De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 29

Chapter 293,929 wordsPublic domain

Quelques rares bouquets de sivak font tache de verdure dans le milieu de la cuvette de 2 kilomètres de long sur 3 de large, qui s’étend à l’ouest de la crête rocheuse. Agadem est une cuvette que les pluies, quand elles sont abondantes, transforment passagèrement en un petit lac sans profondeur. Les eaux ont disparu de la surface ; mais, comme sur la couche rocheuse imperméable s’étend une grande épaisseur de sables, l’eau des dunes et des rochers s’amasse au milieu de ceux-ci, et il suffit de creuser à une profondeur de 50 à 70 centimètres pour l’obtenir. C’est improprement que l’on parle des sources d’Agadem, il n’y en a point, sauf dans la montagne peut-être ; mais, comme sur la côte du Sénégal, au pied des dunes ou dans les lits sablonneux de rivières desséchées, on trouve l’eau sur nombre de points de la cuvette à très faible profondeur.

Vers quatre heures et demie du soir, nous avons eu une alerte et aussitôt tous les hommes de la caravane de donner essor à leurs instincts guerriers, pendant que les guides allaient dans le Sud à la découverte de ceux que nous croyions avoir à redouter et qu’on disait être des Toubbous-Daza. On sut bientôt que c’étaient quelques hommes de Kawar filant sur Kouka avec des dattes. Ils donnèrent à Maï de bonnes nouvelles de Kawar.

Mon personnel se fait mal à ces fatigues qui demandent une énergie soutenue ; j’ai trop gâté mes hommes, et à tout instant je suis obligé de recourir à des moyens de rigueur.

4 septembre. — Séjour à Agadem. Quatre Toubbous, avec quatre chameaux chargés de venaison sèche et des chiens, sont arrivés hier à la nuit. J’achète un sac de lahm[42]. Maï me dit que pour l’emporter plus facilement je pourrai le faire piler à Kawar.

Zaggar est, je crois, un brave homme, assez droit, généreux en tout cas. Il m’a donné un vase de beurre, un autre contenant de la viande conservée dans le beurre, deux calebasses en bois, le tout remboursable à Mourzouk. D’un vase de beurre, Maï qui est décidément un personnage très âpre, m’a demandé 11 talaris.

Marabat, que je soigne et dont j’ai conquis les bonnes grâces de ce fait, m’a fait la gracieuseté hier, au lever du jour, alors que tout le monde était harassé par une nuit de marche, de m’envoyer un demi-litre de lait de chamelle ; j’ai été très sensible à cette délicatesse, d’autant plus que nous avons dû marcher quatre heures encore.

On a fait ce matin du fourrage pour quatre jours pour les chevaux, jusqu’à Zau ; il n’y a en effet, au long de la route, que de la pâture pour les chameaux.

L’après-midi est torride, aussi bien que la matinée de huit à onze ; mais à sept heures il se lève une brise forte, peu régulière comme direction, qui rend la chaleur de midi supportable, mais soulève les sables.

La salubrité de l’air et du sol est absolue ; sans ce fait on ne pourrait, je crois, résister aux fatigues excessives que l’on est obligé d’endurer.

Les environs du campement sont dénués de toute végétation et c’est très loin qu’on a dû chercher la paille. La plaine riche en herbages, marquée sur la carte, est pure fiction.

5 septembre. — Séjour le matin, départ à midi quinze ; c’est à une heure quarante-cinq seulement que nous arrivons à la lisière de l’oasis. La pente de celle-ci est Nord-Sud, inclinant vers l’Ouest. Elle occupe le fond d’un cirque bordé au Nord-Est et à l’Est par des montagnes de 100 mètres environ de hauteur ; de l’autre, ce sont des dunes qui forment le circuit. Ces montagnes rocheuses sont constituées par des grès ferrugineux, comme aussi la sole de l’oasis ; mais en nombre de points se montrent des affleurements de gypse, soit par bancs, soit par intumescences.

Les dunes sont dénudées et sont souvent modifiées par les tourmentes ; la pente abrupte est du côté du Nord.

Péniblement nous nous élevons jusqu’au col où passe la direction de la route ; nous n’atteignons ce point qu’à deux heures trente-cinq.

La partie septentrionale de l’oasis est beaucoup plus riche en végétation que la partie sud. Les essences y sont plus nombreuses et atteignent un plus grand développement. Il y a plusieurs bouquets de palmiers d’Égypte, tandis qu’un seul sujet existe au Sud.

La marche se continue ainsi au milieu de dunes dont l’ascension mais surtout la descente sont très pénibles. Aucune trace de végétation, ou seulement des racines de plantes desséchées. Le vent a fait son œuvre et enseveli sous les sables mouvants la plaine riche en herbages et les antilopes de la carte.

La marche se poursuit très lente ; il fait très chaud, avec une bonne brise, heureusement.

A trois heures cinq apparaissent quelques maigres touffes d’herbe, et c’est toujours la mer de sable aux larges ondulations privées de vie, la solitude sans horizon, sans autre repère que le ciel.

Ce n’est qu’à six heures cinq qu’on trouve quelques menues plantes fourragères pour les chameaux. On campe à sept heures cinq.

6 septembre. — Départ à une heure vingt du matin ; même aspect désolé ; à sept heures nous campons parce qu’on a trouvé quelques rares herbes.

A deux heures quinze après midi, la marche reprend ; à quatre heures, grâce au mirage, nous apercevons les rochers Tiguerin et les roches de Dibbéla ; à sept heures quarante, nous campons en plein sable, à hauteur des rochers Tiguerin.

La marche, Nord jusqu’à quatre heures, endure fortement l’Ouest à partir de ce moment.

7 septembre. — A une heure du matin, on repart ; la marche, très régulière, se poursuit jusqu’à six heures cinq, heure à laquelle nous arrivons à l’oasis de Dibbéla.

De dimensions restreintes, entourée, surtout à l’Est, de montagnes à demi ensablées, l’oasis présente quelques bouquets de palmiers et plus au Nord quelques arbres épineux. Elle est dominée de toute part par des dunes mobiles de 80 à 100 mètres de hauteur. L’eau s’y trouve à peu de profondeur comme à Agadem, mais elle a un goût détestable.

Un de mes chameaux a dû rester à la traîne, mais a pu rejoindre ; je crains d’être obligé de l’abandonner.

Tout le plaisir de l’arrivée est gâté par Maï, qui déclare qu’on partira le soir à deux heures. Les Arabes n’en ont cure, pas plus qu’Hadj-Ali ou Marabat. Les animaux sont sur les dents. L’oasis est pauvre en fourrage, c’est vrai ; mais il faut aussi compter avec les hommes, et ils sont éreintés. Je suis souffrant d’un violent point de côté qui m’empêche de respirer. J’envoie dire à Maï que, souffrant et ayant des animaux fatigués, je désire qu’on ne parte pas ce soir. Il répond que ce sera pour le lendemain.

Maï est d’une âpreté et d’un orgueil dont on peut difficilement se faire idée ; avec cela, actif, intelligent et non dépourvu d’habileté. Ce qu’il cherche en ce moment, c’est à claquer la caravane pour faire à Kawar les affaires de ses compatriotes et les siennes propres.

La longitude à laquelle Dibbéla est portée sur la carte, par rapport à Agadem, n’est certainement pas exacte. Dibbéla est dans l’ouest d’Agadem.

En résumé, dans cette partie du Sahara, l’eau se trouve partout à peu de profondeur dans les sables, aussitôt que la roche affleure.

Le sous-sol est constitué par des bancs de roches qui retiennent les eaux dans les endroits protégés des mouvements des sables par des roches encore émergentes. Celles-ci se trouvent à peu de profondeur, mais sur la majorité des points.

Ces amoncellements de sables atteignent des hauteurs variant de 50 à 100 mètres. Les roches de Dibbéla sont celles d’Agadem ; il s’y trouve un peu de gypse aussi et des fragments de quartz.

La sole de l’oasis de Dibbéla est à une cote moins élevée que celle d’Agadem. B = 480 mètres.

A onze heures dix du soir, on lève le camp et l’on se met en route. Dunes de sables mouvants sans végétation.

8 septembre. — On s’arrête à huit heures dix ; route Nord vrai. Au cours de cette route, j’ai dû abandonner un de mes chameaux. Total : deux depuis Kouka. Trouvé des sortes de vitrifications creuses et aussi des sortes de charbons de cornue qui auraient été délités par l’action des sables.

Nous repartons à deux heures cinquante-cinq. A cinq heures trente, nous sommes à hauteur de la montagne (Emi) Etioukoy-Imma no 1. Nous campons à sept heures ; dure marche par le soleil, au milieu de dunes croulantes. La pente des dunes est, caractère général, abrupte du côté du Nord.

Avant de quitter le campement de midi, je me suis mis au côté gauche et aussi en arrière, sur la rate et le rein, deux carrés de toile vésicante. Je souffre horriblement d’un point de côté qui me tient tout le côté gauche de la poitrine. C’est, je pense, un engorgement de la rate. L’effet est considérable ; j’arrive au campement avec deux grandes poches d’eau. Je mets un cataplasme, puis, au moment du départ, je recouvre la plaie de bismuth et d’un linge fin. Ce point de côté, dont j’eus grand’peine à me guérir, qui en tout cas m’obligea à faire plusieurs jours de marche avec des vésicatoires, avait pour origine un coup de pied que j’avais reçu d’un de mes chameaux, dans la région gauche de la poitrine, pendant que je le marquais au fer rouge, la veille de mon départ de Kouka.

A onze heures quarante-cinq, on lève le camp de nouveau. Impossible de se rendre compte des directions et des distances, car on fait des lacets continus pour franchir les dunes. Les animaux fatiguent énormément, d’autant qu’il est impossible de trouver pour eux un atome de nourriture.

9 septembre. — A huit heures cinquante du matin, nous campons ; au jour nous avons relevé à 20 degrés au Sud-Est (Emi) Etioukoy-Imma no 2. Nous avons aperçu depuis six heures les montagnes de Zau. J’ai bien souffert au cours de cette route, parce que le frottement du linge m’occasionne de l’irritation et que le résultat que j’ai cherché n’est qu’imparfaitement obtenu : le point de côté n’a pas disparu ; toutefois il y a une légère amélioration.

Quelques plantes permettent de restaurer les chameaux, mais les malheureuses bêtes n’en sont pas moins sur les dents.

A deux heures quarante, on repart. Même aspect ; toutefois on peut mieux tenir la route ; les dunes s’espacent. Cela va bien jusqu’au coucher du soleil, mais alors un de mes chameaux se couche. Le convoi a de l’avance ; il faut renvoyer en arrière et surcharger les animaux en pleine nuit. Je finis par conduire le gros du convoi au campement à huit heures vingt, mais les hommes et les derniers animaux n’arrivent qu’à onze heures.

C’est une marche terrible ; avec des animaux pesamment chargés, je ne l’eusse pas faite ; cela, joint à mon état de santé, me laisse l’impression d’une des grandes fatigues du voyage, d’autant qu’il faut ajouter les nuits sans sommeil, qui sont quatre depuis le départ d’Agadem.

Zau-Kébir est un énorme rocher environné, à distance, d’autres moins importants qui, en arrêtant la marche des sables, maintiennent l’eau à faible profondeur et entretiennent une végétation qui repose de la monotonie et de l’écœurement de ces fastidieuses dunes. La végétation arborescente a de très beaux sujets assez nombreux ; la provende pour les animaux est excellente. L’eau est bonne et abondante.

10 septembre. — Je me couche harassé, à midi vingt. La journée se passe à restaurer les animaux qui en ont un terrible besoin. Mais mes hommes sont d’une mollesse, d’une négligence impossibles à dépeindre. Au soir, deux chameaux sont égarés, j’ai eu cependant la précaution de mettre deux hommes ensemble et de les faire remplacer.

Je suis outré au dernier point de l’indigne conduite de tous mes hommes ; leur mollesse peut amener de graves mécomptes, en faisant croire qu’ils sont sans résistance ; or, avec les Toubbous et les Arabes, il est vite fait d’avoir mauvaise affaire. Je suis obligé de déployer une énergie, de montrer une rigueur sans pareilles, alors que mon état de santé demanderait que je pusse profiter d’un peu de repos. Je souffre horriblement de ce point de côté ; l’abondante suppuration des deux premiers vésicatoires ne me procure presque aucun soulagement.

