De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 30
Le sel est l’unique ressource de l’oasis ; sa vente permet aux habitants de se procurer les céréales, les vêtements qui leur manquent. Nous avons vu que l’aïri qui vient chaque année d’Asben leur apporte céréales et vêtements.
En dehors du commerce avec les Touaregs d’Asben, les habitants de Kawar font directement le transport de leur sel et de leurs dattes à Kouka.
Les habitants de Kawar appartiennent à la race tibbou ou toubbou. On les désigne sous le nom de Toubbous-Dirkou. Je crois que cette race est le résultat du croisement des populations du Fezzan avec les Kanori du Bornou. Ils sont noirs sans exception, de taille moyenne, souples, nerveux, endurants à toutes les fatigues et privations inhérentes à la vie du Sahara, mais à un degré moindre que les Toubbous-Reschad ou Toubbous des Rochers, habitants du Tibesti. Ils sont en général de mœurs douces, de tempérament peu guerrier, à cause probablement de leurs habitudes de commerce, sans lequel ils ne pourraient vivre. Au contraire, les Toubbous-Reschad sont arrogants, querelleurs, sans cesse par les routes, en quête d’un pillage. Il faut dire que le Tibesti ne produit que quelques dattes et des chameaux renommés, mais qu’il est éloigné de toute route commerciale un peu fréquentée.
Le chef, chez les Toubbous, porte le nom de Maï, les notables celui de Maïna. Le Maï est élu par l’assemblée des Maïnas.
La capitale de l’île est Dirkou, méchante bourgade immonde au bord d’un petit lac salé. Un castel en ruine et quelques cases infectes ne valent pas les honneurs d’une description. D’ailleurs le Maï n’y habite pas ; sa résidence est à Aschenouna, dans la montagne.
La ville principale est Bilma, située à la pointe sud de l’île, dans un très beau bois de dattiers ; puis vient Anay, à la pointe nord, protégée par un castel construit dans les roches, auquel on ne peut accéder qu’avec des échelles. Presque tous les villages de Kawar, s’ils ne sont pas sis dans la montagne, y ont au moins un refuge auquel des échelles qu’on peut retirer en cas de danger donnent accès. L’oasis est quelquefois en butte aux razzias des Touaregs, mais surtout à celles des Oulad-Sliman du Kanem.
Le personnage le plus important de l’île est Maïna Adam, le frère de Maï, qui réside habituellement au Bornou ; il est fort riche et possède à Kawar plusieurs villages, un troupeau de bœufs, de nombreux dattiers, et on dit aussi un très fort sac d’écus.
A Chimendrou, village situé à peu près au milieu de l’oasis, se trouve une zouaïa senoussi. Lorsque je questionnai Zaggar et Maï à ce sujet, ils me dirent que le marabout qui s’y trouvait donnait des prières, mais ne possédait aucune influence dans le pays. C’est bien ce que je fus amené à constater, car Maï ne me conseilla pas de me déranger pour aller lui faire visite ; il s’en abstint lui-même.
Maï, représentant de son père qui l’aime beaucoup, est en réalité le maître souverain de Kawar ; il y jouit d’une influence bien plus grande que le vrai Maï.
Le 14 septembre, nous quittons Bilma pour aller à Arigny, village de Maï situé dans la partie nord de l’oasis et dans la montagne.
Le séjour y fut de dix jours, qu’on employa à restaurer les animaux en leur donnant à discrétion des dattes et du coïnder. Je fis là connaissance avec les principaux Maïnas, qui se montrèrent très hospitaliers.
Le 24, nous quittions Arigny pour Anay, village à la pointe nord de l’oasis, où déjà Zaggar, Tarouni et Marabat étaient réunis pour essayer de louer des chameaux aux Toubbous-Reschad. Les pourparlers furent longs, à cause des exigences des nomades, et ils ne voulurent louer que jusqu’à Tedcherri, première localité du Fezzan, à cause de la présence dans le reste de la province des Oulad-Sliman de la Cyrénaïque, leurs ennemis.
Chaque jour, entre ces querelleurs avaient lieu des disputes et des luttes sanglantes qu’il était souvent difficile d’apaiser.
