De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 26

Chapter 263,922 wordsPublic domain

Je fis plus : pour ne pas me ruiner, je fis mine de l’être, et chaque jour je faisais vendre de menus objets, tout juste de quoi acheter des vivres ; nous connûmes ainsi des jours de misère. Mais la tactique porta les fruits que j’attendais. Après deux mois, il fut bien avéré que tout ce qui me restait se réduisait à 100 gros d’or que j’avais offert de vendre pour connaître le prix que j’en pourrais tirer. Or, en réalité, j’en avais 300 qui, même au prix dérisoire où je vendis plus tard, 1 thaler et demi le gros, devaient me mettre en main 450 bouters, et il me restait de très belles marchandises et objets précieux pour une somme au moins double.

Le résultat que j’avais escompté se produisit ; il pouvait se présenter une caravane, on était persuadé que je ne pourrais me joindre à elle, faute de pouvoir me gréer en temps convenable si le Cheik ne me donnait pas provisions de route et animaux.

J’avais, en coupant court à mes largesses, acquis la haine du grand favori Maladam, et il ne rêvait rien moins que me retenir et même plus encore, tant son outrecuidance était grande. Je dirai tout à l’heure comment je réussis à déjouer les intrigues de mon ennemi et à sortir du Bornou, laissant une réputation de libéralité qui mit le Cheik dans un grand embarras et le contraignit à me laisser partir.

Auparavant je désire donner quelques détails sur le Bornou, ses habitants et sa capitale.

Le Bornou est situé presque en entier dans le bassin du Tchad[34] ; il est borné à l’Ouest par l’empire haoussa, au Nord par le Sahara, à l’Est par le lac Tchad et le Chari qui le sépare du Baghirmi, au Sud par l’Adamaoua.

Le Bornou est arrosé par le Komadougou-Yobé et ses affluents. Cette rivière se jette dans le Tchad à quelques kilomètres à l’est de Yo. En dehors de cette rivière, le Tchad ne reçoit à l’Ouest et à l’Est aucun tributaire. Sur sa rive sud, au contraire, on trouve le Komadougou de N’Gala et le grand fleuve qui à lui seul l’alimente, le Chari-Logone.

Le Tchad est, nous l’avons dit, un lac sans issue, formé par le Chari. Nous avons expliqué dans la théorie de la mer Saharienne comment il semblait logique d’admettre qu’autrefois le lac n’était probablement qu’une expansion du Chari qui devait en sortir vers l’Est pour rejoindre le Nil aux environs de Berber, comment le soulèvement, partant des sources du Nil pour aboutir à l’Atlas, a eu pour double effet d’amener l’écoulement des eaux de la mer Saharienne et de séparer le Tchad de son exutoire naturel, le Nil.

Les contours du Tchad sont peu connus, sauf du côté de l’Ouest et sur une partie de sa rive sud. Ses eaux n’ont été parcourues que par un seul Européen jusqu’à ce jour ; c’est Overweg, le compagnon de Barth qui est mort sur ses rives. Par lui, on sait que le lac est parsemé d’un grand nombre d’îles, habitées par une population de pêcheurs qui n’ont encore aujourd’hui que des relations assez tendues avec les habitants de la terre ferme et vivent dans une indépendance à peu près absolue du Bornou ; ce sont les Boudouma.

Je ne m’étendrai pas sur l’historique du Bornou que Barth et Nachtigal ont traité de manière à ne rien laisser à désirer à ceux que ces études spéciales intéressent. Je me bornerai à donner quelques détails sur la dynastie régnante dont Cheik Ashim est le cinquième représentant.

On sait que la race des anciens Rois du Bornou, tombée à un degré de décrépitude difficile à dépeindre, fut impuissante au commencement du siècle à conjurer la ruine du pays, qui fut envahi par les Foulbès. Ils détruisirent la capitale Kars-Eggomo, située non loin des rives du Komadougou-Yobé, dans la province du Bornou propre.