J’ai lieu de penser que Zau-Kébir et Zau-Kora sont un seul et même point[43].

11 septembre. — Nous partons à deux heures du matin de Zau-Kébir, la route est au Nord ; quelques dunes, mais elles s’espacent de plus en plus ; les roches se multiplient, les lignes de dunes prolongent très directement les rochers vers l’Ouest, ce qui indique qu’elles s’établissent sous l’influence de vents du nord-est, puisque la pente abrupte est en outre au Nord.

Nous entrons dans le Zau-Saghaïr ou « Val pierreux » ; des roches isolées de toutes formes et aussi des chaînons en constituent le circuit, qui est plus allongé dans le sens Nord-Sud que dans celui Est- Ouest ; ce sont des roches ignées ferrugineuses, des grès anciens et des gypses mous ; point de fossiles. Le pic le plus nord, que nous relevons à sept heures, en entrant dans les dunes, a une forme de soubassement de colonne surmonté par un cône très caractéristique ; ce piton sert de direction, de fort loin, en venant du Sud.

A neuf heures quarante-cinq, nous campons ; la grande roche qui signale l’emplacement de Bir-Mousketoun est au loin devant nous. Tout l’horizon est parsemé de roches plus ou moins bizarres de formes.

Vers quatre heures du matin, nous avons eu une alerte : Kirdy ! kirdy (mauvais hommes) ! Ce sont des Touaregs, affirme-t-on ; on a vu deux hommes au sommet d’une dune. Après un moment d’effervescence et des batteries de tabala[44], on se remet en route.

Un peu plus tard, vers sept heures, on charge sur deux hommes qui conduisent un chameau et quatre bourriquots. Ils donnent quelques dattes et l’on passe. Ce sont de paisibles gens de Kawar.

J’ai bien souffert de mon point de côté ; à peine puis-je me tenir à cheval.

A deux heures dix minutes, on reprend la route, les dunes s’espacent, nous sommes à Mousketoun à sept heures et demie ; les animaux ont besoin d’arriver, ils n’ont rien mangé de la journée. Fourrage et eau abondante dans un puits sans profondeur, au milieu des roches.

Quant à moi, je suis à bout ; je me mets un nouveau vésicatoire et me couche.

12 septembre. — Départ à trois heures et demie du matin. Au jour, nous distinguons très près les roches de Kawar, dont la plus méridionale s’appelle Kilivi. A sept heures, après avoir tiré de nombreux coups de fusil, nous campons dans le bois de dattiers de Bilma. Attitude bonne de la population, pas trop d’indiscrétion, mais demande immédiate de médicaments. Je renvoie à l’après-midi.

On trouve ici un fourrage spécial pour les chameaux, appelé coïnder (safsaf par les Arabes). Zaggar, qui en a fait faire provision, m’en cède cinquante bottes, valeur de 1 thaler, remboursable à Dirkou. On m’envoie des dattes, même des dattes de Mourzouk.

Bêtes et gens ont besoin de repos.

Maï me parle déjà de vendre ou de changer mes chameaux.

Mon vésicatoire suppure abondamment, et, si la douleur n’a pas disparu, elle a notablement diminué.

Nous devons partir demain, mais Maï ne sait encore si nous irons à Dirkou dans la journée.

Les Arabes resteront ici demain. Ils ont du fourrage, des provisions ; ils veulent faire manger leurs animaux, disent-ils.

J’arrête ici momentanément la copie de mon journal, pour traiter quelques questions générales. J’ai dit pourquoi j’ai tenu, pour la traversée du Sahara, à conserver la sécheresse du journal : c’est uniquement pour que les renseignements soient plus apparents et plus faciles à utiliser et à contrôler.

Je voudrais dire en deux mots comment marche une caravane au désert.

Un principe rigoureux, c’est qu’une fois la caravane formée, aucun des éléments ne doit se séparer ; la division serait la perte.

