Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes

Chapter 13

Chapter 133,853 wordsPublic domain

(Pourquoi le chaud et froid est-il si pernicieux, alors que le froid et chaud ne cause même pas à l'organisme des dégâts insignifiants? Loufoquerie de la nature!)

--Ça ne sera rien que ça, dit le Dr Pelet (leur médecin). Badigeonnez-vous avec de la teinture d'iode. Tenez-vous bien au chaud. Prenez quelques pastilles X... (_case à louer_), et puis voilà!

Ce soir-là, mon ami et sa jeune compagne rentrèrent de bonne heure (minuit et demi), non sans avoir fait l'emplette d'une bouteille de teinture d'iode.

--Avec un pinceau? demanda le pharmacien.

À la seule pensée d'acheter un pinceau chez un pharmacien, le peintre et son amie moururent de rire.

La délicieuse enfant se mit au lit et--pâle martyre--offrit sa jeune gorge aux affres du badigeonnage.

--Ah çà, c'est épatant! s'écria l'artiste.

--Quoi donc! s'informa la victime.

--Tu n'as pas idée ce que ça fait joli, cet iode brun sur ta peau rose! C'est épatant! Ce qu'on ferait une jolie étoffe avec ces deux tons-là!... Ça ne te fait rien qu'au lieu d'un badigeonnage amorphe, je représente un chrysanthème?

--Mais, comment donc!

--Là... voilà!... La tige, maintenant.

--Oh! la, la! tu me chatouilles!

--C'est que j'emploie le petit bout du pinceau... C'est épatant!... Tiens, lève-toi et va te voir dans la glace.

La pauvre petite concubine se leva sans enthousiasme, mais heureuse tout de même de faire plaisir à son ami.

--Oh! oui, c'est épatant!

--Tiens, je vais encore t'en faire un. Ne bouge pas, ne bouge donc pas!

--Mais tu me chatouilles, mon pauvre chéri!

--Il faut savoir souffrir pour l'art.

Et le voilà parti, perdant toute notion de l'actuel, à décorer la petite, comme Gérôme fait de ses statues.

Autour de ses bras et de ses jambes, il fit grimper des liserons, des clématites, des volubilis.

... Je donnerais volontiers plus de détails, mais voilà qu'il est cinq heures et j'ai promis d'être à six heures justes à un rendez-vous que je ne manquerais pas pour un boulet de canon.

Abrégeons.

La jeune badigeonnée passa ce qu'on appelle une mauvaise nuit.

Pas une partie de son corps qui ne fût la proie d'une intolérable cuisson!

--Je ne peux pas dormir! gémissait-elle.

Et mon ami lui répondit:

--Oui, c'est bête ce que j'ai fait là!... Demain, au lieu de chrysanthèmes, je te peindrai des pavots!

* * * * *

Quelques jours plus tard je le rencontrai.

Chargé d'une brassée de fleurs acquises au marché Saint-Pierre, il remontait chez lui, tout en haut de la rue Lepic.

--Et ça va toujours bien? dis-je.

--Tout à fait bien. Et toi?

--Triomphalement!

--C'est vrai. Tu as une mine superbe, avec un air de ne pas t'embêter autrement dans la vie.

--Pas lieu de m'embêter en ce moment. Si ça pouvait durer!... Et ta petite compagne?

--Tout à fait mieux.

--Tu ne te livres plus à la peinture à l'iode sur son jeune corps?

--Oh! oui, c'est vrai!... Je ne pensais plus qu'elle t'avait raconté cette histoire... Eh bien! mon vieux, c'est épatant, ce que c'est devenu! La teinture d'iode s'est évaporée, mais les endroits où j'avais peint les fleurs sont restés d'un rose vif et chaud qui s'enlève si joliment sur le rose pâle de sa peau! Tu n'as pas idée, mon garçon, de ce que c'est exquis! Et d'un délicat! Et d'un distingué! Si Jansen voyait ça...

--Quel Jansen?

--Le tapissier de la rue Royale, qui vend de si jolis meubles anglais. Si Jansen voyait ça, il en deviendrait fou et me commanderait, sur l'heure, une étoffe dans ces deux tons-là pour chambre de jeune fille... Tiens, viens la voir!

--Mais... sa pudeur? fis-je avec le doux sourire du sceptique endurci.

--Sa pudeur?