Un chef kanembou, El-Amin-el-Kameni (surnommé Lamino), releva l’épée tombée des mains du monarque fainéant et chassa les Foulbès qu’il poursuivit jusqu’à Kano. Peu à peu son autorité issue de ses victoires s’affirma au détriment de celle du Roi qui, réduit à l’état de rouage encombrant, fut peu à peu absorbé, puis disparut. Lamino fonda Koukaoua, à 14 kilomètres environ à l’ouest du Tchad, dans une grande plaine de sables où se trouvaient en grand nombre des kouka (baobab), d’où le nom de la ville, Koukaoua (cité des baobabs), par contraction Kouka. Au temps de Cheik Lamino, la mission anglaise, commandée par Denham, composée de Clapperton et Oudney, parvint au Bornou en partant de la Tripolitaine et révéla l’existence du lac Tchad aux géographes européens (1823-1824).

Le successeur de Lamino fut son fils Cheik Oumar, qui monta sur le trône vers 1838. Quoique n’ayant plus à compter avec la dynastie nationale, puisqu’il en avait fait disparaître le dernier représentant, Oumar, considéré comme un usurpateur, se contenta du titre religieux de Cheik qu’avait porté son père et que ses successeurs conservèrent, il n’osa pas prendre celui de Sultan.

Le règne de Cheik Oumar fut très long ; c’était un monarque bon et généreux, mais malheureusement très faible, qui ne sut pas maintenir les qualités viriles de la population. De la fin de son règne date la décadence du Bornou.

Dans les dernières années de sa vie, il avait donné toute sa confiance à un homme de grande valeur intellectuelle et morale qui était son premier eunuque. Settima-Abd-el-Kérim, que j’ai pu connaître et juger à Kouka, était de par ses fonctions le gardien des traditions ; c’était à lui qu’incombait la haute responsabilité de la transmission du pouvoir en cas de mort du souverain, et cette transmission doit se faire conformément aux prescriptions du Coran. Celui-ci a édicté que l’ordre de succession est du frère au frère plus jeune, à son défaut au fils de celui-ci. Le fils ne peut succéder à son père qu’en cas d’extinction des autres branches. Or Cheik Oumar avait un frère que j’ai connu à Kouka et qui s’appelait Abba Nas. Cheik Oumar exigea sous serment de Settima-Abd- el-Kérim que la couronne ne sortirait pas de sa descendance directe et il désigna l’ordre dans lequel ses fils devaient se succéder.

A la mort de Cheik Oumar (1881), Settima remit le turban à Boubakar, fils aîné et préféré de Cheik Oumar. Cheik Bokar, comme on l’appelle plus généralement, était adoré dans le Bornou, à cause de son caractère franc et généreux ; c’était un guerrier heureux et habile. Son avènement fut accueilli avec enthousiasme ; malheureusement il mourut au bout de trois ans et demi de règne, alors qu’il préparait une expédition contre le Ouaday.

Settima désigna pour lui succéder son frère Cheik Birahim qui ne régna qu’un an ; puis, à la mort de celui-ci, il investit Cheik Ashim qui occupait le trône depuis neuf ans environ au moment de mon séjour à Kouka.

Cheik Ashim était âgé de cinquante à cinquante-cinq ans ; il était honnête homme et fervent musulman. Il avait une physionomie intelligente et ouverte, éclairée par un regard doux et profond. C’était un penseur doublé d’un philosophe et d’un lettré, mais il était d’une extrême mollesse, aimait la bonne chère et les femmes ; il était incapable d’un acte d’énergie. Je crois qu’il était généreux de nature, mais il était obligé de refréner ses penchants à cause des charges énormes qui pesaient sur sa liste civile.

Il n’avait pas moins de quatre palais dont un situé entre Kouka et le Tchad appelé Gaouaugué, quatre cents femmes et trois cent cinquante enfants dont cinquante fils en état de monter à cheval. Ajoutez à sa descendance directe son oncle, ses frères et les fils de ses frères qui vivaient sur la cassette royale, et l’on peut comprendre qu’une sage économie devait être de rigueur dans l’administration de ses biens. Il détestait non seulement la guerre, mais même le mouvement. Une fois par an il allait dans la ville de l’Ouest pour faire lire un Coran à la grande mosquée, la veille de la fin du Ramadan ; une autre fois il sortait de la ville pour le Salam de Baïram ; enfin il faisait un séjour de trois semaines à Gaouaugué. Le reste du temps il restait enfermé avec Maladam, ses femmes et ses livres. Il avait la passion des montres.