Pendant notre séjour à Kawar, nous eûmes à différentes reprises des ondées. On nous dit aussi qu’il avait plu abondamment cette année dans le Sahara, chose qui n’était pas arrivée depuis quatre ans.
La caravane fit à Kawar des achats considérables de dattes pour la nourriture des chameaux et aussi des chevaux. La datte est un excellent aliment qui soutient les animaux bien plus que n’importe quel autre fourrage et peut s’emporter sous un plus petit volume. Nous verrons qu’entre Bir-Lahamar et Bir-Meschrou il n’y a aucun fourrage pour les animaux. Zaggar caractérisait la nature des pâturages qu’on pouvait rencontrer entre Kawar et le Fezzan par ces mots : « Sey kadjié, Sey reschad », des pierres, rien que des pierres.
Après dix-sept jours de repos, l’heure du départ allait enfin sonner. Tous les hommes étaient en bonne santé ; Badaire de même ; mon malaise avait disparu. Quant aux animaux, il leur eût fallu un mois de plus d’abondance de dattes et de fourrages. On avait ferré les chevaux à l’arrière-train, à cause de la nature des terrains qu’on devait parcourir. La dernière grande étape allait commencer, qui devait nous conduire aux confins du monde civilisé.
CHAPITRE XIV
=De Kawar à Mourzouk=
Départ d’Anay. — Youggueba. — Zigguedin. — Yat. — On fait du fourrage. — Bir-Mafaras. — Bir-Lahamar. — Alerte ! — C’est une caravane qui vient du Nord. — El-War. — Bir-Meschrou. — Entrée dans le Fezzan à Tedcherri. — J’envoie un courrier au Montasarrif de Mourzouk. — Le départ pour Gatroun. — Hadj-Abdallah-ben-Aloua. — Les Oulad-Sliman. — Les Senoussi. — Bir-Mestouta. — Legleb. — Le courrier du Montasarrif. — Nous sommes attendus ! — Hadjajel. — Entrée à Mourzouk.
28 septembre. — Enfin le départ est arrêté. A une heure trente, nous quittons Anay, le dernier village de l’hospitalière oasis dont je n’ai que de bons souvenirs à garder. Nous avons eu de tout en abondance, même du lait et des poulets. Mais aussi quelle débauche de tourkédis ! Le Cheik m’en avait fort heureusement largement approvisionné. Il nous faut une heure trois quarts pour atteindre la passe dans les roches qui forment la ceinture de l’oasis. De ce point nous relevons à 45 degrés Sud-Ouest le Bir-Itiouma, le point extrême de l’oasis vers le Nord. La marche se poursuit dans de bonnes conditions jusqu’à huit heures trente, heure à laquelle nous campons.
Le terrain parcouru, semé de roches, est constitué lui-même par d’énormes bancs de grès blancs très unis, recouverts d’une couche plus ou moins épaisse de gravier, mais la roche affleure en nombre de points.
29 septembre. — A une heure trente, le camp est levé de nouveau ; au petit jour, nous sommes en vue de Youggueba que signale du Sud une roche conique qui sert de direction.
Toute la route a été au nord du monde. Nous prenons campement au nord de l’oasis à six heures quarante. Celle-ci, très analogue à celle d’Aguadem, n’en a pas les dimensions ; elle s’étend du Sud-Est au Nord- Ouest sur une longueur de 4 kilomètres environ, une largeur moyenne de 1 kilomètre.
La marche totale depuis Anay a été de 51 à 52 kilomètres Nord vrai.
Anay aussi bien que Youggueba sont mal portés. La distance qu’on me donne d’ici à Belad-el-M’ra est bien plus faible que celle d’Anay jusqu’ici.
Le temps, malheureusement, est tout à fait couvert et l’observation méridienne solaire que je pourrais peut-être obtenir sera impossible. Nous devons partir à deux heures.
Comme déjà à Anay le camp est troublé par les querelles des Toubbous- Reschad qui sont de bien désagréables compagnons.
Il n’y a point ici de fontaines, mais bien de l’eau dans les sables comme à Agadem, à Dibbéla, à Kawar, etc. C’est ce que les Arabes appellent _ridia_.
Départ à une heure cinquante-cinq. On marche à l’Est pour prendre la passe, puis on vient au Nord. A ce moment la marche s’accélère. Sables, graviers semés de roches. A quatre heures, B = 600 mètres.
