De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 32

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Un instant j’avais arrêté de partir avec mon ami Zaggar par la route de l’Ouest, par le val Shiaté et Gourian ; j’avais même écrit au consul général de Tripoli dans ce sens ; je sus plus tard qu’il avait envoyé au-devant de moi par cette route ; mais la difficulté de trouver des chameaux me fit choisir la route de Sokna, pour laquelle une bonne occasion se présentait.

Après avoir fait un nouvel appel de 300 medjidiés à la caisse du Montasarrif, je louai sept chameaux pour le voyage. Malgré les instances du Gouverneur, je refusai de prendre une escorte de soldats turcs, de crainte de voir ma marche retardée ; j’acceptai seulement, comme guide et intermédiaire auprès des fonctionnaires turcs, le chaouch Ali, qui me servait de planton.

Le 5 novembre, après avoir pris de tous un cordial congé, nous entamions la dernière grande étape, bien munis de lettres du Montasarrif pour les fonctionnaires du Fezzan, et de mon ami le Yousbachi pour les Zaptiés, ses subordonnés.

Ma caravane se compose des deux chameaux qui restent de ma caravane et de sept autres que j’ai pris à loyer à un homme de Sokna.

Nous campons, le premier jour, à la limite nord-est de l’oasis de Mourzouk, à Delim. Onze heures de marche en deux étapes nous conduisent, le 7, à Rhodona, pauvre bourgade ruineuse, où nous trouvons de nombreux campements d’Oulad-Sliman qui reviennent de leur voyage de dattes au sud du Fezzan. Ainsi, jusqu’à Sokna, nous allons presque chaque jour rencontrer les échelons des hordes que nous avons vues déjà à Gatroun et qui remontent vers le Nord, à leur territoire de la Cyrénaïque.

La marche du 8 se fait dans une immense plaine dénudée ; c’est, en petit, l’apparence de la Tintoumma. Après huit heures de marche, nous campons auprès de quelques arbres, et le lendemain, après neuf heures de route, nous arrivons à l’oasis dans laquelle est la petite ville de Sebbah. Nous avons passé le puits d’El-Biban, situé au débouché d’un cirque montagneux, à la troisième heure de route.

Je dois donner un peu de repos. Le Moudir me donne l’hospitalité dans la maison de Beylick.

Nous repartons le 11 novembre, à cinq heures vingt du matin, pour être à la petite oasis de Temenhint à midi et demi ; le temps de manger, d’acheter quelques dattes et de la paille, et nous repartons à quatre heures, pour recamper à six heures et demie dans un pâturage de hâd. Le lendemain, par une marche de six heures, nous atteignons Zirrhen. Plus nous marchons, plus toutes choses renchérissent.

Le 13 novembre, nous attaquons la région déserte qui sépare Zirrhen de Sokna.

Cinq heures de marche nous conduisent, ce jour-là, à Om-el-Abid, puits où il nous faut faire de l’eau pour cinq jours. Nous trouvons campée une bande d’Arabes Oulad-Chergui, qui tentent, pendant la nuit, de nous voler les chameaux ; mais on veille ; ils en sont pour leurs frais.

Le 14 commence la marche terrible de quatre jours qui doit nous conduire à Bir-Godefa, seul point d’eau avant Sokna.

Le premier jour, partis à six heures et demie, nous campons à midi, pour repartir à deux heures et camper à six heures quinze du soir, après avoir passé, vers cinq heures et demie, le « Petit-Sable », région de hautes dunes où je laisse un de mes chameaux.

Le Petit-Sable donne accès à une immense sérir caillouteuse à peu près dépourvue de végétation.

A quatre heures vingt, le 15, on lève le camp. A midi, nous sommes au « Grand-Sable », où nous trouvons quelque nourriture pour les chameaux ; nous en repartons à deux heures pour camper, à neuf heures et demie du soir, dans un lit d’oued desséché, appelé El-Gaf, où les plantes de séné sont très abondantes.

Mon cheval est fourbu ; il a les jambes arquées ; il ne peut plus poser les pieds sur le sol, tant la fourchette est devenue sensible, par suite de la marche sur la sérir caillouteuse. Je prends Guéladjio, qui ne vaut guère mieux, tandis que Badaire monte sur un chameau. En réalité, c’est à pied que je vais achever la route jusqu’à Tripoli.

La sérir que nous venons de traverser s’appelle la Maïtaba rouge. Nous en sortons le lendemain 16, pour entrer dans la Maïtaba noire, à l’extrémité de laquelle nous campons à onze heures, après cinq heures de marche.

A deux heures du soir, nous abordons les montagnes Noires (Djebel-Soda), écheveau très confus de massifs caillouteux entrecoupés par des cuvettes, lits d’oueds passagers dont les directions générales sont très difficiles à définir. A trois heures cinquante, nous sommes à Fiker, cuvette dans les roches, où les Turcs ont tenté, il y a quelques années, de creuser un puits, qui est resté inachevé. Les Arabes et le chaouch Ali prétendent qu’à Constantinople on croit que ce puits, qui serait si utile aux caravanes, existe, alors que jamais, au cours des travaux, on n’a atteint la nappe d’eau. Nous campons, à sept heures et demie, dans le val de M’zer-el-Had, riche en plantes fourragères pour les chameaux.

Le 17 novembre, après une heure de marche, nous sortons du val pour aborder les grands chaînons du Djebel-Soda. Marche épouvantable, non plus dans les cailloux, mais dans les roches, qui se termine par une descente extrêmement pénible pour les animaux dans l’entonnoir où est sis le Bir-Godefa. Nous avons fait en quatre jours une route qui en demande cinq habituellement ; mais l’escapade d’un chameau nous avait fait perdre en chemin quatre outres d’eau, ce qui nous obligea à forcer les étapes.

Le 18 novembre est un vendredi ; mon convoyeur ne veut pas entrer ce jour-là dans sa ville natale, il me faut faire charger malgré lui les animaux. Partis à six heures et demie, nous entrons à Sokna à trois heures.

L’oasis de Sokna est fort grande et belle, ses dattes sont renommées. Sokna est la dernière ville du Fezzan ; elle possède une certaine importance commerciale, elle est à la bifurcation des routes de Tripoli et de Djerboul, oasis célèbre parce qu’elle contient la zouaïa fameuse du Mahdi Es Senoussi.

Je reçus à Sokna l’hospitalité dans la maison de Beylick et j’étais à peine arrivé que s’empressait d’accourir auprès de moi Boun-Ali, père de mon hôte de Mourzouk.

Un grand mariage avait lieu et, suivant la coutume, le cortège faisait le tour des remparts. Il vint s’arrêter sous mes fenêtres. L’épousée était montée sur un très beau chameau blanc tout couvert de pompons et de panaches. Elle était cachée aux regards par une sorte de dais recouvert de tapis, sous lequel elle était couchée ou assise sur un lit de repos placé sur l’animal dans le sens perpendiculaire à l’échine.

Le chameau et son précieux fardeau formaient le centre du cortège flanqué à droite et à gauche de musiciens et de danseuses. Les premiers soufflaient dans des binious et des cornemuses, ou frénétiquement battaient du tambour, pendant que les secondes esquissaient des pas de hanches et des danses de bras accompagnées de jeux de foulards, car, on le sait, la danseuse arabe ne danse pas, tout au plus esquisse-t-elle quelques pas traînants.

Les invités, jeunes gens pour la plupart, excités par ces harmonies, faisaient parler la poudre ; la plupart étaient à pied. Ils se livraient à de véritables exercices de jongleurs avec leurs armes chargées, puis, se rapprochant du centre du cercle par des mouvements plus ou moins gracieux, mais qui toujours indiquaient beaucoup de souplesse, venaient un genou à terre décharger leur coup de fusil, dans la pose la plus fantaisiste, sous le nez de l’impassible animal.

Les quelques cavaliers se livraient à des exercices équestres, surtout des charges ou des courses au galop par deux, enlacés, qui témoignaient de leur habileté d’écuyer.

Lorsque le cortège reprit sa marche, généreusement j’octroyai aux musiciens le prix d’un fauteuil d’orchestre à l’Opéra.

Je dus attendre trois jours, d’avoir loué de nouveaux chameaux, pour continuer ma route ; ma demeure ne désemplit point pendant ce temps de toutes les notabilités de Sokna, et cependant la ville est entièrement sous l’influence des Senoussis qui y possèdent un très bel institut.

