De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 25
Le premier eunuque, Settima, sort pour dire à Malam-Issa de me faire camper chez lui. L’escorte entière nous précède. Nous campons en dehors de la ville de l’Est ; c’est assez grand, sinon très confortable ; toutefois ma propre case est fort belle ; il faudra faire seulement de la propreté.
Dieu ! quelle quantité de poussière nous avons avalée pendant cette marche ! Les hommes me disent que, pour eux, la marche déjà très pénible l’a été plus encore de ce fait que sous le sable ils rencontraient quantité d’immondices fraîches déposées de la nuit, puis recouvertes à la manière des chats.
A peine installé, Malam-Issa arrive pour parler de la question importante. Maladam, me dit-il, me recevra à la nuit et me conduira au palais du Cheik. Je devrai me munir des cadeaux que je compte donner à l’un et à l’autre.
Cette double proposition me surprend, et tout de suite je prends nettement position. Je sais bien qu’on est dans le mois de Ramadan, et que, pour les musulmans fervents comme le Cheik et son entourage, le jeûne est très pénible et ne permet guère de traiter dans le jour les affaires sérieuses ; la nuit est préférable, parce que l’homme a pu se restaurer et prendre des forces. Mais je sais ma situation précaire et j’ai déjà suffisamment pris contact avec le pays pour savoir que la moindre concession peut engager l’avenir.
Je réponds à Malam-Issa que je veux bien voir son frère le soir, mais que je me refuse absolument à être reçu par le Cheik en audience privée. Je suis un envoyé, et, comme tel, j’exige d’être reçu en audience publique et solennelle. Je ne veux pas qu’on puisse dire que j’ai vu le Cheik entre deux portes ; ce serait indigne et de la grande nation que je représente et du Cheik lui-même. Quant aux cadeaux, je ne remettrai ce que je veux donner que quand le Cheik m’aura reçu et reconnu pour son hôte.
Je termine en disant : « Ces conditions sont formelles ; si elles ne sont pas acceptées, je sortirai du Bornou. »
Au soir, on me prévient qu’il sera fait comme je le désire, et vers dix heures Malam-Issa vient me chercher pour me conduire chez son frère.
Cette visite ne me permet guère de juger mon hôte ; à l’apparence, c’est un homme jeune qui semble grisé par sa faveur ; l’expression de sa physionomie, sans être antipathique, révèle un caractère inquiet et soupçonneux. Sa rondeur est affectée, sa susceptibilité de parvenu qui n’a pas l’habitude du maniement des hommes et des affaires est sans cesse en éveil. Il veut bien me dire que le Cheik a approuvé ma manière de voir, mais qu’il ne pourra me recevoir le lendemain lundi, qui est le jour où les audiences chôment ; que le mardi aura lieu ma présentation ; que, pour les cadeaux, je les remettrai à mon heure. Je sors, gardant une impression plutôt défavorable de l’homme et de ses moyens ; je ne me trompais pas.
Dans la journée, de chez le Roi est venu le repas du soir ; c’est la cuisine arabe très proprement présentée dans des vases en bois.
Le lendemain arrive le présent d’hospitalité du Cheik : cinq grands vases bornouans en cuir renfermant un beurre fondu excellent, cinq pots de miel, quatre grands moutons du Choa, 100 kilogrammes de blé, 100 kilogrammes de riz et, le soir, un superbe bœuf de boucherie, présent d’une grande valeur, car les bœufs sont rares et ont décuplé de valeur par suite de l’épizootie. Puis, le soir encore, la nourriture préparée vient du palais.
Le lendemain, 12 avril, avait lieu ma réception par le Cheik. Jamais Kouka ne vit autant de frais pour un nazarra (chrétien).
Dès six heures, Malam-Issa vient me dire de me tenir prêt, et de me munir, avant de partir, de la lettre que je dois avoir pour le Cheik. Je lui réponds que j’ai multiples preuves de l’objet de ma mission, mais que je ne possède qu’une lettre collective adressée à tous les chefs des pays que je devais traverser au cours de ma route, que malheureusement elle est en français. « Cela n’empêche, emporte-la, me dit Malam-Issa.
— Mais je ne pourrai la lire à l’audience.
