De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 27
A quelque temps de là, je devais être fixé sur son compte. Un Peul vint à Kouka, par la route d’Adamaoua, et à peine arrivé se mit en relations avec mon interprète qui un jour me le présenta. Que venait-il faire au Bornou, fut ma première question.
« Rien que te voir, me répondit-il et me mettre à ton service ; je connais bien les blancs, j’ai été longtemps au service de Charley à Ibbi ; pour le moment, la traite est arrêtée, et, ayant appris ton arrivée au Bornou, je me suis mis en route pour venir.
— Mais Charley, lui dis-je, connaît donc mon arrivée ici ?
— Oui, me dit-il, il l’a sue par Bandawaky et Boubakar. Il a été bien étonné, car lui on l’a mis à la porte l’an dernier. Il croyait si peu à ta réussite qu’il t’attendait par la route de Kano au Mauri et qu’il avait fait préparer à Ibbi une très vaste installation pour te recevoir.
— Mais Charley ne me connaît pas.
— Si, il te connaît bien ; il disait de toi : « Le blanc qui est à Kano a fait pour y venir une longue route ; ce n’est pas un homme de ma nation, mais je veux bien le recevoir. »
On le voit, l’homme était stylé, je n’avais pas besoin d’en savoir plus long pour connaître le motif de sa venue. En tout cas, si ce qu’il m’a dit est la vérité, je ne puis qu’être reconnaissant à M. Charles Makintosh de ses bonnes intentions.
Non moins intéressants et non moins précis furent les détails que le Peul me donna sur la mission Mizon.
« Les blancs étaient, me dit-il, d’une nation différente des Anglais et ne les fréquentaient point. Ils vinrent à Yola avec un bateau à vapeur. Puis, après quelques jours, ils remontèrent jusqu’à Garoua et de ce point ils partirent avec leur navire pour _chercher de l’eau vers l’Est_ ; mais ils furent arrêtés par la terre, et revinrent à Garoua au bout de huit jours.
« Ils redescendirent ensuite à Yola où ils furent les hôtes de Malam- Dibérou (Sultan d’Adamaoua), pendant plusieurs mois. Enfin ils partirent par terre cette fois pour se diriger vers N’Gaoundéré qu’ils ont quitté ensuite pour se diriger vers le Sud-Est, afin d’atteindre un grand fleuve qui devait les conduire à la mer, où ils embarqueraient pour regagner leur pays. »
C’était net et précis ; la recherche de la communication entre la Bénoué et le Chari par les marais de Toubouri avait échoué ; Mizon et ses compagnons s’étaient rabattus au Sud vers le Congo.
Mon Peul ajouta à ces détails d’autres non moins complets sur les missions allemandes de Morgen et Zintgraff, et me donna les itinéraires très précis du Kaméroun à la Bénoué.
Ces derniers faits se passaient les 6 et 7 juillet 1892. Quelques jours après, le Peul avait disparu ; il y a présomption qu’il ait fait comme M. Ch. Makintosh, l’année précédente, qu’il soit reparti par la route qui l’avait amené.
Avant de parler des incidents qui marquèrent mon départ pour le Sahara, il me reste à dire quelques mots des habitants du Bornou, des Arabes et du commerce de Kouka.
Les gens du Bornou sont gras et taciturnes ; ils aiment la bonne chère et les femmes. Propriétaires d’un sol riche et fertile, au cours d’une longue période de paix, leurs qualités militaires se sont peu à peu atrophiées et ils seraient incapables de résister, malgré leur nombre, à l’attaque d’un ennemi un peu entreprenant. Peu à peu, grâce à l’état de choses que j’ai exposé, qui amenait les Cheiks à confier les grandes charges à leurs captifs, les gens libres se sont désintéressés des affaires publiques et du métier des armes ; tous les grands commandements sont aux mains des captifs et les guerriers sont eux-mêmes de condition servile, situation qui aurait de l’analogie avec celle d’un État européen qui n’aurait que des mercenaires étrangers à sa solde pour la défense du territoire national.
Le fond de la population du Bornou est de race kanori, sur laquelle s’est greffée une population kanembou venue du Kanori au temps de Cheik Lamino et à sa suite.
