De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 28

Chapter 283,913 wordsPublic domain

Ma santé semble s’être rétablie comme par enchantement avec l’exercice et le grand air, mais que de mouches et de moustiques !

Un peu de pluie et beaucoup de vent, de neuf heures à deux heures et demie, mais le temps est couvert et orageux. Je doute de pouvoir établir la position de Barroua si ce temps continue.

17 août. — Les moustiques ne nous ont guère facilité le sommeil. On charge à quatre heures trente ; à cinq heures trente, on est en route. Grâce au temps, relativement sec, le terrain n’est pas trop mauvais. Vers dix heures et demie, après avoir causé avec Maï qui me dit que, si l’on marche bien, nous serons demain à Yo, je m’éloigne pour chasser ; mais je suis pris par des marais et ne puis rejoindre la route qu’à deux heures, après avoir payé 5 francs à des bergers pour me guider. En ce point, je ne sais si oui ou non la caravane est passée ; à l’inspection des traces, je finis par définir qu’elle est en arrière. A deux heures quarante, je suis au camp, mais en route, par suite des réactions violentes de mon cheval, mon étui de revolver s’est ouvert et j’ai perdu ce dernier. La caravane a campé à dix heures quarante-cinq.

Au camp, tout le monde est en l’air, on est parti à ma recherche ; enfin, à cinq heures et demie seulement, Maï rentre. J’achète 10 francs une chèvre que je fais tuer pour tous, Toubbous et nous.

18 août. — Nuit horrible, des moustiques à foison malgré le vent. Réveil à quatre heures trente. Départ à cinq heures quarante-cinq. Marche plutôt lente ; il fait très lourd, les terrains inondés se multiplient. A neuf heures quarante-cinq, nous campons sous la menace d’une tornade. Grand vent avec accompagnement de pluie. A midi arrivent huit chameaux, qui joignent la caravane, puis, vers trois heures, Malam-Issa amenant à Maï trois captifs, dont un Samonné (castrat), de la part de Maladam. Il vient me saluer et me dit que Sine a prétendu que je l’avais renvoyé et battu.

Il va passer la nuit et repartira pour Kouka demain matin. Je suppose que les captifs sont pour remplacer les chameaux promis par le Roi. Il est venu sur Sokkoto[38] ; j’eusse autant aimé ne pas voir sa banale figure.

19 août. — Je dois, à cause des moustiques, passer partie de la nuit dans mon fauteuil. Au matin, Malam-Issa, après m’avoir salué au passage, repart pour Kouka. A six heures, on se met en route ; la marche est horrible, les terrains inondés se succèdent sans interruption. A dix heures et demie, nous passons un marais de 1 mètre de profondeur ; à neuf heures et demie, l’hyphème fait à nouveau son apparition ; enfin, à dix heures et demie, nous arrivons à Yo et au Komadougou. Le courant de celui-ci est nettement accusé vers le Tchad ; sa profondeur est de 1m,50 ; on a quelque difficulté pour le passage. Les tentes des Arabes sont sur la rive gauche. Zaggar se jette à la nage pour aider au passage des chameaux.

Dès une heure quarante-cinq, le passage est terminé ; quand Maï est sur cette rive, j’envoie Makoura saluer avec lui Marabat, chef de la caravane ; puis je distribue entre Maï et les Arabes les quartiers d’une biche que j’ai tuée le matin. J’achète deux énormes poissons secs de 20 kilogrammes pour 15 retals, soit moins de 50 centimes. Maï est campé plus à l’Ouest ; je le joindrai demain. On a volé deux chameaux à la caravane ; l’homme du Cheik, Settima, est à leur recherche. Tout le monde nous fait bonne figure ; il faut espérer que la chose durera.

Enfin, nous avons franchi le grand affluent du Tchad ; à la même époque, il y a un an, j’arrivais au bord du Niger.

Nous avons trouvé l’hyphème en grande abondance, une heure environ avant l’arrivée à Yo ; mais il domine surtout sur la rive gauche du fleuve.

20 août. — Nous faisons séjour ; j’achète un peu de mil et de blé, aussi un peu de riz, ces dernières denrées à des prix exorbitants ; par compensation, le poisson est pour rien. On remet en état les peaux de bouc.