Jamais il ne prit part à une expédition, et, quoique de tous les côtés de l’empire vinssent des marques de désobédience des grands vassaux, indices précurseurs d’une tourmente prochaine, il persistait à rester dans son inaction. Il avait souvenance de la chute de la dynastie légitime et il craignait le succès d’un général heureux. Un homme en particulier lui semblait redoutable, qu’il tenait systématiquement en dehors des affaires et des grands commandements à cause de la popularité dont il jouissait ; c’était Abba[35] Kiari, fils de Cheik Bokar. Cheik Ashim savait que Settima-Abd-el-Kérim avait fait à Cheik Bokar le même serment qu’à Cheik Oumar, de donner la couronne à sa descendance directe après la mort de Cheik Ashim ; aussi l’un et l’autre étaient-ils englobés dans une même haine et le Cheik se fût certainement défait brutalement de Settima et d’Abba Kiari s’il n’avait craint une révolte générale de la population.

Le Cheik était impopulaire ; on disait de lui que le seul souvenir que l’histoire enregistrerait de son règne serait d’avoir mis le mil à bon marché, faisant allusion au prix fixe qui avait été imposé par lui sur le marché de Kouka, pour empêcher l’accaparement de cette céréale, base de la nourriture de la population.

Un moment, pendant mon séjour, le Cheik songea à une révolution de palais qui eût consisté à remplacer Settima-Abd-el-Kérim par le tout- puissant Maladam, de manière que celui-ci fût chargé, à sa mort, de la transmission de la couronne. Il n’eut pas l’énergie de mettre la chose à exécution, et, comme il eut la faiblesse de pressentir quelques personnages à ce sujet, on fit des gorges chaudes de son projet. « Maladam, disait-on, a bien des attributs que Settima ne possède plus, mais Settima pourrait lui donner bien d’autres qualités qu’il ne possède pas. »

Ce dernier avis était le mien. J’avais eu dès le premier jour l’idée que Settima était le seul homme sur lequel je pusse faire quelque fonds et je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour communiquer avec lui. Il me fut interdit d’aller le voir ; mon interprète même ne put pénétrer chez lui et lui parler ; mais, par un intermédiaire que je voyais constamment, je lui faisais savoir indirectement tout ce que je croyais nécessaire de porter à sa connaissance.

J’engageai bien vite la lutte contre Maladam, qui eut à supporter de moi de terribles assauts qui ébranlèrent même sa faveur ; Settima marquait les coups : nous étions alliés, parce que nous avions le même ennemi. Un jour que dans une audience du Cheik je venais de rabrouer Maladam devant tout le Conseil et de mettre le Cheik lui-même dans une situation fausse, Settima, qui s’était placé en face de moi contre un pilier, me donna des marques d’approbation qui ne me laissèrent aucun doute sur le concours que je pourrais attendre de lui, le cas échéant. Ce n’était pas une illusion, je devais en faire l’expérience. Si je suis sorti de Kouka, si je n’ai pas été traîné à la mosquée par Maladam pour y faire profession de foi musulmane, si je n’ai pas été attaqué par lui-même à la tête de ses troupes le jour où j’ai pris la route de Tripoli, je le dois à Settima-Abd-el-Kérim et à lui seul.

Ce que je viens de dire du Cheik et de son entourage témoigne suffisamment de l’état de décadence dans lequel se trouvait le Bornou. Faiblesse du pouvoir, compétitions des princes, intrigues continuelles qui paralysaient les bonnes volontés, avaient pour résultat une véritable anarchie qui se faisait sentir bien plus encore dans les provinces éloignées que dans la capitale. Le Roi de Zinder n’avait depuis longtemps payé aucun tribut ; on n’osait l’exiger, il eût fallu employer la force et le Cheik y répugnait de crainte d’un insuccès. Le Ghaladima traitait les affaires non en vassal soumis, mais de puissance à puissance ; le Ouaday commettait des pillages constants dont on ne lui demandait aucun compte. Les gens du Ouaday inspiraient au Cheik timoré une véritable terreur ; à dix dans Kouka ils faisaient la loi. Je vis ce spectacle singulier d’une caravane venue du Ouaday au mois de juillet, dont les hommes, au marché, frappaient les femmes, poignardaient les habitants inoffensifs sans qu’on osât réprimer leurs déportements. La guerre contre le Ouaday eût été la guerre populaire entre toutes ; c’était le cheval de bataille d’Abba Kiari et la population tout entière voyait en lui le chef qui tirerait vengeance des vexations restées depuis si longtemps impunies.

