De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 31

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19 octobre. — A douze heures trente de la nuit, le camp est levé ; Arabes et gens du Fezzan affectent de m’abandonner, pour ne pas arriver en ma compagnie à Gatroun, par crainte des Oulad-Sliman qui s’y trouvaient en ce moment. Hadj-el-Ali est parti de la veille, Marabat il y a quelques heures déjà. Les Arabes partent, eux aussi, sans nous attendre, et, seuls avec Maï et les Toubbous qui portent mes charges, nous nous mettons en route. Nous marchons d’abord sur les traces des Arabes ; bientôt un de mes chameaux se décharge ; je reste derrière pour le recharger. Lorsque je veux rejoindre, je m’aperçois qu’on a laissé la trace des Arabes pour marcher plus à l’Est. J’appelle ; la route que fait Maï vient à l’Est de plus en plus ; lorsque je rejoins, on est à l’Est 20 degrés Sud. Je me porte en tête et dis à Maï que ce ne semble pas être la direction de Gatroun. Il le prend de haut ; mais je ne cède point et déclare que je vais camper. Sur cette injonction, on vient à l’Est 10 degrés Nord. Au bout de peu de temps, voyant que la route ne se redresse pas, je fais à Maï de nouvelles observations ; il proteste que lui connaît la route et non pas moi. J’affirme que là n’est pas la route et les Toubbous m’appuient. Maï et surtout Abd-el-Kader, de Tedcherri, venu de Kawar avec Maï, persistent ; je fais décharger, déclarant qu’au jour je reprendrai la route des Arabes. Il est deux heures quinze ; on fait du feu, je place une sentinelle et me couche pour attendre l’aube. Maï, se sentant pris, vient me trouver, déclare qu’il est prêt à reprendre la route qui est sur la polaire, que c’est le guide qui s’est trompé.

Je ne fais aucune observation ; on charge à trois heures vingt-cinq ; on se met en route droit au Nord. J’ai mis un homme en tête pour relever les traces au petit jour. Maï, je le savais, voulait éviter Gatroun pour ne pas se trouver en contact avec les Oulad-Sliman.

Nous sommes à Medrussa à sept heures vingt, à Bachi à neuf heures trente. A onze heures trente, j’atteins la limite sud de l’oasis de Gatroun, où je campe malgré Maï qui proteste que le village est peu distant. J’ai peu à le regretter, car je suis fort aimablement reçu par les propriétaires des jardins et de la plantation de dattiers où je me trouve.

A trois heures, on repart ; la route est Nord 30 degrés Est. Nous campons à Gatroun à trois heures trente-cinq. Gatroun est une ruine au milieu d’une jolie plantation de dattiers où il y a de l’eau en abondance.

Là sont de nombreux Oulad-Sliman de la Grande-Syrte, venus pour la cueillette des dattes. Vient bientôt me voir Hadj-Abdallah-ben-Aloua, ami intime de Nachtigal, avec lequel je cause longuement ; il est en tournée de perception, accompagné d’un asker (soldat turc).

Ce fut dans ma situation une heureuse rencontre que celle de cet homme honnête et droit. Il avait gardé un culte d’affection pour l’éminent voyageur qui fut pendant de longs mois à Mourzouk l’hôte de sa famille et son ami. En souvenir de Nachtigal, Hadj-Abdallah m’accueillit comme un membre de sa propre famille ; il me combla de prévenances et de soins, n’admettant pas que je pusse rien refuser de lui et encore moins que je lui en témoignasse de reconnaissance.

Mais le service le plus signalé qu’il me rendit fut de m’affranchir des ennuis multiples que pouvait me susciter à Gatroun la présence des Oulad-Sliman dont la réputation en tant que malandrins de la pire espèce n’est plus à établir.

Les Oulad-Sliman, dont l’histoire a été écrite par Nachtigal, dans son ouvrage _Sahara et Soudan_, formaient une tribu très puissante et très guerrière de la Tripolitaine, qui, pendant plus d’un demi-siècle, opposa une résistance acharnée au rétablissement de l’autorité ottomane. Définitivement écrasée aux environs de Beni-Oulid, la tribu se scinda en deux tronçons, l’un qui regagna les rivages de la Grande-Syrte, l’autre qui, sous la conduite de Cheik Ab-Djelil, émigra au Kanem et s’y fixa.