— Tu la remettras, on la lira sans toi. »
Tant de présomption me laisse rêveur ; seul, l’ancien domestique de Nachtigal dont je parlerai plus loin pouvait afficher la prétention de la lire, mais j’avais été à même déjà de juger de l’étendue de ses connaissances et je pouvais être tranquillisé, ma lettre ne courrait aucun risque entre ses mains.
J’emporte donc ma lettre et le traité de Sokkoto.
A sept heures, nous partons ; nous descendons de cheval à quelques mètres de la porte du palais, auprès de laquelle on me fait asseoir au dehors. Je vois ainsi arriver toutes les notabilités du Bornou, car la convocation pour le Conseil du jour est générale. Le protocole veut que les grands dignitaires arrivent à cheval et descendent d’autant plus près de la porte du palais que leur rang est élevé. Ainsi les membres de la famille royale font avancer leur monture jusqu’à lui mettre la tête dans la porte, puis les distances s’accroissent à mesure que l’importance du personnage diminue. Deux ou trois captifs, souvent plus, accompagnent à pied le dignitaire à toutes les allures de son cheval ; au moment où il s’arrête, l’un d’eux saisit la bride de la main gauche en même temps qu’il prend l’étrivière de la main droite en présentant son échine, de manière que son maître, après avoir passé la jambe droite au-dessus de la selle, puisse se laisser majestueusement aller jusqu’au contact de la partie la plus dodue de son individu et ainsi prendre terre sans secousse. Parfois deux ou trois autres captifs aident le mouvement en soutenant de leurs bras le ventru personnage.
Ainsi, successivement, arrivent les membres de la famille royale, coiffés du simple tarbouch sans turban ; eux seuls conservent leur coiffure pour entrer au palais ; les autres courtisans doivent enlever turban et bonnet, ainsi que leurs armes, leurs sandales, et laisser leur canne.
Une seule physionomie me frappe dans ce long défilé, c’est celle de Settima-Abd-el-Kérim, le premier eunuque ; il me fixe longuement en passant, je fais de même, et j’ai comme l’impression que c’est la seule personnalité du Bornou.
Bientôt, sur un affût monumental, on amène devant le palais une pièce de canon ; l’affût est en bois grossièrement équarri, l’essieu en bois, les roues de bois plein ; la pièce repose à plat sur la crosse ; gravement sort du palais un homme qui la charge.
J’attends longtemps ainsi ; le Roi ne sort toujours pas. A neuf heures enfin, son entrée est signalée. Un moment après, le chef de pièce met le feu, le coup part, et, l’affût restant sur place, c’est la pièce qui est projetée à 4 ou 5 mètres en arrière et se trouve à plat sur le sol. On la remet sur son affût, et il n’en est plus question. Honneur exceptionnel qui m’est fait, car très rarement on la tire.
Mais bientôt je m’impatiente ; le Cheik expédie toutes les affaires avant de me recevoir ; il y a près de deux heures que je suis là en proie à une curiosité gênante, mais peu bruyante toutefois. Je me lève et me dirige vers mon cheval. A ce moment, Malam-Issa arrive, je vais être reçu à l’instant.
A neuf heures dix, j’entre. Deux soldats en uniforme sont à la porte, au port d’armes, très régulier d’ailleurs. Mohammed-el-Mouselmani est passé par là ; dans le portique, foule nombreuse, puis deux autres sentinelles, pantalon court, veste rouge avec bordure de galons jaunes. Dans la cour où je pénètre, vingt hommes sur deux rangs sont au port d’armes ; à droite et à gauche, la foule des courtisans ; enfin une grande tente est dressée en avant de la salle où se tient le Roi. Au milieu de la tente, dans une allée laissée libre, on me fait asseoir ; le premier rang de chaque côté jusqu’au Cheik assis au fond sur un banc élevé de 60 centimètres environ, est formé de tous les princes du sang uniformément vêtus de boubous bleus, d’étoffe européenne agrémentée de quelques traits de broderie seulement, et coiffés du tarbouch sans turban. Eux seuls d’ailleurs sont couverts. Le Roi, vêtu entièrement de soie blanche, turban blanc et litham, est assez distant de moi pour que je ne puisse distinguer qu’un masque bienveillant.