La caravane, définitivement constituée et réunie à Yo, se compose de :

1o Maï, mon guide, avec quatre chameaux et deux chevaux ;

2o Ma caravane avec douze chameaux et deux chevaux ;

3o Marabat-el-Hadj-Ali avec trente-cinq chameaux et un cheval ;

4o Zaggar avec dix-sept chameaux et un cheval ;

5o Tarouni avec quatre chameaux et un cheval ;

6o Quelques Toubbous avec six chameaux.

Total : soixante-dix-huit chameaux, sept chevaux et quelques moutons ;

Trente hommes en état de combattre ;

Trente jeunes esclaves.

Le soir, Maï me dit que le chef du fleuve exige 30 pièces pour le passage de ma caravane. Je l’envoie les chercher à Kouka. Maï m’a emprunté 2 pièces remboursables à Kawar ; il me paraît intéressé plus que de raison, étant données mes marques de générosité. Zaggar abat un chameau qui a mangé des oignons ; Maï m’envoie une épaule de mouton ; nous sommes en grande abondance de chair.

21 août. — Départ à cinq heures et demie. La route est horrible, plus mauvaise encore que les jours précédents. Nous campons à onze heures, après avoir franchi un marais très mauvais. La caravane est en entier réunie. Marabat paraît bien impatient. Les Arabes laissent marcher leurs chameaux à la mode du Nord, en kaflacad, c’est-à-dire libres, tandis que ceux des Toubbous et les miens, ou sont conduits à la main, ou sont attachés les uns derrière les autres.

Ces deux jours passés, le temps a été beau et les soirées d’une limpidité rare en cette saison. Il serait bien à désirer qu’il en soit ainsi quelques jours encore, pour me permettre de prendre les latitudes de Barroua et de N’Guegmi, puisque les longitudes me sont impossibles.

L’hyphème a disparu dès la deuxième heure de marche.

22 août. — Nuit bonne. On lève le camp à cinq heures vingt pour camper à neuf heures quinze à Barroua ; marche lente : 10 à 12 kilomètres.

J’ai fait hier après midi visite à tous les membres de la caravane. Marabat est malade : il a la diarrhée ; je lui envoie du bismuth et deux pilules d’opium. Il m’a envoyé ce matin, avant le départ, un bon litre de lait de chamelle.

Barroua, situé sur un groupe de deux mamelons qui surplombent la plaine d’une dizaine de mètres, est en ruine. C’est une misérable agglomération sans aucune importance : tata ruiné en terre noire de marigot.

En m’éloignant sur le flanc de la colonne, j’ai vu des biches à foison ; mais impossible d’en abattre une seule.

Le bois manque totalement à Barroua ; nous avons dû en apporter du campement d’hier.

Je n’ai aucun moyen de déterminer Barroua, malgré la lettre de mes instructions.

1o Mes chronomètres sont arrêtés[39] ;

2o Toute distance lunaire est impossible, la lune étant à son vingt- huitième jour ;

3o Le temps, sauf ces trois jours derniers, s’est maintenu constamment couvert.

J’obtiens dans la nuit une latitude par Véga.

23 août. — Départ à cinq heures cinq minutes ; la marche est excellente ; à six heures et demie nous sommes en vue du Tchad que nous côtoyons jusqu’à onze heures quarante, heure à laquelle nous campons à N’Diédi.

Le temps menaçant au départ a crevé vers sept heures et demie, et une heure durant nous avons eu une petite pluie.

Marche : 26 kilomètres au Nord-Nord-Ouest.

Une tornade menace à la nuit, mais se réduit à un vent violent et frais qui assure à tous une bonne nuit.

24 août. — Départ de N’Diédi à cinq heures vingt. Marche très bonne ; on est à N’Guegmi, au bord du lac, à onze heures dix.

Nous avons eu en route plusieurs échappées très nettes sur le Tchad. L’eau est franche, le lac est dans son lit. N’Guegmi est situé sur le bord même du Tchad, en dedans d’une presqu’île qui détermine deux anses, dont celle que nous avons longée doit être fermée en saison sèche.

Longue conversation avec Zaggar. Au sujet de Maï, il me dit que c’est un homme sûr, mais âpre au gain ; je me suis aperçu de ce dernier défaut à diverses reprises, et aujourd’hui en particulier.