Au Sud-Est, du côté du Baghirmi, un péril plus grand encore menaçait l’empire ; il devait fondre sur lui peu de temps après mon départ. On me montra un jour au palais le fils du Ban du Baghirmi qui venait d’arriver à Kouka. Je demandai l’objet de sa venue, on me dit que c’était pour implorer le Cheik afin d’obtenir du secours contre un puissant chef de bandes de l’Est qui, en quelques années, avait pillé les provinces les plus riches du royaume et qui, à ce moment, faisait ses préparatifs pour se porter sur la capitale du Baghirmi.

El-Hadj-Mohammed, le Peul que j’avais trouvé à Kargui et qui m’avait si fort aidé pour arriver jusqu’à Kouka, grâce à la précision de ses renseignements, était dès les premiers jours entré à mon service comme deuxième interprète. C’était un homme intelligent et droit, qui avait beaucoup vu et retenu. Il avait fait le pèlerinage de la Mecque et, pour se rendre à la ville sainte, avait longtemps séjourné dans le Ouaday, le Kordofan, à Khartoum, puis au Caire. Il avait l’esprit très juste, on pouvait attacher toute créance à ses dires. Chaque matin il arrivait et, deux heures durant, nous faisions la conversation quand je ne l’utilisais pas pour le règlement des affaires. Par lui, je savais tous les bruits de la ville, les nouvelles du dehors, par lui je pus définir les intrigues qui se nouaient à la cour, intrigues dont j’étais souvent le pivot, à cause de la guerre ouverte qui régnait entre Maladam et moi.

El-Hadj-Mohammed me définit ainsi la situation du Baghirmi.

Lorsque Gordon eut réoccupé Khartoum comme délégué du Khédive, il se mit en devoir de donner la chasse aux marchands d’esclaves. Ceux-ci, des Arabes, avaient des bandes armées nombreuses qui opéraient des razzias dans les régions arrosées par le Bahr-el-Gazal et le Chari, razzias dont ils venaient vendre les produits à Khartoum. Une de ces bandes, comptant, dit-on, plusieurs milliers de fusils, était commandée par un certain Zoubir. Gordon l’aurait attiré, puis fait disparaître et aurait ensuite agi de même avec son fils. Rabba, l’homme de confiance de Zoubir, aurait repoussé toutes les ouvertures et se serait établi avec ses bandes dans le Dar-Banda et le Dar-Fertit. L’occupation de Khartoum par les Mahdistes n’avait guère modifié sa situation, parce que tout ce qu’il pouvait envoyer à Khartoum, ivoire ou esclaves, était confisqué et que la poudre dont il avait besoin était accaparée par le Mahdi. Par suite de ces événements Rabba se trouvait emprisonné et la puissance de sa bande qui reposait sur son armement diminuait sans cesse. C’est alors que successivement il s’adressa au Ouaday et au Baghirmi pour demander qu’on lui ouvrît une route vers le marché de Kouka afin de s’y approvisionner. Mais les Rois de ces pays, sentant le danger, refusèrent, craignant d’augmenter la puissance de leur turbulent voisin qui avait déjà ravagé leurs plus riches provinces. Rabba fit son choix, et, le Baghirmi lui offrant la proie la plus facile en même temps que la route la plus courte, il ouvrit les hostilités contre lui. Telle était la cause de la venue à Kouka du fils du Ban du Baghirmi. Cheik Ashim ne sut pas voir que la conquête du Baghirmi pouvait avoir des conséquences désastreuses pour le Bornou ; il refusa le secours qui lui était demandé.

Nous avons appris depuis, en Europe, que Rabba mis en appétit, après avoir pris le Baghirmi, s’était emparé de Kouka, et que Cheik Ashim battu s’était enfui vers Zinder. J’ai cru saisir dans la confusion des noms qu’Abba Kiari en avait profité pour se substituer à Cheik Ashim.

D’après El-Hadj, Rabba avait bien songé au marché de Yola où la présence des Anglais lui eût permis de largement se munir d’armes et de munitions, mais cette voie lui était fermée à la suite, disait El-Hadj, du massacre par Rabba de deux Européens qui venaient du Sud. Je pensai sur l’instant qu’il s’agissait de Crampel dont j’étais étonné de ne pouvoir obtenir aucune nouvelle.

En ce qui touchait les autres missions européennes, je fus plus heureux.

C’est à Kouka que je fus définitivement fixé sur la nationalité des blancs qui, venus d’Adamaoua l’année précédente, avaient dû y retourner sans être autorisés à séjourner dans le Bornou. Cette certitude, je l’acquis d’un Européen établi depuis de longues années à Kouka et dont j’ai déjà cité le nom.

Giuseppe Valpréda, connu au Bornou sous le nom de Mohammed-el- Mouselmani, était un Piémontais originaire de Monte-Caliéri, ainsi que je l’appris par sa conversation. Parti de Tripoli en 1869 avec Nachtigal, comme domestique, il avait séjourné avec lui à Mourzouk, puis l’avait accompagné dans sa mémorable autant que périlleuse exploration du Tibesté. Il était arrivé à Kouka en même temps que Nachtigal en 1871. Là il avait créé à son maître de multiples soucis et finalement l’avait trahi. Voici en quelles circonstances.

Industrieux, actif et surtout excellent cuisinier, Giuseppe s’était fait bien venir, grâce à ses divers talents, du Cheik Oumar et de son ministre de l’époque, Lamino, lequel était un gastronome distingué.

Se croyant sûr d’une rapide fortune, il se sépara de Nachtigal avec retentissement, en allant trouver le Cheik pour lui dire qu’il souffrait de servir un chrétien alors qu’au fond du cœur il était musulman et ne demandait qu’à le prouver en se convertissant. Le bon Cheik Oumar perça à jour la mauvaise action, mais ne s’opposa pas au changement de religion de Giuseppe, qui prit le nom de Mohammed-el-Mouselmani.

Lorsque, peu de temps après, Lamino vint à mourir, la rumeur publique accusa Nachtigal de l’avoir empoisonné, parce qu’il l’avait visité pendant sa courte maladie. Mohammed fut un des plus acharnés contre son ancien maître. C’est alors que Cheik Oumar, pour soustraire Nachtigal à une fausse situation, lui donna les moyens d’aller visiter le Kanem et le Borkou.

Mohammed, qui avait cru tirer la fortune de son apostasie, ne put jamais acquérir la moindre influence ; il soignait les jardins, entretenait les fusils apportés par Nachtigal, faisait quelques plats de gala.

Glanant ici ou là, il eut deux ou trois femmes données par le Cheik, puis des esclaves qu’il vendit et dont il envoya le produit à Tripoli.

Au temps de Cheik Bokar, il eut un instant de faveur ; il l’accompagnait à la guerre ; mais sa fortune s’effondra à la mort de celui-ci. Depuis, il comptait chaque jour de moins en moins ; il habitait contre le mur du palais une petite maison et on le considérait comme le captif du Cheik.

Déçu dans ses espérances et l’âge ayant modéré ses ambitions, le mal du pays s’empara du malheureux qui par tous les moyens essaya de quitter le Bornou pour rentrer à Tripoli. Il n’avait pas compté avec la situation qu’il s’était faite tant par son apostasie que par la position où il s’était placé de ne vivre que des présents du Cheik. Lorsqu’il parla de vouloir partir avec une caravane, on lui répondit que musulman il ne pouvait quitter la terre d’Islam ; il eut beau protester que son but était de retourner à Tripoli qui était du domaine du Sultan de Constantinople, on persista à croire qu’il voulait rentrer au pays des chrétiens. Il mit tout en œuvre pour faire trancher ce point de dogme ; il intéressa à sa cause le consul d’Italie à Tripoli qui, à son tour, obtint l’intervention du Waly auprès du Cheik ; enfin le Cadi, disposé par des dons appropriés, sur le serment que fit Mohammed de rester musulman et de ne pas quitter Tripoli, décida que la loi ne s’opposait pas à ce qu’il pût sortir du pays qui avait vu sa conversion.