Je m’assieds et salue, puis j’expose en ces termes le but de ma mission :
« Je suis chargé par le Roi des Français de venir visiter et saluer le puissant Cheik du Bornou Cheïkou Ashim dont la renommée est venue jusqu’à lui par les voyageurs qui ont visité son grand-père Cheïkou Lamino (El-Amin) et son père Cheikou Oumar. Comme jamais aucun homme de ma nation n’est venu au Bornou, mon Chef m’a envoyé pour que connaissance fut liée et bonne amitié en résultât.
LE CHEIK. — C’est bien ; tu es ici chez toi, considère-toi au Bornou comme dans ton propre pays.
MOI. — Je n’ai pas de peine à me faire illusion, car la magnifique hospitalité dont tu m’as honoré m’a beaucoup touché.
LE CHEIK. — Tu es venu ici avec le bien, tu ne trouveras que le bien.
MOI. — Merci ; je désirerais obtenir de toi, pour retourner vers celui qui m’a envoyé, la route de Tripoli, moyennant que tu m’assures de bons guides.
LE CHEIK. — Lorsque je t’aurai donné mon présent de congé, je t’assurerai la route que tu désires. »
Puis je me retirai, sachant que rien ne pouvait mieux disposer en ma faveur qu’une visite très courte.
L’impression générale fut toute en ma faveur et les Arabes eux-mêmes se sentant impuissants durent désarmer, au moins pour un temps.
Ce que j’avais prévu pour mes lettres arriva, le traité de Sokkoto fut lu par le Roi, mais ma lettre d’introduction resta inviolée. On fut bien obligé de confesser qu’on ne pouvait la déchiffrer et, le 17, elle me fut rendue pour que j’en fisse lecture à un marabout qui l’écrirait en arabe.
Voici le texte exact de la lettre qui se trouve entre les mains du Cheik de Bornou :
Cette lettre a été écrite à Paris, capitale de la France, le vingt- neuvième jour du mois de Moharrem 1308.
Elle est adressée par le Vizir Étienne au nom du Roi Carnot au Capitaine Monteil.
« Je t’ai choisi parce que tu connais bien les noirs et que tu as depuis longtemps vécu au milieu d’eux, pour faire le voyage suivant :
« Tu te rendras à Saint-Louis (Sénégal) pour de là gagner Ségou, puis les États de Tiéba, Fama du Kénédougou (_suit l’énumération de tous les pays, avec noms des chefs, que j’ai traversés jusqu’à Say_). De Say tu te rendras auprès du Lam-Dioulbé de Sokkoto, Abdherraman, fils de Mohamed-Bello, fils d’Othman-don-Fodia. Après l’avoir salué, tu lui demanderas de traverser ses États et une lettre pour te rendre auprès du Cheik du Bornou Cheikou Ashim.
« Le Bornou est un grand pays, ses Rois sont de grands Rois. Beaucoup de voyageurs sont allés à Koukaoua qui y ont été bien reçus, mais ils n’étaient point de notre nation, c’est pourquoi je te donne l’ordre à toi de t’y rendre.
« Rhaïs-Khalil (Denham), Raïs-Abdallah (Clapperton) sont allés au temps de Cheikou Lamino, ils ont assisté à la bataille de N’Gala qu’il a gagnée sur le Baghirmi, et à leur retour ont rapporté que non seulement c’était un grand guerrier, mais aussi un grand savant, un Roi juste, honnête et généreux.
« Abd-el-Kérim (Barth), Mustapha-Bey (Rholfs), Idris (Nachtigal) ont visité Cheikou Oumar en son temps ; ils ont rapporté qu’il possédait toutes les vertus de son père.
« Cheikou Ashim, qui a pour ascendants de tels hommes, ne saurait différer d’eux et je suis convaincu que tu seras bien reçu de lui quand tu viendras le saluer de la part du Cheik de la grande nation française.
« Ta mission accomplie auprès de lui, tu lui demanderas de revenir vers moi par la route la plus courte, celle de Tripoli, moyennant qu’il t’assure de bons guides.
« Par ordre :
« _Signé_ : ÉTIENNE. »
« _P. S._ — Je sais que tu as cherché en vain un exemplaire d’Alif- Lahila (Mille et une Nuits), je t’en donne un que j’ai tiré de ma bibliothèque et que tu remettras à Cheikou Ashim en mon nom.