Marabat, qui m’a envoyé du lait hier, m’en envoie ce soir encore pour me remercier de ce que je lui ai donné pour sa diarrhée.

Ambre et grands anneaux d’argent forment la parure ordinaire des femmes kanembou des bords du Tchad. Beaucoup sont réellement jolies.

25 août. — Séjour à N’Guegmi. Je dois infliger une leçon à Maï, qui s’est chargé d’acheter pour moi poisson et mil et qui le prend avec un sans-gêne par trop grand. Il veut me vendre une brebis impotente à un prix d’éléphant ; je la refuse ; il en arrive à me l’offrir. Il m’emprunte 3 pièces, total 5, toujours payables à Kawar.

Pendant le séjour à N’Guegmi, on revoit les charges, on abreuve les animaux, on fait des achats de poisson sec pour toute la route. Ces poissons proviennent du lac ; ce sont des carpes énormes ; j’en ai acheté de plus de 70 centimètres de long et de 40 de large.

Les pêcheurs se bornent à couper la tête et la queue ; ils les ouvrent ensuite, enlèvent la grosse arête du milieu et les laissent sécher au soleil, sur le sable.

Ainsi préparée, la chair possède un goût âcre extrêmement désagréable et qu’il est impossible de faire disparaître, même par un séjour prolongé dans l’eau froide ou chaude. A l’apparence et au goûter on dirait assez bien de la morue de mauvaise qualité.

En dehors de l’approvisionnement nécessaire pour la route, les caravanes emportent toujours un certain stock de poisson pour échanger à Kawar, et même dans le Fezzan, contre des dattes. C’est une marchandise de très facile défaite, les habitants en étant très friands ; mais je crois que la raison vraie de l’estime de ces gens pour le poisson séché du Tchad a pour cause la rareté excessive de la viande de boucherie.

26 août. — Départ, à cinq heures dix, des bords du Tchad. Nous entrons dans des dunes fixes ; la route varie du Nord 20 degrés au Nord vrai. A peu de distance nous traversons des formations crétacées qui affleurent par larges bancs.

De cinq heures cinquante à six heures quarante, nous traversons des lougans, où le mil est peu prospère, les derniers mils du Soudan ! A neuf heures vingt-cinq, après une marche bonne, nous campons ; le puits n’est pas loin ; nous y irons ce soir.

Dunes de sable fixes, végétation peu florissante, acacias, tamaris, caparis soddata. Mais tout est vert, il semble même qu’il a dû pleuvoir beaucoup cette nuit ; au campement, nous avons eu à peine quelques gouttes d’eau.

A midi trente-cinq, on se remet en route pour gagner le puits ; à une demi-heure du campement, sur la gauche de la route, dans un bas-fond, est un emplacement de puits qui doit être le Bir-Azi. A trois heures quarante, on campe au Bir-Métimé (toubbou), Bir-el-Mam pour les Arabes.

C’est un cirque au milieu des dunes qui, assez abruptes au Nord, ont une pente très douce du côté du Sud. Les puits assez nombreux qui s’y trouvent contiennent une eau fortement saline ; ils sont creusés par les indigènes qui viennent laver les terres pour en extraire le sel (manda) ; il s’y trouve de nombreux vestiges de moules et de fourneaux.

Le guide craint que nous ne trouvions pas d’eau au Bir-Koufeï ; nous devons gagner Bedouaren (Belgadjifari) en trois jours (et j’arrivai le quatrième). Emport de vingt-quatre peaux de bouc d’eau.

Je suis le médecin de la caravane ; outre Marabat, Tarouni est venu me demander de la quinine, puis Zaggar me demande de soigner son cheval.

27 août. — Séjour le matin pour achever de remplir les outres.

Départ à midi dix. Nous passons Bir-Alo (desséché) à cinq heures, et à cinq heures vingt nous prenons campement. Tornade qui ne donne que peu d’eau, et aussi un peu de pluie durant la nuit. J’ai perdu beaucoup d’eau en route ; nous avons emporté vingt-quatre peaux, mais beaucoup fuient ; on a chargé deux chameaux avec huit outres ; mais, lorsqu’il en est ainsi, les peaux se drainent et laissent perdre beaucoup. Je fais faire le plein le soir ; distribution faite, il reste quatorze outres pleines.