Les Arabes, au Bornou, peuvent se diviser en deux catégories : les sédentaires et les marchands. Certaines tribus arabes venues du Ouaday sont fixées sur le sol du Bornou, dans le Kérikéri à l’Ouest, à l’embouchure du Chari à l’Est. Ces tribus se livrent pour la plupart à l’élevage, mais en particulier les Choas du sud du Tchad. Là, dans les plaines basses de l’estuaire, d’innombrables troupeaux de bœufs et de moutons sont, pour les Choas, une source de grande richesse. Les moutons, en particulier, sont célèbres à cause de leur taille et de la qualité de leur viande. J’ai eu chez moi certains sujets qui mesuraient 1 mètre au garrot.
Les Arabes marchands sont, pour la presque totalité, des traitants des maisons européennes et arabes de Tripoli et de Mourzouk. Ils importent à Kouka des marchandises d’Europe et exportent des cuirs, de l’ivoire et des plumes d’autruche. Au moment où ce dernier article était très demandé sur les marchés européens, il s’est fait un chiffre d’affaires très considérable et l’on cite des traitants qui ont fait de grandes fortunes. Mais, comme il est difficile de suivre les cours des marchés européens, les Arabes, séduits par la perspective de grands profits, se sont jetés à corps perdu dans la spéculation sur ce produit ; il en est résulté, par suite de la baisse en Europe, des catastrophes très sérieuses.
C’est au cours de ces spéculations, de date relativement récente, que l’argent monnayé s’est définitivement implanté sur le marché de Kouka.
Kouka est une grande ville double, orientée de l’Ouest à l’Est et située dans une grande plaine sablonneuse, à 14 kilomètres environ des rives du Tchad.
La ville de l’Ouest est réservée aux traitants arabes et au peuple ; la ville de l’Est est la ville royale, qui contient les palais du Cheik et de sa famille et les demeures des grands dignitaires.
Entre les deux villes s’étendait autrefois un emplacement libre où se tenait le marché journalier, ce qui se fait encore aujourd’hui ; mais cet espace s’est peu à peu couvert de constructions ; si bien que, n’étaient deux enceintes spéciales autour des deux villes, avec le marché, elles n’en formeraient qu’une seule. Une immense artère nommée Dendal, de 60 à 80 mètres de large environ, traverse dans toute leur longueur la ville de l’Ouest et le marché, pour venir aboutir à la moitié de la ville de l’Est devant le palais du Cheik.
Kouka s’étend environ sur 3 kilomètres de longueur, mais sa largeur n’est guère que de 2 à 300 mètres. A l’extrémité de la ville de l’Ouest se tient le grand marché hebdomadaire, tous les lundis.
Kouka est le seul marché du Soudan où les affaires se traitent en argent (thaler Marie-Thérèse). Il n’y a pas de monnaie divisionnaire ; on parfait les payements avec des cauries.
Le talari suit un cours journalier qui s’établit au début du marché ; sa valeur varie de 135 à 160 retals. Le retal vaut 33 cauries, mais on ne paye jamais qu’à 32, l’acheteur se réservant le trente-troisième comme courtage pour avoir compté les cauries.
Les procédés commerciaux et les produits sont sensiblement les mêmes qu’à Kano, mais il y a en outre à Kouka un grand marché de chevaux et chameaux.
J’estime la population de Kouka à cinquante ou soixante mille habitants.
Le Bornou est, je l’ai dit, terre d’Islam, mais les croyants ne font pas de prosélytisme ; ils sont, en général, assez tolérants. La majorité, ayant à sa tête le Cheik, suit le rite tidiani ; les Quédirch sont assez nombreux ; les Senoussi sont connus de nom seulement.
Un fait rare dans les sociétés noires en général, plus rare encore dans les pays musulmans — il vaudrait mieux dire peut-être que nous le croyons tel — fait que j’ai pu constater en tout cas au Bornou, est l’importance du rôle de la femme dans la vie privée et même politique.
Je crois que cet état de choses a été importé par les Kanembou, population saharienne en somme, et j’ai déjà eu l’occasion de dire, dans mon étude sur les Touaregs, l’indépendance grande dont jouit la femme dans le Sahara. Il en est de même chez les Toubbous, tant à Kawar que dans le Tibesti. En tout cas, à Kouka, la femme est très libre et indépendante ; elle participe même aux affaires publiques. La Maguira, Reine mère, a la haute main sur de nombreux territoires, aussi bien que la première femme du Cheik, et toutes deux ont place au Conseil en certaines circonstances. Nous verrons que j’ai pu me servir utilement de cette grande influence de la Maguira pour sortir du Bornou.
J’ai dit quelle était devenue ma situation après un mois de séjour, comment j’avais dû fermer ma caisse, comment j’attendais, embusqué, une occasion de frapper un coup qui m’ouvrirait les portes de ma prison.
Vers la fin de juillet, j’apprends que le Roi a accordé le départ à Zaggar et à Tarouni pour le douzième jour de la lune, soit le 6 août.
Je fais vendre 100 gros d’or en cachette chez un Arabe, et fais immédiatement préparer les provisions de route pour soixante-dix jours. C’est du couscous de blé. Ce blé vient au bord du Tchad dans toute la contrée où l’on peut irriguer facilement.
Le 1er août, je suis prêt ; il ne me manque que des animaux. A la caravane doit se joindre un riche négociant de Gatroun, Marabat-el-Hadj- Ali, auquel, depuis deux mois, le Roi a promis de me confier ; mais comme six jours restent avant le départ et qu’il n’en a rien fait, il ne me faut plus perdre de temps.
Je fais sortir des cadeaux pour une valeur de 3000 francs environ, pour le Cheik et son entourage, et j’y joins un cheval que le Cheik fera vendre pour distribuer des kolas aux membres du Conseil. Les cadeaux du Cheik sont de telle nature que, connaissant son faible, je sais qu’il ne peut les refuser.
Lorsque le partage est fait, j’envoie mon interprète avec Malam-Issa porter le tout au palais. Il dira au Roi que c’est là mon salammat (présent de congé) et rien de plus.
Il se produit ce que j’attendais, un vrai coup de théâtre. Le Cheik est surpris et se trouve en fausse posture. Maladam est furieux à en prendre un coup de sang. Settima, aussitôt qu’il reçoit son cadeau, représente au Cheik qu’il manque aux traditions en ne tenant pas la parole qu’il m’a donnée. Quant à la Maguira, elle entre en violente colère et fait au Cheik une scène terrible : « Tu as sali ton nom, lui dit-elle, en ne tenant pas tes promesses, et le blanc vient de te faire honte en t’envoyant un salammat, alors que c’est toi qui lui en dois un. »
Le bouc émissaire de toute l’affaire est Maladam. En ville, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « Quoi, le blanc que l’on disait ruiné a pu faire à tout le monde des cadeaux si merveilleux ! A quoi pense le Roi de se faire donner une si rude leçon ? »
Je ne perds pas mon temps à écouter aux portes. Dans la soirée même je vends 100 nouveaux gros d’or pour acheter des chameaux, des cordes, des bâts, des outres, tout le matériel enfin qui me manque.
J’emploie les journées avec une activité fiévreuse. Bientôt je suis à la tête de huit bons chameaux et du matériel pour en garnir douze. Rien ne me manque. Mohammed me fait des tortillons de pain biscuité ; j’ai de la viande conservée dans des vases en cuir pleins de beurre fondu. J’achète des poulets, etc.
Le 6 août enfin, Maladam vient chez moi pour me dire que « les paroles sont finies », que je partirai avec Marabat que le Cheik va faire appeler pour me confier à lui. En attendant, il m’apporte 100 thalers pour acheter ce qui me manque. Je remercie ; lui parti, je compte les pièces : il y en a 80 ; je renvoie le présent, car je trouve singulière cette manière d’agir. Au soir on me rapporte la somme complète, cette fois, et je donne 20 pièces à Maladam comme toukouna.
Le 11, je suis appelé au palais ; Maladam en sort pour me dire de le suivre. Nous nous dirigeons vers la ville de l’Ouest. En chemin il me dit que Marabat a décliné l’honneur de répondre de moi ; qu’il est vieux, infirme et presque aveugle ; que dans ces conditions le Cheik a décidé de demander à Maïna[36] Adam, le personnage le plus important et le plus riche de l’oasis de Kawar, de me donner son fils comme guide jusqu’à Zeyla (Mourzouk). Maïna Adam est établi à Kouka comme traitant. Nous arrivons chez lui, et là on doit débattre les conditions : il lui faut à la fois un cadeau du Roi et de moi-même. Le cadeau du Cheik est arrêté à deux chameaux (50 pièces) et un très beau boubou.
Le lendemain, Maïna Adam vient chez moi avec Maï, son fils, homme de quarante à quarante-cinq ans environ, tête fine et énergique, abord franc et bien ouvert ; il me plaît beaucoup. Nous tombons d’accord à 40 talari, que je verse immédiatement. Alors Maïna Adam me parle d’Idris (Nachtigal) et de Moustapha-Bey (Rholfs) qu’il a connus à leur passage. Puis, prenant une attitude très digne, il nous fait lever, son fils et moi, me met la main dans la sienne et me confie à lui dans ces termes : « Je te donne à mon fils ; il te guidera fidèlement ; tu n’as à craindre d’égarer un seul de tes hommes ou de tes chameaux. Il te gardera de tout mal, sauf de celui dont l’homme ne peut se préserver lui-même : la pluie du ciel ou l’épine du chemin. »
Puis, nos mains restant unies, il prononce une courte prière.
Tout est définitivement réglé. Le 12 août, je reçois du Cheik 100 tourkedis, cinquante toubous, deux chameaux, un cheval arabe que mes hommes baptisent Kouka, puis des pâtisseries. Je fais moi-même mes cadeaux à mes amis. Le 13, je suis reçu par le Cheik en audience de congé. Les choses se passent très cordialement. Je remercie sincèrement le Cheik de son hospitalité, de sa générosité et fais des vœux pour la prospérité du Bornou.
Je profite du reste de la journée pour faire visite à mes quelques amis et pour distribuer des secours aux pauvres. Grâce à quelques mesures énergiques, la scène est moins ignoble qu’à Kano.
Le soir, je vais faire visite à Maladam. Il est tout miel et sucre ; il me demande si je reviendrai. Je réponds : « Non ». Puis la conversation, intentionnellement dirigée par lui, tombe sur la religion. Il me dit qu’il est étonné de voir un chrétien posséder aussi bien le Coran et en appliquer les préceptes : « N’as-tu pas fait la charité aujourd’hui ? me dit-il. — C’est vrai, mais elle aussi prescrite par notre religion. — Je crois, ajoute-t-il, qu’au fond tu es musulman, mais que tu crains de faire ta profession de foi. Après-demain, avant de partir, tu viendras me voir ; je t’accompagnerai sur la route ; mais en chemin nous entrerons dans la mosquée. » Je n’ai garde de répondre ; mais dès en rentrant j’expédie chez Settima pour porter les faits à sa connaissance et lui dire de prévenir le Cheik que je n’hésiterai pas à faire usage de mes armes, soit que Maladam veuille me faire entrer à la mosquée, soit qu’il veuille me gratifier du Salut des lances. Settima me fait répondre le lendemain qu’il veillera à ce que je n’aie rien à redouter ; en même temps il m’envoie un chameau.
Le 14, on met la dernière main aux préparatifs. Je règle mes serviteurs et fais un superbe cadeau à Malam-Issa.
Toutefois j’ai peine à trouver le sommeil, tant je redoute pour le lendemain la haine de Maladam.
CHAPITRE XIII
=De Kouka à Kawar=
Départ de Kouka. — Kachella Ary-Maïna me guide pour sortir de la capitale du Bornou. — Effondrement de Maladam à la vue du Kachella. — Je prends un dernier congé des hommes du Bornou. — Le cap a changé en route vers le Nord. — Réunion de la caravane à Yo. — Barroua. — Aux bords du Tchad à N’Diédi et à N’Guegmi.
La caravane quitte les bords du Tchad. — Bir-Métimé. — Bir N’Gourtougou. — Bedouaran, la limite des pluies tropicales. — La « Tintoumma ». — « Il y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le voyageur. » — Agadem. — Dibbéla. — Les dunes mouvantes entre Dibbéla et Zau-Kébir. — Je suis très souffrant d’un point de côté. — Arrivée à Zau- Kébir. — Zau-Saghaïr. — Une alerte. — Bir-Mousketoun. — Arrivée à Bilma.
Considérations générales sur les routes dans le Sahara. — Chameaux et chameliers. — Les dunes et la route de Kouka à Kawar. — La polaire. — Le chameau et ses maladies.
L’oasis de Kawar. — Récolte du sel. — Les Toubbous-Dirkou et les Toubbous-Reschad. — Maï et Maïnas. — La zouaïa senoussi de Chimendrou. — Départ pour Arigny. — Anay.
Le 15 août, à quatre heures du matin, tout le monde est sur pied ; on arrime, on bâte, on charge. A six heures, tout est paré ; on se met en route pour aller prendre le chemin qui longe le mur de la ville de l’Ouest[37], chemin que nous devions suivre jusqu’à l’extrémité nord du mur ; c’est en ce point que prend la route de Kawar.
Au moment où le convoi s’ébranle et où je me dispose à en prendre la tête, Malam-Issa me rappelle que Maladam m’attend. Je lui réponds que je n’ai pas le temps. Il expédie un homme à son frère et me suit. Arrivé au mur de la ville, nous tournons à droite, et je puis voir des masses de cavaliers qui, ventre à terre, se portent vers la route de Kawar ; c’est l’escorte de Maladam qui va se placer. Je m’arrête alors et, à haute voix, car la foule nous faisait cortège, je dis à Malam-Issa de bien prévenir son frère que si l’on tente de m’honorer du Salut des lances, je recevrai la charge mon revolver au poing. En même temps, j’ordonne de charger les armes. Malam-Issa, tout interdit, se précipite au galop sur la route, au-devant de son frère.
Arrivé sur le Dendal, quel n’est pas mon étonnement de voir un cavalier en pantalon rouge (insigne du service du Cheik), suivi de deux fantassins armés de fusils qui, sans me dire un mot, se porte en avant de moi et prend la route pour me guider. Je reconnais cet homme ; c’est le Kachella Ary-Maïna. Il ne peut être là que par ordre.
Nous sortons ainsi de la ville au milieu des marques de sympathie de la population. Arrivés sur le chemin, Maï vient se joindre à moi ; il ne doit me rejoindre que le soir avec ses animaux. Nous marchons pendant 500 mètres environ sans incident ; tout à coup, à un détour du chemin, j’aperçois en bataille deux cents cavaliers et Maladam en avant d’eux. Je vois le geste qu’il fait pour porter sa troupe en avant, quand, ventre à terre, passe auprès de nous un cavalier qui joint Maladam et lui dit quelques mots. Celui-ci baisse sa main levée, regarde attentivement dans notre direction et aperçoit Kachella Ary-Maïna.
Je le vois s’effondrer littéralement dans sa selle. Le coup était pour lui inattendu. Il comprend que le Cheik, conseillé par Settima, a pris ses précautions pour l’empêcher de faire une sottise. Il avait si bien combiné son plan, cependant. On savait que le Salut des lances n’était pas fait pour m’effrayer ; mais un cavalier maladroit, emporté par son cheval, pouvait, comme par accident, me percer de sa lance ! Qu’eût pu dire le Cheik ? Un kéfir de moins ! Et Maladam était vengé. Fort heureusement que le Cheik et Settima avaient au cœur des sentiments plus nobles et un plus grand respect des lois de l’hospitalité.
Quand je suis à 50 mètres de Maladam et de sa troupe, je me porte au- devant de lui et le salue. Je le regarde en face à ce moment ; il est blanc de rage. Il me rend mon salut et, faisant faire une conversion à sa troupe, prend la route devant le convoi. Un kilomètre plus loin, il arrête et fait placer son escorte sur le flanc droit du chemin. Kachella Ary-Maïna toujours seul, et sans lui adresser un mot ou un regard, se met à la même hauteur sur le flanc gauche. Le convoi défile, je reste en arrière ; je dis adieu à Maladam, le prie de saluer le Cheik de ma part ; puis, me portant vers Kachella Ary-Maïna, je le salue et le prie de remercier le Cheik et Settima. A ce dernier nom, le Kachella, impassible jusque-là, ne peut s’empêcher de sourire et me souhaite bon voyage. Quand je me retourne, Maladam et son escorte ont disparu dans un tourbillon de poussière.
Une heure après, nous campions à Daouergou, où il était convenu que devait nous rejoindre Maï dans la soirée.
Déjà les Arabes et Marabat étaient partis, mais ils ne pouvaient quitter Yo sans l’arrivée de Maï, qui était leur guide comme le mien.
Mohammed a été autorisé à m’accompagner jusqu’à l’étape ; il semble triste, et je ne puis m’empêcher de songer à la destinée de ce malheureux qui, vraisemblablement, ne pourra revoir la terre natale. Certes, il a commis une grande faute, car il a trahi son maître ; mais l’expiation est terrible. Le mal du pays l’a saisi ; s’il ne réussit à entrer dans la première caravane, il mourra. J’ai essayé de m’entremettre pour lui, mais je dus reconnaître que le mélange de nos deux causes ne pouvait avoir qu’un résultat nuisible pour tous les deux.
Au retour à Tripoli, j’ai tenté d’apitoyer Ahmet-Rassim-Pacha, le digne Waly, sur son cas ; il m’a promis d’écrire au Bornou. C’était le seul service véritable que je pouvais rendre à cet infortuné.
Malgré l’aridité que pourra présenter peut-être la relation, je ferai pour la traversée du Sahara la copie textuelle de mon journal de route. Je crois que c’est le seul moyen de donner les renseignements que j’ai recueillis, sans rien omettre.
Je renvoie Makoura à Kouka avec son chameau acheter dix boubous, un kilogramme de savon.
Mohammed reste jusqu’à deux heures et refuse de manger, affectant une nostalgie un peu de commande peut-être, mais avec fonds de vérité. Il me dit que le Roi a expédié un homme à Yo parce que les Arabes, refusant de partir avec moi, avaient pris les devants pour faire caravane à part. Or, un instant après, arrive un Toubbou avec un chameau, qui, aujourd’hui seulement, part rejoindre la caravane. Mohammed devait me donner jusqu’à la fin de faux renseignements.
Je lui souhaite au départ un retour prochain en Europe.
Enfin nous avons changé le cap et chaque pas sur cette direction va nous rapprocher de la patrie et de ceux que nous aimons !
Dans l’après-midi, en inventoriant le sac de cuisine, Badaire trouve huit cartouches. J’étais absent ; à mon retour Sine, mon cuisinier, a disparu ; je le fais en vain chercher jusqu’au soir.
Maï, parti à Kouka, rentre vers quatre heures. Makoura revient à la nuit avec dix boubous, un entonnoir, deux musettes en cuir. Kachella Ary- Maïna, me rapporte-t-il, était bien là par ordre du Roi ; on a dit à Makoura (Malam-Issa) que c’était pour voir si Maladam me ferait un cadeau, mais la vérité est ce que j’avais pensé : Maladam avait mauvaise idée en tête ; Settima l’a empêché de la mettre à exécution en faisant envoyer Ary-Maïna. Pas signe de vie du Roi. Tant mieux !
16 août. — Nuit tranquille. On charge, mais pour le départ on attend Maïna Adam, qui arrive à six heures.
Départ à six heures vingt. Nouvelles protestations de fidélité de mon guide. J’ai d’ailleurs entière confiance en Maï au moins jusqu’à Kawar, et je ne crois pas me tromper. Pendant la première demi-heure, je cherche Sine qui, à mon avis, est caché et n’a pas été à Kouka. Je prends enfin congé de Maïna Adam, qui adresse seul à son fils ses dernières recommandations. La route est mauvaise, les chameaux glissent sans cesse, on est obligé d’avoir un conducteur par animal. Hier, en examinant mes chameaux, Maï a constaté que deux avaient le dem (maladie du sang, coup de sang) ; il leur a donné de la graine de moutarde du pays. Il a défendu de donner du mil aux animaux.
En route, vaguant un peu, je blesse deux biches sans pouvoir les prendre. Mon nouveau cheval est une très bonne et vigoureuse monture.
Nous campons à neuf heures à N’Gouroua. A midi arrive un supplément de Toubbous avec six chameaux. Maï en a sept très chargés. Son père m’a demandé de lui prendre deux peaux de bouc à porter à N’Guegmi.
Maï vient me voir et me dit que nous mettrons deux jours encore pour aller à Yo, que la rivière est haute, mais que probablement par Settima (homme du Roi) nous trouverons des embarcations. Il faudra acheter à Yo du blé (du grain, je pense, veut dire Maï, car nous ne nous comprenons pas très bien). A Yo, il y a du poisson, mais bien plus à N’Guegmi.
A compter de ce point, les chameaux étant entraînés, on marchera matin et soir.