Et mon ami prononça ce mot _pudeur_ sur un ton correspondant exactement à mes idées.

(Je n'insiste pas, dans la crainte de désobliger quelques bourgeois du Marais, à l'estime desquels j'ai la faiblesse de tenir.)

Son atelier se compose d'un ancien immense grenier, éclairé par un vitrage grand comme le Champ de Mars, et dans le coin duquel (grenier) s'aménage la chambre du jeune peintre et de sa petite amie.

--Comme ça sent le goudron, ici! reniflai-je en entrant.

--Oh! ne fais pas attention! C'est Alice qui se sert pour sa toilette de l'eau de chez Boboeuf, très délicieuse mais qui sent un peu le goudron.

--Ah!

--Oui!

Un grand ennui venait de se peindre sur la figure de mon ami. Évidemment, il regrettait de m'avoir amené. Mais pourquoi ce regret?

--Comment, bondis-je soudain, c'est de toi ce tableau?

Et je désignais une toile en train sur un chevalet.

--Mais oui, c'est de moi.

--De toi! cette peinture qui se passe dans la cave d'un nègre! De toi, que je connus affolé de lumière et de clarté! De toi, cette chose innomablement brune! De toi, à qui le seul mot _bitume_ levait le coeur!

--Oui, mon pauvre ami, de moi! Un jour, peut-être, tu sauras et alors tu me serreras la main très fort et tu auras grand'peine à retenir tes larmes!... Mais assez causé de ce triste sujet, et viens voir l'adorable corps illustré de la jeune Alice.

* * * * *

(Passage supprimé par la Censure.)

* * * * *

--Mais, nom d'un chien! m'impatientai-je, me diras-tu d'où cette évolution brusque et en pis de ta manière?

--Soit!... Alors, jure-moi de n'en rien dire à âme qui vive!

--Mon ouïe est un sépulcre où tout s'engouffre et meurt!

--Tiens, un joli vers... Eh bien! voici: Tu as remarqué, en entrant, comme ça sentait le goudron?

--Délicieusement!... Et ce parfum m'évoque toute une enfance flâneuse, traînée sur les quais de mon vieux Honfleur natal et à jamais chéri.

--Eh bien! c'est ma peinture qui sent ça!

--Ta peinture!... Tu fais de la peinture au goudron?

--Parfaitement! Le _manager_... Comment prononces-tu ça en anglais?

--Le _ménédjeuhr_.

--C'est bien ça... Le... _machin_ d'un hôtel de Menton, où il ne vient que des Anglais tuberculeux, m'a commandé douze panneaux décoratifs, à condition qu'ils seraient peints à base de goudron, rapport aux émanations bienfaisantes de ce produit... Une idée à lui!

--Et tu as accepté cet odieux compromis!

--Les temps sont durs, tu sais.

--À qui le dis-tu!

--Cette petite Alice, sans être coûteuse, a ses exigences. Ce matin encore, elle m'a demandé 12 fr. 50 pour des bottines.

--Bigre!

--Oh! ça n'est rien, ça! Mais reconnais toi-même que le goudron n'est pas beaucoup fait pour éclaircir une palette.

LES BEAUX-ARTS DEVANT M. FRANCISQUE SARCEY

Je venais de sortir de mon domicile et je flânais, le bas de mon pantalon relevé et l'esprit ailleurs.

À la hauteur de la rue Fromentin, je fis rencontre d'un homme qui, très poliment, à mon aspect, leva son chapeau.

Cet homme, disons-le tout de suite pour ne pas éterniser un récit dénué d'intérêt, n'était autre qu'un nommé Benoît, le propre valet de chambre de M. Francisque Sarcey, l'esthète bien connu.

Avez-vous remarqué, astucieux lecteurs, et vous, lectrices qui la connaissez dans les coins, comme les méchantes idées vous arrivent avec la rapidité de l'éclair lancé d'une main sûre, alors que les bonnes semblent chevaucher des tortues, pour ne point dire des écrevisses?

L'idée que me suggéra la rencontre de Benoît m'advint aussi vite que le coup de foudre professionnel le mieux entraîné.

Le miel aux lèvres, je serrai la main du valet et m'informai de la santé de _tout le monde_.

--Et où allez-vous comme ça? continuai-je.

--Je vais au _Petit Journal_, porter l'article de Monsieur.