28 août. — Départ laborieux à quatre heures quarante ; à huit heures trente-cinq, on campe au Bir-Koufeï, qui est desséché ; formations calcaires, ou mieux calcaires desséchés.

Maï, qui, hier, a voulu m’emprunter des peaux vides, veut aujourd’hui une peau pleine ; je la lui refuse.

Zaggar a perdu son cheval, d’une indigestion de mil, je crois.

Je finis, sur les instances de Maï, par lui donner une outre avant le départ, parce qu’il m’affirme que nous serons à l’eau le lendemain ; il veut changer la route, parce que ses peaux n’ont pas tenu l’eau, et que Marabat, dont la caravane marche dans le plus grand désordre, n’en a guère.

A midi quinze, on part ; à trois heures vingt, nous passons le Bir- Outâma (à sec) ; ce n’est qu’à huit heures que nous campons.

29 août. — A onze heures et demie, réveil ; à minuit vingt, on est en route. Enfin, à neuf heures vingt, nous campons au Bir N’Gourtougou (toubbou), Karoungou (arabe), mais le puits s’est effondré ; il reste une mare qu’on a tôt fait d’assécher. Cela me rappelle assez bien Gastiatbé.

Malgré les récriminations des hommes, qui ont été des plus mous, je suis arrivé avec six peaux de bouc. On ne saurait négliger cette précaution d’arriver avec de l’eau au puits, quitte à la jeter une fois qu’on s’est assuré que le bir (puits) n’est pas mat (mort), comme disent les Arabes ; sans cette précaution, on pourrait se trouver dans un grand embarras avant d’avoir terminé les travaux de curage ou de réfection.

Ce cas est assez commun sur cette route où il ne passe guère plus de deux caravanes par an.

Maï pense gagner Bedouaran demain dans la matinée, mais on partira après midi, pour marcher partie de la nuit.

Décidément, c’est bien de la dure route !

A deux heures quinze, on reprend la marche, pour camper à sept heures dix au fond d’une dépression où il n’y a plus d’eau, mais où des mares devaient exister il y a quelques jours encore. La végétation forestière s’éclaircit peu à peu, les graminées seules subsistent, mais prennent déjà l’apparence de la végétation des terrains de sable.

30 août. — A minuit cinquante, on se remet de nouveau en marche ; vers quatre heures du matin, les arbres disparaissent, pour ne laisser qu’une maigre végétation herbacée et quelques tamaris.

Grandes dunes, toujours de même direction Est-Ouest. Sable dur ; dans les bas-fonds, formations calcaires par bancs. Nous arrivons ainsi à Bedouaran (toubbou), Belgadjifari (arabe), à neuf heures cinq.

Tout le monde est épuisé par cette marche ultra-rapide. Depuis le 27, à midi, nous avons fait, avec les lacets, plus de 160 kilomètres ; les hommes et les animaux n’ont pu reposer. Marabat est mécontent et a affecté de ne plus vouloir continuer, mais Maï a été inflexible. Il est arrivé à onze heures. Il a beaucoup d’enfants ; il a dû en mettre sur les chameaux. Mais il est merveilleux de voir comment les bambins ont supporté cette marche énorme ; il est des enfants de cinq et six ans, beaucoup de huit à douze ans, qui l’ont faite sans fléchir. Mes hommes, à moi, sont amollis ; ils ne pensent qu’à se gorger d’eau.

On fait boire les chameaux après midi ; l’excessive maladresse et la négligence de mes hommes provoquent des incidents désagréables.

31 août. — Tout le monde se lève après une bonne nuit de repos.

Nous avons eu dans la journée d’hier, vers quatre heures, un coup de simoun.

En causant, Zaggar et Maï me disent que c’est ici une mauvaise station, à mi-route de Kawar, à sept jours des Touaregs, autant du Kanem. De même, Agadem n’est pas sûr ; quand, sur un de ces points ou en route, on trouve des gens, on ne parlemente qu’à coups de fusil.