« Par ordre :
« _Signé_ : ÉTIENNE. »
J’ai ajouté ce dernier paragraphe à dessein ; Cheikou Ashim est un fin lettré, il avait, je l’avais appris, fait chercher de tous côtés cet ouvrage, il l’avait même demandé à Stamboul sans pouvoir l’obtenir ; rien ne pouvait lui faire plus de plaisir.
Le soir même, les cadeaux sont portés chez le Cheik et chez Maladam. Ils s’en déclarent fort satisfaits ; l’exemplaire d’Alif-Lahila fait en particulier les délices du Roi. Je fais aussi, sur le conseil de Malam- Issa, porter un cadeau à Settima-Abd-el-Kérim, appelé aussi Settima- Malam, et à la Maguira (Reine mère). Malam-Issa est le seul mécontent de ce que je lui donne, mais je n’en ai cure.
A partir de ce jour, le temps s’écoule sans grand intérêt. Je fais surveiller le départ des caravanes, mais de toute manière aucune ne peut se mettre en route avant la fin du Ramadan.
La fin du grand jeûne est marquée par une grande fête religieuse. Le matin, le Cheik quitte son palais et, en grande pompe, sort de la ville, pour faire, en présence du peuple et de l’armée qui l’imitent, le Salam de Baïram. J’en extrais le récit de mon journal.
28 avril. — J’avais envoyé complimenter le Cheik à l’occasion de la fin du Ramadan et lui avais fait un fort beau cadeau.
En remerciant Makoura, il lui avait dit : « Dis au capitaine que demain il verra ce que c’est que la puissance du Bornou. »
29 avril. — Vers six heures, on entend le tam-tam du Cheik qui sort du palais ; au moment où nous débouchons du marché, plusieurs lignes de cavaliers précédant le Cheik sont passées déjà. Il y a là six cents chevaux environ, les lignes sont espacées de 5 à 6 mètres ; on marche avec assez d’ordre. Toute la maison du Cheik et les grands captifs sont là ; devant lui marche son porte-lance, puis un porteur de cassolette ; enfin, lui-même, son cheval tenu par deux esclaves habillés de rouge, pendant qu’un autre tient ouvert sur sa tête un grand parasol bleu. Après avoir traversé le cortège, nous nous arrêtons, et, quand le Cheik arrive à notre hauteur, nous nous portons vers lui et je le salue en brandissant mon bâton. Il me répond en prenant par le canon son pistolet qu’il agite. Nous saluons ensuite Maladam qui marche immédiatement derrière le Cheik. Pour répondre à la foule, ce soin d’élever et d’agiter le pistolet est dévolu généralement au captif qui tient la bride de droite.
Nous sortons ainsi de la ville vers le Nord, le long du mur de la ville de l’Ouest.
A 200 mètres du mur, une tente est dressée pour le Cheik, à l’intérieur de laquelle il se tiendra jusqu’au moment du Salam ; on nous fait placer derrière les chevaux de main et les chameaux de selle du Cheik ; en arrière de nous est l’infanterie, et, sur les ailes, la cavalerie en masses profondes.
Des enseignes multicolores sont devant les compagnies de cavalerie, de grands étendards sont fichés en terre autour de la tente royale ; l’un d’eux, vert avec des inscriptions et de nombreuses amulettes, est l’étendard royal, celui du Cheik Lamino.
Il y a là une masse de cinq à six mille chevaux et de quatre à cinq cents fantassins armés de fusils ; sans compter les nombreux porteurs de javelots.
Le Salam est des plus imposants ; le Cheik le fait devant la tente sous la direction du Cadi ; le peuple entier, en rangs pressés, suit le rythme des mouvements. L’armée n’y participe pas, les cavaliers restent à cheval ; nous faisons comme eux.
Trois quarts d’heure après a lieu le retour en ville et au palais ; le Cheik me fait mettre à quelques pas de lui, sur sa droite. Un esclave blanc, à cheval, porte son winchester. J’ai appris que c’était un Levantin, qu’un marchand arabe avait importé et vendu au Cheik pour 10000 bouters[33] (37500 francs, valeur réelle à Tripoli).
Je salue le Cheik quand il rentre du palais et regagne ma maison.