--Tiens! Comme ça se trouve! Moi aussi, je vais au _Petit Journal_. Remettez-moi la chronique de M. Sarcey. Cela vous évitera une course.

L'homme obtempéra.

Et cette chronique du cénobite de la rue de Douai, croyez-vous bonnement que je l'ai portée à la maison Marinoni? Oh! que non pas!

J'ai voulu vous faire une bonne surprise, ô clientèle de mon journal, et, au risque d'être traîné devant la justice de mon pays, je livre à vos méditations la littérature prestigieuse de notre oncle à tous:

LA SCULPTURE

«On ne le dirait pas à me voir, cependant j'adore les Arts. Car j'estime qu'il en faut dans une société bien organisée; pas trop, bien entendu, mais il en faut.

»Chez moi, j'ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des statuettes. C'est gentil, ça meuble.

»Cette année, comme de juste, je n'ai pas manqué d'aller visiter le Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Elysées.

»Eh bien! je ne regrette pas mon voyage; j'ai appris bien des choses que j'ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.

»Car ce n'est pas le tout d'avoir des chroniques a faire, il faut encore trouver des sujets sur quoi les écrire. Le public ne se rend pas compte de ce que c'est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par semaine. Essayez, un jour, pour voir; vous m'en direz des nouvelles.

»Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce qui m'émerveille le moins.

»Comme me le disait très justement un jeune peintre: «La sculpture, c'est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n'ont à se préoccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres.»

»On ne se doute pas comme c'est facile, la sculpture. Vous-même, moi-même, nous en ferions demain, si nous voulions.

»Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procèdent les sculpteurs pour faire une statue? Non, n'est-ce pas? Vous êtes comme j'étais hier; mais on m'a expliqué et je vais vous indiquer le procédé.

»Supposons qu'il s'agisse d'une femme nue à reproduire.

»Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un _modèle_ comme ils disent, dont les traits et la forme du corps répondent au sujet qu'il s'est proposé.

»La femme se déshabille complètement et se met dans la posture indiquée par l'artiste. C'est ce qu'on appelle la _pose_.

»De son côté, le sculpteur, sans s'occuper de toutes les bêtises que vous pourriez supposer avec une femme nue, se met à l'ouvrage.

»Il y a, près de lui, un énorme bloc de terre glaise, et il tâche de donner à ce bloc la forme exacte de la femme qu'il a sous les yeux.

»Il en enlève par-ci, il en rajoute par-là. Bref, il tripatouille sa terre glaise, jusqu'à résultat satisfaisant.

»Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par exemple, ou un mollet trop maigre, il s'approche du modèle et mesure la partie en question avec un mètre flexible en étoffe, semblable à ceux dont se servent les tailleurs, et divisé en centimètres et en millimètres. S'il a fait la cuisse trop grosse, il enlève de la terre. S'il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voilà!

»Comme vous voyez, ce n'est pas un métier bien difficile.

»Si je n'avais pas tant à faire, je me mettrais à la sculpture. Je me sens une vocation toute spéciale pour la reproduction des nymphes couchées.

»Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux quand je veux voir quelque chose, je suis forcé de mettre le nez dessus. Et, dame, quand on a le nez dessus, et qu'il s'agit d'une nymphe, la sculpture n'avance pas beaucoup, pendant ce temps-là!

»Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert à fabriquer des moules, dans lesquels on verse du plâtre délayé avec de l'eau. En séchant, le plâtre durcit, et une fois dégagé du moule, il ressemble complètement à la statue de terre glaise. C'est extrêmement curieux!

»Quelques sculpteurs m'ont affirmé qu'on fait cuire la terre glaise. Provisoirement, je me méfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de farceurs dans ces gens-là.

»L'un d'eux m'a même chanté, pour prouver son dire, une fantaisie de feu Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet:

Proclamons les princip's de l'Art! Que personn' ne bouge! La terr' glais', c'est comm' le homard, Quand c'est cuit, c'est rouge.

»En dehors de la terre glaise et du plâtre, les matières les plus employées par les sculpteurs sont le marbre et le bronze.

»Le bronze est plus foncé, c'est vrai, mais il est plus solide. Pour les déménagements, c'est une chose à considérer.

»La place me manque pour parler, comme il conviendrait, de la peinture et des autres arts représentés dans les différents Salons.

»Ce sera, si vous voulez bien, le sujet de ma prochaine causerie.

»FRANCISQUE SARCEY.»