A sept heures quinze, on campe en vue du massif de Zigguedin (toubbou), Belad-el-M’ra (arabe).
30 septembre. — Départ à trois heures cinquante-cinq. Plaine immense où les roches affleurent en nombre de points. La route est au Nord vrai droit sur un piton que je désigne sous le nom de Signal de Zigguedin.
Nous campons à la pointe sud-est de l’oasis, à huit heures trente, non loin des cases en terre presque ruinées de Saô.
Les chevaux n’ont pas bu hier, par la double faute de Badaire et de Yéra.
Marche totale depuis Youggueba : 40 à 42 kilomètres Nord vrai.
1er octobre. — Séjour à Zigguedin.
2 octobre. — Nous faisons séjour ce matin pour acheter des dattes qui sont ici très bonnes ; encore la vraie raison est que Maï est fourbu de marcher à pied ; il a laissé son cheval à Kawar.
L’attitude des Reschad est mauvaise ; celles de Maï et surtout d’Hadj- Aly se modèlent sur la leur.
On lève le camp à une heure dix. On est à deux heures quinze au sommet de la passe, puis on prend la route à environ Est 20 degrés Nord. A cinq heures quarante-cinq, on vient à Est 35 degrés Nord. On campe à huit heures trente-cinq, pour repartir à onze heures quarante-cinq. Peu à peu la route endure le Nord. A trois heures trente, nous recoupons et prenons la route directe de Youggueba venant de Kawar, sans passer par Zigguedin. A partir de cinq heures nous traversons une série de crêtes rocheuses ; enfin, à huit heures quarante-cinq, nous campons à l’extrémité nord-ouest de l’oasis de Yat (Zihayia)[45]. Eau excellente, sables contenant du sel, massifs de grès, végétation de sobat, alpha, hyphèmes et quelques acacias.
Marche totale : 63 kilomètres.
Ce n’est que dans l’après-midi que trois Toubbous qui ont su à Djaddo la caravane en marche et sont venus l’attendre ici offrent leurs chameaux à louer.
Il faut faire ici du fourrage pour dix jours ; il n’y a rien entre Bir- Lahamar et Tedcherri.
3 octobre. — Zaggar perd un chameau. Nous avons de la viande. On coupe force paille ; il n’y en a qu’ici en abondance. De Bir-Lahamar à Tedcherri il n’y a que des pierres.
4 octobre. — Séjour la matinée ; on doit partir à deux heures.
Départ à une heure quarante, route Nord 30 degrés Est. A deux heures cinquante, nous passons à 6 kilomètres environ du Bir-Tibaschi, sur la route de Yat au Tibesti. On campe à neuf heures vingt-cinq. Terrain rocheux et caillouteux, peu de sable.
5 octobre. — Départ à quatre heures quinze, route Nord 10 degrés Est ; à sept heures, nous venons au Nord vrai. A six heures, nous coupons une route fréquentée, route directe, je pense, de Djaddo au Tibesti. Je perds un des chameaux du Roi (quatre).
J’estime la marche totale, pour hier et ce matin, à 52 ou 54 kilomètres.
6 octobre. — Départ à deux heures vingt ; nous sommes au Bir-Mafaras à six heures cinquante.
Mafaras a une étendue considérable ; l’eau s’y trouve à 3 mètres environ ; il y a plusieurs puits ; la végétation hâd et sœbot s’y développe sur nombre de points de peu de superficie. Les chameaux sont partis dans un pâturage de hâd à plus de deux heures d’ici.
J’ai fait la construction de mes levés depuis Agadem ; en supposant la longitude de Mafaras exacte, j’arrive à trouver que la position de l’oasis de Kawar doit être reculée de 10 minutes environ vers l’Ouest et cette constatation corrobore bien l’observation que, de Dibbéla à Zigguedin, le chemin est exactement Sud-Nord. La direction passe bien ainsi par le point de Zau-Kébir de Vogel, lequel, ainsi que je l’ai expliqué, est le même que celui de Zau-Kora (kébir en arabe, kora en bornouan, veulent dire grand).
Kawar a également une longueur sensiblement moindre dans le sens Sud- Nord que ne la donne la carte.