A partir de ce moment commencent les tiraillements. Je suis reçu par le Cheik en audience, le lendemain du Salam de Baïram ; il me dit qu’il m’accepte comme envoyé du Roi des Français et que, lorsqu’une caravane se formera pour Mourzouk, je partirai avec elle. Je devais attendre plus de trois mois et demi cet heureux moment. Je n’aurais pas eu à me plaindre, si la date de ce départ n’avait été sans cesse reculée sous des prétextes divers, sans causes véritables. Des Arabes, en effet, désiraient partir pour rentrer à Tripoli ; leurs charges étaient prêtes dès le commencement de mai et leurs chameaux achetés.
Voici comment s’organise le départ d’une caravane : deux ou trois traitants arabes ont épuisé leurs marchandises et acheté leurs produits ; ils vont trouver leur consul, Shérif Shassimi, lui portent un présent pour lui et un autre destiné au Cheik, pour demander à celui-ci de leur accorder la permission de se mettre en route pour Mourzouk à une date indiquée, distante de deux ou trois mois. Une fois que cette autorisation leur est octroyée, ils se mettent à la préparation de leur caravane, achètent des chameaux, les engraissent, font préparer des peaux de bouc pour l’eau, des bâts, etc. Quinze jours avant le jour indiqué pour le départ, la caravane sort en dehors des murs de la ville, pour faire ses derniers préparatifs, procéder à l’arrimage des charges.
Pour obtenir cette nouvelle autorisation, il faut appuyer la demande de sortie de quelques cadeaux et souvent, malgré promesses, cette autorisation est différée. Une autre cause vient souvent enrayer le départ, qui ne tient point, celle-là, à l’âpreté au batchich du Cheik ou de son entourage. Les traitants arabes se jalousent fort entre eux et se jouent de fort mauvais tours. Au moment où la caravane semble sur le point de partir, un traitant qui ne devait pas en faire partie va trouver Shérif Shassimi, jamais les mains vides, bien entendu, et lui fait valoir qu’il voudrait bien partir, mais qu’il doit se préparer ; qu’en conséquence, il demande au Cheik de vouloir bien retarder le départ de la caravane pour lui permettre de s’y joindre. Jamais cette demande n’est écartée ; sous prétexte que les caravanes sont rares, qu’il faut être le plus nombreux possible pour la traversée du Sahara, le Cheik donne son assentiment et fixe une autre date. La raison véritable est qu’une joute à coups de cadeaux va s’engager ; chacun va faire jouer ses influences dont il faudra aiguillonner le bon vouloir. Et ainsi on a vu des caravanes rester près d’un an sans pouvoir quitter le Bornou, alors que le départ en avait été fixé par promesse solennelle.
Telle était ma situation. Je savais que deux Arabes, Zaggar et Tarouni, voulaient partir, qu’ils avaient, depuis un mois déjà, demandé le départ. Chaque fois que j’en parlais au Cheik, il me disait d’attendre, qu’il n’avait pas sous la main un homme sûr auquel il pût me confier, mais que je partirais bientôt. Je tentai par tous les moyens d’intéresser Maladam à ma cause, même Shérif Shassimi ; je dus bientôt reconnaître que c’étaient des puits sans fond, que tout l’or d’un Rothschild n’eût pas comblés.
Un propos qui me revint me fit mettre sur mes gardes et adopter une tactique différente. A l’occasion de la Pâque musulmane (Tabaski), furieux de voir le Cheik ajourner sans cesse l’exécution de sa promesse, je fus à l’audience sans lui faire porter le plus léger cadeau, alors qu’en cette circonstance il est de coutume de donner, même à ses amis, la Tabaski indiquant en même temps le commencement de l’année nouvelle. Dès le lendemain, le bruit courut en ville que ma caisse était vide, que dès lors je ne pourrais partir que si le Cheik voulait bien m’en donner les moyens.
Ce propos me fit faire de salutaires réflexions ; je connaissais l’avarice de Cheik Ashim et son amour immodéré des présents. Si j’allais un jour me trouver à sa merci, parce que je me serais ruiné à le gaver, lui et son entourage, il me deviendrait impossible de quitter le Bornou. Sa générosité était trop parcimonieuse pour me mettre entre les mains une caravane organisée.