Les deux fractions sont restées redoutables. Celle de Kanem est la terreur des caravanes qui viennent du Bornou à Kawar ; l’oasis même a été autrefois razzié par eux, et plusieurs enfants de Maïna Adam, des frères et sœurs, par conséquent, de Maï, mon guide, sont captifs entre leurs mains. Celle de la Grande-Syrte rançonne en toute occasion les tribus du Fezzan et pousse des incursions jusqu’au Tibesti pour y razzier des chameaux. De là la haine qui divise Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad.

Chaque année les Oulad-Sliman partent vers la fin de juillet de leurs territoires de la Grande-Syrte pour descendre vers le Fezzan y acheter des dattes. Les dattes du Fezzan, celles de Gatroun en particulier, sont renommées à cause de la délicatesse de leur chair et aussi de leur facilité de conservation. La datte est, par excellence, la nourriture du nomade qui peut, pour plusieurs jours, emporter sous un faible volume une nourriture qui ne s’avarie pas.

Pour acheter les dattes, les Oulad-Sliman apportent au Fezzan des céréales (blé et orge) et de l’huile d’olive. Leur séjour dans le Fezzan n’est pas de nature à y assurer la sécurité. Les populations de la contrée sont douces et pacifiques ; ils sont au contraire querelleurs et guerriers redoutables.

Épandus partout dans les oasis et aux abords des bourgades, comme une nuée de sauterelles, les Oulad-Sliman étaient cette année-là en particulier plus nombreux que de coutume. Par suite d’une invasion de criquets, la récolte de dattes avait totalement manqué au Fezzan l’année précédente ; le résultat avait été une famine épouvantable au cours de laquelle un tiers de la population avait disparu ; car, non seulement les dattes avaient fait défaut, mais les Oulad-Sliman n’étaient pas venus apporter leurs céréales. Les nomades, à leur tour, étaient venus en plus grand nombre au moment de la cueillette qui avait lieu précisément à cette époque. Hadj-Abdallah, grâce à son autorité personnelle, grâce aussi à sa qualité d’envoyé du Montasarrif de Mourzouk, sut me mettre à l’abri de leurs maléfices.

Le lendemain, par ses soins, j’expédiai à Mourzouk une nouvelle lettre au Montasarrif, et une autre à son frère Mohammed-ben-Aloua qui habitait la ville et auquel je demandais de me recevoir.

J’avais besoin de chameaux pour prendre mes charges, Hadj-Abdallah me présenta un Arabe qui consentit à m’en louer trois. Quand je demandai le nom de cet homme, Abdallah me dit qu’il s’appelait Chérif Mohammed Senoussi. Je ne pus m’empêcher de faire un retrait de corps comme si j’avais mis le pied sur un serpent. Je voyais déjà un tas d’intrigues se nouer autour de moi, dont les fils étaient tenus à Djerboub.

J’avais questionné nombre de fois en route Zaggar, qui m’avait dit que les Senoussi étaient une tribu nombreuse, comme pouvaient l’être les Oulad-Sliman, les Oulad-bou-Sef, les Oulad-Chergui, mais qu’à la différence des premiers, ils étaient marabouts et ne faisaient pas la guerre. Mais le Mahdi de Djerboub ? Le Mahdi de Djerboub, disait Zaggar, est un grand marabout qui donne des prières et vend des amulettes. Jamais je n’avais pu en tirer autre chose. J’avais entrepris Maï avant l’arrivée à Kawar, où je savais par le récit de Nachtigal qu’était une zouaïa senoussi ; il m’avait dit la même chose que Zaggar. J’ai rapporté ce qu’il m’avait de nouveau dit à Bilma de l’influence nulle du marabout de Chimendrou.

Plus tard, j’avais fait caravane avec les Toubbous-Reschad qui suivent le rite senoussi. Leur attitude, au départ d’Anay, à mon égard, avait été des plus désagréables ; je devais constater d’ailleurs qu’elle n’était pas différente avec les Toubbous de Kawar, avec Maï lui-même et avec les Arabes. J’avais d’abord tenté d’attribuer leur conduite à leur fanatisme ; mais je dus bien reconnaître que je m’étais trompé, car, peu de temps après, leur manière d’être se métamorphosa complètement, et j’étais de beaucoup celui des chefs de caravane qui avait le plus d’influence sur eux. Je leur louai leurs chameaux, et ils eurent de mes charges un soin qui me surprit.