Au soir, on doit creuser le puits qui est ensablé. Mes pelles facilitent bien la besogne, au désespoir de Tarouni et même de Zaggar.
7 octobre. — Il a plu beaucoup au désert, à ce que me dit Zaggar, car tous ces pacages autour de Mafaras et depuis Yat, auxquels on a fait l’imprudence de ne pas s’arrêter, malgré mes protestations, n’existent pas en temps ordinaire.
Départ à midi quarante-cinq. Route au Nord 15 degrés Est ; jusqu’à une heure trente nous restons dans la zone de pacage (tamaris et hâd) ; à partir de ce moment, sables dénudés jusqu’à six heures quarante-cinq, heure à laquelle on trouve un pacage d’herbe à panache. Les animaux sont gavés.
8 octobre. — On repart à une heure dix. Bientôt ma chamelle de Kano, qui, hier au soir déjà, a donné quelques signes de fatigue, se couche. On fait trois tentatives, puis on doit la décharger ; mais, pour en répartir la charge, je dois sacrifier lits, tables et fauteuils, sans regret d’ailleurs ; ils sont tous hors de service et je ne m’en sers que bien peu.
Nous voyons de loin les Arabes camper, à dix heures quinze ; nous n’arrivons qu’à onze heures dix. Nous avons, dit Maï, passé le mi-chemin à huit heures quarante. La marche est donc en avance de deux heures et demie. La montagne du puits était en vue dès avant le lever du jour, pendant que sur la droite on aperçoit le Bir-Fezzan sur la route du Tibesti.
A deux heures cinquante, on repart ; mais Zaggar me fait l’amabilité de me prendre une charge jusqu’au puits ; à sept heures trente-cinq, on campe. Mon grand chameau du Roi a donné, lui aussi, des signes de faiblesse.
9 octobre. — A quatre heures du matin, on est en route, mais mon grand chameau traîne. Zaggar m’en envoie un pour prendre sa charge, deux énormes bottes de paille. Enfin, à huit heures, cahin-caha, les derniers, nous sommes au puits Bir-Lahamar, situé au pied est d’une montagne assez élevée et isolée (300 mètres environ), appelée Madama.
Je fais abattre mon grand chameau. Zaggar et Maï me donnent l’assurance que des Reschad qui sont ici, ou que ceux de Zaggar, par parcelles, prendront les charges que j’ai en trop.
Aidé de Zaggar et de Maï, je loue un chameau aux Toubbous-Reschad, 15 pièces jusqu’à Tedcherri.
Je répartis mes autres charges entre divers Toubbous qui portent déjà des charges de Zaggar.
Je vends ma chamelle de Kano 4 pièces.
Alerte vers le soir, de nombreux chameaux sont en vue au Nord. Le cri « Kirdy ! kirdy ! » retentit ; le tabala est battu ; rapidement on fait rallier les chameaux, tout le monde prend les armes. Avec mes hommes je vais garnir la crête d’une dune à 200 mètres du camp. Zaggar et Maï à cheval vont en reconnaissance. De loin nous les voyons s’avancer vers un cavalier qui vient au-devant d’eux. On se reconnaît : c’est une paisible caravane d’Arabes qui se rendent au Bornou. En tout une centaine de chameaux, une dizaine d’Arabes.
10 octobre. — Le départ est retardé d’un jour. Pas de nouvelles importantes. Il y a eu la guerre, dit-on, entre la Turquie et la Russie. Version arabe : les Russes ont pris six villages à l’Émir El-Mounémin ; celui-ci leur en a repris dix. En France, à Tunis, « Sey afia », rien que la paix.
Je fais visite aux Arabes ; on me donne un peu de tabac et du papier à cigarettes.
Il arrive encore quelques Reschad dans la matinée, pour louer leurs chameaux.
Je n’ai plus que des vivres et du fourrage à porter, et il me reste six chameaux passables ; espérons que je pourrai gagner avec eux Gatroun et Mourzouk.
Les Arabes me disent qu’il y a beaucoup de prisonniers chrétiens à Mourzouk, que ce sont des sujets de l’Émir El-Mounémin ; ils les appellent Mumphi. Je pense que ce sont des Crétois.
Il existe un autre puits du même nom, dit Bir-Lahamar-el-Gharbi, sur la route du Tibesti à Djaddo.