Au signal donné par le guide ou le chef de la caravane, on doit abattre les tentes et charger. On se met en route aussitôt que tous les chameaux sont chargés.

En tête de la caravane le guide met un chameau conduit en main qui ait le pas bien égal. Les Arabes ont coutume de laisser leurs animaux marcher en kafla, c’est-à-dire en troupeau ; ils peuvent ainsi manger en marchant, et leurs conducteurs se bornent à stimuler les retardataires en se dirigeant vers eux.

Les Toubbous conduisent toujours leurs chameaux en main ou amarrés l’un derrière l’autre. Les charges ne sont que posées sur le bât, en équilibre ; le bât lui-même est seulement posé sur le dos de l’animal, sans poitrail ni sous-ventrière. Si une charge tourne, le conducteur qui surveille de derrière se porte vers le chameau en faisant entendre un claquement de langue ou un sifflement particulier. Instantanément l’animal s’accroupit ; en un tour de main la charge est replacée, et sans autre indication l’animal se relève et rejoint les autres. Les Arabes, et particulièrement les hommes du Fezzan employés par les caravaniers, sont d’une habileté surprenante pour l’arrimage des charges et la conduite des chameaux ; deux ou trois hommes suffisent pour charger une trentaine de chameaux et les conduire.

J’avais douze hommes et autant d’animaux, et jamais je n’ai pu avoir un seul animal convenablement chargé. J’ai fait, tout le long de la route, aidé de Badaire, le métier de chamelier.

Arrivé à l’endroit où l’on veut camper, le chef de la caravane indique l’emplacement de chaque groupe. On décharge, et immédiatement on conduit les animaux aux pâturages. Si l’on est à un puits, on fait boire les animaux le jour même, et, si l’on doit séjourner, ils partent pour ne revenir que de manière à être abreuvés de nouveau avant le départ.

Tous les Arabes sont munis pour toute la route de tentes coniques sous lesquelles ils couchent et où ils placent leurs marchandises précieuses. Au camp, on se repose, on se visite, on s’invite ; de temps en temps on envoie d’une tente à l’autre une friandise ; presque chaque jour on prend le thé. Les Arabes en caravanes sont grands amateurs de thé, qu’ils prennent très fort. Avant d’entreprendre une marche pénible, ils en prennent trois ou quatre tasses, afin de lutter contre le sommeil.

La route du Bornou à Mourzouk est incontestablement la plus dure de toutes celles du Sahara. Non pas que les points d’eau soient très distants, mais à cause des dangers qu’elle présente et du peu de fourrages qu’on y rencontre. Les Touaregs et les Oulad-Sliman du Kanem tombent fréquemment sur les caravanes, et les Toubbous, pour les éviter, ne prennent aucun repos. La marche de nuit ne serait pas possible dans toute la région entre le Tchad et Kawar si la route n’était exactement dans la direction du nord du monde. Il n’y a en effet aucune trace de sentier ; seulement quelques repères fixes de distance en distance, mais la polaire est la meilleure des directrices. Quand, au lieu d’aller dans le Nord, les caravanes se rendent dans le Sud, alors fréquemment elles s’égarent.

La marche dans cette dernière direction est aussi beaucoup plus pénible pour les animaux, parce que le chameau n’est pas construit pour pouvoir s’élever sur une pente un peu raide. Or, je l’ai dit, les dunes sont à pic du côté du Nord ; les chameaux doivent donc faire l’ascension des pentes raides en allant dans le Sud, tandis qu’ils les descendent en se dirigeant vers le Nord. Pour ces causes, on compte cinq à six jours de route en plus pour aller de Kawar à Kouka que pour faire la route inverse.

Il faut, je l’ai dit, toujours arriver aux puits avec de l’eau. L’eau se transporte dans des peaux de bouc tannées entières avec leur poil. Le cou sert à fermer l’outre au moyen d’une corde fortement serrée ; il sert aussi à la remplir au moyen d’un entonnoir de fort calibre. Aux pattes sont amarrées de fortes cordes assez longues pour passer pardessus le bât, de manière que deux peaux soient suspendues en s’équilibrant contre chaque flanc de l’animal.

En marche, quand on veut donner à boire aux hommes, on arrête un chameau porteur d’outres. On délie la corde qui ferme la gueule et on laisse couler l’eau dans un récipient.

Pour bien tenir l’eau, les peaux de bouc doivent être graissées avec soin au départ, et, chaque fois qu’une outre est vide, on doit la plier quand elle n’est pas tout à fait sèche encore.

On ne doit jamais laisser monter les hommes sur les chameaux quand ceux- ci ont une charge.

Le chameau est un animal quinteux, hargneux, difficile à nourrir, mais résistant et docile. On ne doit jamais le frapper sur la tête. Chez le chameau fatigué, la tête se congestionne très vite ; on s’en aperçoit au battement précipité des paupières ; le remède est de lui projeter du jus de tabac dans les yeux ; c’est généralement suffisant. Si le mal ne cède pas, il faut saigner l’animal. Pour cela, on le fait lever et on lui incline la tête le plus bas possible en passant en même temps fortement la main sur l’encolure ; la veine du chanfrein se gonfle ; on prend alors un couteau ; on pose le tranchant de la lame sur la veine, et soit avec la main, soit avec un petit bâton, on donne un coup sec sur le dos de la lame. Le sang gigle immédiatement. Il est noir ; on le laisse couler jusqu’à ce qu’il soit redevenu vermeil ; il suffit alors de laisser l’animal relever la tête pour que la saignée se ferme d’elle- même.

Un accident très fréquent chez les chameaux auxquels on donne des dattes est l’indigestion, dont le signe est la constipation. Sans perdre de temps, il faut saigner l’animal à la veine jugulaire, à une longueur de main de la naissance de l’oreille, puis lui faire absorber toute l’eau qu’il veut boire. Ne pas le charger de deux ou trois jours.

Une maladie très fréquente chez le chameau, très contagieuse et aussi très tenace, est la gale. Les caravaniers emploient, pour la guérir, un remède souverain : c’est une sorte de brai fait avec des noyaux de dattes pelés et, je crois, de l’huile. Avec cette substance on enduit les parties attaquées, et, avec un bouchon très rude de paille ou de feuilles, on frotte jusqu’à enlever la peau, de manière à faire pénétrer le médicament. Une caravane doit toujours posséder ce médicament, car la gale fatigue beaucoup les animaux.

Nous étions arrivés à Bilma le 12 septembre au matin. Bilma est la localité la plus sud de l’oasis de Kawar ou de Bilma.

L’oasis de Kawar est constituée par une immense barrière rocheuse qui s’étend du Nord au Sud sensiblement, sur une longueur d’environ 80 kilomètres.

A l’abri de ce rocher qui la protège de l’envahissement des sables, sous l’influence des vents de nord-est, s’étend une contrée qui n’a guère plus de 3 à 4 kilomètres de large dans la partie la plus étendue.

Grâce à la présence de l’eau qui s’y trouve partout à très faible profondeur, une végétation abondante de dattiers s’est développée dans les sables. Les fruits sont d’ailleurs de qualité très médiocre. Hors de ces dattiers, les productions de Kawar sont nulles, car il ne faut pas faire entrer en ligne de compte pour la nourriture de la population les quelques hectares de mil et de maïs et les jardins qui ne donnent quelques produits qu’à la condition d’être irrigués artificiellement.

La richesse de l’oasis réside dans l’exploitation des salines de Bilma. A l’inverse de ce que dit Barth, il n’est pas nécessaire d’inonder les terrains salifères pour obtenir le sel. Celui-ci se forme naturellement à la surface du sol par évaporation. J’ai vu que partout l’eau sourdait à la surface du sol, ou se trouvait à très faible profondeur. Les terres salifères sont en général aux pieds des dunes. Elles sont imprégnées par l’eau que celles-ci emmagasinent. Ces eaux traversant les couches salifères se chargent de sel ; pompées ensuite par les rayons solaires vers la surface du sol, elles l’entraînent avec elles, et celui-ci se dépose quand elles se sont évaporées.

La fabrication du sel à Bilma consiste donc à le ramasser. Mais, pour le transformer en pains plus portatifs, on est obligé de saturer des eaux avec les sels recueillis et d’évaporer celles-ci à chaud dans des moules.