Cette réflexion me conduisit à analyser les causes qui avaient amené les longs séjours au Bornou de Barth et de Nachtigal. Je ne tardai pas à définir qu’ils avaient d’abord été ruinés par des procédés d’extorsion analogues à ceux qu’on employait vis-à-vis de moi, et qu’ils n’avaient pu en sortir que grâce à des envois d’Europe qu’ils avaient dû attendre pour payer leurs dettes, et grâce aussi à la générosité légendaire de Cheik Oumar, qui toutefois avait su faire attendre l’heure de ses largesses.
C’est ici le moment de parler de l’hospitalité au Bornou que les voyageurs, mes prédécesseurs, ont élevée à la hauteur d’une institution que grands et petits savent respecter. Mes illustres devanciers, je ne crains pas de le dire, ont été les jouets d’une singulière illusion que je crois devoir dissiper.
Il est hors de doute qu’au premier moment le voyageur qui arrive à Kouka et est reçu par le Cheik, est surpris par les formes de l’hospitalité. Le Bornou est un pays très riche où la vie est large et facile ; bétail, poisson, céréales, chevaux, chameaux sont en abondance. Encore au moment où je m’y trouvais, la vie était d’un bon marché extraordinaire. Les provisions affluent dès le premier jour sous toutes formes ; mais, si l’on compare les dons de bienvenue aux cadeaux qu’a donnés le voyageur, on se rend aisément compte qu’ils ne représentent qu’une somme infime. De mon temps, alors que l’argent était devenu infiniment moins cher qu’au temps de Nachtigal et surtout de Barth, 100 kilogrammes de mil valaient 1 bouter (3 fr. 75 à Tripoli), un cheval de 12 à 14, un chameau de 15 à 20.
Ce qui doit amener la ruine du voyageur inexpérimenté, ce sont les cadeaux multiples faits à tout propos, fêtes, audiences, etc., au Cheik ou à son entourage. Ils ne sont jamais rendus sous forme de provisions, jusqu’au départ du voyageur, moment où le Cheik et ceux qu’il a gratifiés sont tenus, _d’après la coutume du pays_, de lui rendre sous la forme de provisions de route ou d’animaux la valeur des présents reçus. Cela est vrai pour les envoyés des chefs, mais ne l’est point pour les Européens.
Il faut ajouter à cette première cause de ruine la passion du toukouna (batchich). Chaque fois qu’un captif apporte à votre maison un présent, si petit soit-il, une calebasse de nourriture, un poulet, etc., il pose à terre auprès de vous l’objet ou l’animal et attend. La coutume est de lui donner un toukouna. C’est peu de chose pour l’homme du pays ; de l’Européen il est en droit de tout exiger et celui-ci est sûr d’être gratifié d’une injure ou d’un geste de mépris, en donnant à l’esclave dix fois la valeur de ce qu’il apporte.
J’ai vu donner 2 bouters à des captifs qui apportaient la nourriture du soir ; ils s’en retournaient mécontents.
Or qu’on veuille considérer la situation du voyageur qui est inexpérimenté, qui, de plus, est seul, presque sans prestige. Séduit par ces apparences généreuses, il donne volontiers, de peur de déplaire ou de se faire taxer d’avarice dans un pays où l’on a la main si largement ouverte, et il se ruine.
Pour Nachtigal et Barth qui n’avaient, ni l’un ni l’autre, l’expérience des pays Noirs, c’est ce qui arriva ; de plus, venus par le Sahara, ils furent agréablement surpris de l’abondance de toutes choses qui contrastait avec les privations qu’ils venaient de subir. Un jour vint où ils ne pouvaient sortir du Bornou que si le Cheik leur en fournissait les moyens. Et ce jour, malgré la générosité bien véritable de Cheik Oumar, ils l’attendirent longtemps.
Dès que j’eus les yeux ouverts sur le péril, j’employai des moyens radicaux ; je fermai résolument ma caisse ; dès ce jour plus de cadeaux ; comme toukouna, je donnais ce qui me plaisait ; au moindre geste de dédain, Badaire reprenait l’objet ou l’argent donné et ne rendait plus. Par ce moyen, je m’affranchis des exigences des captifs ; ceux-ci, il est vrai, se vengèrent en ne m’apportant qu’une faible proportion de ce qu’on les chargeait de me remettre.