11 octobre. — Départ à cinq heures vingt-cinq ; on campe à neuf heures quinze, ayant fait 16 kilomètres environ, dans un ouadi (Belaga-Toudo) qui se prolonge au Sud-Est.
Le Bir-Lahamar-Saghaïr (le petit), à hauteur duquel nous passons à 4 kilomètres environ, à huit heures, est situé dans son lit. Acacias. J’ai perdu, en quittant le campement, mon trousseau de clefs. C’est irréparable et fort ennuyeux, surtout pour ma boîte à sextant.
Départ à midi trente. Nous suivons une longue chaîne tabulaire qui se prolonge dans le Sud-Ouest. La direction de la marche est sur une roche double appelée Madama-Saghaïr par les Toubbous. Ce n’est qu’à huit heures dix que nous prenons campement après l’avoir dépassée.
12 octobre. — Départ à une heure dix du matin ; la direction est sur une roche remarquable, à l’entrée des gorges des monts Toumimo, et nommée par les Toubbous Karaka-Pagaï ; c’est en arrière d’elle que, péniblement, nous venons chercher le campement à dix heures quinze du matin. La source El-War (la difficile) est au milieu des roches, dans la partie orientale du massif. Il faut que tous les chameaux aillent s’y abreuver et en rapportent l’eau nécessaire aux besoins du camp et à ceux de la route de deux jours pleins qui nous sépare de Bir-Meschrou.
En somme, la route au Nord 25 degrés environ, marquée partout, est, en outre, parfaitement jalonnée par ces trois roches, Madama, Madama- Saghaïr et Karaka-Pagaï, que l’on aperçoit à sept et huit heures de marche.
La distance estimée de Madama à Madama-Saghaïr est de 48 kilomètres environ ; celle de Madama-Saghaïr à El-War, de 32 à 35 kilomètres. Pendant les 29 derniers kilomètres, le parcours, sur un terrain de gros graviers et rocailles, est très fatigant pour les hommes et les chevaux et aussi les chameaux surchargés et mal nourris. D’ondulation sérieuse, point ; pas de montée dure.
Un Toubbou est arrivé vers midi de Mourzouk. Beaucoup d’Oulad-Sliman à Gatroun ; point à Tedcherri. Oulad-Sliman et Toubbous-Reschad sont fort mal ; c’est pourquoi ces derniers n’ont point voulu consentir à louer leurs bêtes au delà de Tedcherri.
Badaire a un œdème des jambes qui m’inquiète ; une jambe a d’abord été prise, les deux le sont aujourd’hui ; je ne vois aucun remède à y apporter.
J’ai deux chameaux, trois peut-être, qui, je le crains, n’atteindront pas Tedcherri.
13 octobre. — Départ à une heure quarante-cinq ; nous gravissons la pente rude et rocailleuse qui donne accès sur le plateau. Nous sommes à deux heures au sommet ; B = 800 mètres ; puis au travers d’un dédale de collines basses couvertes de gros galets, où la marche est des plus pénibles, nous atteignons à six heures vingt le col qui nous donne accès dans la plaine de Labrak qui tire son nom d’un massif que nous apercevons très au loin, direction Nord 20 degrés Est. A dix heures vingt-cinq, nous campons. La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali, dans laquelle sont beaucoup de captifs enfants éreintés par les dernières marches, n’a pas quitté El-War avec nous.
A deux heures quinze, on repart, pour camper, sans autre incident, à sept heures dix, en arrière du massif de Labrak.
Très pénible, cette journée, au travers des roches et des galets, pendant toute la matinée ; bêtes et gens s’en ressentent.
14 octobre. — Départ à trois heures quarante du matin, Nord 20 degrés Est ; on se dirige sur un piton élevé qui se détache du massif des Toumimo, qui se prolongent au loin dans le Sud-Ouest.
On doit soigner une de mes chamelles qui a mangé trop de dattes.
Le campement a été pris à neuf heures quarante. Ce n’est qu’à onze heures qu’arrive la caravane d’Hadj-Ali.
Départ à une heure quarante ; à notre gauche, direction sensiblement Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, se développent les monts Lakhafa, que nous ne gravissons qu’à grand’peine, quoique la terrasse ne domine pas le terrain de plus de 30 mètres ; mais des amoncellements de sables meubles rendent l’ascension fort dure.