Ce premier nœud tranché, Mohammed se prépara, mais au dernier moment tous ses projets s’en furent à vau-l’eau.

Captif du Cheik, tout ce qu’il possédait ou avait reçu devait faire retour à la couronne, y compris ses enfants eux-mêmes, puisqu’ils étaient nés de captives qu’on lui avait données et qu’il avait épousées (il avait deux garçons de treize et quinze ans) ; il lui fallait aussi restituer les esclaves, chevaux, bœufs qu’il avait vendus et dont le produit, on le savait, avait pris la route du Nord. Mohammed m’avoua à moi avoir expédié plus de 8000 talaris.

Incontestablement c’était la loi du pays et il ne pouvait venir à l’idée de personne que les revendications du Cheik ne fussent pas justes. Mais Mohammed ne l’entendait pas ainsi ; il était avare ; il ne sut pas se résigner à un sacrifice de quelque importance qui lui eût permis de sauver la plus grosse partie de ses économies. Au contraire, il se mit à vendre tout ce qui pouvait lui rester, jusqu’à son cheval, et il attendit les événements. Zaggar, auquel j’en ai parlé pendant la route, me dit que si Mohammed avait voulu faire venir de Tripoli la valeur de 2000 bouters en marchandises, il fût parti quand il aurait voulu. Au contraire, Mohammed prétendait que le Cheik devait lui organiser sa caravane. Quant à ses enfants, il ne s’en souciait aucunement.

Mon arrivée à Kouka sembla à Mohammed le salut si longtemps attendu. Dès le lendemain, il me faisait tenir un mot en italien de piètre sorte, dans lequel péniblement je pus lire : « Un malheureux Italien depuis vingt-quatre ans prisonnier au Bornou vous salue ; il a la fièvre, il vous prie de lui envoyer de la quinine. »

J’envoyai par le porteur 3 grammes de quinine qu’il s’empressa de vendre.

Le lendemain, il était chez moi. Je vis un homme âgé déjà, il avait cinquante-sept ans, bronzé comme un Arabe du Sahara, figure cauteleuse de paysan madré au regard fuyant. Il venait se mettre à ma disposition pour toute besogne dont je voudrais le charger, même ma cuisine. Quel ne fut pas mon étonnement de voir qu’il avait presque totalement oublié sa langue mère, au point qu’il me devenait impossible d’user de ses services, même au cas où j’aurais voulu l’utiliser comme interprète !

A la longue seulement, la lumière revint dans son esprit et au moment de mon départ, ayant eu l’occasion de causer avec moi presque chaque jour, il avait à peu près réussi à se rendre intelligible. Mais accord des adjectifs, pluriel des substantifs, conjugaison des verbes s’étaient pour jamais effacés de sa mémoire. Le premier jour, en me saluant au départ, il me dit : « Sono Italiano e christiano. » Pauvre malheureux, il n’était plus ni l’un ni l’autre.

Ce fut Mohammed qui me permit de me convaincre que les Européens expulsés l’année précédente étaient des agents de la Royal Niger Company. Les premiers temps il s’était borné à m’affirmer que c’étaient des Anglais porteurs pour le Cheik « d’una lettera della Regina d’Ingleterra » ; mais, très édifié sur les connaissances géographiques qui constituaient son bagage, j’attendais des preuves. Un jour que, dans une promenade à Gaouanqué, je discutais ce sujet avec lui, il me dit avoir vu sur un des papiers remis au Cheik : _Ral Nig. Cy_, qu’il me traça sur un bout de papier. Je fus ébranlé, mais j’exigeai des preuves plus probantes ; alors il me dit avoir pris des empreintes à la cire des boutons d’uniforme des soldats. J’obtins qu’il me les montrât et alors le doute ne me fut plus permis. Ces empreintes très nettes permettaient de lire en exergue : « Royal Niger Company Chartered », et au centre du bouton sur une étoile à trois branches : « Pax, Jus, Ars » ; au dos, il y avait la marque de fabrique Firmin’s Sons, London.

C’était bien M. Charles Makintosh qui était venu à Kouka ; j’appris son nom par un de ses agents peu de temps après ; mais Mizon ?