Ma défiance, entretenue par les légendes qui avaient cours sur la puissance des Senoussi et sur les menées ténébreuses de leurs Khouans, était loin d’être dissipée cependant. Je m’en ouvris à Hadj-Abdallah. Il parut d’abord surpris, puis me tint sur leur compte les mêmes propos que Zaggar et Maï.

Je n’étais pas encore convaincu et je me résolus à faire l’expérience des services de ce Chérif, me disant que, si c’était un ennemi, mieux valait le tenir sous ma main que de le laisser s’attacher à mes pas sans pouvoir le surveiller.

Le lendemain 21 octobre, nous partons avec le Chérif comme convoyeur. Nous arrivons le deuxième jour à Bir-Mestouta en suivant une direction sensiblement Nord 20 degrés Est.

Au puits nous trouvons des nuées d’Oulad-Sliman qui témoignent d’une attitude hostile vis-à-vis de moi et s’en prennent à Zaggar et à Tarouni, que nous avons rejoints au campement, de voyager de concert avec un kéfir. Mes deux Arabes qui savent très bien que leur sécurité au milieu de leurs congénères ne serait rien moins que précaire si je n’étais présent avec mes fusils, tâchent de calmer ces derniers et m’invitent à lever le camp. Nous partons à une heure et demie, suivis derrière et sur les flancs par des bandes assez nombreuses, qui n’osent attaquer de jour, mais attendent la nuit. Quelques-uns d’entre eux essayent de pénétrer dans le camp au moment où nous nous arrêtons, vers sept heures et demie. On les expulse sans autre forme, on augmente un peu la surveillance, et, à deux heures et demie du matin, on lève le camp pour gagner Mafeu, où nous sommes le 23, à neuf heures du matin. Dans la soirée, péniblement, je puis arriver à Legleb. Les deux chameaux qui me restent sont fourbus à tel point que je suis obligé d’en abandonner un qu’on me ramènera à Mourzouk dans cinq jours ; l’autre ne vaut guère mieux. Mes hommes se traînent péniblement ; le sable qui pénètre dans les crevasses qui se sont ouvertes dans leurs pieds, par suite du froid et de la marche sur les roches, les oblige à s’arrêter tous les cent pas. C’est la retraite des éclopés. Seul, je suis en état ; Badaire, avec une rare énergie, se maintient malgré les souffrances que l’œdème dont j’ai parlé lui fait éprouver. Un de mes hommes, le meilleur, est mourant ; il a pris à Gatroun une bronchite très grave dont j’ai crainte qu’il ne puisse réchapper ; deux hommes sont obligés, en arrivant à l’étape, de le descendre du chameau qui le porte.

Le 24 octobre, à quatre heures du matin, nous partons. Zaggar et Tarouni, dans un excellent esprit, m’ont pris, malgré ma résistance, les charges que je ne puis porter. On va cahin-caha. Tout à coup, vers les six heures et demie, je vois venir à cheval un soldat turc en uniforme. Je suis loin de la caravane, occupé à faire rallier mes traînards ; le cavalier cause avec Zaggar, puis continue dans ma direction. Arrivé à quelques pas, il me fait le salut militaire et me remet une lettre dont la suscription, en _français_, est ainsi conçue : « Son Excellence capitaine Monteil. » J’ouvre, croyant simplement trouver un mot du Montasarrif en réponse à mes lettres de Tedcherri et de Mourzouk. Mon étonnement est grand ; je lis que depuis deux mois le Montasarrif surveille par ordre du Pacha les routes du Sahara, attendant ma venue, que j’aie à me presser d’arriver, que tout est préparé pour me recevoir.

La bonne nouvelle a bien galvanisé mes hommes, mais ils n’en peuvent plus ; force est de m’arrêter à Hadjajel à onze heures, et d’expédier le cavalier au Montasarrif pour lui annoncer que j’entrerai le lendemain à Mourzouk. Zaggar, dont j’ai conquis définitivement l’amitié, campe avec moi, malgré sa hâte d’arriver.