Ici les puits sont au nombre de deux ; un troisième, comblé, revêtu en bois ; on a curé le meilleur, mais l’eau en est bonne.

Jusqu’ici, et pendant une journée encore, la route est marquée, mais dans la Tintoumma on ne marche qu’en se dirigeant par les étoiles.

Maï compte mettre trois jours et deux nuits pour gagner Agadem. On devait partir demain matin ; on ne partira que demain à midi.

Plus de bois à trouver ; on marche sans cesse.

La limite des pluies régulières est bien portée d’après Clapperton ; d’ailleurs le point de Bogghechimga me semble être N’Gourtougou.

J’attribuerais volontiers la formation de ces bancs de calcaires récents à ce fait que le fond de la mer Saharienne était tapissé, comme le Pacifique, de bancs de coraux (madrépores) qui, lors du soulèvement général, sont venus presque à la surface, recouverts seulement d’une couche de sable, variable comme épaisseur.

Les eaux du ciel, drainées par les dunes, pénétrent jusqu’à cette couche ; grâce à leur légère activité, elles attaquent cette couche calcaire. Lorsque le soleil pompe de nouveau cette eau, elle remonte sous forme de vapeur au travers de la couche de sable ; cette vapeur est chargée d’acide carbonique et aussi de carbonate de chaux qui se dissout dans les eaux qui sont restées à la surface du sol ; celles-ci évaporées, les carbonates et bicarbonates se déposent. Il se forme, en un mot, une sorte d’agglutination de sable et de chaux. Si je puis mieux m’exprimer, je dirai que c’est une sorte de pétrification des sables.

1er septembre. — Dès le matin je fais remplir vingt-six peaux de bouc, tout ce que je possède.

Départ à dix heures cinquante-cinq ; à midi quinze paraissent les premières touffes de hâd[40] ; la végétation forestière n’a plus que quelques très rares représentants ; elle disparaît complètement vers six heures, heure à laquelle nous entrons dans la Tintoumma, vaste plaine de sable ondulée, avec une végétation très claire de hâd et d’herbe à panache[41]. Nous campons à sept heures cinquante-cinq à un beau memnep (acacia) isolé ; la route a été Nord vrai.

Le chameau de Settima arrive à bout de forces ; je n’en serais pas fortement embarrassé si je n’avais un de mes hommes à faire porter et si je ne devais prendre de l’eau en quantité, car les hommes sont d’une faiblesse extrême contre la soif.

A une heure quarante-cinq, on repart ; bientôt mon chameau est à bout, je dois l’abandonner. A sept heures quarante-cinq, nous campons ; même aspect général du terrain.

A deux heures vingt-cinq, on repart ; je sais que l’intention de Maï est de gagner Agadem demain. Les Toubbous, dont les charges sont très lourdes, ne peuvent emporter d’eau.

A neuf heures et quart, on s’arrête ; je fais demander à Maï si son intention est de continuer d’une traite ; il a répondu affirmativement. Je me mets en violente colère ; on ne m’a pas prévenu, je n’ai pas de repas pour les hommes, et en outre c’est le moyen de jeter bas tous les chameaux, ce qui est, je crois, le but du guide, pour me forcer à en acheter ou à en louer à Dirkou. C’est d’ailleurs son sujet habituel de conversation depuis plusieurs jours déjà.

A neuf heures cinquante, on repart. L’aridité de la vaste plaine ondulée va s’accentuant et, par places, affleurent des bancs de roches plutoniques ferrugineuses et des crêtes de même nature, sans relief au- dessus du sol environnant ; on les appelle barkadama-dama.

On va, on va toute la nuit, avec coups de tabala à l’avant et à l’arrière pour qu’on ne s’égare pas : c’est que là toute trace s’efface vite, et dans l’océan des sables la caravane mouchette à peine de quelques points noirs la zone qu’elle traverse.

3 septembre. — On veut sortir de nuit, parce que la polaire est le guide le plus sûr ; de jour on s’égare trop facilement, il y a des diables, disent les Toubbous, qui se jouent de l’homme dans ces solitudes et l’éloignent de la bonne voie.