Le 22 novembre, accompagnés du Moudir et du fils de Boun-Ali, nous quittons Sokna pour aller à deux heures de là camper auprès d’une source où nous devons faire de l’eau pour la route et qu’on appelle El-Hamman. Là sont des vestiges d’anciens thermes romains dont on ne peut juger l’importance, des sables ayant tout envahi.

Nous partons le soir ; le lendemain, nous trouvons un puits dont l’eau est salée ; mais, le 25, nous campons à onze heures et demie aux bords d’un très joli lac, El-Gra-Cheik-Ator, dont l’eau est d’une fraîcheur et d’une saveur délicieuses.

Nous faisons, le 26, une pénible marche, dans les sables d’abord, dans une sérir accidentée et caillouteuse ensuite. Nous y rencontrons le chatma (courrier) ; il ne m’apporte rien et cependant j’avais calculé que par lui j’aurais pu avoir mon premier courrier.

Le lendemain 27, nous sommes à Bonn-Djeim. Quelques pauvres maisons, un kasr en ruines construit par ordre du Sultan Abdul-Medjid, les restes ensablés d’un château romain, quelques maigres dattiers, de rares figuiers, telle est la petite ville perdue entre Beni-Oulid et Sokna. Le sel de Bonn-Djeim est renommé.

Le 28 novembre, on se remet en route, le cœur allègre, quoique la vue du paysage n’inspire guère d’autre sentiment que la mélancolie ; mais désormais cinq jours nous séparent de l’Europe, puisque le télégraphe vient jusqu’à Beni-Oulid, le premier et dernier lieu que nous devions rencontrer jusqu’à Tripoli.

Dure route cependant ; il fait froid et la roche est dure aux pieds de ceux qui depuis vingt-six mois bientôt sont attachés à ma fortune.

Le 29, dans l’Oued-Semsem, le 30, dans l’Oued-Belem, nous trouvons quelques maigres cultures d’orge. Le 1er décembre, nous pénétrons dans l’Oued-Néfet. Là se trouve un puits magnifique, très ancien, creusé dans une roche calcaire tendre, dans laquelle les grosses cordes de fibres de palmiers ont creusé de multiples sillons et poli les surfaces à les rendre brillantes comme du vieil ivoire.

Le 3 décembre, nous entrons dans des plateaux rocailleux, entrecoupés de ravins où végètent de maigres cultures d’orge et de blé. Les hauteurs sont couronnées d’anciens châteaux forts romains et arabes, de retranchements en pierres, derniers vestiges des luttes des Oulad-Sliman contre la domination turque. Péniblement enfin, à cinq heures, nous arrivons au bord d’une immense ravine qui est la vallée de Beni-Oulid. Le vert des champs d’orge qui s’étendent sous les oliviers fait contraste avec la désolation du plateau et des flancs rocailleux du vallon. Le kasr turc, sur la rive droite, domine la vallée dans laquelle d’ailleurs il n’y a pas trace de ruisseau.

Nous faisons notre entrée dans le fort au milieu des soldats turcs qui se précipitent pour faire entrer les animaux et les charges : le commandant du fort, capitaine Ghalib-Effendi, vient à ma rencontre et me souhaite la bienvenue.

Le Kaïmakam[50] est absent ; on me donne sa chambre et son lit !!! Qu’il est loin le dernier ! C’était celui de mon ami Delor à Saint-Louis, il y a vingt-six mois.

Un désenchantement m’attendait ; pas de courrier ! Je télégraphie dès le lendemain au consul et, ne recevant point de réponse, je me résigne à attendre. Attente faite d’impatience, c’est vrai, mais bien adoucie par les mille soins dont nous entourent les officiers de la garnison.

Il y a à Beni-Oulid une garnison de deux compagnies d’Albanais, soldats petits, mais robustes, dans le genre de nos montagnards des Alpes. Ils manœuvrent parfaitement à l’allemande. Chaque jour, à trois heures, a lieu une cérémonie intéressante, c’est le Salut au Sultan. Les hommes en armes sont formés en ligne sur la place d’exercice ; au commandement du capitaine, ils présentent les armes, puis à un second commandement font de la main droite le salut militaire en portant cette main ouverte au fez, continuant de la main gauche à maintenir l’arme vis-à-vis du milieu du corps. Puis le capitaine levant son sabre crie trois fois : « Vive le Sultan Abdul-Hamid ! » cri que tous les hommes répètent, puis ils replacent la main droite à la poignée de l’arme. Généralement un maniement d’armes de quelques mouvements suit, qui s’exécute avec une précision digne de nos meilleures troupes.

Enfin, le 6, au matin, arrivent deux cavaliers, l’un, kavas du consul général de France, l’autre, artilleur à cheval envoyé par le Pacha de Tripoli.

Mohammed, le kavas, entre dans ma chambre, ouvre avec son couteau la poche de sa veste de zouave qu’on a eu la précaution de coudre et en tire une lettre de M. Destrées qu’il me remet. « Quoi ! c’est là tout ! dis-je. Rien autre ? » Mohammed ne répond pas.

J’ouvre la lettre, un peu dépité, je l’avoue. Quoi ! après deux ans de privation de toutes nouvelles, alors que nous avons écrit et expédié de Tedcherri et de Mourzouk à Tripoli des dépêches pour la France, rien des nôtres ? Badaire, qui me suit des yeux et entend mes réflexions, est aussi navré que moi.

Nous nous réconfortons un peu à la lecture de la lettre de notre aimable consul qui nous donne en paquet une série de bonnes nouvelles. Je suis chef de bataillon ; cela, je le savais ; ce n’était ni une surprise, ni un avancement ; officier de la Légion d’honneur, c’était une récompense insigne. Badaire était décoré de la médaille militaire ; aussitôt, sans aller plus loin, je lui donne l’accolade. Puis il y a de bonnes nouvelles de tous les nôtres et enfin est jointe une dépêche de félicitations du Gouvernement.

La lecture terminée, je replie la lettre. Il n’y a pas abondance de courrier, mais nous sommes heureux, surtout tranquillisés ; c’est bien ce que pense Mohammed qui me regarde d’un air narquois. Il soulève alors l’autre face de sa veste, d’un geste lent, et me montre une deuxième poche cousue également, mais qui semble bondée ; il me dit que c’est à moi de l’ouvrir.

C’était la surprise : lettres et dépêches en sortent comme les serpentins de papier du chapeau d’un prestidigitateur. Il y a plus de cinquante dépêches et lettres de tous les amis d’hier et du jour, beaucoup d’écritures nous sont inconnues.

Aux dépêches d’abord. La première que j’ouvre, c’est une dépêche de mes camarades de promotion (de son nom « la Grande Promotion »). Des félicitations chaleureuses comme de raison, mais elles étaient pour moi tellement inattendues que les larmes jaillirent de mes yeux. Dieu ! la belle récompense que celle que vous décernent spontanément ceux qui ont débuté dans la vie avec vous ! Puis, fiévreusement, je passe à celle des parents, des amis, des admirateurs inconnus ; il y a dépêches et lettres de toutes les Sociétés de géographie, du Comité de l’Afrique française, de la Société de Géographie de Paris, de la Société de Géographie commerciale, etc., etc.

Tout à l’heure, ce n’était pas assez, maintenant c’est presque trop.

Il est une d’elles qui me fait un plaisir particulier : c’est celle de M. Étienne. Il a eu confiance, et il est heureux de mon succès qui est un peu son œuvre.

Quelle débauche en quelques heures ! Il n’y a pas un nuage à notre bonheur, car nous retrouvons l’un et l’autre nos parents, notre famille au complet, et nous avons la satisfaction de savoir que la France entière est fière du résultat de nos travaux, qu’elle a applaudi à notre réussite.

Le 7 décembre, à huit heures du soir, les officiers du fort, Ghalib- Effendi en tête, nous font la conduite ; de l’autre côté du ravin, nous nous séparons de nos amis turcs qui nous ont généreusement offert ce qu’ils appelaient eux-mêmes l’hospitalité du soldat.

La dernière étape couronna dignement la traversée de l’Afrique ; le 10 décembre, à six heures du matin, nous campions à l’oasis d’Aïn-Zara, aux portes de Tripoli, ayant fait à pied, nos chevaux n’en pouvant plus, 165 kilomètres en soixante-dix heures. Sur l’avis de Mohammed, nous nous arrêtons pendant que le cavalier turc va prévenir à Tripoli le consul et le Pacha.

Des dunes en avant du camp masquent la vue de la ville. Je monte à leur sommet, et de là enfin, en proie à une émotion que je ne saurais exprimer, je contemple la mer qui, comme un large ruban bleu, borde l’horizon par-dessus les panaches des dattiers de la côte. C’est en ce moment que j’ai seulement la perception bien nette que la tâche est terminée ; le désert est d’un côté de la dune ; devant c’est la France, la patrie retrouvée ! Et de mes lèvres inconsciemment s’élève vers le ciel une ardente et muette prière d’actions de grâces à la Providence qui nous a protégés, qui m’a permis de ramener au port, sans en perdre un seul, les compagnons qui ont partagé les périls de cette longue campagne.

Je ne sortis de ma rêverie, qui avait duré plusieurs heures, que pour me porter au-devant des voitures qui arrivaient. Le consul général, M. Destrées, descend, accompagné du premier drogman, M. Piat. Avec une émotion que je n’ai pas besoin de dire, je me précipite dans leurs bras. Puis ce sont les poignées de main échangées avec les Européens qui ont tenu à les suivre pour me souhaiter la bienvenue. Sont là présents aussi deux aimables reporters, MM. d’Attanoux et Paul Combes, l’un pour le _Temps_, l’autre pour la _Politique coloniale_ et les _Débats_. Si je les ai cités, c’est à cause des aimables relations que j’ai eues avec eux, mais aussi et surtout parce qu’il me semble que cette heure solennelle ait décidé à tous deux de leur vocation.

D’Attanoux, qui entrevoyait le désert aux sables d’Aïn-Zara, a voulu le connaître mieux et l’on sait la pointe hardie qu’il a poussée cette année au cœur du pays des Touaregs-Azgueurs ; Paul Combes est devenu l’un des plus ardents et des plus écoutés propagandistes de l’expansion coloniale.

Pendant qu’on échange ces saluts et présentations, nous remontons vers le camp où Badaire reçoit à son tour accolades et félicitations ; il est en un instant, avec son chapeau bornouan, le point de mire d’une série d’objectifs de photographes amateurs. Point n’est besoin de dire que, dans ce rôle, les Anglais tiennent le premier rang.

« Chargez ! — C’est la dernière fois ! » ne puis-je m’empêcher d’ajouter à mon commandement habituel. La joie la plus vive se lit sur les visages de tous nos hommes qui, péniblement, car ils sont bien à bout cette fois, entassent un peu n’importe comment les quelques bagages sur les animaux.

Avec le consul, nous montons en voiture ; Kouka et Guéladjio suivent en main ; le repos aussi approche pour eux. Ils l’ont bien gagné !

Ici, je devrais écrire le mot _fin_, si je n’avais à cœur de remercier M. Destrées, notre aimable consul général, et Mme Destrées, sa digne compagne, de leur cordiale hospitalité. Dès le jour même, la sympathie de leur accueil nous donna l’illusion que nous avions regagné déjà notre foyer depuis si longtemps déserté. Je crois que Mme Destrées doit garder le souvenir de ce premier jour où son salon fut transformé pendant plusieurs heures en un bazar où étaient amoncelés vêtements, linge, objets de toilette. Il était temps de nous mettre en costume présentable.

Lorsqu’il en fut ainsi, deux jours après, je pus faire visite à Son Excellence Ahmet-Rassim-Pacha, Waly de la Tripolitaine. La présentation fut faite par M. Destrées. Je remerciai vivement Son Excellence de l’accueil que j’avais rencontré partout, suivant ses ordres, de la part des autorités ottomanes. Puis nous causâmes et je fus charmé par la conversation de ce vieillard aimable et fin qui maniait la langue française comme sa langue mère.

Le 13, au matin, à bord du _Saint-Augustin_ de la Compagnie transatlantique, capitaine de Casteljau, la mission quittait Tripoli.

J’avais le regret de n’avoir pu dire adieu à mon ami Zaggar qui, parti après moi de Mourzouk, avait cependant affirmé qu’il me précéderait à Tripoli. J’eus le plaisir, quelques mois après, de le voir débarquer à Paris où, confiant dans mes conseils, il venait vendre ses plumes d’autruche.

A bord du _Saint-Augustin_, nous trouvâmes M. et Mme Napoléon Ney, qui, fixés à Tunis depuis quelque temps, avaient eu l’aimable pensée de venir au-devant de moi. Nous fîmes de compagnie un charmant voyage jusqu’à Tunis, en passant par Malte.

A Tunis, des fêtes superbes étaient préparées en notre honneur, qui groupèrent autour de M. le résident général Rouvier, récemment arrivé de France, toute la colonie européenne sans distinction de nationalité. Le soir, ce fut le tour de nos camarades de l’armée qui, sous la présidence de M. le général Leclerc, nous donnèrent une très belle réception au cercle militaire.

Nous dûmes regagner le bord à la nuit, inaugurant le nouveau canal de Tunis à la Goulette. Malheureusement la chaloupe à vapeur, par suite d’une fausse manœuvre, s’enliza et nous dûmes rentrer à bord à l’aviron.

Le 18, le _Saint-Augustin_, pavoisé, mouillait dans le port de Marseille.

Mon ami Binger, qui vint à bord aussitôt, accompagné de sa jeune femme, nous apportait, avec les félicitations du Gouvernement, la croix d’officier de la Légion d’honneur pour moi, la médaille militaire que je remis à Badaire et les médailles commémoratives d’or et d’argent que de Mourzouk j’avais demandé à faire frapper pour mes hommes.

Je fus particulièrement touché de l’empressement que l’on avait mis à accéder à ma demande. J’eusse été peiné de me séparer de mes hommes sans qu’ils emportassent ce témoignage de satisfaction qu’ils avaient si bien gagné, et qu’ils désignent de manière si appropriée sous le nom de _médaille merci_.

Huit jours après, mes noirs compagnons quittaient Marseille pour rentrer au Sénégal. Un triste événement marqua ces derniers moments : l’un d’eux mourait le 23 décembre à l’hôpital, des suites d’une bronchite contractée entre Tunis et Marseille.

Et maintenant que deux ans bientôt ont passé sur ces événements si émouvants du retour, aujourd’hui que le Gouvernement a bien voulu reconnaître par des marques éclatantes de sa faveur les services rendus, je reste encore étonné de l’immense mouvement de sympathie spontanée qui a pris toutes les formes pour se manifester autour de moi.

Qu’il est doux de faire simplement son devoir en notre beau pays de France !

Grand-Bassam, 22 octobre 1894.

[Décoration]

APPENDICE

POSITIONS DÉTERMINÉES ASTRONOMIQUEMENT[51]

PAR P.-L. MONTEIL

Les latitudes observées sont le résultat d’observations méridiennes du soleil ou d’étoiles ou d’observations de la Polaire.

Les latitudes estimées ont été déduites de l’itinéraire journalier ; elles ont été vérifiées avec le plus grand soin, grâce aux observations qui les encadrent.

Les longitudes ont été obtenues au moyen d’angles horaires reliés les uns aux autres par de nombreux états de chronomètres. Elles ont été contrôlées par nombre de distances lunaires.

Toutes ces observations, calculées d’abord en cours de route, ont été remises entre les mains de M. le général Derrécagaix, chef du Service géographique, qui a chargé M. de Villedeuil d’en faire à nouveau le calcul.

Revisées ensuite par moi pour des détails, elles sont définitivement établies dans les limites d’erreur suivantes :

Pour les latitudes : ± 1′.

Pour les longitudes : ± 0m30s.

LATITUDE NOMS DES LIEUX LONGITUDE OBSERVÉE ESTIMÉE

Kita (Soudan) 13° 03′ 05″ 9N » »

Guenikoro id. 13° 10′ 07″ » »

Koundou id. 13° 10′ 25″ » »

Bamakou id. 12° 39′ 34″ 4 » »

Manambougou id. 12° 48′ 00″ 09 » »

Koulicoro id. 12° 54′ 26″ » »

Ségou-Sikoro id. 13° 36′ 40″ » 8° 44′ 55″ Ot