Au soir, nouvelle angoisse ; il y a des Senoussi plein mon camp et celui de Zaggar, mais je commence à maîtriser l’émotion que ce nom me produit. Ce sont les fils et les serviteurs de Chérif Senoussi Al-Amri, grand négociant de Mourzouk et de Tripoli, qui a de multiples traitants au Soudan. Ils viennent aux nouvelles ; nous absorbons force tasses de thé en devisant agréablement et fumant d’excellent tabac.

Le 25 octobre, une marche de trois heures nous met à la porte de Mourzouk. Par faveur spéciale, mon escorte est autorisée à entrer en armes, tandis que les Toubbous et les Arabes sont obligés de déposer les leurs.

A une centaine de mètres de la porte, dans la Grand’Rue, le Yousbachi Mohammed-Effendi (capitaine de gendarmerie), qui est venu me recevoir, fait arrêter ma caravane devant une maison de fort belle apparence préparée pour me recevoir. C’est celle qu’a occupée pendant son séjour la vaillante et infortunée voyageuse Mlle Tinné.

Je ne fais que mettre pied à terre, et, laissant à Badaire le soin de l’installation, accompagné de Maï, du Yousbachi et de Zaggar, je me rends au kasr (citadelle) pour faire visite au Montasarrif Hadj-Kobbar- Effendi. Je trouve un homme aimable et intelligent qui me reçoit avec une cordialité parfaite et me donne communication des ordres venus de Tripoli à mon sujet.

En le quittant, j’ai la joie de me dire que nos tribulations ont pris fin.

CHAPITRE XV

=De Mourzouk à Tripoli=

La maison de Mlle Tinné et notre installation. — Je fais un emprunt au Gouvernement turc. — Mes amis de Mourzouk. — Le meurtrier de Mlle Tinné. — Le massacre de la mission Flatters. — Nouvel emprunt. — Le départ. — De Mourzouk à Sokna. — Un mariage. — Bonn-Djeim. — Beni-Oulid. — Accueil hospitalier des officiers turcs. — Le kavas du consul de France arrive avec le courrier. — Départ de Beni-Oulid pour Aïn-Zara. — Je revois la mer du haut des dunes. — L’arrivée du consul et l’entrée à Tripoli. — Visite à Son Excellence le Waly. — Départ pour Tunis. — Les fêtes. — Arrivée à Marseille. — Mort d’un de mes hommes et départ des autres pour le Sénégal.

J’ai dit que le logement qui m’avait été préparé par les soins du Montasarrif était celui-là même qu’avait occupé, en 1870, Mlle Tinné pendant son séjour à Mourzouk. C’était une maison de belle apparence, située dans la grande rue qui conduit de la porte de l’Est à la Citadelle ; elle avait été construite par un grand négociant de Tripoli, nommé Gagliufi. A la mort de celui-ci, elle fut achetée par Ben-Ali, fils d’un grand commerçant de Sokna.

Au premier étage était installé un appartement composé de deux pièces, dont une très grande, avec un divan tout autour, que je pris pour moi. Badaire occupait la chambre voisine, plus petite. Des nattes à terre, des tentures d’Andrinople sur les divans et aux fenêtres, quelques chaises et tables constituaient une installation sinon somptueuse, du moins confortable. L’instant où je pris possession de cette maison marque parmi les impressions les plus agréables que j’aie jamais ressenties. C’était la transition entre la barbarie et la civilisation. A ce moment je me sentis enfin arrivé au terme de ma longue pérégrination.

C’était avec une émotion bien profonde, partagée par Badaire, que je constatai que cette réception n’avait pas été improvisée. Le Montasarrif ne m’avait-il pas dit que, depuis trois mois, il avait reçu l’ordre de surveiller les routes du Sahara et de mettre à ma disposition, dès mon arrivée, toutes les sommes d’argent, toutes les troupes que je voudrais demander pour continuer ma route ? Cet ordre était venu de Constantinople par l’intermédiaire du Pacha de Tripoli. Mais alors nous n’étions donc pas complètement oubliés ? Quelqu’un s’était trouvé pour penser que la mission pourrait faire retour par le Sahara ! Je laisse à penser la joie dont nous étions pénétrés, la gratitude que nous éprouvions pour la sollicitude dont le Gouvernement de notre cher pays nous donnait ainsi des marques si éloquentes.