Quand, à quatre heures quarante-cinq, l’aube se lève, nous pouvons discerner devant nous les noirs rochers de la chaîne d’Agadem qui courent Nord-Ouest-Sud-Est. A huit heures et demie, nous campons à l’oasis ; nous avons marché vingt heures. Je suis très fatigué, car je n’ai pu reposer que deux heures depuis quarante-huit heures.

Cette traversée de la Tintoumma est restée dans mon souvenir comme une des plus poignantes émotions de ma vie de voyageur. J’ai eu dans cette nuit terrible la perception angoissante de cet infiniment petit qui est l’homme, perdu dans cet infiniment grand qui est l’espace. Dans la nuit, à la clarté crue de la lune, l’immense plaine sans ondulation, sans vie, semble se confondre avec le ciel sans que le moindre trait d’horizon en souligne la démarcation ; la caravane se déplace en silence, dans un recueillement sépulcral ; tout prête à l’illusion du néant ; le sens ne connaît plus la distance, la lumière se diffuse sans préciser les contours de l’objet.

« On voit des diables dans la Tintoumma, » disent les Arabes. Ces diables, je les ai vus.

J’ai dit les heures de marche du 2 et du 3 septembre. Lorsque ce jour, Maï donna l’ordre de faire accroupir les chameaux sans les décharger, j’ai dit que j’avais marqué mon étonnement de n’avoir pas été prévenu, si bien que je n’avais de repas préparé ni pour mes hommes, ni pour Badaire et moi. Lorsqu’on repartit à neuf heures cinquante, à la fatigue de la marche et de l’insomnie devait s’ajouter bientôt celle plus pénible de l’épuisement.

Il n’est pas onze heures que mes hommes prennent tous les prétextes pour rester en arrière et s’asseoir. Quand je constate leur absence, je retourne les chercher ; car, s’ils s’endorment, c’est la mort certaine. De gré, de force, je leur fais rejoindre la caravane ; mais bientôt moi- même je suis à bout, mon cheval aussi. Malgré toute mon énergie, un sommeil de plomb envahit mes paupières, je ne puis réagir ; de même mon cheval, de temps en temps, s’arrête et s’endort, l’espace de quelque secondes, c’est vrai, mais assez pour que moi-même je me réveille.

Ce que je sens bien, c’est que, si je pouvais dormir quelques minutes seulement, deux ou trois, pas davantage, cet impérieux besoin disparaîtrait. Un de mes hommes avait trouvé le moyen de sacrifier au sommeil : sachant que je le réveillerais en temps utile, il partait comme un fou jusqu’au chameau en tête de la caravane et arrivé là, comme une masse, il se laissait aller sur le sol ; instantanément il s’endormait ; lorsqu’il arrivait à ma hauteur, quoique son assoupissement n’eût pas duré plus de deux minutes, car la caravane marchant très serré n’avait pas une centaine de mètres de longueur, j’avais grand’peine à le tirer de sa léthargie. Ne pouvant plus résister, j’entrepris de tenter la même expérience. Arrivé à la tête de la caravane, je me laisse tomber à terre et je m’endors, la bride de mon cheval dans la main. Toutefois je gardais le sentiment de la perception des bruits ; j’eus parfaitement conscience que la caravane s’écoulait, puis que la queue me dépassait. Un moment encore je l’entendis s’éloigner, puis plus rien. Je me lève en sursaut, je saute sur mon cheval. J’étais bien éveillé. Je cherche des yeux la caravane, je ne vois rien ; je prête l’oreille, je n’entends rien ; la peur m’envahit, je veux chercher la polaire, je ne puis la trouver ; la réflexion me vient que même en marchant sur elle je puis passer près de la caravane sans la voir. Cette idée m’affole ; j’ai la tête perdue, une angoisse terrible me saisit à la gorge. J’appelle, on ne me répond pas.

Il me faut une force surhumaine pour reprendre un peu de sang-froid ; les astres dansent devant mes yeux fatigués, la plaine de sable me semble une muraille d’une hauteur vertigineuse.

Enfin, je me ressaisis, je retrouve l’étoile à sa place dans le ciel, et je me mets en route, stimulant mon cheval. Je n’avais pas fait 300 mètres que je joignais la queue de la caravane. Je fis consciencieusement, on peut le croire, mon métier de chien de berger jusqu’au matin ; mais les Arabes ont raison, « il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur ».