtres, à quel sport t'adonnes-tu?

--Un peu de tout, tu sais. Sur une plage, on trouve toujours à s'occuper. Mais où j'ai été vraiment épaté, c'est ce matin.

--Conte-moi ta stupeur.

--Y a, depuis quelques jours, ici, une petite fille qui est tout ce qu'on peut rêver de plus époilant. Jolie, mon vieux! Avec des grands yeux clairs, et puis une toute petite bouche, et puis une peau, mon vieux! une peau d'un blanc épatant. Et puis des cheveux pas tout à fait rouges, mais presque, et fins, fins, fins. Quand le soleil tape là-dessus, elle a l'air d'avoir une perruque en or. Et puis, avec ça, habillée comme les mômes angliches dans les albums de Kate Greenaway. Je la trouve si jolie, que j'ai toujours envie de l'apporter à maman pour qu'elle la mette sur son étagère.

--Et alors?

--Alors, ce matin, elle était sur la plage très occupée à creuser un grand trou dans le sable. Tout d'un coup, v'là qu'elle s'aperçoit que je m'étais arrêté pour la regarder. V'là ses yeux bleus qui deviennent noirs de colère, sa peau blanche qui devient toute rouge, et puis elle s'écrie avec sa drôle de petite voix: _Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça, espèce de sale cocu!_

--Eh bien! elle est dégourdie, ta petite Greenaway! Que lui as-tu répondu?

--Ma foi, mon vieux, j'ai été tellement baba, que j'ai trouvé rien à lui répondre. Les bras m'en tombaient du corps.

--Penses-tu qu'elle comprenait toute la gravité de ses propos?

--Ah ouatt! Elle est trop môme pour ça.

--Et toi?

--Moi, si je sais ce que c'est que d'être cocu? Ah ben! ce serait malheureux, à mon âge, si je savais pas ça. Un cocu, c'est un type qu'est marié et que sa femme lui fait des blagues avec d'autres types.

--Précisément.

--C'est égal, je me suis dit: «Ma p'tite rouquine, c'est jamais moi qui t'épouserai quand tu seras en âge.» Parce que, vois-tu, mon vieux, quand on parle de ça si jeune, il est probable qu'on le fera pour de vrai, plus tard.

--Tu es philosophe, Pierre.

--Faut bien, dans la vie.

THÉRAPEUTIQUE DÉCORATIVE ET PEINTURE SANITAIRE

J'ai raconté, dans le temps,--le souvenir n'en est-il pas encore tout frissonnant au coeur de tous?--l'histoire de mon ami, ce peintre qui ne voulait pas boire du vin rouge en mangeant des oeufs brouillés, parce que _ça lui faisait un sale ton dans l'estomac_.

Le même, mettant à la poste une grosse lettre suffisamment et polychromiquement affranchie, ajoutait un superflu timbre de quinze centimes _pour faire un rappel de bleu_.

Le brave garçon!

Je l'ai revu l'autre jour, j'ai dîné avec lui en compagnie d'une jolie petite bonne amie qu'il détient depuis quelques jours, une drôle de mignonne et menue femmelette qui l'adore.

J'ai pu constater qu'il est toujours dévoré par la folie du ton.

Et j'ai appris une histoire qui m'a amusé, telle une baleine.

Sa petite bonne amie, à la suite d'un chaud et froid, contracta naguère un fort rhume.