Nous campons à sept heures cinquante en arrière du mont Touramantouma, qui sert de direction.
15 octobre. — On repart à deux heures trente du matin ; direction comme la veille, Nord 10 degrés est. La direction est sur le Gari-Maram, massif isolé qui marque la direction du cirque dans lequel se trouve le Bir-Meschrou. Nous y arrivons à grand’peine, car il faut franchir de chaque côté de la barrière d’enceinte des sables meubles que les chameaux surmenés et marchant sans fourrage depuis le 11, à dix heures, ne traversent que fort difficilement.
Profondeur : 8 mètres ; revêtu en pierres sèches sur toute sa hauteur ; eau très abondante.
La célébrité du Bir, à cause des nombreux ossements qui s’y trouvaient, n’existe plus ; quelques rares squelettes seulement ; mais aujourd’hui la traite est bien réduite et les captifs sont bien nourris, ont de l’eau et ne portent rien.
Deux de mes chameaux resteront probablement en route aujourd’hui.
Départ à une heure trente ; direction Nord vrai. A quatre heures quarante, nous entrons dans une grande plaine orientée Est-Ouest où sont quelques roches verticales comme des alignements de Karnak ; on l’appelle Ghaladima-Denden (denden, imitatif du bruit du tam-tam). La raison de cette dénomination que l’on m’a donnée est qu’un jour des milliers de cavaliers, conduits par le Ghaladima du Bornou et faisant escorte au Cheik se rendant à la Mecque, y périrent tous, bêtes et gens, à la suite d’une fantasia d’une journée après laquelle ils ne purent regagner le puits. De là le nom de Ghaladima-Denden (tam-tam du Ghaladima), faisant allusion aux tam-tams qui avaient excité les guerriers au point de leur faire oublier la route qu’il leur restait à faire pour regagner le puits. Je suis obligé, à la sortie, d’abandonner un de mes chameaux. Restent cinq. Harassés, nous prenons campement à sept heures trente.
16 octobre. — Départ à douze heures quarante de la nuit. Au jour, alors que nous allons être en vue de l’oasis dépendant de Tedcherri, je suis contraint d’abandonner un deuxième chameau. Restent quatre.
A huit heures, nous abordons des dunes qui forment la bordure de l’oasis ; c’est du dernier pénible, et je dois décharger encore un de mes chameaux. Enfin, bêtes et gens sur les dents par suite des fatigues de cette horrible route de 250 kilomètres en cinq jours, nous campons à dix heures quarante dans une oasis de dattiers qui ne présente que peu de fourrage pour les chameaux et point pour les chevaux. L’eau s’obtient en creusant les sables à 1m,50 de profondeur.
La caravane de Marabat-el-Hadj-Ali a fort souffert ; deux captifs sont arrivés mourant de soif.
17 octobre. — Départ à cinq heures cinquante-cinq, au travers de l’oasis ; sur sa lisière nord-ouest nous gagnons Tedcherri à huit heures. B = 570 mètres.
Dérangé, je ne puis prendre de méridienne.
Je fais un courrier pour le Montasarrif de Mourzouk, auquel j’annonce mon arrivée. J’y joins une lettre pour le consul de France à Tripoli, un télégramme pour les Colonies, un pour mon père et un de Badaire. Ce courrier sera porté par les Toubbous qui se rendent directement à Mourzouk, sans passer par Gatroun où ils ont crainte de rencontrer les Oulad-Sliman.
L’attitude de la population est bonne ; je suis gavé de dattes par les Toubbous. Maï est décidément incorrigible dans sa sordide avarice.
18 octobre. — Départ à midi quarante. Les hommes ne sont pas reposés ; l’un d’eux se met à la traîne, et nous perdons une demi-heure à l’attendre. A sept heures, nous passons les ruines de Kosraoua, à hauteur desquelles commence une oasis dans laquelle nous prenons campement à dix heures dix.
Route Nord 20 degrés Est.
Le puits auprès duquel nous nous établissons, dans une plantation de dattiers complètement anéantie, a nom Tabara-Toulousma. Nous sommes à mi-chemin de Gatroun.