Cette reconnaissance, dont l’expression nous montait aux lèvres, n’était pas de nature purement sentimentale. Les secours qui nous venaient de manière si inespérée arrivaient à leur heure. Sans être à bout de ressources, j’étais peu riche ; mon capital était de 90 gros d’or environ ; mais leur vente, qui eût pu me produire un millier de francs à Tripoli, ne m’aurait pas procuré plus de 600 francs à Mourzouk, et j’eusse été réduit à un emprunt onéreux auprès des négociants arabes.

Or mon personnel était à bout ; Badaire avec un œdème énorme aux deux jambes ne pouvait continuer ; mes indigènes avaient eu les pieds tournés et, de plus, ils avaient d’énormes crevasses produites par la marche sur les roches glacées pendant les heures de nuit. L’un d’entre eux, je l’ai dit, était arrivé mourant des suites d’une bronchite grave. Tous étaient sans vêtements, et la température, pour les Soudanais et pour nous- mêmes, était très rigoureuse. Il était grand temps pour tous de substituer le mouton gras au poisson sec, les légumes rafraîchissants et le bon pain au couscous sablonneux, le bourkou de laine (burnous commun) au boubou de coton effiloché par un long-service.

Le lendemain de mon installation, je fis une deuxième visite au Montasarrif, intéressée celle-là, pour lui emprunter une somme de 300 medjidiés. Le même jour, je fis une visite aux officiers turcs de la garnison. Celle-ci est commandée par un Bimbachi (chef de bataillon) ; elle se compose de cinq cents hommes environ, presque tous du Fezzan, d’allure peu militaire en général.

La garnison habite dans un grand kasr ou citadelle, construit en briques crues, imposant comme masse et qui était, au moment de mon passage, en assez bon état d’entretien.

Je fus aussi rendre visite à Mohammed-ben-Aloua, dont Nachtigal fait si grand éloge dans son ouvrage, et dont j’ai eu l’occasion de parler déjà en narrant mon heureuse rencontre à Gatroun avec Hadj-Abdallah, frère de Karami.

Ce dernier est un petit homme aimable, habile en affaires, doux et tranquille, en même temps qu’intelligent et bon. Il est fortement teinté. Sa mère était une femme du Bornou. Il parle également bien arabe, bornouan et haoussa, comme, d’ailleurs, presque tous les gens du Fezzan.

Son installation est la plus luxueuse que j’aie vue à Mourzouk. Il a entre autres quelques belles choses : des grandes lampes, des candélabres d’argent, de belles glaces qui lui ont été données par son ami Nachtigal lorsque, revenu de son mémorable voyage, il était à Tripoli comme consul général d’Allemagne.

Quand je n’étais pas moi-même dehors, ma maison ne désemplissait guère ; on servait le café « à la turque[46] » toute la journée, car j’avais une domesticité nombreuse et un chaouch de planton. Un de mes visiteurs assidus, qui venait chaque jour et que je voyais toujours avec plaisir, était Mohammed-Effendi-el-Gourian, capitaine de gendarmerie, de son titre Yousbachi-Asker Zaptié-y-Wali-y-Fezzan.

C’était un homme aimable et intelligent, attentif à me rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. Natif du nord de la province de Gourian, il connaissait admirablement le pays et se trouvait à Mourzouk depuis plusieurs années déjà.

Il me parla souvent de Mlle Tinné qui avait laissé à Mourzouk une réputation de richesse et de bienfaisance. Chaque jour elle faisait distribuer cinquante pains aux pauvres et souvent leur donnait des vêtements et de l’argent. La Bent-el-Re (fille de roi), comme l’avaient surnommée les Arabes, à cause de sa richesse, avait véritablement conquis toutes les sympathies.