Mes lecteurs me sauront gré, je l'espère, de leur avoir fourni une lecture aussi substantielle et aussi délicate en même temps.

Quelle leçon pour les Geffroy, les Mirbeau, les Arsène Alexandre et d'autres dont ma plume se cabre à écrire les noms!

* * * * *

Je vous avouerai que je n'étais pas sans quelque inquiétude au sujet du procédé plus que douteux dont je m'étais servi pour extorquer à M. Sarcey sa chronique sur la sculpture.

Je me trompais: notre oncle à tous fut le premier à rire de mon indélicatesse. Quand il était jeune, dit-il, il en faisait bien d'autres!

Le robuste vieillard ajouta:

--Avec tout ça, vos lecteurs ont eu mon opinion sur la _sculpture_, mais ils ignorent ce que je pense de la _peinture_. Croyez-vous que cela leur ferait plaisir d'être fixés sur ce point?

--Pouvez-vous, maître, me poser une telle question?

Le cénobite de la rue de Douai sourit, visiblement flatté. Il essuya ses lunettes d'un petit air malicieux et me remit les feuillets suivants:

LA PEINTURE

«Mon dernier article sur la sculpture m'a valu un nombre considérable de lettres, quelques-unes pour me traiter de vieux fourneau, mais la plupart pour me féliciter et me remercier des renseignements que je donne sur cet art si vraiment français.

»Beaucoup de mes lecteurs ignoraient le premier mot de la sculpture, et l'auraient peut-être ignoré jusqu'à leur trépas, si je n'étais pas venu leur révéler ces secrets si intéressants.

»Ah! c'est une de nos joies, à nous autres, chroniqueurs en vogue, de jeter la lumière dans les masses, comme le semeur jette le grain!

»Pour ma part, c'est effrayant ce que j'ai appris de choses aux gens, ce que j'ai ouvert d'horizons aux âmes bornées, ce que j'ai fait faire de progrès à la bourgeoisie française.

»Car, et je m'en fais gloire, c'est dans la bourgeoisie, de préférence dans la bourgeoisie aisée, que je recrute ma clientèle.

»Bien entendu, j'ai des lecteurs dans d'autres milieux: dans le professorat, dans la gendarmerie, par exemple, mais la plus grande partie appartient à la bourgeoisie aisée.

»Qu'est-ce que je disais, donc? Ah! oui, je disais que mon article sur la sculpture m'avait valu une avalanche de lettres: beaucoup me demandent de faire pour la peinture ce que j'ai fait pour la sculpture.

»Je me rends aux sollicitations de mes aimables correspondants, d'autant plus volontiers que telle était mon intention première.

»Je vous expliquais, dans ma dernière chronique, que la sculpture est un art facile et à la portée du premier imbécile venu: vous-même, moi-même.

»La peinture, c'est une autre paire de manches!

»Songez donc: il faut que l'artiste vous donne, avec cette chose plate qu'est un tableau, l'illusion, d'objets plus ou moins près, plus ou moins loin.

»L'illusion du lointain se donne grâce à la _perspective_.

»Vous n'êtes pas sans avoir remarqué qu'un objet paraît plus petit s'il est loin, que s'il est près; et plus il est loin, plus il est petit. Cette illusion d'optique est due à ce qu'on appelle la _perspective_.

»Quand vous vous placez à l'entrée d'une rue droite et longue, pour peu que vous soyez observateur, vous remarquerez que les lignes, parallèles dans la réalité, semblent se rejoindre au bout de la rue. Eh bien! c'est encore de la _perspective_.

»La _perspective_ est une science très délicate qu'il n'est pas permis à un peintre d'ignorer, alors que le sculpteur n'a même pas à s'en préoccuper.

»Quand un peintre a un tableau à faire, paysage, portrait, scène historique ou mythologique, etc., etc., il commence par se procurer une toile _ad hoc_, c'est-à-dire une toile tendue très fortement sur un châssis en bois.

»Avant de placer les couleurs sur la toile, il détermine la place qu'elles devront occuper, grâce à des contours qu'il marque avec du _fusain_ (lequel n'est autre qu'un petit morceau de bois carbonisé).

»C'est cette opération qu'on appelle le _dessin_.

»Quand le sujet est dessiné, il ne reste plus qu'à le peindre.

»Le peintre prend alors sa palette et ses pinceaux. (Ces messieurs ne disent pas des _pinceaux_, ils disent des _brosses_: je n'ai jamais su pourquoi. Fantaisie d'artiste, sans doute.)

»La palette est une planchette de bois arrondie et munie, à son extrémité, d'un trou pour passer le pouce. On y place, les unes à côté des autres, les différentes couleurs: bleu, jaune, brun, etc., etc.

»Il ne faut pas croire que toutes les nuances soient représentées sur cette palette. Ce serait impossible; car s'il n'y a que sept couleurs, il existe des milliers de nuances intermédiaires.

»Ces nuances, l'artiste les obtient par un mélange habile d'une couleur avec une autre, et là n'est pas son moindre mérite.

»Une supposition, par exemple, qu'un peintre veuille représenter un paysage à la fin de l'été, au moment où les feuilles commencent à jaunir.

»Il n'emploiera pas, bien entendu, le vert qui lui aurait servi au fort de la saison. Il y ajoutera du jaune, la quantité raisonnable, ni trop ni trop peu.

»Le métier de peintre exige beaucoup d'études préalables et, surtout, énormément de patience.

»Comme rapport, il a beaucoup perdu et ne vaut pas ce qu'il valait il y a dix ou quinze ans. La concurrence sans doute, ou un revirement dans le goût du public.

»Les deux grandes expositions de peinture sont le Salon des Champs-Elysées et celui du Champ de Mars.

»Celui des Champs-Elysées est très supérieur à l'autre, et, pour s'en convaincre, il n'y a qu'à consulter le chiffre des recettes.

»Car, quoi qu'en dise l'ami Bauër, en matière de beaux-arts, comme pour le théâtre, la recette, voilà le _criterium_.

»Vous ne me ferez jamais croire qu'une pièce qui fait trois ou quatre mille francs ne soit vingt fois supérieure à celle qui fait cinq ou six cents francs.

Ȃa tombe sous le bon sens.

»FRANCISQUE SARCEY.»

Au nom de tous mes lecteurs, merci, robuste vieillard de la rue de Douai; et puis, pas adieu, au revoir!

À MONSIEUR ROUDIL OFFICIER DE PAIX DES VOITURES

Certes, je hais la délation... (Je n'ai même pas approuvé le mouvement d'indignation, pourtant bien justifié, de madame Aubert, quand--dans _Pension de Famille_, la follement amusante pièce de notre vieux Donnay--cette personne annonce à M. Assand qu'il est cocu comme un prince.) Certes, dis-je, je hais la délation; mais je ne puis m'empêcher de signaler à votre rude justice l'indigne conduite d'un de vos justiciables, le cocher qui mène le fiacre 6969.

C'était pas plus tard qu'hier soir. Il pouvait être dans les dix heures, dix heures et demie.

Je sortais d'un théâtre où je m'étais terriblement rasé, bien résolu à ne plus y remettre les pieds avant deux ou trois ans.

Sans plus tarder, nous nous rencontrâmes, pif à pif, une jeune femme et moi.

Moi, vous savez qui je suis. La jeune femme, vous l'ignorez (quoiqu'avec les femmes on n'ait jamais que des quasi-certitudes à cet égard). Aussi, permettez-moi de vous l'indiquer à grands traits.

Je la connus alors que, toute jeunette, elle jouait des petits rôles aux Bouffes-Parisiens, direction Ugalde.

À différentes reprises, elle consentit à m'accorder ses suprêmes faveurs. Brave petite!

Et d'une inconscience si exquise! Laissez-moi à ce propos, mon cher Roudil, vous raconter un détail qui me revient en mémoire et qui n'a d'ailleurs aucun rapport, même lointain, avec ma réclamation; mais la table n'est pas louée, n'est-ce pas?

Un soir, elle me dit sur un petit ton d'indignation:

--Il y a vraiment des gens qui ne doutent de rien.

--Des gens qui se sont fait un front qui ne sait plus rougir!

--Parfaitement!

--Des gens qui ont bu toute honte!

--Parfaitement!... Imagine-toi que j'ai reçu, avant-hier, une lettre d'un bonhomme qui demeure dans l'avenue du Bois-de-Boulogne et qui me disait que, si je voulais aller le voir, il y avait 25 louis à ma disposition.

--Et qu'as-tu répondu à ce goujat?