On sait qu’en 1870, partie de Mourzouk pour pénétrer dans l’intérieur du Sahara, elle fut traîtreusement assassinée par ses guides. Elle avait, avant de s’engager vers l’Ouest, écrit à Icknoukou, Aménokal des Azgueurs, qui lui avait donné son neveu pour la conduire à Khat. Longtemps on a accusé de ce meurtre indigne les Touaregs. Mon ami le Yousbachi m’a donné des détails très précis qui permettent de rétablir la vérité historique. Voici ce qu’il m’a conté à ce sujet : Le véritable assassin de la Bent-el-Re serait un Arabe Oulad bou-Sef (tribu habitant sur la route de Tripoli à Mourzouk par Gourian et le val Shiati) du nom d’Ethmann-bonn-Badia. Il était parfaitement connu à Tripoli où il venait fréquemment, sans être inquiété le moindrement par les autorités turques. Le Yousbachi l’avait lui-même vu dans cette ville. S’il n’était pas inquiété, il n’en avait pas moins encouru la réprobation générale pour le crime qu’il avait commis, et il ne réussissait à demeurer au milieu des siens que par la terreur qu’il inspirait. Il ne sortait jamais qu’armé d’un fusil-revolver à seize coups.

Il mourut, vers 1890, de mort tragique, dans des circonstances où les Arabes se sont plu à voir le doigt de Dieu. Un jour, dans un pacage voisin de sa tente, vint s’établir un jeune Arabe avec sa vieille mère et deux chameaux ; il laissa paître ces derniers sur place après les avoir entravés[47]. Ethmann, mécontent, vint lui chercher querelle et lui intima l’ordre de partir ; le jeune homme, un enfant, prétexta que les animaux étaient fatigués et demanda de rester deux jours. Le troisième jour au matin, Ethmann revint ; le jeune homme étant absent, il s’en prit à la vieille femme et employa vis-à-vis d’elle la violence pour la faire lever, après avoir abattu la tente. L’enfant survint sur ces entrefaites et reprocha à Ethmann sa mauvaise action ; celui-ci s’emporta jusqu’à menacer l’enfant qui, furieux, le coucha en joue et l’abattit.

« Ainsi périt, ajouta en manière de conclusion le bon Yousbachi, de la main d’un enfant armé d’un mauvais fusil, celui qui s’était souillé du meurtre d’une femme et ne sortait qu’avec un fusil à seize coups. Allah Amdellillahi[48] ! »

En parlant des Touaregs, le Yousbachi me donna le récit de l’attaque de la mission Flatters, tel qu’il le tenait d’un Hoggar qui y avait joué son rôle. J’ai raconté au long, d’après sa narration, ce guet-apens dans mon étude « Tombouctou et les Touaregs[49] ». Quand le colonel, séparé par ruse de ses guides et de la plus grande partie de ses compagnons, eut campé, les Chambas conduisirent le bill aux pâturages. Les Hoggar embusqués massacrèrent les bergers et poussèrent les chameaux vers le camp. Tout d’abord le malheureux Flatters crut que ses ordres avaient été mal compris et ordonna de reconduire les animaux, puisqu’on devait faire séjour pour attendre les autres fractions du convoi. Or il est de règle que le bill reste aux pâturages pendant la durée du séjour au puits. Ce ne fut qu’en voyant que les chameaux continuaient à avancer qu’il sauta sur ses armes et ouvrit le feu contre ce rempart vivant. Poussés par les Touaregs à coups de lance, les chameaux peu à peu enserrèrent le camp, renversant les tentes, pendant que Flatters et ses malheureux compagnons épuisaient en vain leurs munitions contre leurs propres animaux, sans causer le moindre dommage à leurs adversaires. On en vint aux mains, mais les Français avaient perdu l’avantage de leur armement ; entourés de toutes parts, ils se défendirent vaillamment, mais furent tués à coups de lance et de sabre.

Les jours passaient ainsi à deviser agréablement, quand je n’étais pas absorbé par les soins de ma correspondance et l’organisation du départ. Pendant ce temps, peu à peu mes hommes se rétablissaient. Les cinq premiers jours, je n’avais pu obtenir d’aucun un seul mouvement ; jour et nuit ils dormaient, ne se réveillant que pour se mettre sur leur séant à l’heure des repas, et pour retomber aussitôt après dans un lourd sommeil.

J’allais omettre de dire qu’à Mourzouk se trouvaient des prisonniers, ou mieux peut-être des condamnés à la déportation.

Pour la plupart, c’étaient des chrétiens crétois, arméniens, albanais, serbes. Ils se faisaient reconnaître de moi en esquissant un signe de croix en passant devant ma maison. Je pus leur faire remettre quelque argent ; ils me firent tenir plusieurs suppliques que je remis, arrivé à Tripoli, au consul de Grèce, par l’intermédiaire du consul de France.