--Ma foi!... j'y suis allée... Tu sais... 25 louis!... Revenons, mon cher Roudil, à nos moutons. (Le mot _moutons_ n'est pas pris ici dans le sens que votre administration lui attribue d'ordinaire.)

La jeune femme en question--et cela continue à n'avoir aucun rapport à ma réclamation--quitta bientôt la carrière théâtrale pour épouser un vieux gentilhomme breton, le baron Kelkun de Kelkeparr, dont le manoir est sis non loin d'Audierne.

Arrivons au fait et passons rapidement sur les effusions.

--Prenons une voiture fermée, mon chéri.

--Pourquoi cela, puisque ton mari n'est pas à Paris?

--Oui, mais toutes les rues de Paris sont pleines de gens d'Audierne (_sic_).

Comme, ce soir-là, le temps était à la pluie, il ne passait sur le boulevard que des voitures découvertes.

Enfin, en voilà une fermée.

--Cocher!

--Voilà!

--À l'heure!... Place du Trône... Inutile de galoper, on n'est pas pressé.

Vous avez deviné, n'est-ce pas, vieux détective, que je n'avais rien à accomplir place du Trône, mais que je séligeais ladite destination pour ce qu'elle me procurait cette voie de discrétion sépulcrale--à l'heure qu'il était--le boulevard Voltaire?

Et nous voilà partis.

Gustave Flaubert, avec sa grande autorité et son immense talent, n'osa point insister sur ce qui se passa dans le fiacre de _Madame Bovary_.

Moi, je suis un type dans le genre de Flaubert, et vous n'en saurez point davantage.

Mais ce que vous ne devez pas ignorer, monsieur Roudil, c'est ce qui advint quand, revenus de la place du Trône et la jeune femme en allée, je réglai mon fiacre devant la caserne du Prince-Eugène, qu'on appelle maintenant caserne du Château-d'Eau, parce qu'elle se trouve place de la République.

Je remis ma pièce de cinq francs au cocher.

Ce dernier la contempla à la lueur de sa lanterne, s'assurant qu'elle n'était point de provenance moldovalaque ou qu'elle n'arrivait pas de ces républiques hispano-américaines mal cotées, en ce moment, sur le marché des pièces de cent sous en argent.

Ayant constaté que mon dollar était un honnête Louis-Philippe, il le mit dans sa poche, disant goguenard:

--Ça fait le compte.

--Comment, ça fait le compte!

--Bien sûr que ça fait le compte!

--Comment cela?

--Eh ben oui!... quarante sous de sapin...

--Et puis?

--Et trois francs de chambre.

Alors, enveloppant sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet, il piqua des deux et disparut à l'horizon.

Vous savez, mon cher Roudil, ce qui vous reste à faire.

NOTES SUR LA CÔTE D'AZUR

... Au restaurant de la gare, où je dîne avant de prendre le train, à la table tout près de moi se trouve un petit ménage d'amoureux, fraîchement conjoint, sans doute, extrêmement réjouissant.

Surtout la petite femme, qui est drôle!

--Oh! regarde donc ce brave homme! La bonne tête qu'il a! Parle-lui, il doit être rigolo.

Le brave homme ainsi désigné jouit effectivement d'une bonne tête. La face cramoisie avec, tout blancs, ses cheveux et ses favoris. Une tomate sur laquelle il aurait neigé, comme disait je ne sais plus qui à propos de je ne sais plus quel autre. Sur sa tête, une casquette qui porte ce mot: _Interprète_.

Docile, le jeune homme obéit à sa petite compagne:

--Hé, monsieur!

--Monsieur?

--Vous êtes interprète?

--Oui, monsieur.

--Est-ce que vous parlez français?

--Oui, monsieur.

--Ah! c'est bien regrettable, parce que, moi aussi, je parle français, de sorte que vous ne pourriez me rendre aucun service. C'est bien regrettable!

--Qu'est-ce que vous voulez, monsieur, ce sera pour une autre fois.

--Mais, que cela ne vous empêche pas de prendre un verre avec nous; voulez-vous?

--Avec plaisir, monsieur.

La petite femme semble heureuse comme tout de trinquer avec le vieil interprète rouge et blanc.

* * * * *

... Le compartiment où je pénètre est occupé par trois messieurs, qui m'accueillent avec une évidente discourtoisie. _Complet_, s'écrient-ils, me désignant les places vacantes encombrées par des couvertures et autres menus objets.